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28 avril 2019 7 28 /04 /avril /2019 22:28

Le 25 avril 2019, Kim Jong-un, président de la Commission des affaires d'Etat de la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), et Vladimir Poutine, président de la Fédération de Russie, se sont rencontrés à Vladivostok, dans l'Extrême-Orient russe. Depuis sa rencontre de mars 2018 avec le président de la République populaire de Chine, le dirigeant nord-coréen aura multiplié les contacts directs avec les principaux acteurs du dossier coréen : quatre rencontres avec le président chinois Xi Jinping, trois rencontres avec le président sud-coréen Moon Jae-in, deux rencontres avec le président américain Donald Trump et, donc, une rencontre avec le président russe Vladimir Poutine. Deux mois après l'échec du sommet RPDC-Etats-Unis de Hanoï, la rencontre de Vladivostok a été une occasion significative de rappeler l'importance d'un mécanisme de sécurité collective pour l'Asie du Nord-Est et, plus particulièrement, de garanties de sécurité pour la Corée du Nord, garanties que les Etats-Unis semblent incapables d'offrir.

A Vladivostok, Kim Jong-un et Vladimir Poutine réaffirment l'importance d'une solution pacifique en Corée et d'un mécanisme de sécurité collective pour l'Asie du Nord-Est

La rencontre du 25 avril 2019 entre Kim Jong-un et Vladimir Poutine s'est tenue à l'Université fédérale d'Extrême-Orient, sur l'île Rousski, située en face de Vladivostok. C'était la première rencontre au plus haut niveau entre des dirigeants nord-coréen et russe depuis le sommet entre le Dirigeant Kim Jong-il et le Président Dmitri Medvedev d'août 2011, et la première visite à l'étranger de Kim Jong-un après sa réélection au poste de président de la Commission des affaires d'Etat de la RPDC le 12 avril 2019.

Ce sommet était très attendu car perçu comme un test pour les efforts diplomatiques de la RPDC destinés à mettre fin au blocage dans les négociations avec les Etats-Unis sur la dénucléarisation, à alléger les sanctions et pressions et à donner une nouvelle impulsion à son plan de développement économique.

Les dirigeants nord-coréen et russe ont d'abord eu, pendant deux heures, un entretien en tête-à-tête consacré, d'après l'agence russe TASS, à la résolution pacifique de la question nucléaire dans la péninsule coréenne, aux moyens d'assurer la paix en Asie du Nord-Est et aux relations entre la RPDC et la Fédération de Russie. Il n'était pas prévu de signature d'une déclaration commune ou d'un accord.

Avant cet entretien, le Président Vladimir Poutine a déclaré que la visite du dirigeant de la RPDC aiderait à résoudre la situation dans la péninsule coréenne, la Fédération de Russie accueillant favorablement les efforts de la RPDC visant à normaliser ses relations avec la Corée du Sud et avec les Etats-Unis. Il a félicité Kim Jong-un pour sa réélection au poste de président de la Commission des affaires d'Etat de la RPDC et souligné que l'année 2018 avait été celle du 70ème de l'établissement des relations diplomatiques entre la RPDC et la Russie.

Le Dirigeant Kim Jong-un a aussi fait part de son espoir que sa rencontre avec le Président russe contribue au développement des relations bilatérales et au règlement de la situation dans la péninsule coréenne. Il a remercié Vladimir Poutine pour l'organisation de la rencontre et l'a félicité à son tour pour sa réélection à la présidence de la Fédération de Russie en 2018, lui souhaitant de poursuivre « son travail couronné de succès pour construire une Russie forte ».

A l'issue de leur entretien en tête-à-tête, les dirigeants se sont montrés satisfaits : « Nous venons d'avoir un échange d'opinions très substantiel sur des questions qui nous intéressent mutuellement », a déclaré Kim Jong-un, remerciant Vladimir Poutine pour ce « très bon moment ».

« Nous avons abordé la situation sur la péninsule coréenne, avons eu un échange d'opinions sur ce qu'il fallait faire et comment le faire pour que les perspectives puissent s'améliorer », a de son côté affirmé Vladimir Poutine.

Ils ont alors été rejoints par les membres de leurs délégations pour une réunion élargie d'une heure et demi. Kim Jong-un était accompagné du ministre des Affaires étrangères Ri Yong-ho et de la vice-ministre des Affaires étrangères Choe Son-hui, tandis que la délégation russe comprenait le vice-Premier ministre Yuri Trutnev, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, le ministre des Transports Yevgeny Dietrich et le ministre du Développement de l'Extrême-Orient Alexandre Kozlov.

A Vladivostok, Kim Jong-un et Vladimir Poutine réaffirment l'importance d'une solution pacifique en Corée et d'un mécanisme de sécurité collective pour l'Asie du Nord-Est

Selon l'agence nord-coréenne KCNA, Kim Jong-un a déclaré au cours de cette réunion élargie que la situation dans la péninsule coréenne et la région se trouve dans l'impasse et est à un point critique où elle pourrait revenir à son état originel, car les Etats-Unis ont adopté une attitude unilatérale de mauvaise foi lors du sommet RPDC-Etats-Unis à Hanoï. Il a ajouté, toujours selon KCNA, que la paix et la sécurité sur la péninsule coréenne dépendront entièrement de la future attitude des Etats-Unis et la RPDC se préparera à toutes les situations possibles.

Les dirigeants russe et nord-coréen sont convenus de promouvoir plus étroitement la compréhension et les liens mutuels et de renforcer la collaboration stratégique pour assurer la paix et la sécurité régionales à l'avenir. Ils se sont également accordés à prendre des mesures positives dans divers domaines afin de stimuler davantage leur coopération en matière de commerce, d'économie et de sciences et technologies en plaçant les relations économiques et commerciales mutuellement bénéfiques entre les deux pays à un niveau élevé.

Enfin, Kim Jong-il a invité Vladimir Poutine à visiter la République populaire démocratique de Corée, une invitation acceptée par le Président russe.

Pendant la réception qui a suivi les entretiens, Vladimir Poutine a réaffirmé qu'il n'y a pas d'alternative à une résolution pacifique de la question nucléaire dans la péninsule coréenne. « Nous considérons qu'il n'y a pas et qu'il ne peut pas y avoir d'alternative au règlement pacifique du problème nucléaire et d'autres problèmes dans la région », a dit le Président russe. La Russie, quant à elle, est prête à continuer à coopérer pour réduire les tensions dans la péninsule coréenne et améliorer la sécurité en Asie du Nord-Est en général : « Comme le dit un proverbe coréen, si nous joignons nos forces, un rocher peut être déplacé », a déclaré Poutine, ajoutant qu'il s'agit d'une « formule à succès ». « Avec la participation active de la communauté internationale et de tous les pays concernés, nous atteindrons définitivement notre but d'assurer une paix durable, la stabilité et la prospérité dans la péninsule coréenne », a insisté Vladimir Poutine.

Pour sa part, Kim Jong-un a porté un toast à la prospérité à la Russie, mettant en avant les vieilles traditions d'amitié entre les deux pays : « J'ai eu aujourd'hui des échanges de vues francs et substantiels avec Monsieur [le Président russe Vladimir] Poutine sur les questions du développement des liens d'amitié russo-coréens, de la préservation de la paix et de la sécurité dans la péninsule coréenne et dans la région, ainsi que sur les questions internationales », a dit le dirigeant nord-coréen. « Je souhaite sincèrement à la Russie de prospérer en tant que grand pays puissant et digne »

A Vladivostok, Kim Jong-un et Vladimir Poutine réaffirment l'importance d'une solution pacifique en Corée et d'un mécanisme de sécurité collective pour l'Asie du Nord-Est

Après avoir quitté le dirigeant nord-coréen (qui devait rentrer en Corée le lendemain 26 avril), Vladimir Poutine a tenu une conférence de presse, se disant satisfait de ses discussions avec Kim Jong-un : « Nous sommes tous satisfaits des résultats des discussions, mes collègues et moi », a dit le Président russe, décrivant Kim Jong-un comme « une personne assez ouverte qui discute librement de tous les sujets à l'ordre du jour ». Selon Vladimir poutine, Kim Jong-un s'est révélé être « un interlocuteur assez intéressant et substantiel ».

Le Président russe a insisté sur la nécessité d'abandonner l'idée de la force pour résoudre la situation dans la péninsule coréenne. Il croit qu'un règlement dans la péninsule coréenne est possible, pour peu que chaque partie concernée respecte les intérêts des autres.

Vladimir Poutine a rappelé qu'on était proche d'une solution en 2005, quand la RPDC et les Etats-Unis étaient parvenus à un accord dans le cadre des pourparlers à six pays (deux Corée, Etats-Unis, Russie, Chine, Japon). Mais Washington essaya par la suite d'inclure d'autres dispositions dans cet accord, ce qui incita la Corée du Nord à s'en retirer : « Si nous agissons ainsi, un pas en avant, deux pas en arrière, alors nous ne parviendrons pas au résultat désiré, mais si nous avançons pas après pas en respectant les intérêts des autres, alors cet objectif peut être finalement atteint », a déclaré le Président Poutine.

Selon Poutine, pour que la Corée du Nord renonce à son programme nucléaire, il faut lui fournir des garanties : « Que signifie la dénucléarisation? Dans une certaine mesure, il s'agit du désarmement de la Corée du Nord. », a-t-il dit, notant que Moscou et Pyongyang pensent que la Corée du Nord « a besoin de garanties quant à sa sécurité et à la préservation de sa souveraineté ». « De quelle sorte de garanties peut-il s'agir, à part les garanties qu'offre la légalité internationale ? », s'est interrogé le Président russe, ajoutant qu'il est trop tôt pour dire si de telles garanties seront suffisantes et qu'il est donc « essentiel de prendre des premières mesures afin de bâtir la confiance ».

Selon Vladimir Poutine, les intérêts russes et américains peuvent coïncider sur la question de la dénucléarisation de la péninsule coréenne : « Par certains aspects, [les intérêts russes et américains] coïncident », a déclaré Poutine. « Nous sommes résolument opposés à la prolifération des armes de destruction massive sur la planète. C'est pourquoi un nombre significatif de mesures sont prises dans le cadre de l'Organisation des Nations unies », a dit le Président russe, dans une allusion aux sanctions visant le programme nucléaire nord-coréen, votées par le Conseil de sécurité des Nations unies, dont la Russie est un membre permanent. « Il est vrai que, quand certaines décisions sont prises, nous ne le cacherons pas et vous le savez, il y a souvent une lutte pour imposer une certaine formulation, mais pour ce qui concerne la réduction de la menace d'un conflit nucléaire, assurément, il s'agit de notre priorité commune », a encore dit Vladimir Poutine.

Le Président russe a déclaré que des discussions multilatérales sur la Corée du Nord (à l'image des pourparlers à six pays qui ont pris fin en décembre 2008) devront reprendre à terme, une fois qu'il s'agira de fournir des garanties internationales à Pyongyang : « Je ne suis pas sûr que ces discussions doivent reprendre maintenant mais je suis confiant quant au fait que, si nous parvenons à une étape où nous avons besoin de mettre au point certaines garanties pour une des parties, à commencer par des garanties de sécurité pour la Corée du Nord, des garanties internationales deviendront nécessaires », a dit Poutine.

Enfin, le Président Poutine a dit qu'il allait informer les dirigeants chinois et américains du contenu de sa rencontre avec Kim Jong-un : « Bien sûr, je parlerai de celà demain [26 avril 2019 à Pékin pendant le Forum sur les nouvelles routes de la soie] avec les dirigeants de la République populaire de Chine et nous discuterons aussi ouvertement et sincèrement de la rencontre de ce jour avec les dirigeants américains. Il n'y a aucun secret à cet égard et la position de la Russie est toujours ouverte, sans aucun complot. De plus, Kim Jong-un lui-même nous a demandé d'informer la partie américaine de sa position et des problèmes qui se posent à lui à propos des processus en cours dans la péninsule coréenne et dans ses environs », a conclu le Président russe.

A l'instar de la Chine, la Russie entend de longue date jouer un rôle dans l'établissement d'un mécanisme de sécurité collective, en tant que potentiel garant d'un accord entre les Etats-Unis et la République populaire démocratique de Corée, laquelle devra disposer de garanties de sécurité et de non-agression en contrepartie de sa dénucléarisation. Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov avait déjà eu l'occasion d'exposer la position russe à Kim Jong-un quand il l'avait rencontré à Pyongyang en mai 2018.

En outre, la Russie et la Chine plaident, de manière constante, pour un « double gel » : gel des essais nucléaires et balistiques de la Corée du Nord, gel des manoeuvres militaires et de l'alourdissement continu des sanctions par les Etats-Unis et leurs alliés. En novembre 2017, à Séoul, le vice-ministre russe des Affaires étrangères Igor Morgoulov avait présenté les trois étapes de la feuille de route russo-chinoise :

- tout d'abord, une révision à la baisse des exigences attendues de la part de Washington (non plus la suspension des exercices militaires conjoints avec la Corée du Sud, mais la diminution de leur intensité et de leur ampleur), afin de faire baisser les tensions diplomatiques et militaires ;

- puis l'engagement de négociations bilatérales directes entre Pyongyang et Washington d'une part, Séoul et Pyongyang d'autre part ;

- enfin, des négociations multilatérales portant sur la mise en place d'un dispositif collectif de maintien de la paix et de la sécurité en Asie du Nord-Est, impliquant notamment la dénucléarisation de la Corée du Nord.

Si les deux premières étapes semblent en grande partie atteintes à la faveur des accords signés au cours de l'année 2018 par le dirigeant suprême de la Corée du Nord avec son homologue sud-coréen d'une part, et son homologue américain d'autre part, la troisième reste un vœu pieux, d'abord en raison des exigences américaines quant à un désarmement unilatéral de la RPDC avant toute autre avancée.

Comme l'a rappelé Vladimir Poutine le 25 avril 2019 à Vladivostok, la confiance est un préalable sur le chemin d'une solution en Corée.

 

Sources :

KCNA

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17 février 2019 7 17 /02 /février /2019 19:51

La question du désarmement nucléaire de la péninsule coréenne se pose à nouveau dans le contexte des préparatifs du sommet entre la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) et les Etats-Unis, prévu les 27 et 28 février 2019 à Hanoi au Vietnam. A la veille de la rencontre entre Kim Jong-un et Donald Trump, l’ambassadeur de Russie à Pyongyang, Alexander Matsegora, a exposé dans un entretien à l'agence RIA Novosti quel rôle Moscou peut jouer dans le processus de dénucléarisation, quels sont les points à l’ordre du jour des relations bilatérales entre la Russie et la RPDC, et comment il envisage l’avenir des projets de la Russie avec les pays de la péninsule coréenne.

Alexandre Matsegora (ambassadeur de la Fédération de Russie en RPD de Corée) : « La visite de Kim Jong-un en Russie est le point numéro 1 de notre agenda. »

Kim Jong-un prévoit-il de se rendre en Russie cette année? Quand cela pourrait-il avoir lieu et à quel point Pyongyang est-il intéressé par cette visite? Quelle ville Kim Jong-un visitera-t-il?

Il existe une compréhension de base commune concernant la tenue d’une réunion des dirigeants de la Russie et de la RPDC. L’intérêt d’un tel sommet est réciproque. De nombreuses questions nécessitent un examen et une prise de décision au plus haut niveau. À cet égard, la visite en Russie du président du Conseil des affaires d’Etat de la RPDC, Kim Jong-un, est au premier rang de notre agenda bilatéral.

La date et le lieu précis de la réunion, ainsi que le programme de la visite n’ont pas encore été fixés.

Le journal Washington Post a annoncé que Moscou avait proposé à la RPDC de construire une centrale nucléaire dans le pays à l’automne 2018 en échange du refus de Pyongyang de mener des programmes nucléaires et de missiles. Est-ce vrai et comment a réagi la partie nord-coréenne?

Le message du Washington Post ne correspond pas à la réalité. Les raisons pour lesquelles une telle chose est à la base impossible sont nombreuses. L’une d’entre elles est que les Nord-Coréens développent leur programme de missiles nucléaires non parce qu’ils manquent d’électricité (bien qu’il y ait une grave pénurie dans ce domaine) et qu’ils souhaitent par conséquent résoudre le problème par cet échange. Le fait est que Pyongyang ne se sent pas en sécurité et entend pouvoir se défendre contre une attaque militaire et une ingérence des Etats-Unis dans les affaires intérieures de la république, grâce à la maîtrise d’un potentiel de légitime défense suffisant. Par conséquent, l’hypothèse qu’ils accepteraient de recevoir des centrales nucléaires et resteraient ainsi totalement sans défense face à la menace américaine est, à mon avis, absolument dénuée de fondement.

Steven Biegun, représentant spécial du département d’Etat américain pour la RPDC, a déclaré que Washington avait un plan B concernant la Corée du Nord si la diplomatie ne fonctionnait pas. Comment pouvez-vous commenter une telle déclaration? Existe-t-il une possibilité d’escalade de tension dans la péninsule coréenne cette année?

Le plan B concerne non seulement Stephen Biegun, mais également son partenaire de négociation du côté nord-coréen, Kim Hyok-chol. Dans les médias de la RPDC, qui publient des documents reflétant la position officielle, plusieurs articles ont paru l’autre jour, indiquant que si les Etats-Unis ne proposaient rien de leur côté en réponse aux mesures déjà prises par Pyongyang (renonciation à fabriquer, à tester, à utiliser et à propager des armes nucléaires, fermeture d’un site d’essais nucléaires, etc.), on sera forcé de rechercher « d’autres options ». Quelles sont ces options, c’est facile à deviner. L’escalade de la situation dans la péninsule coréenne est donc tout à fait possible, même si nous espérons que les parties à la négociation auront le sens commun, qu’elles souhaitent trouver un compromis et que le pire des cas soit exclu.

Pensez-vous que Pyongyang soit prêt à autoriser les observateurs de l’AIEA [Agence internationale de l'énergie atomique] à se rendre dans leurs locaux?

Je tiens à souligner que le principal problème concerne les installations nucléaires nord-coréennes liées au programme militaire de Pyongyang. Quant aux observateurs de l’AIEA, le mandat de cette organisation se limite à vérifier le caractère pacifique des programmes nucléaires civils. Le temps pour cela viendra plus tard. Ces inspections et autres travaux devraient être effectués par des experts d’États dotés d’armes nucléaires, notamment des Etats-Unis, de la Russie et de la Chine.

Et quel rôle Moscou peut-elle jouer dans le processus de dénucléarisation de la RPDC? La Russie envisage-t-elle la possibilité d’importer des matières radioactives de la RPDC afin de dénucléariser la république? Est-ce que Pyongyang a besoin de services intermédiaires de Moscou dans le dialogue avec l’Occident?

La dénucléarisation de la RPDC en tant que terme ne révèle pas tout le problème. Nous devrions parler de la dénucléarisation de la péninsule coréenne, élément essentiel de la tâche générale qui consiste à créer un système de maintien de la paix et de la sécurité dans la région de l’Asie du Nord-Est. De toute évidence, sans la participation la plus active de la Russie, il n’est pas possible de construire un tel mécanisme. Autant que je sache, même les Américains et les Nord-Coréens ne parlent pas entre eux d’exportation de matières radioactives de la RPDC – c’est trop tôt. En ce qui concerne la possibilité d’importer des matières radioactives nord-coréennes sur le territoire de la Russie, j’imagine mal une situation dans laquelle nous serions d’accord.

Le projet Khasan–Rajin a-t-il un avenir?

Je suis absolument sûr que le projet rencontrera un accueil favorable. Déjà au XIXème siècle, la Russie envisageait d’utiliser la baie de Rajin libre de glaces : à l’époque soviétique, des millions de tonnes de notre fret d’import-export passaient par le port de Rajin. Je ne doute pas que le projet fonctionnera le plus tôt possible. De plus, il ne faut pas oublier que Khasan–Rajin fait partie intégrante d’un programme beaucoup plus vaste d’organisation du trafic ferroviaire transcontinental de la Corée du Sud via la RPDC et le Transsibérien vers l’Europe. Il sera certainement mis en œuvre.

Le projet de construction d’un gazoduc reliant la Russie à la Corée du Sud à travers le territoire de la RPDC est-il discuté? Quand en RPDC pourra-t-on installer les lignes électriques pour la fourniture d’électricité? Quelles sont les perspectives?

Le transfert de gaz et d’électricité de la Russie vers la Corée du Sud à travers le territoire de la RPDC constitue deux projets tripartites prometteurs. Des accords fondamentaux à ce sujet entre tous ses membres existent déjà. Le problème réside dans la situation politique: une fois la sécurité et la paix garanties, les sanctions internationales imposées à la RPDC levées, la vie elle-même obligera à construire des ponts pour les hydrocarbures et l’énergie. Jusqu’à présent, il n’y a pas de telles conditions. Et, soit dit en passant, la Russie est également le défenseur le plus actif de la normalisation intercoréenne et souhaite sincèrement que le dialogue américano-nord-coréen soit couronné de succès: la mise en service de ces deux voies non seulement garantit la sécurité de nos frontières extrême-orientales, mais nous apporte également des avantages économiques tangibles.

 

Source :

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27 octobre 2018 6 27 /10 /octobre /2018 22:21

Responsable du Département de Corée et de Mongolie à l’Institut d’Extrême-Orient de l’Académie des Sciences de la Fédération de Russie, le chercheur Alexandre Vorontsov a rendu compte des évolutions diplomatiques autour de la péninsule coréenne dans un article publié le 12 octobre 2018 sur le site du club Valdaï, intitulé « La diplomatie des sommets - le nouveau visage de la péninsule coréenne aujourd'hui ». En effet, les rencontres au plus haut niveau deviennent une caractéristique majeure du nouveau cours diplomatique autour de la Corée - ce qui, en contrepoint, peut être perçu comme une mise en cause de l'influence des administrations, de fait souvent peu enclines à adapter leurs grilles d'analyse. Nous publions ci-après une traduction en français de cet article russe, qui met en exergue le rôle d'autres acteurs (Corée du Sud, Russie et Chine) pour comprendre l'inflexion - mais aussi les contradictions - de la position américaine, entre dialogue et pression maximale sur Pyongyang, tout en soulignant la portée exceptionnelle - largement ignorée dans les médias occidentaux - de la déclaration du 19 septembre 2018.

Les leaders de la République populaire démocratique de Corée, de la République de Corée et des États-Unis se sont employés avec énergie et ardeur dans un dialogue personnel direct pour amener la péninsule coréenne du seuil de la guerre où elle est demeurée pendant plusieurs décennies, à un état de paix durable, et à sa complète dénucléarisation. En cas de réussite dans les tâches ainsi mentionnées apparaîtront les conditions et une base de départ pour la formation d’une structure radicalement nouvelle des relations internationales dans la péninsule coréenne et dans la région de l'Asie du Nord-Est.

L'assaut diplomatique

Comme on le sait, depuis le début de cette année et à la surprise de beaucoup d’hommes politiques et d’analystes, la situation militaire et politique dans la péninsule coréenne s'est retournée rapidement - d'une situation de guerre à une perspective de paix - et elle connaît une dynamique sous un format qui est déjà politico-diplomatique.

La « diplomatie des sommets » est devenue la carte de visite caractérisant l'état des affaires dans la péninsule coréenne aujourd'hui. Ont déjà eu lieu trois sommets entre les leaders des deux Corée, trois rencontres entre Kim Jong-un et Xi Jinping, et un sommet entre le président des États-Unis Donald Trump et le « chef suprême » de la RPDC Kim Jong-un le 12 juin à Singapour qui peut réellement être considéré comme historique. Il y a des raisons de s'attendre dans peu de temps à une nouvelle rencontre des chefs des États-Unis et de la RPDC. Figure à l'ordre du jour et, visiblement, déjà au niveau des services du protocole des deux pays, une organisation de la rencontre de Kim Jong-un et de Vladimir Poutine. Le tableau décrit ci-dessus représente un phénomène sans précédent. Dans la pratique mondiale on aura probablement du mal à trouver des exemples analogues à ces si puissants accélérateurs de l'activité diplomatique, opérés au niveau le plus élevé.

Cette tâche dans la recherche de la paix est réellement globale, grandiose et unique, et digne des appréciations les plus flatteuses et les plus enthousiastes.

Ce n’est pas un hasard si les journalistes ont souvent demandé à l'auteur de cet article qui pourrait être lauréat du prix Nobel de la paix, Kim Jong-un, Donald Trump ou Moon Jae-in.

La percée inter-coréenne

Au cours de la visite triomphale à Pyongyang du président de la Corée du Sud Moon Jae-in a été signée la « déclaration commune de septembre 2018 » comprenant beaucoup d'accords significatifs dans divers domaines, et même, ce qui est extrêmement important, dans le domaine militaire. Plus que tout, le fait que le thème de la solidarité inter-coréenne ait retenti beaucoup plus fortement que par le passé a sauté aux yeux des analystes spécialistes de la Corée. Séoul et Pyongyang, de façon plus décisive que jamais, ont accentué la priorité donnée à l'indépendance et à l'autodétermination de la nation coréenne, ainsi que l'aspiration et la volonté de résoudre leurs affaires et leurs problèmes nationaux par leurs propres forces.

La matérialisation d’une nouvelle disposition d'esprit et les réalités pratiques des relations entre Pyongyang et Séoul ont conduit le président sud-coréen à placer au premier plan les intérêts et les objectifs inter-coréens. Fait sans précédent, Séoul n'a pas informé à l’avance les États-Unis de l'accord militaire en préparation avec Pyongyang, à la suite de quoi le commandant en chef des forces armées américaines en Corée du Sud n'a appris qu'a posteriori ce fait très important pour la sécurité de la péninsule coréenne.

Nous avons eu l'occasion de visiter Pyongyang à la fin de septembre dernier et d’examiner avec les politologues locaux les perspectives des relations inter-coréennes à la lumière de la troisième rencontre qui venait de s’achever entre Kim Jong-un et Moon Jae-in.

Il est nécessaire de souligner que nos interlocuteurs avaient une très haute appréciation de cet événement et envisageaient l’avenir avec un optimisme évident. En commentant les accords concrets, insérés dans la Déclaration de Pyongyang sur la reprise de la coopération inter-coréenne économique, très problématique de notre point de vue, dans les conditions rigides imposées par les Américains, y compris les sanctions secondaires, ils mettaient en exergue le point suivant.

Malgré la résistance active du côté américain faisant largement appel aux sanctions, Séoul a quand même ouvert déjà sur le territoire de la zone industrielle de Kaesong, fermée par le gouvernement précédent, un bureau de liaison équipé de tout le nécessaire à un travail normal, y compris l'électricité et l'eau en provenance du territoire de la Corée du Sud. Le début du fonctionnement de cette institution est extrêmement important pour le lancement et la réalisation d’autres projets de coopération inter-coréens et de collaboration réciproque, inscrits dans le document signé à Pyongyang.

En ce qui concerne les programmes très ambitieux fixés par la Déclaration étaient affichées les affirmations suivantes.

Dans le cadre de la restauration du trafic ferroviaire entre les deux Corée prévue avant la fin de cette année sera entamé un travail sur l'itinéraire « occidental » le long de la côte de la mer Jaune comportant une liaison avec la Chine. Selon les estimations des experts nord-coréens, deux ans d’activité en commun seront nécessaires pour l'organisation d’un trafic régulier sur cet itinéraire. Puis commencera le travail sur l'« itinéraire oriental » avec liaison avec la Fédération de Russie.

En premier lieu seront entrepris des efforts pour la restauration du « tourisme dans les monts Kumgang » et les travaux dans la zone industrielle commune à Kaesong.

En ce qui concerne les plans de création d’une zone spéciale économique le long de la côte occidentale, il y accord réciproque. Ont commencé les consultations pour étudier la mise en œuvre. En ce qui concerne une zone spéciale économique touristique sur la côte orientale, il s’agit d’un accord de principe. L’assurance a été donnée que, pour la première fois, le 11e anniversaire de la déclaration du 4 octobre (le « deuxième sommet inter-coréen », suivant une idée constamment soutenue par Pyongyang, mais non par Séoul) et le 100anniversaire du mouvement du Premier mars 1919 (événement, qui traditionnellement est fêté largement au Sud, mais qui en RPDC était ignoré jusqu’ici) seront solennellement commémorés. Un espoir sérieux est né de voir que la présidence actuelle de Moon Jae-in permette de maintenir sous contrôle son opposition de droite, et de moderniser les relations américano-sud-coréennes vers la garantie d’une plus grande indépendance de la République de Corée.

Chez nous il n’y a aucun doute sur le fait que les résultats fructueux du troisième sommet inter-coréen à Pyongyang ont surpassé les attentes, probablement, de beaucoup d’hommes politiques dans le monde. De plus il s’est créé une impression d’attentes surévaluées et d’appréciations excessivement optimistes chez nos interlocuteurs.

La réaction de Donald Trump

Il est naturel que les résultats du sommet à Pyongyang aient beaucoup inquiété Washington. Les occupants de la maison Blanche ont ressenti encore plus vivement qu’ils deviennent des outsiders à la traîne dans le processus de plus en plus bouillonnant et dynamique de réconciliation inter-coréenne et de règlement du problème coréen.

Les raisons sont évidentes. Après le sommet fructueux États-Unis- RPDC à Singapour le 12 juin 2018 une dualité et une contradiction ont commencé à se manifester de plus en plus clairement dans la politique des États-Unis. D'une part, le chef de la Maison Blanche continuait à faire des révérences à l'adresse de Kim Jong-un, et d’autre part les actions des États-Unis se développaient selon le programme intransigeant des forces conservatrices de droite. Restent ainsi en vigueur la politique de maintien intégral des sanctions américaines et de la campagne de pression maximum contre la Corée du Nord jusqu'à la réalisation définitive par celle-ci de sa dénucléarisation complète irréversible et vérifiable, quelles que soient les réductions profondes et graduelles de ses armements par le Nord.

Mais Pyongyang a fait savoir nettement qu'il a l'intention de réaliser la dénucléarisation, aux dires de l'ambassadeur de la RPDC à Moscou, « seulement progressivement et en synchronisation avec les actions en retour de la part de Washington, en approfondissant la confiance mutuelle ». Et Séoul l'a pratiquement soutenu dans une telle approche. Et pas seulement Séoul. Dans les derniers mois et semaines la solitude stratégique et presque l'isolement des États-Unis quant à la poursuite de la ligne de pression maximum contre la RPDC ont commencé à se manifester toujours plus clairement. Non seulement la Russie et la Chine, et maintenant la Corée du Sud, mais aussi une série d’états d’Europe et d’ailleurs parlent de la contradiction entre des sanctions étranglant la Corée du Nord, prises suite aux provocations incessantes de sa part, et les réalités de la situation actuelle, marquée par un changement radical d'attitude de Pyongyang, et une nette amélioration de la situation militaro-politique dans la péninsule coréenne. Ceci s'est manifesté distinctement dans les interventions de plusieurs délégations au cours de la 73e session de l’Assemblée générale de l'ONU en septembre dernier. Autre exemple : la tenue à Moscou le 9 octobre des premières consultations à trois parties entre collaborateurs des ministres des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, de la République Populaire de Chine et de la République populaire démocratique de Corée. Il est ainsi souligné dans le communiqué final : « Prenant en compte les importants pas dans la direction de la dénucléarisation accomplis par la RPDC, les parties ont trouvé nécessaire et opportun de procéder à la révision par le Conseil de Sécurité de l'ONU des mesures de sanctions contre la RPDC. Une position commune contre les sanctions unilatérales est affirmée. »

Tout cela constitue assurément l'une des raisons majeures pour lesquelles Donald Trump, après avoir annulé la quatrième visite du secrétaire d'État américain Mike Pompeo à Pyongyang il y a trois semaines, l'a envoyé là-bas cette fois « dans la foulée » de la rencontre entre les chefs du Sud et du Nord. Cette fois Pompeo, arrivé à Pyongyang le 7 octobre, a mené des négociations très fructueuses et a eu une longue conversation avec Kim Jong-un (comme on le sait, pendant la visite précédente en juillet le secrétaire d'État n'avait pas été reçu par le leader de la RPDC). L'information sur le bilan de ces négociations est insuffisante. Mais on sait que les parties se sont mises d'accord pour créer des groupes de travail d’experts en vue de procéder aux actions pratiques de réalisation du processus de dénucléarisation, notamment un accord sur la liste des sites et moyens balistiques et nucléaires de la RPDC.

Il est possible que Trump ait tiré les conclusions nécessaires et ait réussi à « s'obliger » à entendre l'exigence de Pyongyang sur la nécessité de pas réciproques et à modifier précisément une ancienne position extrêmement obstinée, y compris en ce qui concerne l'atténuation graduelle des sanctions.

Si nos hypothèses se confirment, ce peut être le début de la formation d’un nouveau type de relations inter-coréennes, ainsi qu’une mise à jour significative du caractère des relations américano-nord-coréennes et américano-sud-coréennes. Et sur cette base peut apparaître une structure renouvelée des relations internationales dans et autour de la péninsule coréenne, dans laquelle le rôle indépendant du facteur intra-coréen sera beaucoup plus élevé.

 

Traduit du russe pour l’AAFC par YB.

 

Article original en russe :

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2 octobre 2018 2 02 /10 /octobre /2018 19:05

La réunion du Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) du 27 septembre 2018, présidée par le secrétaire d'Etat américain Mike Pompeo (qui doit retourner prochainement à Pyongyang pour préparer une nouvelle rencontre au sommet), a fait apparaître de nettes divergences au sein du CSNU sur la question coréenne : d'un côté, les Américains - soutenus par leurs alliés européens - ont plaidé pour le maintien d'une pression maximale sur la République populaire démocratique de Corée au moyens des sanctions, les plus lourdes jamais mises en place dans le cadre des Nations unies ; de l'autre, la Chine et la Russie ont plaidé au contraire pour un assouplissement des sanctions, compte tenu des développements positifs enregistrés depuis plusieurs mois, notamment grâce aux efforts de la RPD de Corée, les dernières annonces de Pyongyang ayant été formulées dans le cadre du sommet à Pyongyang, du 18 au 20 septembre 2018, entre les présidents Kim Jong-un et Moon Jae-in. Au-delà de l'application effective des sanctions (qui a donné lieu à des mises en cause très médiatisées de sociétés chinoises et russes par les Occidentaux), le débat est ouvert sur un assouplissement des sanctions - de plus en plus ouvertement demandé par les autorités nord-coréennes comme contrepartie à leurs propres engagements, et suivant le principe "action contre action" qui a été le seul à fonctionner par le passé pour diminuer les tensions autour de la péninsule coréenne. Mais la Chine et la Russie ont-elles les moyens et la volonté de leur ambition de faire desserrer l'étau mortifère des sanctions, alors que prévaut au Conseil de sécurité la règle de l'unanimité ?

Dans quelle mesure Pékin et Moscou peuvent-ils assouplir les sanctions contre Pyongyang ?

En apparence, il y a quelque ironie à voir la Chine et la Russie demander l'assouplissement de sanctions qu'elles ont elles-mêmes contribué à faire adopter par le CSNU un an plus tôt, alors que ces mesures ne répondaient pas à leurs intérêts économiques et stratégiques. La remarque est particulièrement valable dans le cas de Pékin : toutes les résolutions sur la Corée du Nord élaborées par Washington passent préalablement par l'imprimatur chinois avant d'être soumises aux autres membres du Conseil de sécurité des Nations unies. Ces prises de position chinoises et russes avaient contribué à dégrader les relations de ces deux puissances avec Pyongyang, qui a ainsi engagé un dialogue direct avec Séoul et avec Washington, sans passer par la Chine ni la Russie. Si les autorités nord-coréennes ont ensuite rétabli un dialogue stratégique avec Pékin, incluant un important volet économique, les perspectives récentes d'investissements sud-coréens en Corée du Nord (à la faveur du troisième sommet Nord-Sud à Pyongyang, du 18 au 20 septembre 2018) ont montré que la Chine avait perdu de son rôle de force d'impulsion dans les développements autour de la péninsule coréenne. De manière ironique, le "double gel" (de ses essais balistiques et nucléaires par la Corée du Nord, de leurs manœuvres militaires par les Etats-Unis), qui était le principe cardinal de la feuille de route sino-russe pour sortir de l'impasse diplomatique en 2017, a été mis en place, mais à l'initiative des autres protagonistes que la Chine et la Russie.

Dans ce contexte, Pékin et Moscou disposent certes encore d'une influence réelle de par leur statut de membres permanents du Conseil de sécurité, en ayant par exemple bloqué, en août 2018, une proposition américaine d'élargissement (limité) des sanctions des Nations unies à une banque russe, ainsi qu'à un fonctionnaire et deux entités de la RPD de Corée. Mais ces deux puissances sont-elles en mesure d'infléchir réellement la position américaine concernant les sanctions contre la RPD de Corée ? Ou s'agit-il essentiellement d'une posture, visant à revenir pleinement dans le jeu diplomatique en proposant une troisième voie entre Washington et Séoul d'un côté, Pyongyang de l'autre ?

En diplomatie, il faut tenir compte non seulement des prises de position, mais aussi de l'importance qu'on leur accorde effectivement et des moyens dont l'on dispose. A cette aune, la Chine a un avantage immédiat : elle est considérée par Washington (contrairement à la Russie), et à juste titre, comme disposant d'un levier d'influence économique majeur sur Pyongyang. Par ailleurs, dans les priorités diplomatiques de Pékin, la question coréenne a été explicitement mentionnée par S.E. M. Wang Yi, conseiller d'Etat et ministre des Affaires étrangères, lors du débat général à la session 2018 de l'Assemblée générale des Nations unies. Selon le compte rendu publié sur le site des Nations unies :

Le Ministre a indiqué soutenir sans réserve les efforts en vue de l’amélioration de la situation dans la péninsule coréenne, ainsi que le dialogue entre la République populaire démocratique de Corée (RPDC) et les États-Unis. « La Chine encourage la RPDC à continuer de s’engager dans la voie de la dénucléarisation. Dans le même temps, nous pensons qu’il est adéquat que les États-Unis apportent des réponses positives dans les délais voulus afin de rencontrer la RPDC au milieu du gué. » M. Wang a indiqué que la Chine continuera d’appliquer strictement les sanctions contre la RPDC, tout en appelant le Conseil de sécurité à prendre des mesures à la lumière des derniers développements afin de créer des conditions favorables à un règlement pacifique de la situation par des moyens diplomatiques et politiques.

Nations unies

Le conseiller d'Etat Wang Yi à la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies

Le conseiller d'Etat Wang Yi à la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies

Les termes sont mesurés : la Chine n'appelle pas explicitement à la levée (partielle) des sanctions, mais parle plus prudemment de la nécessité pour les Etats-Unis d'apporter des "réponses positives dans les délais voulus afin de rencontrer la RPDC au milieu du gué". Chaque partie y lira ce qu'elle souhaite y trouver. Il est par ailleurs évident que malgré le contentieux commercial croissant américano-chinois, Pékin n'entend pas - à ce stade du moins - utiliser une éventuelle position plus dure de Pyongyang (qui pourrait être déçue et frustrée par l'absence possible de réponse de l'administration Trump) comme levier de négociation avec Washington.

Si la question coréenne figure donc en bonne place dans les priorités diplomatiques de Pékin, elle ne constitue pas réellement une pomme de discorde majeure avec les Etats-Unis (en juin 2018, les Etats-Unis pouvaient ainsi encore affirmer que Pékin partageait leurs préoccupations des sanctions contre la RPD de Corée sans que les autorités chinoises ne jugent utile de pondérer cette assertion). La Chine entend vouloir la diminution des sanctions, elle ne se donne pas aujourd'hui tous les moyens d'une telle politique.

Le discours du ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov, lors du débat général de la même session de l'Assemblée générale des Nations unies, est explicite sur le fait que la Corée ne constitue pas une priorité diplomatique pour Moscou : elle n'est même pas mentionnée dans le résumé de son intervention sur le site des Nations unies.

L'ambassadeur russe aux Nations unies, Vassili Nebenzia, a certes évoqué une levée progressive des sanctions, mais en modérant immédiatement son propos... en affirmant qu'il s'agit seulement d' "envisager" une telle mesure !

"Je pense qu'il est simplement naturel que l'on réfléchisse à des pas dans cette direction", a déclaré l'ambassadeur russe à l'ONU, Vassili Nebenzia, interrogé sur une éventuelle levée des sanctions. "Il y a des progrès qui devraient être réciproques. Il devraient y avoir des contreparties" car "l'autre partie devrait voir des encouragements à aller de l'avant", a-t-il affirmé.

La Figaro

Cette prudence de fonctionnaire n'est pas celle du (toujours) brillant Sergueï Lavrov, qui a pour sa part plaidé à nouveau ouvertement pour un assouplissement des sanctions devant aller de pair avec sa dénucléarisation :

«Je voudrais entendre des explications quant aux raisons pour lesquelles certains collègues au sein du Conseil de sécurité s'entêtent à rejeter la possibilité même d'un signal positif de la part du Conseil au sujet des démarches faites par Pyongyang dans la voie de la dénucléarisation de la péninsule coréenne», a-t-il noté lors d'une réunion du Conseil de sécurité des Nations unies consacrée à la Corée du Nord.

Il a rappelé dans ce contexte que les négociations étaient toujours «une rue à double sens».

«Les démarches de la Corée du Nord sur le chemin d'un désarmement progressif doivent aller de pair avec l'assouplissement des sanctions. Une action doit être suivie d'une réaction», a-t-il souligné.

Sputnik News

Sergueï Lavrov

Sergueï Lavrov

Mais au regard du faible poids économique aujourd'hui de la Russie en Corée du Nord, des liens stratégiques distendus entre les deux anciens alliés et plus encore de la place éloignée qu'occupe la péninsule coréenne dans l'échelle des priorités diplomatiques de Moscou, dans quelle mesure ces propos peuvent-ils faire mouche ? Certes, Sergueï Lavrov était à Pyongyang en mai 2018 pour replacer les pions russes sur l'échiquier diplomatique extrême-oriental, notamment dans l'hypothèse d'un traité de paix assorti de garanties de sécurité pour la RPDC (et que pourraient garantir la Chine et la Russie, alors que la Russie n'a pas été, quant à elle, officiellement partie prenante aux combats de la guerre de Corée). Mais il s'agit surtout d'utiliser d'abord le pouvoir d'influence de Moscou au sein du Conseil de sécurité pour infléchir les positions très rigides de certains de ses membres. La diplomatie étant l'art de parvenir à des compromis mutuellement avantageux, le discours de Sergueï Lavrov sur la péninsule coréenne, qui n'est pas nouveau, a indéniablement des vertus pédagogiques à l'égard de tous ceux qui veulent continuer de dresser un mur avec les Nord-Coréens.

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31 mai 2018 4 31 /05 /mai /2018 21:05

Sur l'échiquier diplomatique en Asie du Nord-Est, la Russie a un rôle particulier à jouer - comme l'a rappelé la visite en République populaire démocratique de Corée, pour la première fois depuis 2009, de Sergueï Lavrov. Après de premiers échanges avec son homologue nord-coréen Ri Yong-ho en Russie en avril dernier (et qui l'avait alors invité à Pyongyang), le ministre des Affaires étrangères russe a rencontré le Président Kim Jong-un et l'a invité en Russie, en lui transmettant "les salutations les plus chaleureuses" du Président Vladimir Poutine et "ses souhaits de succès dans les importantes initiatives entreprises dans la péninsule coréenne" - au moment où s'accélèrent les préparations du sommet entre les présidents Kim Jong-un et Donald Trump envisagé à Singapour le 12 juin, le général Kim Yong-chol étant au même moment reçu aux Etats-Unis. 

Comme l'a précisé un communiqué du ministère des Affaires étrangères russe citant le chef de la diplomatie Sergueï Lavrov, Moscou entend que la dénucléarisation de - toute - la Corée (donc, y compris du Sud, aujourd'hui placé sous le "parapluie" nucléaire américain), s'inscrive dans le cadre d'un processus de paix et de sécurité collective : 

Cela va permettre non seulement de dénucléariser toute la péninsule mais également d'établir une paix durable et stable dans le nord-est de l'Asie.

Partisan constant de l'approfondissement du dialogue intercoréen, la Russie, à l'instar de la Chine, entend ainsi jouer tout son rôle dans l'établissement d'un mécanisme de sécurité collective, en tant que potentiel garant d'un accord entre les Etats-Unis et la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) qui devra disposer de garanties de sécurité et de non-agression en contrepartie de sa dénucléarisation.

La tenue du sommet suppose également que les Etats-Unis s'engagent sur une levée des sanctions internationales contre la RPD de Corée sans attendre l'achèvement du processus de dénucléarisation, ainsi que l'a rappelé Sergueï Lavrov à Pyongyang. La Russie aurait d'ailleurs un intérêt direct à la reprise des échanges économiques avec la RPD de Corée, notamment pour concrétiser les projets de liaisons ferroviaires (au point mort depuis 2016) et dans le domaine du transport du gaz

Malgré des efforts réels de la Russie de jouer un rôle de médiateur lors de l'escalade des tensions en 2017, la sortie de crise n'est pas venue de la mise en oeuvre de la feuille de route russo-chinoise (qui proposait un double moratoire : de ses essais nucléaires et balistiques par la Corée du Nord, de ses manoeuvres militaires par les Etats-Unis) mais du spectaculaire rapprochement intercoréen opéré en début d'année 2018. Alors que le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un a effectué coup sur coup ses premières visites à l'étranger en tant que dirigeant suprême en Chine, la Russie entend bien reprendre toute sa place comme acteur de premier plan dans la péninsule coréenne : vis-à-vis de Pyongyang elle peut s'appuyer sur un rôle moins ambigu que celui de la Chine (Pékin ayant approuvé les volets successifs de sanctions internationales proposés par les Etats-Unis et leurs alliés, ce qui a eu un impact durable sur les relations sino-nord-coréennes) - sans que Moscou ait toutefois été jusqu'à opposer son veto aux résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies sur la question coréenne.

La RPD de Corée est consciente des propres limites que s'est imposée la Russie comme contrepoids à une politique américaine hostile, mais dans un contexte de recomposition du jeu diplomatique l'appui russe est précieux face à une politique américaine versatile, soumise aux influences négatives d'une fraction belliciste de l'administration Trump, pour faire face à tout durcissement, voire revirement, de Washington. A contrario, en cas de succès du sommet, Moscou pourrait favoriser la poursuite du dialogue, la garantie de mécanismes de sécurité collective et la prise d'engagements fermes des Etats-Unis qui justifieront la poursuite par Pyongyang de sa politique de dénucléarisation. Et au jeu d'échecs le vainqueur est celui qui a toujours un coup d'avance, en envisageant tous les scénarios.

Sources : 

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21 mars 2018 3 21 /03 /mars /2018 23:11

La délégation sud-coréenne de haut niveau qui a rencontré le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un a rendu compte des échanges qu'elle a eus à Pyongyang non seulement aux Américains, mais également aux autres pays parties aux pourparlers à six (Chine, Japon, Russie) - qui tous adaptent leur diplomatie aux recompositions diplomatiques résultant des sommets annoncés intercoréen et Etats-Unis-Corée du Nord

Rencontre à Moscou le 13 mars 2018 entre le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et Chung Eui-yong, qui dirigeait la délégation sud-coréenne ayant rencontré le Président Kim Jong-un

Rencontre à Moscou le 13 mars 2018 entre le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et Chung Eui-yong, qui dirigeait la délégation sud-coréenne ayant rencontré le Président Kim Jong-un

Moscou : un soutien au dialogue et aux pourparlers

La Russie a toujours eu une position favorable à la reprise du dialogue dans la péninsule coréenne et n'a donc pu qu'accueillir très positivement les récents développements. Selon Chung Eui-yong : 

Le ministre Lavrov a déclaré que le gouvernement russe continuerait à soutenir activement les accords de principe concernant le dialogue intercoréen et le sommet Corée du Nord-Etats-Unis. Nous sommes convenus de maintenir la coopération étroite entre la Corée du Sud et la Russie pour aider à organiser avec succès les deux sommets (...).
La Russie continue à jouer un rôle constructif en vue de la réalisation pacifique de l’objectif de dénucléarisation sur la péninsule coréenne et à déployer des efforts considérables pour conduire la Corée du Nord au dialogue.

Pour la Russie, la question coréenne est d'abord un enjeu lui permettant réaffirmer ses ambitions de grande puissance en Extrême-Orient, alors même que sa présence économique en Corée du Nord est aujourd'hui très faible (elle représente au plus 3 % du commerce extérieur de la RPDC) et ne lui laisse qu'une faible marge de manoeuvre en la matière, tandis que Pyongyang a pris par ailleurs des positions favorables à Moscou dans la période récente (notamment sur la question de Crimée). Dans un second temps, il s'agit d'un levier pour développer l'extrême-orient russe - notamment à travers les projets, aujourd'hui bloqués du fait des sanctions internationales, de raccordement des liaisons ferroviaires et des gazoducs entre la Russie et la République de Corée (du Sud), et dont la relance sera activement recherchée. L'objectif pour la Russie, s'il se mettait en place un régime de sécurité international autour de la péninsule (de type OSCE), serait d'être pleinement partie prenante de ce dispositif. 

Pékin : ne pas se laisser marginaliser

Etre pleinement acteur d'un régime de sécurité internationale autour de la Corée est a fortiori la préoccupation première de la République populaire de Chine, qui est de surcroît le principal partenaire économique et politique de la RPD de Corée et dispose là d'un atout majeur. La difficulté pour elle est que les relations bilatérales avec Pyongyang se sont distendues du fait de son soutien constant à la politique américaine de sanctions internationales envers la Corée du Nord. Des relations directes Washington-Pyongyang pourraient en outre mettre à l'écart Pékin, qui s'inquiète aujourd'hui autant d'une marginalisation possible dans une région faisant partie de son étranger proche qu'hier d'un possible conflit à ses portes dont elle subirait les conséquences. Dans le même temps, les développements actuels traduisent la pertinence de l'approche diplomatique chinoise - basée sur le dialogue et la désescalade - sur le dossier coréen, renforçant encore la crédibilité de Pékin qui se retrouve dans une position de convergences de vues avec Séoul - d'autant que le Président Moon Jae-in a su spectaculairement restaurer une relation bilatérale gravement mise à mal par l'administration Park Geun-hye

Cette volonté de restaurer les relations d'amitié traditionnelles avec Pyongyang, tout en exhortant la RPDC à compter sur le soutien de la Chine (ce qui exprime la crainte qu'elle pourrait s'en passer...), se mesure dans les dernières phrases d'un éditorial du Global Times, le 18 mars 2018, proche des positions du Parti communiste chinois : 

Maintenir des relations d'amitié entre la Chine et la Corée du Nord correspond aux intérêts des deux parties.

Pour la Chine, cela est propice à la stratégie de Pékin dans sa périphérie et peut lui laisser une marge de manoeuvre dans les affaires du nord-est asiatique.

Pour la Corée du Nord, il serait difficile et dangereux de se débrouiller seulement avec Séoul, Washington et Tokyo. Le soutien de la Chine peut diminuer de beaucoup les risques.

Il faut souhaiter que le Parti communiste chinois et le Parti du travail de Corée pourront conserver les fondements de la relation entre les deux pays, en s'assurant qu'aucun opportuniste ne fera son marché ou trouvera le moyen de porter atteinte aux liens entre Pékin et Pyongyang.

Vis-à-vis de la Chine, un des premiers signe qu'appréciera la RPDC sera de savoir si Pékin continuera d'appliquer avec la même fermeté les sanctions à son encontre.

Tokyo : éviter un second choc Nixon

Le rapprochement Pékin-Washington au début des années 1970 avait été vécu à Tokyo comme un "choc Nixon", c'est-à-dire que le Japon s'était retrouvé mis devant le fait accompli d'une situation renversant des décennies de politique diplomatique anticommuniste et de relations privilégiées avec Taïwan. La réaction du pays du Soleil Levant avait été la normalisation accélérée de ses relations avec Pékin.

Si des relations Etats-Unis-RPDC devaient rapidement s'établir, il est probable que Tokyo chercherait aussi à ne pas être placée hors jeu en favorisant un sommet bilatéral avec Pyongyang (qui ne seraient pas une première, après ceux entre Joinichuro Koizumi avec Kim Jong-il en 2002 et 2004). Côté japonais, il s'agirait d'obtenir un règlement de la question des personnes japonaises "disparues" selon la terminologie nord-coréenne, enlevées selon Tokyo. Côté nord-coréen, le versement d'indemnités au titre des dommages subis pendant l'occupation japonaise et la guerre referait surface.

Dans l'immédiat, le gouvernement nationaliste de Shinzo Abe, qui a surfé sur la North Korean scare pour élargir son assise parlementaire lors des élections législatives convoquées en octobre 2017, a été pris en porte-à-faux en n'étant pas tenu au courant de l'annonce surprise du Président Donald Trump qu'il était prêt à rencontrer le dirigeant Kim Jong-un - une annonce qui va à l'encontre des positions de Tokyo systématiquement favorables à un durcissement des sanctions contre la RPDC. A présent, le Japon ne peut qu'espérer (comme il l'exprime ouvertement) que la question  - sensible dans l'archipel - des citoyens japonais enlevés par les services secrets nord-coréens sera au menu des discussions bilatérales entre Washington et Pyongyang, et prôner des discussions exigeantes - sans pouvoir publiquement désavouer l'allié américain... et préparer un virage sur l'aile dans l'hypothèse d'une percée diplomatique entre Pyongyang et Washington.

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28 novembre 2017 2 28 /11 /novembre /2017 22:25

Si la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) s'est abstenue, depuis le 15 septembre 2017, de toute nouvelle initiative militaire (essai nucléaire, tir de missile) de nature à aggraver les tensions, tel n'est pas en revanche le choix opéré par l'administration américaine du Président Donald Trump : sous son impulsion, les Etats-Unis ont engagé de nouveaux exercices de guerre conjoints avec la République de Corée à compter du 11 novembre dernier, mis en place unilatéralement de nouvelles sanctions contre des organisations et des individus de nationalités chinoise et nord-coréenne et réinscrit la RPD de Corée sur la liste des Etats soutenant le terrorisme. Cette volonté américaine continue de faire peser des menaces de guerre, l'escalade n'étant évitée que par la retenue nord-coréenne - mais jusqu'à quand ? Dans ce contexte lourd de menaces, la Chine et la Russie ont présenté une feuille de route visant à revenir sur la voie de la paix et du dialogue en Asie du Nord-Est. Mais ces deux puissances seront-elles entendues ? Certains responsables politiques y font obstacle, comme le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian.

Donald Trump à la base militaire de Camp Humphreys, en Corée du Sud, le 7 novembre 2017

Donald Trump à la base militaire de Camp Humphreys, en Corée du Sud, le 7 novembre 2017

Ce n'est malheureusement pas parce que la question coréenne n'est plus à la une de l'actualité que les tensions diminuent : le fait est que seules les initiatives nord-coréennes sont mises en exergue par les médias occidentaux, celles des Etats-Unis et de leurs alliés étant systématiquement sous-évaluées quant aux dangers qu'elles font courir sur la paix dans la région Asie-Pacifique.

La menace est d'abord d'ordre militaire : comme l'a souligné un article publié par BFM TV le 11 novembre 2017, les manoeuvres militaires qui ont été engagées du 11 au 14 novembre 2017 ont été exceptionnelles par l'ampleur des moyens déployés, en ayant mobilisé trois porte-avions de l'armée américaine : 

L'exercice conjoint dans le Pacifique occidental, qui doit se poursuivre durant quatre jours, mobilise les porte-avions USS Ronald Reagan, USS Nimitz et USS Theodore Roosevelt, ainsi que sept navires sud-coréens, dont trois destroyers, a précisé le ministère sud-coréen de la Défense. C'est la première fois depuis dix ans que des manœuvres de ce type mobilisent trois porte-avions.

L'administration américaine resserre par ailleurs son étau économique sur la Corée du Nord : le 21 novembre 2017, le département du Trésor américain a annoncé sanctionner une nouvelle personnalité chinoise, 13 entités chinoises et nord-coréennes supplémentaires ainsi que 20 nouveaux navires appartenant à des compagnies nord-coréennes, qui seront donc désormais coupés du système financier américain. Si, selon l'agence sud-coréenne Yonhap, ces mesures sont justifiées par des "soupçons" de financement des programmes militaires de la RPDC, aucune preuve n'est apportée quant à la réalité de ces accusations, les autorités américaines multipliant les arguments d'autorité sur de prétendus contournements des sanctions. Au contraire figurent dans cette liste des entités administratives nord-coréennes ayant des activités commerciales très générales, dont le nom même ("bureau de l'administration maritime", "ministère des Transports terrestres et maritimes") ne corrobore pas véritablement l'hypothèse d'une quelconque implication dans des activités militaires. Celle-ci est d'autant plus douteuse qu'il existe une séparation stricte entre l'administration civile et l'administration militaire en RPDC.

Montrant son peu de connaissance des réalités économiques nord-coréennes, le secrétaire d'Etat Rex Tillerson a par ailleurs déclaré, à la suite de Donald Trump, que les sanctions commenceraient à avoir de l'effet comme le prouveraient "de longues queues d'attente dans les stations-service" - dans un pays où pourtant la grande majorité des habitants n'ont pas de voiture individuelle ou de véhicule professionnel. 

Enfin, la réinscription par Washington, toujours fin novembre, de la Corée du Nord dans la liste des Etats soutenant le terrorisme, sans faits nouveaux de nature à justifier cette décision, relève autant de l'unilatéralisme discrétionnaire américain (destiné à provoquer une réaction de Pyongyang, laquelle justifierait ainsi de nouvelles sanctions ?) que d'un plan d'asphyxie économique de la RPDC poursuivi de manière constante par les Etats-Unis, afin de provoquer l'effondrement de son système économique et social.


Conscientes des risques de conflit que comporte une telle escalade des tensions, la Chine et la Russie plaident, de manière constante, pour un double gel : de ses essais nucléaires et balistiques par la Corée du Nord, de la poursuite de leurs manoeuvres militaires et de l'alourdissement continu des sanctions par les Etats-Unis et leurs alliés. Lors d'une session du club de discussions Valdaï, qui réunit hommes politiques, experts et universitaires ainsi qu'hommes d'affaires, qui s'est tenue à Séoul le 27 novembre 2017, le vice-ministre russe des Affaires étrangères Igor Morgoulov a présenté les trois étapes de la feuille de route russo-chinoise :

- tout d'abord, le "double gel", avec une révision à la baisse des exigences attendues de la part de Washington (non plus la suspension des exercices militaires conjoints avec la Corée du Sud, mais la diminution de leur intensité et de leur ampleur), afin de faire baisser les tensions diplomatiques et militaires ;

- puis l'engagement de négociations bilatérales directes entre Pyongyang et Washington d'une part, Séoul et Pyongyang d'autre part ;

- enfin, des négociations multilatérales portant sur la mise en place d'un dispositif collectif de maintien de la paix et de la sécurité en Asie du Nord-Est, impliquant notamment la dénucléarisation de la Corée du Nord.

Si le gouvernement allemand - dans un pays où le sentiment pacifiste est très puissant - a soutenu la proposition du "double gel", celle-ci continue de se heurter à l'hostilité de plusieurs puissances internationales de premier plan. Au premier rang de celles-ci figure, le Japon, dont le Premier ministre a profité des tensions militaires actuelles pour provoquer et remporter largement des élections législatives anticipées en se déclarant "100 % d'accord" avec Donald Trump - suivant une position réaffirmée par le ministre des Affaires étrangères Taro Kono lors d'une rencontre à Moscou avec son homologue russe Sergueï Lavrov, le 24 novembre 2017.


Mais la France serait peut-être aussi sur la ligne dure, de manière plus surprenante au regard des déclarations du Président Emmanuel Macron quant au nécessaire retour à une tradition diplomatique "gaullo-mitterrandienne". Il est vrai cependant que le porte-parole de ces étranges déclarations de sympathie pour les "faucons" américains était le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, lors d'une rencontre à Pékin avec le Premier ministre chinois Li Keqiang. Or M. Le Drian est effet un des "transfuges" les plus visibles de la présidence de François Hollande, sous le mandat duquel il avait exercé les fonctions de ministre de la Défense et été en pointe dans l'engagement de la France sur de multiples terrains de guerre à l'étranger, comme la Syrie. En prenant le contrepied de la ligne diplomatique du Président Emmanuel Macron, sans doute M. Le Drian jouait-il l'une de ses innombrables partitions personnelles qui lui ont valu de devoir changer de département ministériel au printemps 2017 et d'être encadré par une administration plus respectueuse des lignes politiques fixées par le nouveau chef de l'Etat.

Pour sa part, l'Association d'amitié franco-coréenne reste comme toujours solidaire de toute initiative tendant à favoriser la paix et le dialogue en Asie du Nord-Est, quels qu'en soient les initiateurs. 

Sources : 

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28 octobre 2017 6 28 /10 /octobre /2017 21:16

Dans les années 1860, des paysans coréens fuyant l'oppression féodale commencèrent à s'établir dans l'extrême-orient russe - où ils furent ensuite rejoints par des résistants coréens au régime de protectorat (à partir de 1905) puis à la colonisation (1910) imposés par le Japon. Les conditions sociales objectives de la minorité coréenne, ainsi que son aspiration à la libération nationale, expliquent l'accueil favorable de la Révolution d'Octobre 1917 par les résistants coréens, ainsi que l'implication de militants coréens aux côtés des bolchéviques - tout particulièrement en Extrême-Orient, où ils constituaient alors une forte minorité. 

Alexandra Kim (Kim Aerim)

Alexandra Kim (Kim Aerim)

C'est en 1863 que les premiers immigrants coréens (soit 13 familles) s'établissent de manière certaine (car documentée) en Sibérie, dans la région de Posyet, avec l'accord des autorités tsaristes, pour développer une région fortement sous-peuplée. Fuyant le régime d'exploitation féodale, mais aussi la famine consécutive à de mauvaises récoltes qui frappe à plusieurs reprises la péninsule coréenne (notamment en 1869), les Coréens deviennent agriculteurs, pêcheurs ou mineurs et cultivent le ver à soie. A partir des années 1880, ils obtiennent la possibilité d'acquérir la nationalité russe et de posséder des terres, à la condition de se convertir à l'orthodoxie. Nombre d'entre eux deviennent commerçants ou marchands. 

Ils constituent assez tôt une minorité soucieuse de défendre ses intérêts et favorable aux idées nouvelles : des ouvriers coréens se joignent aux grévistes dans la région du fleuve Amour en 1900 et des militants coréens participent à la révolution russe de 1905.

La domination japonaise sur la Corée conduit des centaines de résistants coréens à s'établir en Russie, comme Yi Dong-hwi, né en 1873, qui se soulève contre les Japonais à Kanghwa dès 1907, ce qui lui vaut d'être arrêté par la police japonaise. Replié en Mandchourie en 1911, il s'établit dans la Province maritime (Primorsky Krai) de l'extrême-orient russe en 1913. Il y crée un Parlement coréen en exil et une académie militaire coréenne.

Un autre militant indépendantiste coréen, An Jung-geun, né en 1879, passe en Sibérie après 1905, où il dirige une unité de partisans (faisant partie de ces unités non régulières connues, dans l'histoire de la Corée, sous le nom d'armées de justice ou vertueuses). An Jung-geun a assassiné en gare de Harbin, ville alors contrôlée par la Russie, le 26 octobre 1909, Hirobumi Ito, premier résident général japonais en Corée (exerçant les fonctions de gouverneur militaire), et a été condamné à mort et exécuté le 26 mars 1910. La Russie a ainsi été utilisée comme base arrière par les partisans, lors d'opérations parfois importantes : par exemple, en avril 1908, environ un millier de combattants des armées de justice attaquent des troupes japonaises dans le Nord Hamgyong. Les armées de justice ne semblent toutefois plus avoir été en mesure de combattre après 1912.

Le destin de Kim Aerim est pour sa part emblématique de l'engagement politique des membres de la minorité coréenne nés en Russie ou y ayant longtemps vécu. Née en 1885 dans le village coréen de Sinelnikovo, en Sibérie, elle est la fille de Kim Du Suh, un patriote coréen ayant émigré en Russie et s'étant converti à la religion orthodoxe, devenu traducteur et ayant pris le nom de Kim Piotr. Après la mort de son père en 1902, Kim Aerim (dont le nom russe est Alexandra Petrovna Kim, ou Alexandra Kim) a été adoptée par un couple d'amis de son père dont lui, Jozef Stankevich, était un technicien d'origine polonaise travaillant dans les chemins de fer. Ayant suivi une école pour filles à Vladivostok, Alexandra Kim est devenue trilingue (parlant coréen, chinois et russe) et s'est ouverte aux idées socialistes - comme d'autres étudiants coréens à la même époque, qu'ils aient vécu en Russie, en Chine ou au Japon. Elle est aussi l'une des premières féministes coréennes de l'ère contemporaine.

Devenue à son tour traductrice, Alexandra Kim s'établit dans l'Oural où elle s'engage dans la défense des migrants coréens (souvent bûcherons dans cette région). Au plan politique, elle rejoint le parti bolchévique en 1916 ou début 1917 (suivant les sources). En juillet 1917, Lénine lui confie la mission de retourner en Sibérie pour organiser politiquement les Coréens et faire face tant aux corps expéditionnaires étrangers qu'aux seigneurs de la guerre de Sibérie (tels Grigori Semenov) et de leurs bandes, qui commettent pillages, viols et meurtres. A Khabarovsk, Alexandra Kim devient responsable des affaires extérieures de la province.


Le choix de Lénine de s'appuyer sur la minorité coréenne se fonde sur sa volonté d'émancipation des peuples de l'ancien empire tsariste et prend en compte leur importance numérique : au moment de la Révolution d'Octobre, la population coréenne en Russie est estimée à 100.000 membres, dont 81.825 dans la seule Province maritime (soit un tiers de la population de cette province) - tandis que les Coréens auraient été, à cette date, au nombre de 5.000 en Sibérie occidentale et de 7.000 dans la partie européenne de la Russie.

Comme le souligne Vladimir Tikhonov dans Modern Korea and its Others, la sympathie pour les révolutionnaires russes dépasse alors largement les rangs de la gauche radicale et concerne aussi "une proportion significative de l'intelligentsia coréenne non communiste". Le réformiste Park Eun-sik, dont l'idéal est inspiré de la culture confucéenne, voit dans la Révolution d'Octobre "le coup de feu d'une reconstruction globale, le printemps nouveau de l'humanité" ; pour sa part, le journal du gouvernement provisoire coréen Tongnip Shinmun dénonce "l'incompétence" et "l'impopularité" du gouvernement "bourgeois" mis en place après la révolution de février, puis salue la dissolution par les bolchéviques de l'assemblée constituante élue en 1918, qui est vue comme paralysée par les luttes de pouvoir entre les partis socialistes et bourgeois.

Le 28 avril 1918, Alexandra Kim, Yi Dong-hwi, Kim Rip et d'autres militants coréens fondent le Parti socialiste du peuple coréen - la même année, une autre organisation socialiste coréenne est par ailleurs fondée à Irkoutsk. Mais, sous la pression des armées blanches et des troupes étrangères hostiles à la révolution russe, Alexandra Kim et d'autres communistes coréens sont arrêtés et exécutés par des troupes japonaises le 16 septembre 1918. De nombreux Coréens sont massacrés, qu'ils soient ou non communistes. 

Pour sa part, Yi Dong-hwi parvient à s'enfuir avec ses partisans et s'établit à Shanghaï en 1919, où il devient membre du gouvernement coréen en exil - jusqu'à sa démission en 1921, à la suite de la révélation sur l'utilisation par Kim Rip, proche camarade de Yi Dong-hwi, à d'autres fins que celles prévues, d'une somme de 400.000 roubles qu'avait remise Lénine au gouvernement coréen en exil (à noter qu'à cette époque le gouvernement révolutionnaire russe soutient les mouvements de libération nationale, au nom de la solidarité anti-impérialiste, qu'ils leur soient ou non favorables). Retourné en Sibérie, Yi Dong-hwi s'est éteint à Vladivostok en 1935.

Lorsque les bolchéviques chassèrent finalement de Sibérie les armées blanches et les troupes étrangères, ils reçurent l'appui de partisans coréens : le général Kim Gyong-chun fut reconnu en 1922 par les Soviétiques commandant de toutes les unités d'autodéfense de la région, coréennes et russes. 

Sources :

- Pan Pyong Yul, The Life and Activities of Kim Alexandra Petrovna (Stankevich): A Short Biography of the First Korean Communist Yun Pyong Sok Kyosu Hwangapkinyom Hanguk Kundaesa Nonchong, Seoul, 1990 ; 
- Pak Hwan, Kim Alexandra Petrovna (Stankevich), Leader of Korean Socialist Party Hanguksahan Nonchong, Seoul, 1992 ;

- Vladimir Tikhonov, Modern Korea and its Others. Perceptions of the neighbouring countries and Korean modernity, Routledge, Londres et New York, 2016.

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10 septembre 2017 7 10 /09 /septembre /2017 10:37

Alors que les Etats-Unis font pression sur la Chine et la Russie pour l'adoption d'une résolution par le Conseil de sécurité des Nations unies qui aurait des conséquences catastrophiques sur la vie des populations, un article de Iouri Selivanov pour l'agence russe News Front (intitulé "La politique d'apaisement avec l'agresseur, c'est la voie directe vers une nouvelle guerre"), publié le 5 août 2017, soulignait le danger pour la Russie de céder face aux exigences américaines. Nous publions ci-après une traduction du russe (par YB) de cet article, qui reflète également les réticences de l'opinion publique russe vis-à-vis de la politique américaine en Corée - alors que le président Vladimir Poutine a exprimé publiquement son refus de nouvelles sanctions contre la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord). 

Ce graphique, intitulé "Un embargo sur le pétrole nord-coréen rajouterait de l'huile sur le feu", montre que la Chine est le principal exportateur de pétrole vers la Corée du Nord (source : "The Korea Herald", http://www.koreaherald.com/view.php?ud=20170910000225)

Ce graphique, intitulé "Un embargo sur le pétrole nord-coréen rajouterait de l'huile sur le feu", montre que la Chine est le principal exportateur de pétrole vers la Corée du Nord (source : "The Korea Herald", http://www.koreaherald.com/view.php?ud=20170910000225)

La politique d’apaisement avec l’agresseur c’est la voie directe vers une nouvelle guerre

Une certaine « source dans le conseil de sécurité de l'ONU », dont l’opinion a été instantanément reprise par la partie politiquement correcte de la presse russe, a communiqué à l'agence Reuter qu'il y a « une haute assurance » à ce que Moscou et Pékin votent pour de nouvelles sanctions contre Pyongyang.

Le caractère provocateur et spéculatif de cette « information », qui est évidemment dirigée vers la création de motivations psychologiques supplémentaires pour Moscou et Pékin à ne pas s'opposer à « l'opinion publique mondiale », déjà formée par la machine médiatique occidentale, est tout à fait évident.

J'espère sincèrement que cette provocation médiatique ne correspond pas du tout à la réalité. Premièrement parce que proposée par un pays "impartial", comme les États-Unis la nouvelle résolution proposée au conseil de sécurité de l’ONU concernant la RPDC n’est rien d’autre qu’un plan d’asphyxie économique complète de cet État. il suffit de mentionner le point qui interdit aux ports de tous les pays du monde l’accès de tout navire sous pavillon de la RPDC ! Ce qui est équivaut au blocus commercial complet de ce pays, le tout appuyé par les marines militaires.

Deuxièmement, il serait extrêmement peu pratique, en tout cas pour Moscou, de soutenir une telle résolution juste après que les autorités américaines ont introduit de nouvelles sanctions économiques draconiennes contre la Russie. Et en outre ils ont fait cela dans un paquet commun concernant aussi la RPDC et l’Iran. Le soutien dans de telles conditions du blocus américain de la Corée du Nord serait équivalent au signal de divergences profondes entre des adversaires les plus rigides des États-Unis les obligeant à s’étouffer entre eux dans les conditions d’une menace commune américaine.

Un tel soutien naturellement, pourrait inspirer aux Américains de nouveaux "exploits" agressifs. En réalité, maintenant à l'exemple de la Corée du Nord le système sera rodé et on approuvera la stratégie américaine de l'isolement international complet  d’un autre pays avec son asphyxie économique et sa soumission militaire et politique.

Et si Washington réussi cette manoeuvre avec Pyongyang il tentera de l'appliquer de nouveau. Y compris par rapport à la Russie. Et même, probablement, par rapport à elle, en prenant en considération le degré élevé de la tension dans ses relations avec les États-Unis.

Dans tous les cas l'acceptation d'une telle résolution clairement agressive en ce qui concerne la RPDC est absolument impossible sans le soutien de la Fédération de Russie et de la République Populaire de Chine, devenant une grande victoire géopolitique des États-Unis et une puissante motivation pour l'accroissement ultérieur des appétits globaux de ce pays et de ses ambitions militaristes.

Si nous voulons obtenir un tel résultat, alors il faut absolument voter pour cette résolution au conseil de sécurité de l'ONU !

Mais il est peu probable que nous voulions cela. Parce que nous comprenons parfaitement à quoi cela ressemble. Ceci ramène tristement à la mémoire « la politique d’apaisement » des puissances occidentales, qui dans les années 30, cédaient l'Europe par morceaux à Hitler à la mesure de l'accroissement de ses appétits. Notamment la politique de non résistance de l’occident, même liée à ses propres intérêts géopolitiques, a amené à ce que l'Allemagne nazie a perdu définitivement toute mesure et s'est assurée de son invincibilité. Et finalement le monde est tombé dans la deuxième Guerre mondiale.

La même chose peut se passer aujourd'hui. Sûr de lui jusqu'à perdre toute conscience de la réalité, le monstre géopolitique s’enflera de la conscience de sa grandeur personnelle au fur et à mesure qu'on lui jettera de nouvelles proies, et son appétit grandira.

On peut certes amener un tas "d'arguments" au profit de la nécessité d’une certaine « flexibilité tactique » en vue de trouver des décisions mutuellement acceptables. D'autant plus qu'en faveur d'une telle "flexibilité" travaillent des intérêts commerciaux considérables, y compris ceux des élites russes. Mais je crains qu'à l'étape actuelle ce soit déjà des illusions mal fondées.

De façon évidente n'importe quelles concessions ultérieures à l'Occident seront perçues par celui-ci que comme une manifestation de faiblesse de ses adversaires, comme leur non préparation à une opposition ferme et, par conséquent, comme une invitation à l'intensification ultérieure de ses prétentions et de la pression en vue de l'extorsion de plus larges concessions. Et ainsi à l'infini. Et en effet pourquoi l’Occident changerait-il de tactique, s'il est persuadé qu'elle fonctionne ?

Il y a de plus en plus de signes permettant une telle interprétation de la position occidentale dans le monde. Et cela se manifeste le plus clairement dans les lieux périphériques, où les roquets locaux ont constamment le nez en l’air, saisissent les moindres changements dans l'humeur de leur maître et commencent de plus en plus à aboyer sur ses adversaires.

Un exemple typique, une sorte de girouette géopolitique est constituée par la Roumanie proaméricaine. Ces derniers temps, elle devient chaque jour de plus en plus insolente par rapport à la Russie. Auparavant les Roumains, même en rêve, n’auraient pu imaginer ce qu'ils font aujourd'hui en plein jour. L'interception de l'avion avec une délégation russe gouvernementale à bord est un fait extraordinaire dans les relations entre Moscou et Bucarest. Mais comme si cela ne suffisait pas, le jour suivant le gouvernement de la Moldavie, qui danse sur la partition de Bucarest, a déclaré "persona non grata" le vice-premier ministre de la Fédération de Russie Dimitri Rogozine, représentant russe pour la Transnistrie. Et, ainsi, on a fait dérailler les négociations et tout le processus de paix sur les bords du Dniestr !

Que tout soit dirigé entièrement de Bucarest, est confirmé par les demandes récentes du Ministre des Affaires étrangères Melechkanu, qui sur un ton extrêmement impertinent a conseillé au représentant autorisé russe pour les pourparlers de la paix sur la Transnistrie d’ «exprimer ses points de vue à Moscou ou quelque part ailleurs», mais non en Moldavie. Ainsi que le ministre roumain le dise d'une façon directe et sans la moindre réserve diplomatique et commande la politique d’un autre État, la Moldavie, en lui indiquant qui on peut admettre chez lui, et qui on ne peut pas, est, premièrement, une indication singulièrement claire qu'à Bucarest on a effacé depuis longtemps la Moldavie de la carte politique, comme État indépendant. Et deuxièmement, avec un tel degré d'audace et d’assurance, le fait que les Roumains ne font que le retransmettre directement des bords de la rivière de Potomak.

C’est seulement un cas, mais très typique de la conduite d’un roquet géopolitique des États-Unis, qui, par son degré extrême d’excitation révèle l'état d'esprit agressif de son maître transocéanique. Et de tels cas aujourd'hui il y en a quantité. Montrer de la faiblesse face à une telle meute c’est la dernière chose à faire. C’est le pire modèle de conduite. Parce qu'il suffit que cette meute sente chez l’autre la peur ou l'indécision, et c’est la fin. Elle se jettera sur vous sans cérémonie. En tout cas je ne donnerai pas un sou de l’intégrité de vos pantalons et de l’inviolabilité de votre derrière.

Iouri Selivanov, spécialement pour News Front

Article original en russe : 

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31 août 2017 4 31 /08 /août /2017 10:58

Alors que l'escalade militaire se poursuit dangereusement dans la péninsule coréenne - le 31 août 2017, les Etats-Unis ont déployé dans le ciel coréen deux bombardiers stratégiques B-1B et quatre chasseurs furtifs F-35B, conjointement avec des appareils sud-coréens, après le survol du Japon par un missile nord-coréen Hwasong-12 deux jours plus tôt - la Russie continue, de concert avec la Chine, à mettre en garde contre les risques que comporte une telle escalade des tensions. Les prises de position de Moscou témoignent d'une implication accrue sur le dossier coréen, dont l'approche au Conseil de sécurité des Nations unies tend ainsi à évoluer d'un duopole Washington-Pékin vers un tripole Washington-Pékin-Moscou. 

Sergueï Lavrov (à gauche) et Rex Tillerson (à droite) se sont entretenus par téléphone le 30 août 2017 sur la situation internationale.

Sergueï Lavrov (à gauche) et Rex Tillerson (à droite) se sont entretenus par téléphone le 30 août 2017 sur la situation internationale.

Le 30 août 2017, le secrétaire d'Etat américain Rex Tillerson a appelé son homologue russe Sergueï Lavrov. La question coréenne figurait parmi les sujets évoqués, avec la Syrie et la situation dans le golfe persique. Selon un communiqué ensuite publié par le ministère des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov a affirmé qu'un renforcement des sanctions contre la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) serait "contre-productif et dangereux" : 

Sergueï Lavrov a de nouveau souligné qu'il n'y avait d'autre solution possible que des moyens politiques et diplomatiques pour réduire les tensions dans la péninsule coréenne. Il a estimé indispensable de s'abstenir de toute démarche militaire qui risquerait de déboucher sur des conséquences imprévisibles. Dans le même temps, il a noté que la Russie estimait contre-productif et dangereux de durcir les sanctions contre la Corée du Nord.

Après le lancement de deux missiles balistiques intercontinentaux les 4 et 28 juillet 2017 par la RPD de Corée, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté à l'unanimité de ses membres (y compris la Chine et la Russie), le 5 août 2017, la résolution 2371, qui a très fortement alourdi les sanctions contre la Corée du Nord - son impact est estimé à 1 milliard de dollars par an sur les revenus d'exportations de la RPDC (soit plus de 3% de son PIB, en données non corrigées en parité de pouvoir d'achat).

Avant que Sergueï Lavrov ne s'exprime, le vice-ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Riabkov, cité par l'agence russe RIA Novosti, avait exprimé la "préoccupation" russe face à l'évolution de la situation et déclaré que les manoeuvres militaires américano - sud-coréennes avaient "joué leur rôle en provoquant Pyongyang à un nouveau tir" le 29 août 2017, soulignant ainsi les responsabilités partagées des différents acteurs dans l'escalade en cours. En outre, alors que le programme initial des exercices de guerre américano-sud-coréens Ulji Freedom Guardian (UFG) ne mentionnait pas le déploiement de bombardiers stratégiques B-1B, ceux-ci ont fait leur apparition dans le ciel coréen, le dernier jour des manoeuvres UFG et le surlendemain du tir nord-coréen. 

La Russie, comme la Chine, a condamné le lancement du missile Hwasong-12 du 29 août 2017 comme contrevenant aux résolutions du CSNU qui enjoignent à la RPDC de ne pas procéder à des tirs balistiques ou à des essais nucléaires. Toutefois, Moscou et Pékin estiment que les sanctions ne sont pas une fin de soi et que la voie diplomatique est la seule possible pour dénouer la crise. Après l'adoption de la résolution 2371, un éditorial du Global Times, réputé proche des autorités chinoises, publié le 10 août, avait affirmé que, en cas de conflit entre les Etats-Unis et la RPDC, la Chine resterait neutre au cas où Pyongyang lancerait en premier un missile qui menacerait le sol américain, et qu'elle empêcherait les Etats-Unis et la Corée du Sud de s'attaquer à la Corée du Nord pour y entraîner un changement de régime.


Depuis des mois, la Chine et la Russie plaident pour une désescalade se fondant sur une suspension des exercices militaires américains ainsi que de ses tirs balistiques et nucléaires par la RPD de Corée. Si ce discours n'a pas été entendu par Pyongyang, qui poursuit la constitution d'une force de dissuasion nucléaire, il n'a pas davantage reçu d'écho à Washington, Séoul, Tokyo, Londres ou Paris. Les derniers événements tendent pourtant à montrer que, si Moscou et Pékin avaient été davantage écoutés, la crise n'aurait pas atteint ses proportions actuelles - mais il n'est jamais trop tard pour retrouver le chemin du dialogue et de la raison, bien que le coût d'un retour à la table des négociations (en termes, notamment, de levée des sanctions) augmente désormais pour les Etats-Unis et leurs alliés.

Au demeurant, la Chine et la Russie peuvent avoir le sentiment d'avoir été instrumentalisées par Washington dans le vote de la résolution 2371 du CSNU, âprement discutée entre les différents membres permanents du Conseil de sécurité : si les Etats-Unis s'étaient alors engagés envers Pékin et Moscou à rechercher les voies d'une solution diplomatique, impliquant une discussion avec la RPDC, en contrepartie de leur accord sur le projet de résolution, il s'agirait d'un marché de dupes, au regard des propos enflammés du président américain Donald Trump - qui a de nouveau déclaré, après le tir nord-coréen du 29 août, que toutes les options (y compris militaires) étaient sur la table.


Les propos de Sergueï Lavrov dans son entretien avec Rex Tillerson impliquent que Moscou, dans la situation actuelle, opposerait donc son veto à un renforcement des sanctions contre la RPDC. Ils peuvent être analysés comme la conséquence des discussions passées entre Washington et Moscou sur la question coréenne, qui faisait jusqu'à présent l'objet de discussions principalement entre la Chine et les Etats-Unis - ces deux pays se mettant d'accord à partir d'un texte rédigé par les Américains, avant de soumettre une version commune aux autres membres du CSNU. Ses initiatives récentes tendent à montrer que Moscou entend jouer un rôle plus actif, dessinant un tripole l'impliquant davantage dans les discussions au sein du CSNU relatives à la péninsule coréenne. La Russie avait déjà bloqué, en juillet, l'adoption d'une déclaration par le CSNU à la suite du tir nord-coréen du 4 juillet 2017. Sans remettre en cause sa coopération avec la Chine sur ce dossier, elle dit clairement s'opposer à de nouvelles sanctions, à la différence de Pékin. Par ailleurs, elle développe ses analyses propres - elle a ainsi affirmé que le tir lancé le 4 juillet 2017 par la RPDC n'était pas un ICBM - et met en place de nouveaux canaux d'échanges économiques russo-nord-coréens, posant les bases d'un rôle diplomatique et stratégique accru

Ce retour de la Russie peut être favorisé par le net refroidissement des relations sino-nord-coréennes  : lors des dernières cérémonies officielles à Pyongyang, à l'occasion de l'anniversaire de la Libération le 15 août, il n'y avait pas de délégation officielle chinoise, et le dirigeant Kim Jong Un n'a d'ailleurs pas reçu de responsables de l'Etat ou du Parti chinois depuis la commémoration de la fondation du Parti du travail de Corée en octobre 2015 - alors que, a contrario, il a reçu un représentant du PC cubain à l'été 2016. 

Enfin, la Russie coopère avec les Etats-Unis sur d'autres dossiers internationaux, comme celui syrien, ce qui a créé des habitudes de discussion qui pourraient être mises à profit pour régler la crise coréenne. Lors du sommet du G20 à Hambourg, les 7 et 8 juillet 2017, Donald Trump avait ainsi demandé à Vladimir Poutine de l'aider sur le dossier nord-coréen.

Vladimir Poutine et Kim Yong Nam, président du praesidium de l'Assemblée populaire suprême de la RPD de Corée, au Kremlin le 9 mai 2015.

Vladimir Poutine et Kim Yong Nam, président du praesidium de l'Assemblée populaire suprême de la RPD de Corée, au Kremlin le 9 mai 2015.

Sources : 

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