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3 mars 2023 5 03 /03 /mars /2023 23:05

La pasteure Lim Bora nous a quittés à l'âge de 55 ans. Dans une société sud-coréenne toujours très conservatrice, elle s'était engagée avec courage, bravant l'hostilité viscérale des chrétiens conservateurs qui lui avait valu d'être la cible de très nombreux messages de haine. Si elle avait défendu les droits des personnes handicapées, le bien-être animal ou encore s'était encore opposée à la construction de la base navale militaire sur l'île de Jeju, c'est son combat en faveur des droits des personnes LGBT qui l'avait distinguée comme une Juste au sein des églises protestantes. Nous saluons la mémoire d'une militante exemplaire des droits de l'homme et pour la justice sociale, en adressant nos condoléances à sa famille, ses amis et ses proches.

La pasteure Lim Bora (photo Yang Chien-hao)

La pasteure Lim Bora (photo Yang Chien-hao)

Le combat pour la démocratie et les droits de l'homme a été une constante des engagements de Lim Bora. Dans les années 1980, alors qu'elle étudiait la théologie, elle n'hésitait déjà pas à affronter avec courage et détermination les forces de l'ordre dans des batailles de rue où succombèrent des militants pour la démocratie, tels que Yi Han-yeol

Elle considérait que son devoir pastoral devait la conduire aux côtés des opprimés et des délaissés. L'église Soemdol Hyangrin, qu'elle a fondée à Séoul en 2013, offre un refuge aux personnes LGBT rejetées par leurs familles et leurs proches. C'est au sein de la communauté sud-coréenne LGBT que les messages les plus émouvants de condoléances ont été écrits pour saluer la pasteure Lim Bora, trop tôt disparue, et qui reste un modèle. Mentionnons notamment sa condamnation des discriminations contre les personnes LGBT dans l'armée sud-coréenne, qui n'hésite pas à piéger les soldats pour découvrir leur orientation sexuelle, ou encore son engagement en mars 2021, après le suicide de la sergente Byun Hee-soo, qui avait été révoquée de l'armée car transgenre. La pasteure Lim Bora nous a montré le chemin pour la construction d'une société plus juste, plus tolérante, plus fraternelle.

Sources : 

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25 janvier 2023 3 25 /01 /janvier /2023 21:37

Les 18 et 19 janvier 2023, des raids policiers ont visé les locaux de la Confédération coréenne des syndicats (acronyme anglais, KCTU) et du Syndicat coréen de la santé et des travailleurs médicaux. Alors que la liberté syndicale n'a été consacrée en République de Corée (Corée du Sud) que tardivement, la KCTU n'ayant été autorisée qu'après l'entrée de la Corée du Sud à l'OCDE en 1997, les atteintes à la liberté syndicale restent trop nombreuses, tout particulièrement lorsque les conservateurs sont au pouvoir à Séoul : à l'AAFC, nous avions déjà dénoncé un raid policier au siège de la KCTU en novembre 2015, alors que le président de la KCTU Han Sang-gyun était arrêté en décembre 2015 pour "sédition" (sic). Nous avions aussi relayé en 2014 l'appel d'Amnesty international à la libération de Kim Jeong-woo. Toujours solidaires du combat des syndicalistes coréens pour la justice sociale et la liberté, nous reproduisons ci-après, traduit de l'anglais, un article publié par la Confédération syndicale internationale (CSI), à laquelle est affiliée la KCTU, sur les raids policiers des 18 et 19 janvier 2023.

Photo KCTU

Photo KCTU

Corée du Sud : les raids du Gouvernement contre les syndicats sont des attaques contre la démocratie

La CSI condamne les raids contre les locaux de syndicats coréens par les services de renseignement comme une attaque ouverte contre la démocratie et le mouvement du travail.

Les bureaux de la Confédération coréenne des syndicats (KCTU) et du Syndicat coréen de la santé et des travailleurs médicaux (KHMU) ont été ciblés par l'agence de renseignement sud-coréenne tôt dans la journée du 18 janvier. Selon les comptes rendus des médias, les raids se sont poursuivis le 19 janvier alors que la police ciblait les syndicats de la construction affiliés à la KCTU et à la Fédération des syndicats coréens (KFTU) [Note de la traduction : la KFTU est le plus ancien syndicat coréen, autorisé antérieurement à la KCTU, de tradition réformiste].

Dans une déclaration, la KHMU a dit que les forces gouvernementales avaient fouillé ses bureaux pendant plusieurs heures malgré son intention de coopérer : "Nous condamnons fermement la suppression du mouvement du travail par la sécurité publique. Nous allons combattre fermement contre cela... Nous ne cèderons jamais à la campagne de sécurité publique ciblée du Gouvernement".

Le secrétaire général adjoint de la CSI, Owen Tudor, a dénoncé les raids : "Nous soutenons fermement le mouvement du travail coréen face à cette agression ouverte et cette intimidation du Gouvernement.

C'est une attaque honteuse contre les syndicats et, en tant que telle, une attaque contre la démocratie en Corée du Sud. En tant que membre de l'OIT, le gouvernement coréen a le devoir de respecter les normes de l'OIT sur la liberté d'association. Cela implique de respecter les droits humains et les droits syndicaux et garantir que les syndicats puissent fonctionner à l'abri de la peur et de la persécution.

Les syndicats en Corée du Sud peuvent être fiers de leur histoire de lutte pour la justice sociale et de leurs victoires pour les travailleurs. Je sais qu'ils ne seront pas réduits au silence, qu'ils continueront leur travail malgré les intimidations, et qu'ils peuvent compter sur le soutien et la solidarité de toute la CSI.
"

Ce n'est pas la première fois que le gouvernement coréen réprime les syndicats. En 2021, le président de la KCTU avait été arrêté et en décembre les policiers avaient tenté de mener un raid contre les locaux syndicaux pour briser une grève des camionneurs.

Traduction de l'anglais de l'article publié le 20 janvier 2023 sur le site de la CSI : 

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12 décembre 2022 1 12 /12 /décembre /2022 23:53

Alors que la mobilisation se poursuit après la bousculade mortelle ayant causé 158 morts à Itaewon le 29 octobre 2022, l'Assemblée nationale - où l'opposition est majoritaire - a voté le 11 décembre 2022 une motion visant à la révocation du ministre de l'Intérieur Lee Sang-min. Le président conservateur Yoon Seok-yeol s'y est de facto opposé, en appelant à ce que prenne d'abord fin l'enquête de police sur les origines de la tragédie.

Itaewon, le soir du drame

Itaewon, le soir du drame

Les députés conservateurs (minoritaires) avaient quitté l'hémicycle au moment du vote, où la motion a ainsi été adoptée par 182 voix "pour" et un vote invalidé - l'Assemblée nationale comptant 300 sièges. 

Les parlementaires proches du chef de l'Etat avaient brandi auparavant des pancartes où ils mettaient en cause Lee Jae-myung, l'adversaire malheureux (battu d'une courte tête : 47,83 % contre 48,56 %) de Yoon Seok-yeol à l'élection présidentielle du 9 mars 2022, L'un des proches de Lee Jae-myung, Jeong Jin-sang, est impliqué dans une affaire de corruption. Les démocrates ont dénoncé une manoeuvre pour éviter que toutes les conséquences ne soient tirées de la bousculade mortelle survenue à Itaewon, où les familles des victimes demandent que les responsables soient sanctionnés.

La position des conservateurs - et du président Yoon - est qu'il convient d'attendre la fin de l'enquête de police - ainsi que d'une enquête parlementaire - avant de se prononcer sur le maintien à son poste du ministre de l'intérieur. L'administration présidentielle considère ainsi que ce n'est pas à proprement parler un veto du chef de l'Etat.

Alors que les prochaines élections législatives sont prévues en avril 2024, Yoon Seok-yeol est devenu le président le plus rapidement impopulaire de la Corée du Sud, et la perte de confiance de l'opinion publique a encore grandi après la catastrophe d'Itaewon. Lors de la deuxième semaine de décembre 2022, il est crédité de 38 % d'opinions favorables et de 59 % d'opinions défavorables selon l'institut de sondages Realmeter. En cas d'élections législatives, et d'après le même institut, les démocrates (principale formation d'opposition) obtiendraient 45 % des voix et les conservateurs 39 %.

Sources :

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11 novembre 2022 5 11 /11 /novembre /2022 15:29

Après la bousculade dramatique ayant causé à présent 157 morts dans le quartier d'Itaewon le 29 octobre 2022, des manifestations ont eu lieu dans toute la République de Corée (Corée du Sud) le 5 novembre 2022 pour mettre en cause la réponse jugée insuffisante des autorités. Les manifestants ont fait le parallèle avec les défaillances dans la gestion en 2014 du naufrage du ferry Sewol, appelant à la démission du président conservateur Yoon Seok-yeol.

Tragédie du 29 octobre à Itaewon : les raisons de la colère

A l'appel de plusieurs groupes d'organisateurs, les veillées aux chandelles ont réuni au moins des dizaines de milliers de Coréens. Vêtus de noir et aborant des chrysanthèmes, symboles du deuil, ils ont exprimé leur colère. Au micro de la BBC, Kang Jee-joo, une étudiante de 22 ans, a déclaré : 

J'ai d'abord ressenti de la tristesse. Mais maintenant je suis en colère. Je suis ici parce qu'on aurait pu empêché cet incident. Ces personnes avaient presque mon âge.

Si les autorités ont reconnu ne pas avoir déployé suffisamment de forces de l'ordre sur le lieu du drame pour prévenir la catastrophe, leurs excuses - à l'instar de celles du ministre de l'intérieur - ne satisfont pas l'opinion publique qui estime que les autorités cherchent à se décharger de leurs responsabilités. Entre 18h34 et 22h11, donc jusqu'à près de quatre heures avant l'heure du drame, le numéro d'urgence 112 aurait reçu au moins 11 appels sur le risque qu'un mouvement de foule ne prenne un tour dramatique. Ces mises en garde n'ont manifestement pas été entendues. Il n'y avait que 137 membres des forces de l'ordre présents lors de la catastrophe, dont la plupart étaient en civil (seuls 58 policiers étaient revêtus de leur uniforme).  La préoccupation principale de la police semblait alors de lutte contre la consommation de cannabis.

Alors que la sécurité publique fait partie des missions régaliennes d'un Etat, ce manque de réactivité est d'autant plus imputé au chef de l'Etat qu'il est un ancien procureur. Les participants ont appelé à la démission du chef de l'Etat, dont la popularité est exceptionnellement basse six mois après son entrée en fonctions le 10 mai 2022.

Trois partis de l'opposition (Parti démocrate, Parti de la justice et Parti du revenu de base) - qui est majoritaire au Parlement - ont demandé la constitution d'une commission d'enquête parlementaire, à laquelle s'oppose la formation du chef de l'Etat, le Parti du pouvoir du peuple. Les parlementaires d'opposition à l'origine de cete initiative estiment nécessaire d'évaluer de manière indépendante les mesures de prévention du drame puis l'intervention des forces de l'ordre, critiquant ce qu'ils appellent une "auto-enquête".

Une manifestation est organisée par les Coréens en France le samedi 12 novembre 2022, à 17h, place du Trocadéro. Et parce que les mots ont un sens, et que des responsabilités doivent être établies, les organisateurs dénoncent la tragédie du 29 octobre - et non la bousculade d'Itaewon.

Sources : 

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11 novembre 2018 7 11 /11 /novembre /2018 13:37

Le 9 novembre 2018, le Président Moon Jae-in a remplacé les deux principaux acteurs de la politique économique du gouvernement : le ministre de l'Economie Kim Dong-yeon et le conseiller présidentiel en charge de l'économie Jang Ha-sung étaient ouvertement en désaccord, le second voulant poursuivre une politique de croissance basée sur l'augmentation des revenus (dont il est l'inspirateur, et qui figurait dans le programme du Président Moon Jae-in), quand le premier entendait mettre l'accent sur la déréglementation de l'économie. Kim Dong-yeon et Jang Ha-sung ont été remplacés respectivement par Hong Nam-ki et Kim Su-hyun. Alors que la politique économique est un sujet majeur de divergences entre le gouvernement et l'opposition conservatrice (avec la politique d'ouverture au Nord du Président Moon), les médias français ont très largement répété les éléments de langage figurant dans une dépêche de l'AFP, laquelle apporte une image complètement biaisée des termes du débat en reprenant les arguments douteux des opposants de droite au Président Moon. 

De gauche à droite : Hong Nam-ki et Kim Su-hyun, respectivement nouveau ministre de l'Economie et nouveau conseiller présidentiel chargé des politiques économiques

De gauche à droite : Hong Nam-ki et Kim Su-hyun, respectivement nouveau ministre de l'Economie et nouveau conseiller présidentiel chargé des politiques économiques

En apparence, la dépêche de l'AFP peut sembler factuelle : elle précise les changements d'acteurs, met en exergue le conflit qui opposait Kim Dong-yeon et Jang Ha-sung et rappelle les données macro-économiques de la Corée du Sud. En réalité, elle biaise - délibérément ? - les données politiques et économiques en soulignant implicitement que la politique du Président Moon Jae-in serait à l'origine d'un ralentissement de l'économie présenté comme inquiétant. Cette lecture partisane s'inspire directement de l'argumentaire de la droite conservatrice qui avait engagé la République de Corée sur une pente autoritaire avant d'être chassée par le peuple lors de la révolution des bougies. Cette présentation et cette analyse biaisées ne résistent pourtant pas à l'examen des faits. 

Le remaniement ministériel est d'abord décrit comme un "limogeage". Nous avons de la chance, le journaliste de l'AFP aurait pu parler de "purge" - mais l'accusation de "dictature"  (à laquelle les "purges" sont nécessairement liées) ne fait pas (pas encore ?) partie des faux procès lancés contre les démocrates coréens, qui sont au contraire - faut-il le préciser ? - les héritiers de ceux qui ont abattu le régime de la junte militaire. Le journaliste de l'AFP aurait été bien inspiré de rappeler que dans le système sud-coréen c'est le Président de la République qui forme le gouvernement sans le paratonnerre du Premier ministre, mais donner au lecteur des clés pour se forger sa propre opinion ne fait pas partie de la culture de l'AFP. 

Ensuite, la politique de relance économique du Président Moon Jae-in - d'inspiration keynésienne - est réduite à quelques appréciations sommaires et, bien entendu, décrite comme "sujette à controverse". Relisons les éléments de langage de l'AFP : 

À l'international, Moon s'est fait connaître pour son rôle dans la spectaculaire détente en cours avec le voisin du Nord armé de la bombe nucléaire. Mais à domicile, sa politique économique est de plus en plus sujette à controverse et sa cote de popularité descend dans les sondages. Son gouvernement a nettement augmenté le salaire minimum, réduit la durée du travail et transformé des contrats de travail temporaires en contrats à durée indéterminée dans le cadre d'une politique de redistribution destinée à stimuler une "croissance portée par les revenus".

AFP (via "La Tribune")

La désinformation commence dès la première phrase : Moon Jae-in a le mauvais goût de vouloir dialoguer avec le régime honni - forcément honni - du Nord car "armé de la bombe nucléaire" (le mot "armé" est employé de préférence à celui de "doté", car il occulte délibérément la stratégie de dissuasion nucléaire de la Corée du Nord qui a développé l'arme atomique pour ne pas connaître le sort de l'Irak ou de la Libye, et parce qu'il a le mérite d'introduire dans l'esprit du lecteur l'idée d'un risque de guerre fondé, forcément, sur la dangerosité d'un Etat puissance nucléaire).

Le processus de réécriture des faits continue en utilisant le procédé de l'omission : la cote de popularité du Président Moon Jae-in diminue. C'est un fait, indéniable, sauf qu'elle n'est jamais tombée en dessous de 50 %. Une précision que le journaliste de l'AFP juge sans doute contre-productive, car elle irait à l'encontre de sa démonstration. Et corréler cette cote de popularité sur la politique économique relève de la pure désinformation : la cote de popularité du président sud-coréen suit au contraire les développements internationaux autour de la péninsule coréenne, rebondissant lors des sommets inter-coréens. Et si elle baisse aujourd'hui, c'est d'abord parce qu'elle part de très haut (jusqu'à 75 % de satisfaits !). 

Vient enfin l'essentiel : la politique menée, basée sur une hausse du salaire minimum, une résorption de l'emploi précaire (par la transformation de contrats de travail en contrats à durée indéterminée) et la réduction du temps de travail. Tout cela est balayé en une demi-phrase, sans recontextualiser ni juger utile d'apporter des détails : rappeler que la durée maximum hebdomadaire de travail a été réduite de... 68 à 52 heures ou que la République de Corée est le champion de l'OCDE pour la durée du travail, ou encore que le travail précaire place la Corée du Sud très en-dessous des standards de l'OCDE, serait allé à l'encontre de la démonstration forcée imposée par l'AFP, et reprise par l'immense majorité des médias français. 

Après cette mise en bouche - ou ce conditionnement - est asséné l'argument d'autorité : la politique économique du gouvernement sud-coréen rompt avec le passé et aujourd'hui la croissance diminue. La boucle est bouclée : il faut accréditer l'idée que la Corée du Sud suivrait un mauvais chemin économique et devrait impérativement changer de cap. Citons là encore ce que dit l'AFP, qui fait pleinement coprs avec les conservateurs sud-coréens (qui, faut-il le préciser, recueillent 20 % des intentions de vote, soit moitié moins que les démocrates au pouvoir) : 

Il s'agit d'un revirement complet par rapport au modèle de croissance passé, porté par les exportations et les investissements des énormes conglomérats sud-coréens, et qui a vu l'économie sud-coréenne se hisser au quatrième rang asiatique.
Les critiques du gouvernement affirment que cette politique a eu l'effet inverse de celui escompté, en aggravant la situation des gens aux revenus les plus faibles et en forçant les petites entreprises à licencier, tandis que les mastodontes hésitent à investir au vu du renforcement des régulations. Le mois dernier, la banque centrale avait ramené sa prévision de croissance annuelle à 2,7%, contre un taux effectif de 3,1% en 2017. Au troisième trimestre, le taux de chômage a avancé de 0,4%, à 3,8%, le taux de chômage des jeunes s'établissant à 9,4%, soit son plus haut niveau depuis 1999.

AFP (via "La Tribune")

Relisons bien ce qu'écrit l'AFP : auparavant la Corée du Sud suivait un "modèle de croissance", un modèle qui lui a permis de devenir la quatrième économie d'Asie. L'auteur de la dépêche n'ose pas parler de miracle, mais seul le mot manque, et l'idée implicite est limpide : la rupture avec le modèle produit des effets négatifs. 

La déformation des faits attend ici des sommets : non seulement ce n'est pas parce qu'un modèle a fonctionné qu'il sera toujours performant, mais plus fondamentalement le miracle du fleuve Han (qui traverse Séoul) est en partie la création d'économistes néolibéraux qui omettent quelques points pourtant fondamentaux : que la croissance sud-coréenne a été basée sur un dirigisme étatique accordant des avantages à une poignée de conglomérats liés au pouvoir militaire (les chaebols) ainsi que sur l'injection massive de capitaux étrangers, et pas sur l'application de la doxa libérale ; que les contreparties (très longues journées de travail, faible protection sociale, dualisme entre les grandes entreprises et le reste de l'économie, milices privées brisant les grèves et tuant au besoin les syndicalistes) sont la face cachée de ce qui n'est pas précisément un paradis des travailleurs. Enfin, les conglomérats ont dû être réformés de force, l'accumulation de dettes pourries au sein de ces entreprises étant une des causes directes de la crise asiatique de 1998, qui a conduit au plongeon de l'économie sud-coréenne et à l'injection la plus massive de l'histoire de capitaux des institutions financières internationales dans l'économie d'un pays. A l'époque le chômage (et singulièrement le chômage des jeunes) a atteint un pic en 1999, point certes mentionné par l'AFP mais en oubliant curieusement de faire la moindre référence à la crise asiatique de 1998.

Rapprocher la politique actuelle du ralentissement économique en cours relève non seulement de la mauvaise foi, mais de mensonges sur les mécanismes économiques : la politique de relance actuelle par les revenus produit nécessairement de la croissance à court terme (c'est sur le plus long terme que les économistes divergent, suivant leurs références), si bien que la croissance économique de l'année 2018 serait au contraire encore plus faible sans le soutien aux revenus et à la consommation des ménages. Si l'économie sud-coréenne s'est autant ralentie ces dernières années, c'est bien davantage du fait des effets à moyen et long termes des politiques de dérégulation des prédécesseurs libéraux-autoritaires du Président Moon, qui eux n'ont pas été avares en "réformes". Qu'il est loin le temps où le président Lee Myung-bak (au pouvoir entre 2007 et 2012, et aujourd'hui en prison pour corruption) promettait 7 % de croissance économique par an !

Ce qui est reproché au Président Moon Jae-in est bien son refus de s'inscrire dans la politique de déréglementation néolibérale : ne pas se soumettre aux injonctions des détenteurs de capitaux lui vaut une volée de bois vert, et suffit manifestement à justifier les arrangements de l'AFP avec la vérité. 

PS : la dépêche de l'AFP a été reprise pratiquement mot à mot par les médias suivants, entre autres : 

- Ouest France

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4 novembre 2018 7 04 /11 /novembre /2018 18:39

De longue date l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) s'est engagée pour la démocratisation de l'armée sud-coréenne et le recul du militarisme en Corée du Sud, y compris pour les droits des objecteurs de conscience - alors qu'au moins 20 000 jeunes hommes sud-coréens ont été emprisonnés depuis sept décennies parce qu'ils refusaient d'accomplir le service militaire, en l'absence de toute forme alternative de service civil. Coup sur coup, dans un contexte de réchauffement des relations inter-coréennes, deux décisions importantes ont été prises : le 28 juin 2018, la Cour constitutionnelle a enjoint les autorités sud-coréennes d'introduire un service civil alternatif d'ici le 31 décembre 2019 ; le 1er novembre 2018, la Cour suprême a reconnu l'objection de conscience en se prononçant contre la peine d'emprisonnement d'un objecteur qui est Témoin de Jéhovah. L'AAFC salue ces progrès majeurs, qui sont aussi le fruit de la mobilisation internationale - et notamment de la médiatisation de cas célèbres, comme celui de Lee Yeda, premier objecteur de conscience sud-coréen à avoir obtenu l'asile politique à ce titre dans le monde - en l'occurrence en France. Mais le combat ne s'arrête pas aujourd'hui, compte tenu des lourdes interrogations sur les formes alternatives de service civil, des limites posées par la Cour suprême dans sa décision du 1er novembre 2018, ainsi que des discriminations persistantes à l'égard des objecteurs de conscience. Nous reproduisons ci-après un article publié sur le site du Comité international pour les libertés démocratiques en Corée du Sud (CILD) le 3 novembre 2018, faisant le point sur la portée et les limites des récentes décisions prises par la Cour constitutionnelle et la Cour suprême de la République de Corée. 

La Cour suprême de la République de Corée

La Cour suprême de la République de Corée

Dans une décision rendue le 1er novembre 2018, une majorité des juges de la Cour suprême (huit sur treize) de la République de Corée a reconnu non coupable un objecteur de conscience, témoin de Jéhovah, au titre de son refus d'effectuer le service militaire. Le Comité international pour les libertés démocratiques en Corée du Sud (CILD) salue une décision majeure, tout en appelant à la vigilance sur sa portée, puisque la Cour suprême a limité sa jurisprudence aux cas où l'objection de conscience est "ferme, solide et réelle".

Avec près de 20 000 objecteurs de conscience emprisonnés depuis 1950, et 930 cas pendants devant les tribunaux, s'agissant des seuls témoins de Jéhovah pour lesquels des statistiques consolidées sont disponibles, la République de Corée enregistre le triste record d'être le pays au monde emprisonnant le plus grand nombre d'objecteurs de conscience. Le refus de reconnaître l'objection de conscience était régulièrement dénoncé par les organisations de défense des droits de l'homme comme contraire aux libertés fondamentales et aux engagements internationaux de la République de Corée, dont les autorités donnaient une interprétation infondée juridiquement de sa situation d'Etat techniquement en état de guerre (faute d'accord d'armistice signé entre les deux Corée, depuis la fin des combats de la guerre de Corée le 27 juillet 1953). Des objecteurs de conscience avaient ainsi obtenu le statut de réfugié politique dans le monde - et pour la première fois en France avec Lee Yeda.

Le 28 juin 2018, la Cour constitutionnelle - qui avait longtemps, contre toute évidence juridique, cherché à justifier sur la base de la Constitution le refus de toute forme d'objection de conscience - avait déjà opéré un revirement de jurisprudence, en déclarant anticonstitutionnelle l'absence de formes alternatives de service civil au service militaire, et en enjoignant au gouvernement de changer la loi d'ici le 31 décembre 2019. Le CILD avait salué cette décision, tout en en soulignant les limites - concernant les incertitudes sur la durée et la forme que revêtirait le nouveau service civil alternatif, l'absence de décriminalisation de l'insoumission (mais aussi, avaient relevé de nombreux juristes, de l'objection de conscience en soi), le maintien des formes de répression contre les objecteurs de conscience avant le changement de la législation et l'absence de politique de lutte contre les discriminations, très fortement ancrées socialement, à l'encontre des hommes n'accomplissant pas leur service militaire, et qui pourraient continuer à être traités comme des criminels par leurs potentiels employeurs. Un témoignage des discriminations est apporté par l'acharnement du système judiciaire sud-coréen à l'encontre du chanteur et acteur Yoo Seung-jun, interdit d'entrée en République de Corée car accusé d'avoir pris la nationalité américaine pour ne pas effectuer son service militaire. Si la décision rendue par  la Cour suprême décriminalise clairement l'objection de conscience (contrairement à la Cour constitutionnelle le 28 juin 2018), elle ne lève aucune des incertitudes et des inquiétudes mises en exergue par le CILD.

Sous ces réserves, la Cour suprême va changer la vie du requérant, Oh Seung-heon, 34 ans, marié et père de famille de deux enfants, qui avait été condamné à 18 mois de prison en juillet 2013 pour la Cour du district de Changwon pour son refus de porter les armes, et donc d'accomplir le service militaire, pour des raisons religieuses, comme d'ailleurs son père et son frère cadet, également témoins de Jéhovah. Une brochure d'Amnesty International Corée sur l'objection de conscience soulignait que les témoins de Jéhovah considèrent qu'ils naissent criminels au regard de la loi sud-coréenne.

La Cour suprême a formulé les observations suivantes à l'appui de sa décision, en mentionnant la liberté de conscience au titre des droits fondamentaux, ainsi que les valeurs démocratiques :

Obliger les objecteurs de conscience à accomplir leur service militaire en imposant des sanctions telles que des poursuites criminelles constituent une atteinte à leurs droits fondamentaux, notamment la liberté de conscience. Obliger uniformément à l'accomplissement de leurs obligations militaires et recourir à des poursuites pénales criminelles pour les sanctionner ceux qui ne satisfont pas à leur devoir [militaire] est également contraire à l'esprit de la démocratie libérale, à l'esprit de tolérance et de magnanimité. L'opinion de la majorité [des juges] est que le refus de servir militairement suivant de vrais motifs de conscience constitue l'une des raisons légitimes que la loi sur le service militaire énonce comme exception à l'application de poursuites.

Si la décision rendue est exceptionnelle, elle est toutefois limitée par des considérants selon laquelle l'objection de conscience doit être "ferme, solide et réelle", et les juges ayant émis une opinion dissidente se sont engouffrés dans la brèche en parlant de l'impossibilité selon eux d'apprécier la sincérité de l'objection de conscience. En d'autres termes, même pour le cas pourtant patent des témoins de Jéhovah, rien ne garantit que le droit à l'objection de conscience sera à nouveau reconnu, et qu'en sera-t-il des autres motifs d'objection de conscience, notamment pacifistes et anti-militaristes ? des personnes ayant changé de religion plus ou moins récemment ? du cas des conscrits (notamment issus de minorités sexuelles) victimes d'abus encore très rarement reconnus et punis ? des militants politiques refusant de porter les armes contre le Nord, dans un pays où le service militaire sert la propagande et le bourrage de crâne anti-Corée du Nord - ceux-ci étant des insoumis au sens juridique, mais pas des objecteurs de conscience ? Si la Cour suprême a assurément pris une décision qui va dans le bon sens, il serait naïf de croire que le combat juridique et politique est gagné d'avance, dans une société sud-coréenne où le militarisme reste omniprésent.

Le jour même où la Cour suprême rendait sa décision tombait le cas du footballeur Jang Hyun-soo, banni à vie de l'équipe nationale pour s'être soustrait à ses obligations militaires - car avoir été exempté du service militaire en raison de ses performances sportives ne vous exonère pas d'accomplir des périodes militaires. Et le plus triste dans l'affaire Jang Hyun-soo est sans doute le plaider coupable et les excuses présentées par l'intéressé, confirmant - si besoin était - qu'être soldat et/ou accomplir ses obligations militaires constitue toujours un devoir sacré pour la majorité de l'opinion publique sud-coréenne.

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22 octobre 2018 1 22 /10 /octobre /2018 20:09

Si l'anarchisme ne joue plus aujourd'hui qu'un rôle extrêmement mineur dans la politique sud-coréenne, il a été une importante force politique jusqu'à la guerre de Corée (1950-1953). Nous présentons brièvement ses origines (liées plus globalement à la découverte des idées socialistes par les Coréens en Chine et en Japon, ainsi qu'à la volonté de lutter contre la colonisation japonaise renforcée par le Mouvement du 1er mars 1919, même si les anarchistes coréens font généralement remonter leur inspiration au mouvement Tonghak et à la guerre paysanne de 1894) et son développement, entravé par la répression politique au Sud de la péninsule, où il représentait pourtant, à l'origine, une alternative de gauche au communisme de type soviétique. 

Shin Chae-ho

Shin Chae-ho

Deux événements ont marqué en 1923 l'irruption de l'anarchisme sur la scène politique coréenne, contre la colonisation japonaise de la Corée, la même année où des milliers de Coréens furent massacrés après le tremblement de terre de Tokyo. Ayant souligné l'importance de la notion de minjok (le peuple coréen) et d'autonomie (juche), l'écrivain et journaliste Shin Chae-ho publie ainsi en 1923 le Manifeste de la révolution coréenne, où il appelle à lutter - de manière violente et non violente - non seulement contre l'oppression japonaise et son système de pillage des ressources de la Corée, mais aussi contre toute forme d'exploitation par les classes possédantes, en appelant à une révolution directe, du "peuple" lui-même, qui devient la force agissante révolutionnaire - s'inscrivant ainsi dans la filiation du communisme libertaire. Toujours en 1923, Pak Yol (qui avait participé au Mouvement du 1er Mars) et d'autres patriotes coréens furent mis en cause dans le tremblement de terre de Tokyo et accusés de complot contre l'empereur ; Pak Yol passa ainsi 22 ans de prison (où sa compagne japonaise, Kaneko Fumiko, mourut en 1926), jusqu'à sa libération en 1945.

Tandis que Shin Chae-ho a été l'un des fondateurs de la Fédération anarchiste coréenne en Chine en avril 1924, qui publiera notamment le Bulletin de la justice (renommé ensuite la Conquête), au Japon un groupe d'anarchistes coréens et japonais avait déjà fondé, en 1922, un groupe appelé la Révolte, dont faisait partie Pak Yol, et lié au mouvement ouvrier - les anarchistes coréens étant souvent des étudiants qui travaillaient parallèlement pour financer leurs études. Les anarchistes japonais avaient déjà été victimes de la répression - comme Kotoku Shusui, exécuté en 1910, après s'être opposé à la guerre russo-japonaise de 1904-1905 et avoir dénoncé l'invasion de la Corée par le Japon.

Ayant une forte coloration nationaliste, l'anarchisme coréen n'en insiste pas moins sur la solidarité internationale : en 1928, à l'initiative de la Fédération anarchiste coréenne basée en Chine se constitue la Fédération anarchiste orientale, formée notamment de camarades coréens, chinois, japonais, taïwanais et vietnamiens, dont le programme est le Manifeste de Shin Chae-ho. La contrefaçon de monnaies étrangères constituant un moyen de se procurer des ressources pour le mouvement, c'est ce motif qui justifiera son arrestation par la police japonaise en mai 1928 et sa condamnation à dix ans de prison. Il est mort d'une hémorragie cérébrale en prison le 21 février 1936.

En Corée même, des groupes anarchistes se constituèrent, notamment à Séoul, Taegu, Pyongyang, Wonsan et dans l'île de Jeju, à l'initiative notamment d'anciens camarades de Pak Yol (dont Hong Jin-yu et Seo Sang-kyeong, à l'origine de la Ligue du drapeau noir, poursuivie dès sa création en décembre 1924), et se confédérèrent en novembre 1929 dans la Fédération anarcho-communiste coréenne (dotée également de branches au Japon et en Mandchourie). Le journal Dong-a Ilbo, alors de sensibilité indépendantiste et progressiste, a rendu compte des actions menées par des groupes anarchistes dans la péninsule coréenne elle-même - comme la diffusion en janvier 1936 d'un Manifeste du parti nihiliste - et de la répression policière systématique dont ils ont été l'objet, y compris lorsque les anarchistes faisaient partie de sociétés artistiques, comme la Société du mouvement des artistes de Chungju (dont les membres ont été condamnés à des peines de prison en mars 1930).

A la même période (1928-1931), au Japon, une douzaine de groupes anarchistes étaient actifs seulement à Tokyo, regroupant plus de 600 membres, le plus important étant - de loin (avec 250 à 300 membres) - l'Union syndicale Dong Heong, fondée le 10 septembre 1926.

Organisée par Kim Jong-jin et Kim Jwa-jin, la Fédération coréenne anarchiste en Mandchourie, fondée en juillet 1929, projeta de mettre en place une société de type anarchiste, dans une région où vivaient alors 2 millions de Coréens, fondée notamment sur des coopératives agricoles, un cursus complet d'éducation, la libre administration des villages et l'auto-organisation militaire. Toutefois, la mort de plusieurs dirigeants du mouvement de janvier 1930 à l'été 1931, dans les combats tant avec les communistes que les Japonais, mit un terme à cette expérience politique.

 

Pak Yol

Pak Yol

Le cas de la Fédération coréenne anarchiste de Mandchourie illustre la transition de la lutte politique sur le terrain de la guérilla, alors qu'en septembre 1931 la Mandchourie est envahie par le Japon, et que la répression s'intensifie contre les différents mouvements indépendantistes coréens (y compris les anarchistes), avant de franchir un nouveau cap en 1937 avec le déclenchement de la guerre sino-japonaise qui contraignit les militants anarchistes à entrer dans la clandestinité. Mais dès 1929, un soulèvement étudiant à Kwangju (auquel participait notamment Ha Ki-rak) avait entraîné de nombreuses arrestations, pour activités anti-japonaises et pacifistes, tandis que les anarchistes inspiraient dès 1931-1932 différents mouvements ouvriers (comme à Pyongyang, dans l'usine de caoutchouc Pyeongwon) pour saboter la production des industries de guerre. 

C'est toutefois en Chine que la lutte armée anti-japonaise fut la plus active. En octobre 1931, à l'initiative de membres de la Fédération de la jeunesse coréenne du Sud de la Chine, 7 anarchistes coréens et 7 anarchistes chinois formèrent, dans la concession française de Shanghaï, la Fédération anti-japonaise et pour le salut national qui s'engagea sur le terrain de la lutte armée (au nom du Groupe de la Terreur Noire), sous forme d'actions menées par petits groupes (pose de bombes ou assassinats, contre des Japonais et des collaborateurs pro-japonais). Des unités de guérilla, sino-coréennes, se mirent en place après le début de la Seconde guerre mondiale en 1939, à l'initiative de la Fédération de la jeunesse coréenne du Sud de la Chine et de la Fédération anti-japonaise et pour le salut national, au sein de l'Unité opérationnelle coréenne en temps de guerre, alors dirigée par Na Wol-hwan, qui devint en 1941 le cinquième détachement de l'Armée de libération de la Corée (plus tard requalifié en second détachement de l'Armée de libération de la Corée, avec à sa tête Lee Beom-seok). En conséquence, les anarchistes devinrent, avec les nationalistes et des communistes, l'une des composantes du gouvernement provisoire coréen : 2 des 57 sièges du Parlement provisoire étaient occupés par des anarchistes, à savoir Yu Ja-myeong (de la Fédération révolutionnaire coréenne) et Yu Rim (de la Fédération anarchiste coréenne), qui devait ensuite devenir un membre du gouvernement provisoire. 

Après la libération de la Corée en août 1945, les groupes anarchistes coréens fondèrent la Fédération des bâtisseurs d'une société libre (FBSL), lors d'une réunion à Séoul le 29 septembre 1945. Le message introductif fut lu par Lee Eul-kyu, co-fondateur de la Fédération des anarchistes en Chine, et Ha Ki-rak prononça un discours introductif où il dénonça les risques de division du pays en une zone pro-américaine et une zone pro-soviétique. Le programme suivant en quatre points fut adopté : 

1. Nous voulons construire une nouvelle société dans laquelle tous les hommes sont égaux.
2. Nous voulons construire une nouvelle société dans laquelle les paysans possèdent eux-mêmes la terre et les ouvriers leurs industries.
3. Nous rejetons toute forme de gouvernement oppressif, dans lequel un peuple gouverne un autre peuple.
4. Nous rejetons toute guerre d'agression. Toute guerre autre que d'auto-défense doit disparaître.

La FBSL organisa également une Fédération autonome des paysans et une Fédération autonome des travailleurs. Libéré de prison le 27 octobre 1945, le vétéran de la lutte anarchiste Pak Yol appela à la constitution d'une société indépendante membre de la société internationale et contribuant à la paix internationale, rejetant "le nationalisme exclusif". Yu Rim, ancien membre du gouvernement provisoire, devint pour sa part secrétaire de la Fédération générale anarchiste coréenne (FGAC). Les deux organisations (FBSL et FGAC) organisèrent conjointement une Convention nationale anarchiste, réunie à Anui du 20 au 23 avril 1946. Enfin, le 7 juillet 1946 un nouveau rassemblement conduisit à la fondation du Parti indépendant des paysans et des travailleurs (PIPT), dont Yu Rim fut élu président, et qui réunit 300 délégués lors de sa première convention nationale, du 5 au 7 mai 1947. La nouvelle organisation refusa tant les élections séparées dans la seule partie sud de la péninsule (5 membres du PIPT, élus  députés après avoir concouru comme indépendants ou membres d'une autre organisation sociale, furent exclus), que de participer à la rencontre au nord avec le dirigeant Kim Il-sung (critiquant même vivement la tenue de la conférence de Pyongyang avec Kim Ku et Kim Kyu-sik). Yu Rim participa en octobre 1949 à la Conférence mondiale anarchiste s'étant tenue à Paris. Très affaibli par la guerre de Corée, le PIPT se maintint en tant qu'organisation jusqu'à la révolution d'avril 1960, durant laquelle Ha Ki-rak, un des dirigeants du parti, fut l'un des professeurs qui soutint le mouvement étudiant. La parenthèse démocratique qui s'ouvrit fut de courte durée : un mois après la disparition de Yu Rim le 1er avril 1961, le coup d'Etat militaire de Park Chung-hee jeta en prison les dirigeants du PIPT et entraîna sa dissolution en mai 1962.

Constatant le déclin continu du PIDT, des anarchistes coréens - conduits par Yi Jeong-gyu et Jeong Hwa-am - avaient fondé une nouvelle organisation, le Parti socialiste démocratique (PSD), dont l'inscription dans le cadre du mouvement anarchiste coréen est cependant discutable (membre du PIDT rival, Ha Ki-rak ne cite pas le PSD dans son histoire de l'anarchisme en Corée). Recherchant une affiliation à l'Internationale socialiste, critiquant le Parti progressiste de Cho Bong-am (alors principal opposant de gauche au régime autoritaire de Syngman Rhee) comme préparant l'avènement du communisme, le PSD apparaît en effet plutôt comme une organisation social-démocrate modérée, n'ayant pas d'ailleurs eu de réelle activité, et les anarchistes ne se distinguent pas dans la dénonciation des procès truqués contre Cho Bong-am et les membres du Parti progressiste.

La modération de Yi Jeong-gyu dans son opposition au régime autoritaire est considérée comme emblématique de la dé-radicalisation de l'anarchisme coréen, comme la qualifie l'auteur Dongyoun Hwang, et qui sera un des facteurs à l'origine de son déclin (un autre étant l'hostilité construite en Corée du Sud par les régimes autoritaires à l'égard de toute forme de socialisme, même social-démocrate). De fait, Yi Jeong-gyu s'est engagé dans un mouvement davantage culturel et économique de défense de l'autonomie des communautés rurales, en partant du principe de transformation individuelle, au succès très relatif, mais ayant eu le mérite de s'opposer à la modernisation forcée des villages, pilotée d'en haut par l'Etat, sous le régime de Park Chung-hee. Les activités pro-communautés rurales de Yi Jeong-gyu ont été menées dans le cadre de l'Institut pour l'étude de la culture nationale, dont il a été l'un des fondateurs, mais regroupant aussi des non-anarchistes (y compris des nationalistes de droite).

Une autre organisation (le Parti démocratique de la réunification) fut créée en avril 1972, à l'initiative de Yang Il-dong, Jeong Hwa-am et Ha Ki-rak, suivant les principes d'autonomie et de réunification, et militant notamment pour une réduction des forces armées à 100 000 hommes au Nord, d'une part, et au Sud, d'autre part. Le parti a été dissous en 1982, selon Ha Ki-rak.

Se revendiquant ouvertement des principes anarchistes, la Fédération anarchiste coréenne (FAC) a été créée dans un temple bouddhiste, à Séoul, le 22 juin 1972 - son nom exact en coréen étant alors "Fédération coréenne des personnes autonomes", sans doute pour ne pas subir les foudres de la répression. Regroupant des vétérans du mouvement anarchiste (Yi Jeong-gyu, Yi Eul-gyu, Jeong Hwa-am et Choe Gap-ryong), la FAC se veut l'héritière du PIPT mais est très vite entrée en hibernation, alors que la proclamation de la constitution Yusin marquait un nouveau tournant toujours plus autoritaire quelques mois plus tard. Le 21 août 1987, après le soulèvement démocratique de juin 1987, 50 anarchistes réunis à Daegu tiennent toutefois une nouvelle convention de la FAC, qui existe toujours mais n'a plus d'activités visibles en 2016 selon Dongyoun Hwang - qui cite toutefois les activités de la Société pour commémorer Yu Rim, animée par un anarchiste de troisième génération (Kim Young-chun) après avoir été créée par d'anciens membres du PIPT, pour maintenir la flamme des idéaux anarchistes.

Sources :
- Ha Ki-rak, A History of Korean Anarchist Movement, Anarchist Publishing Committee, Anarchist Publishers, Taegu, 1986 ;
- Dongyoun Hwang, Anarchism in Korea. Independence, transnationalism and the Question of National Development 1919-1984, Suny Press, New York, 2016. 

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15 août 2018 3 15 /08 /août /2018 11:47

Le 15 août, jour de la libération de la Corée de la colonisation japonaise (1910-1945), est célébré dans les deux parties de la péninsule divisée. Au Sud, il s'agit également de la fête nationale : le 15 août 2018, à l'occasion du 70e anniversaire de la fondation de la République de Corée proclamée le 15 août 1948, le Président Moon Jae-in a prononcé un discours au Musée national de Corée à Yongsan, à Séoul, où il a souligné la nécessité de surmonter la division nationale, en observant que  "même si l'unification politique est encore bien loin de nous, établir la paix entre le Sud et le Nord, visiter librement les deux [parties divisées de la Corée] et former une communauté économique conjointe seraient une véritable libération pour nous [Coréens]". Cette thématique de la libération totale de la Corée en mettant fin à la séparation et à la division est partagée avec la République populaire démocratique de Corée, alors que la tenue du troisième sommet inter-coréen à Pyongyang vient d'être annoncée d'ici fin septembre 2018. 

Le Président Moon Jae-in, le 15 août 2018

Le Président Moon Jae-in, le 15 août 2018

Pour fonder le sentiment de communauté nationale, certaines références sont incontournables. Pour les Coréens, le combat pour l'indépendance est rappelé lors de la célébration de la libération, le 15 août. Dans son discours du 15 août 2018, prononcé symboliquement à Yongsan qui a été pendant 114 ans une base militaire japonaise puis américaine en plein coeur de Séoul (cet emplacement doit désormais devenir un parc à vocation écologique), le Président Moon Jae-in a mis l'accent sur la lutte des femmes dans le combat pour la restauration de la souveraineté nationale : 

Même si les femmes subissaient de fortes discriminations tant en raison du système patriarcal que des inégalités économiques et sociales, elles se sont engagées dans le mouvement pour l'indépendance avec une indomptable volonté.

La travailleuse Kang Ju-ryong de l'Usine de caoutchouc Pyeongwon à Pyongyang a lancé un mouvement de protestation sur le toit du Pavillon Eulmildae, haut de 12 mètres, pour dénoncer les réductions unilatérales de salaires par le Japon impérialiste en 1931. Elle a crié pour la libération des femmes et la libération du travail.

A cette époque, les salaires des travailleurs coréens représentaient moins de la moitié de ceux des travailleurs japonais, et les travailleuses coréennes gagnaient elles-mêmes moins de la moitié de ce que percevaient leurs collègues masculins. Sa résistance acharnée a conduit à sa mort deux mois après sa libération de prison. Elle a été décorée à titre posthume, en 2007, de la médaille patriotique, dans le cadre de l'Ordre du Mérite pour la Fondation nationale.

En 1932, Gujwa-eup sur l'île de Jeju a été l'épicentre d'un combat par les plongeuses anti-japonaises lancé par cinq femmes : Ko Cha-dong, Kim Gye-seok, Kim Ok-nyeon, Bu Deok-nayng et Bu Chun-hwa. Le mouvement de lutte anti-japonais s'est étendu à près de 800 plongeuses, et quelque 17 000 femmes ont participé à 238 rassemblements pendant trois mois. Aujourd'hui, un monument au mouvement anti-japonais des plongeuses de l'île de Jeju a été dressé à Gujwa-eup.

Depuis le Jour de la Libération l'an dernier, le gouvernement a identifié 202 combattantes indépendantistes et leurs noms figurent fièrement dans l'histoire de la Libération. Parmi elles, 26 patriotes ont été distinguées en recevant aujourd'hui des honneurs et des décorations. Les autres continueront d'être honorées.

Tous les efforts pour la Libération recevront le crédit et l'estime qu'ils méritent. Le gouvernement continuera d'identifier davantage de combattants du mouvement pour l'indépendance sans discrimination fondée sur le genre ou le rôle qu'ils ont joué. Je suis convaincu que la complète mise à jour de l'histoire inconnue du mouvement d'indépendance et des militants pour l'indépendance marquera l'accomplissement d'une nouvelle libération.

Revenant par ailleurs sur les progrès accomplis depuis sept mois dans le dialogue entre les différentes parties impliquées dans la péninsule coréenne, le Président Moon Jae-in a rappelé l'alliance américano-sud-coréenne et fait une mention particulière des efforts accomplis par la Chine de Xi Jinping et l'Allemagne d'Angela Merkel. Il a aussi souligné que la paix, allant de pair avec la dénucléarisation de la péninsule, figurerait à l'ordre du jour du sommet de Pyongyang, en septembre 2018, ainsi que le développement des échanges Nord-Sud, sur la base de la déclaration de Panmunjom du 27 avril 2018 : 

Je visiterai Pyongyang le mois prochain en portant les voeux du peuple (coréen]. Nous, les deux dirigeants, confirmerons la mise en oeuvre de la Déclaration de Panmunjom et ferons un pas décisif vers la déclaration de la fin de la guerre de Corée et la signature d'un traité de paix, ainsi que la dénucléarisation complète de la péninsule coréenne.

A cet égard, pour lever notamment les réticences d'une partie de l'opinion publique, en Corée du Sud et à l'étranger, quant au coût supposé de la réunification, le président sud-coréen a mis en avant les bénéfices économiques à attendre de la formation d'une communauté économique inter-coréenne, en citant explicitement l'exemple de la construction européenne : 

Selon une étude effectuée par un think tank public, l'impact économique de la coopération économique entre le Sud et le Nord devrait atteindre 170.000 milliards de wons (150 milliards de dollars) sur les 30 prochaines années.

Selon le Président Moon Jae-in, les bénéfices proviendront notamment du rétablissement des liaisons ferroviaires inter-coréennes, de l'exploitation de certaines ressources naturelles et de la reprise des activités des zones économiques de Kaesong et des Monts Kumgang.

Il s'agit d'une feuille de route ambitieuse, dont la mise en oeuvre dépend de la volonté des différentes parties et, s'agissant du projet économique, de la levée de sanctions économiques qui tuent les populations. 

Sources : 

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8 août 2018 3 08 /08 /août /2018 17:47

Les élections locales du 13 juin 2018 en République de Corée se sont soldées par une victoire sans précédent des démocrates au pouvoir(parti Minjoo) et un effondrement historique du Parti de la Liberté de la Corée (PLC, conservateur). Si les démocrates ont indéniablement profité d'un contexte international favorable marqué par la détente sur la péninsule coréenne, au lendemain du sommet historique à Singapour entre les Présidents Donald Trump et Kim Jong-un, le verdict des urnes a aussi sanctionné la ligne ultra-conservatrice du dirigeant du PLC, Hong Joon-pyo, adversaire résolu du dialogue inter-coréen, qui a quitté la direction de son parti. Toutefois, cette évolution de la scène politique n'apparaît pas relever de l'accident de parcours : deux mois après les scrutins locaux le vent politique continue de souffler à gauche en Corée du Sud. En effet, non seulement les progressistes n'ont jamais obtenu autant d'intentions de vote dans les enquêtes d'opinion, avec une percée au sein du bloc progressiste du Parti de la Justice (social-démocrate, opposition) dans un pays où les idées de gauche ont toujours été ultra-minoritaires, mais les conservateurs ont choisi comme président de leur comité d'urgence un transfuge démocrate, Kim Byong-joon, qui fait ouvertement l'apologie de l'ancien président démocrate Roh Moo-hyun.

Politique sud-coréenne : le vent souffle à gauche

Dans la dernière enquête d'opinion de l'institut de sondages Realmeter, rendue publique le 6 août 2018 (graphique ci-dessus), les progressistes obtiennent un nombre record d'intentions de vote :

- toujours largement en tête, les démocrates du parti Minjoo (progressiste, au pouvoir), devancent de plus de 25 % leurs principaux concurrents (42,8 %) ; la grande majorité des sièges du Parlement sud-coréen étant pourvus au scrutin majoritaire uninominal à un tour, si les élections législatives se tenaient aujourd'hui, le parti du Président Moon Jae-in bénéficierait donc d'un raz-de-marée ;

- les conservateurs du Parti de la Liberté de la Corée ne sont plus crédités que de 17,6 % des intentions de vote, talonnés par les sociaux-démocrates du Parti de la Justice (14,3 %) ; si ces derniers bénéficient d'un regain de sympathie après le suicide dramatique de Roh Hoe-chan, une inversion des courbes n'est plus à prévoir, surtout si l'on considère qu'aux dernières élections locales les conservateurs obtenaient encore trois fois plus de voix que le Parti de la Justice ; si le Parti de la Justice devenait la principale force d'opposition en Corée du Sud à l'issue des élections législatives prévues en 2020, il en résulterait une forte pression sur les démocrates pour infléchir leur politique dans un sens plus social et plus favorable aux libertés démocratiques ;

- le transfuge démocrate Ahn Cheol-soo, qui a fait une alliance de circonstances avec des dissidents conservateurs au sein du Parti Bareunmirae, n'apparaît pas aujourd'hui comme une alternative crédible (5,8 % des intentions de vote) : le tournant à droite de la girouette politique qu'est Ahn Cheol-soo lui a aliéné le soutien des progressistes (dont une fraction a fondé le Parti pour la paix et la démocratie, crédité de 2,8 % des intentions de vote), sans élargir sa base électorale en direction des conservateurs ;

Si le Parti de la Justice représente en Corée du Sud la gauche la plus modérée au sein du paysage politique (plus proche en France du Parti socialiste ou d'EELV que de la France insoumise), c'est la première fois qu'une formation mettant au premier plan la justice sociale recueille autant d'intentions de vote depuis le début des années 2000 (le Parti démocratique du travail avait alors été crédité au maximum de 18 % des intentions de vote, avant de recueillir 13 % des voix lors des élections législatives de 2004). Une alternative de gauche aux démocrates au pouvoir devient donc une option politique crédible en Corée du Sud. 

Signe de la prise de conscience des conservateurs qu'ils doivent changer de logiciel politique, ces derniers ont choisi comme président de leur comité d'urgence le modéré Kim Byong-joon, qui a été un collaborateur du Président (démocrate) Roh Moo-hyun, dont il considère qu'il doit être un modèle pour les conservateurs.

Kim Byung-joon fleurissant la tombe de l'ancien président démocrate Roh Moo-hyun, le 30 juillet 2018

Kim Byung-joon fleurissant la tombe de l'ancien président démocrate Roh Moo-hyun, le 30 juillet 2018

Kim Byung-joon a été encore plus loin en critiquant ouvertement le général président Park Chung-hee, qui avait mis en place le régime plus autoritaire qu'ait jamais connu la Corée du Sud... et père de l'ancienne présidente Park Geun-hye, destituée sur fond de corruption et de dérive autoritaire, qui purge aujourd'hui une peine de 32 ans de prison - mais dont la faction conserve des partisans au sein du Parti Saenuri (conservateur).

Si la ligne politique qu'entend incarner Kim Byung-joon ne signifie nullement un ralliement à la majorité démocrate (le nouveau leader des conservateurs met sur le même plan Park Chung-hee et le président en fonctions Moon Jae-in, en les taxant tous deux de "nationalisme"), elle représente une inflexion autour d'une défense du libéralisme économique, marqueur traditionnel d'une partie (au moins) de la droite modérée dans les démocraties occidentales. Les conservateurs vont-ils abandonner leur tendance à se positionner comme les défenseurs de l'ordre prétendument anticommuniste (en réalité, anti-Corée du Nord), pro-militaires et pro-valeurs puritaines incarnées par certaines églises évangélistes, incluant l'héritage de la junte militaire qui a dirigé pendant des décennies la Corée du Sud et des lois liberticides, dont certaines toujours en vigueur en Corée du Sud (comme la loi de sécurité nationale) ? Les débats internes au parti conservateur promettent d'être âpres, et rien ne permet de prédire que Kim Byung-joon ne sera pas mis en minorité, ou a minima devoir composer avec des opposants internes et mettre de l'eau dans son vin. Mais la promesse existe, pour la première fois, que l'exercice du pouvoir par les conservateurs en Corée du Sud ne soit plus synonyme, sinon de régime autoritaire, du moins d'une dérive autoritaire du régime politique - comme cela a été le cas sous les présidences Lee Myung-bak (2008-2013) et Park Geun-hye (2013-2017). 

Source : 

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30 juillet 2018 1 30 /07 /juillet /2018 21:46

Le 23 juillet 2018, le député Roh Hoe-chan (Parti de la justice, social-démocrate) s'est suicidé en se défenestrant depuis l'étage de l'immeuble où vivait sa mère, à Séoul, alors qu'il allait être entendu dans une affaire de financement politique. L'Association d'amitié franco-coréenne présente ses condoléances à sa famille - notamment son épouse Kim Ji-sun, militante pour les droits des travailleurs -, à ses amis et à ses proches. Elle rend hommage à un homme intègre et sincère, qui a été une figure majeure du combat courageux pour la démocratie, la justice sociale et les droits de l'homme en République de Corée. Une grande voix s'est tue, mais sachons nous montrer fidèles aux combats qu'elle a menés et aux valeurs qu'elle a défendues inlassablement, au prix de la liberté.

Des dizaines de milliers de personnes, hommes et femmes politiques de tout bord politique comme simples citoyens, ont rendu un dernier hommage à Roh Hoe-chan dans la chapelle ardente qui a été dressée à sa mémoire à l’hôpital Severance de l’Université Yonsei.

Des dizaines de milliers de personnes, hommes et femmes politiques de tout bord politique comme simples citoyens, ont rendu un dernier hommage à Roh Hoe-chan dans la chapelle ardente qui a été dressée à sa mémoire à l’hôpital Severance de l’Université Yonsei.

Né le 31 août 1956 à Pusan dans une famille de la classe moyenne, Roh Hoe-chan était un homme qui ne renonçait jamais. Allant au contact de la classe ouvrière, il s'était fait embaucher comme soudeur en 1982 pour organiser les salariés, devenant l'artisan de la création de la Fédération d'Incheon des travailleurs démocratiques. Comme beaucoup d'autres militants pour les droits humains en Corée du Sud, Roh Hoe-chan a alors payé un lourd tribut au titre de son engagement pour les libertés démocratiques : en 1989 il a été arrêté et condamné à 30 mois de prison pour violation de la "loi de sécurité nationale", instrument privilégié de répression des gouvernements autoritaires, toujours en vigueur en Séoul.

Avocat spécialisé dans la défense des droits de l'homme, il était de ceux qui avaient appelé inlassablement la gauche (longtemps persécutée en Corée du Sud, encore récemment en décembre 2014 avec la dissolution arbitraire du Parti progressiste unifié) à s'organiser malgré les échecs électoraux, après le départ du pouvoir des militaires en 1993. Dès lors, il a fait partie de différents regroupements de la gauche sud-coréenne, notamment le Parti démocratique du travail (PDT) entre 2000 et 2008, sous les couleurs duquel il est élu une première fois député à l'Assemblée nationale (2004-2008), avant d'être l'un des fondateurs du Nouveau parti progressiste (NPP) en 2008. En 2011, il rejoint le Parti progressiste unifié (PPU), et redevient peu après député à l'issue des élections législatives de 2012. Après le scandale qui secoue le PPU sur le mode de désignation de ses candidats aux élections, il a été l'un des fondateurs du Parti de la justice, sous la bannière duquel il avait été réélu à l'Assemblée nationale en 2016. 

Roh Hoe-chan avait eu le courage de s'attaquer à la toute-puissante firme Samsung, en publiant en 2005 sur Internet les noms de procureurs impliqués dans un scandale de corruption autour du conglomérat. Cela lui avait valu, après une longue procédure, une condamnation à une peine de prison pour violation du secret des communications : il ne fait pas bon s'opposer aux puissances de l'argent en Corée du Sud.

La disparition tragique de Roh Hoe-chan est liée au scandale d'influence de l'opinion (en générant artificiellement des réponses positives aux commentaires politiques sur le principal moteur de recherche sud-coréen, Naver) par un blogueur connu sous le nom de Druking, à propos duquel le militant et avocat des droits de l'homme a laissé un message avant de mettre fin à ses jours : 

J'ai reçu deux paiements représentant au total 40 millions de won [30 000 euros] du Groupe de Co-évolution économique en mars 2016. Ils ne m'on rien demandé et je ne leur ai rien promis en retour (...).
Ce que j'ai ensuite découvert est que dans la mesure où c'était une donation volontaire faite par de multiples personnes, j'étais supposé suivre les procédures pour les donations. Mais je ne l'ai pas fait. C'était un choix stupide et une décision honteuse (...)

Au vu des faits, il est ignominieux de parler de corruption - il s'agit de non-respect des règles de financement des partis politiques. Mais pour l'intègre avocat Roh, c'était une faute inacceptable : dans un dévouement extraordinaire qui rappelle le combat d'autres militants pour la démocratie et la justice sociale en Corée du Sud qui ont eux aussi mis fin à leur jour, ainsi que le suicide de l'ancien président Roh Moo-hyun, il s'est excusé auprès des membres de son parti avant de faire le choix de se sacrifier. 

Egalement ancien avocat pour les droits de l'homme et militant pour la démocratie en Corée du Sud à l'époque de la junte militaire, le Président Moon Jae-in a salué les combats de Roh Hoe-chan : 

Je n’étais pas dans le même parti que Roh mais nous avons œuvré ensemble pour rendre la société coréenne plus progressiste alors que nous faisions de la politique à la même époque (...) Je pense que (Roh) a contribué grandement à élargir le champ de notre politique en menant le mouvement progressiste coréen.

Plus encore que les hommages des anciens concurrents ou adversaires de Roh, ce sont toutefois les multiples cris de douleur de ceux qui ont été défendus par l'avocat et militant qui retentissent avec le plus de force, comme les personnes handicapées qui rappellent son engagement dans l'adoption de la loi de 2005 contre les discriminations des personnes handicapées.

Un humaniste, un homme de combats et de principes nous a quittés trop tôt, révélant par contraste le caractère insoutenable de la politique sud-coréenne, quand tant de vrais corrompus continuent, eux, de crier au complot et aux machinations. La vertu reste décidément une idée neuve en Corée. 

Sources :

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