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13 mai 2016 5 13 /05 /mai /2016 12:23

En février 2016, le général Ri Yong-gil, chef d'état major des armées, était remplacé. Aussitôt, de nombreux médias occidentaux - mais certainement pas le blog de l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) - annonçaient son exécution, et les services de renseignement sud-coréens (National Intelligence Service, NIS) allaient même encore plus loin en donnant des statistiques très précises sur le nombre de personnes qui auraient été exécutées chaque année en République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord). Pas de chance : au dernier Congrès du Parti du travail de Corée (PTC), non seulement le général Ri Yong-gil est réapparu bel et bien vivant, mais il a même été promu - en tant que membre suppléant du bureau politique du PTC et membre de la Commission militaire centrale (CMC). Ce n'est pas la première fois que des rumeurs, complaisamment entretenues par le NIS, sont démenties et que des personnes données mortes par le NIS ressuscitent (l'AAFC avait ainsi révélé la première une précédente fabrication de la désinformation signée NIS sur une personne soi-disant exécutée, réapparue ensuite vivante). L'AAFC analyse ce dernier exemple de duplicité des médias occidentaux, manipulés par une agence de renseignement aux ordres d'un pouvoir sud-coréen qui espère ainsi détouner l'attention sur ses propres turpitudes en matière de libertés publiques et de droits de l'homme.

Le général Ri Yong-gil

Le général Ri Yong-gil

Interrogée par Le Figaro, la coréanologue Juliette Morillot met en évidence le rôle du NIS et de certains groupes de pression sud-coréens d'extrême-droite dans la fabrique de la désinformation sur la Corée du Nord :

On ne peut analyser la Corée du Nord qu'à travers les apparitions et les discours à la télévision ou dans la presse; ou encore à travers les récits de transfuges ayant fui le pays. Quand une personnalité disparaît de la scène publique, les rumeurs d'exécution aussitôt commencent. Elles sont généralement annoncées par les services de renseignements sud-coréens, appuyées par des activistes chrétiens sud-coréens ou américains, avant d'être grossies par les médias.

La question que nous devons nous poser est double : pourquoi une telle attitude des services de renseignement sud-coréens (NIS), qui sont censés faire leur métier (collecter du renseignement) en toute objectivité s'ils sont des fonctionnaires au service de l'intérêt général, et pourquoi une telle duplicité de nombre de médias sud-coréens et occidentaux à leur égard ?

Tout d'abord, le NIS n'est pas tant une agence de renseignement au sens où on l'entend dans un régime démocratique qu'un outil de pouvoir au service de la droite sud-coréenne, et qui dispose d'une réelle autonomie et d'une toute-puissance - en dehors de tout contrôle démocratique - héritées de l'époque de la junte militaire sud-coréenne. La Corée du Sud a beau être devenue une démocratie parlementaire dans les années 1990 (avant de s'éloigner à nouveau de la démocratie à grands pas depuis 2008), le NIS n'a jamais été vraiment épuré ni réformé, et il a continué à jouer son rôle d'instrument politique et répressif. Par exemple, qui aurait cru que les services de renseignement du Chili de Pinochet étaient autre chose qu'un corps militaire, étranger à la démocratie, dont le rôle était de réprimer et éliminer les opposants chiliens et d'interférer dans la vie politique du pays à tous les niveaux ? C'était de même le rôle des services de renseignement sud-coréens pendant l'époque de la junte militaire, et ils ont retrouvé pleinement ce rôle avec le retour au pouvoir des conservateurs sud-coréens à Séoul en 2008. Ils sont aujourd'hui le bras armé des atteintes à la démocratie et aux droits de l'homme en Corée du Sud, ce qui passe par la nécessité selon eux de diffamer la Corée du Nord dans le but de réhausser, en contrepoint, le prestige du pouvoir qu'ils servent.

Et le pire, c'est que cela marche : par paresse ou facilité, beaucoup de journalistes sud-coréens ou occidentaux répètent les "éléments de langage" du NIS servis à la presse et aux faiseurs d'opinion. Mais il y a aussi les idiots utiles et les mercenaires, qui en toute connaissance de cause, pour une rétribution diverse, servent la soupe de la rumeur et de la désinformation.

En outre, le régime autoritaire sud-coréen utilise toute la gamme des procédés de manipulation de l'opinion publique nationale et internationale : faux témoins (comme la touchante Park Yeon-mi, la réfugiée nord-coréenne qui affabule mais dont le récit est devenu parole d'évangile et est vendu dans toutes les bonnes librairies de France et de Navarre grâce à l'argent sud-coréen), et surtout pressions multiples pour empêcher tout accès à une information non formatée par le NIS sud-coréen. Pour ce que nous savons, la spécialiste de la Corée Marie-Orange Rivé-Lasan a raconté comment les services de renseignement et l'ambassade de Corée du Sud en France lui ont intimé l'ordre de ne pas rencontrer un responsable l'AAFC, et nous avons appris récemment que des agents d'influence de la Corée du Sud font pression, en France, sur la commission Asie du Parti socialiste (PS) pour empêcher tout témoignage d'un membre de l'AAFC devant cette commission.

Mais que craint le pouvoir sud-coréen ? Pas tant la découverte de leurs manipulations sur la Corée du Nord que le fait de savoir et faire savoir que la Corée du Sud connaît une dérive autoritaire, que des faits sont manipulés (comme pour le naufrage du Cheonan, attribué à la Corée du Nord par la communauté des prétendus experts occidentaux de la Corée) ou encore qu'il y a des réfugiés politiques sud-coréens en France. Des réfugiés politiques sud-coréens ? Cela ne doit pas exister dit le NIS : l'un d'entre eux, Lee Yeda, parle dans les médias du monde entier (Corée du Sud, Japon, Allemagne...), mais pas en France où pourtant il vit et travaille. Le NIS fait décidément bien son travail auprès des journalistes français.

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11 avril 2016 1 11 /04 /avril /2016 19:40

Le 13 avril 2016, les électeurs sud-coréens sont appelés aux urnes pour renouveler leur Parlement. Et, comme à l'accoutumée à la veille d'élections, les autorités conservatrices au pouvoir à Séoul tentent de faire souffler le vent du Nord, c'est-à-dire de manipuler l'actualité intercoréenne pour garder le pouvoir. Mais en exploitant la défection de 13 employés d'un restaurant nord-coréen à l'étranger au mépris des règles les plus élémentaires de sécurité pour ces derniers, la manoeuvre est particulièrement nauséabonde et enfreint les règles les plus élémentaires du droit d'asile, qui a pour principe de ne pas mettre en danger la personne qui a cherché refuge dans un pays étranger.

Une conférence de presse a été convoquée d'urgence pour annoncer la "bonne nouvelle" de la défection de 13 Nord-Coréens.

Une conférence de presse a été convoquée d'urgence pour annoncer la "bonne nouvelle" de la défection de 13 Nord-Coréens.

La politique nord-coréenne de la droite au pouvoir à Séoul n'est pas populaire dans l'opinion publique, et elle le sait : malgré le matraquage de médias largement acquis aux conservateurs, les Sud-Coréens se rendent parfaitement compte que les sanctions et la politique de tensions avec Pyongyang qu'a attisée Séoul, depuis que la droite est revenue à la Maison Bleue en 2008, n'ont fait que rendre la péninsule coréenne encore plus dangereuse, tout en accroissant le fardeau des dépenses militaires dans des proportions qui mettent en péril toute velléité de relance économique ou de redistribution sociale - l'argent public doit être orienté vers la préparation de la guerre, pas vers la réduction du chômage ou la satisfaction des besoins sociaux les plus élémentaires.

Dans ce contexte, la manoeuvre autour des défecteurs nord-coréens engagée à la veille des élections législatives du 13 avril consiste à démontrer que la politique de sanctions serait efficace - mieux, qu'elle entraînerait des défections de plus en plus nombreuses de Nord-Coréens et précipiterait donc l'effondrement de la République populaire démocratique de Corée dont rêvent la Présidente Mme Park Geun-hye et ses conseillers.

C'est dans ce contexte que, le 8 avril, la Présidence sud-coréenne s'est directement impliquée dans l'organisation d'une conférence de presse consacrée à la défection collective de 13 employés d'un même restaurant nord-coréen à l'étranger. Cette décision a été prise contre l'avis du ministère sud-coréen de la Réunification, qui a rappelé que la règle est de ne pas rendre publiques les défections pour ne pas menacer la sécurité des transfuges nord-coréens et de leurs familles. Mais dans sa rage de remporter les élections au prix de toutes les manipulations Mme Park Geun-hye a ignoré cette règle, s'empressant de diffuser la nouvelle de cette défection miraculeuse intervenue seulement la veille, le 7 avril - car il y a urgence à gagner les élections, dussent des êtres humains (les défecteurs et leurs familles) en souffrir : toujours prompt à dénoncer les violations des droits de l'homme au Nord, les autorités de Séoul révèlent ainsi leur peu de considération pour la vie humaine de leurs compatriotes. La conservation du pouvoir est à ce prix.

Comme si la ficelle n'était pas assez grosse, des annonces de défection plus anciennes (datant de 2015) ont opportunément surgi les jours qui ont suivi - à savoir celles d'un officier nord-coréen du renseignement et d'un diplomate nord-coréen qui était en poste en Afrique. La presse aux ordres à Séoul a bien travaillé.

Pourtant, s'il a bien un élément qui ressort des prises de position du Nord quant aux élections à venir en Corée du Sud, c'est que les autorités nord-coréennes ont fait savoir publiquement qu'elles envisageaient la réouverture de la zone économique de Kaesong en cas de victoire de l'opposition sud-coréenne aux législatives. Une information capitale, mais soigneusement passée sous silence en Corée du Sud mais aussi dans la quasi-totalité des médias occidentaux : il n'est pas bon de faire savoir que c'est la politique de la droite sud-coréenne qui a ruiné le dialogue intercoréen patiemment élaboré par les administrations démocrates à Séoul, entre 1998 et 2008. En dissimulant cette prise de position du Nord et en donnant au contraire un large écho à la manoeuvre de manipulation des élections engagée par Mme Park, les médias, qu'ils soient sud-coréens ou occidentaux, se rendent complices d'un déni de démocratie.

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18 mars 2016 5 18 /03 /mars /2016 19:57

Depuis quelques jours, les médias occidentaux n'en reviennent pas : on aurait trouvé le Soljenitsyne nord-coréen, qui répondrait au pseudonyme littéraire de Bandi, un membre du Comité central de l'Association des écrivains de la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), né en 1950 et qui vivrait toujours au Nord de la péninsule. Il aurait fait passer au Sud un recueil de nouvelles intitulé La Dénonciation. Sauf que la communauté des spécialistes - en Corée du Sud comme en France - s'interroge sur l'authenticité de ce recueil, qui ne brille pas par sa valeur littéraire et est surtout une violente charge contre la Corée du Nord. Retour de flamme de la propagande de la guerre froide, dans la droite ligne de feue l'Association internationale pour la liberté de la culture qu'animait la CIA ?

Bandi, le Soljenitsyne nord-coréen... ou une simple imposture ?

Quand La dénonciation de Bandi a été publié à Séoul en mai 2014, il n'a guère eu de couverture de presse : et pour cause, les conditions peu claires de sortie de Corée du Nord de cet ouvrage, de même que le manque de fiabilité de son éditeur, n'incitaient guère à le prendre au sérieux, comme l'a souligné Arnaud Vaulerin de Libération

La polémique s’est envenimée à cause de son éditeur sud-coréen. A Séoul, la Dénonciation a été publiée par Cho Gap-je, un journaliste provocateur et homme d’affaires classé ultraconservateur qui n’a jamais caché ses antipathies à l’égard du Nord.

Par ailleurs, l'indication selon laquelle la plupart des textes dateraient de la famine des années 1990 (mais alors pourquoi avoir attendu près de 20 ans pour les sortir de Corée du Nord ?) semble s'inscrire dans une démarche visant à justifier leur caractère de réquisitoire à l'encontre de la RPDC, en resituant ces récits dans la période des plus grandes difficultés de la RPD de Corée (et donc, potentiellement, du plus fort mécontentement de la population).

Comme le souligne le spécialiste de la littérature coréenne Jean-Noël Juttet, la trame extrêmement répétitive de ces récits les inscrit bien davantage dans le cadre d'une opération de propagande que d'un vrai travail littéraire, alors que les écrivains nord-coréens ne manquent pas de qualités d'écriture :

On peut avoir plus d’un soupçon sur un travail qui pourrait avoir été fait au Sud par un des nombreux transfuges du Nord, estime Jean-Noël Juttet. Car, que nous disent ces récits ? La Corée du Nord n’existe que pour broyer les braves gens bien attentionnés qui finissent en malheur. Il n’y a aucune diversité des situations et de nombreuses incohérences. Et puis, ces récits sont accompagnés de textes lourdement insistants sur l’origine du texte qui viendrait du Nord. Et cette insistance est telle qu’elle nous met la puce à l’oreille.

La thèse d'une pluralité d'auteurs - et non pas de l'unique Bandi - est par ailleurs évoquée au regard de la diversité de styles d'écriture.

Directeur de la collection "Lettres coréennes" chez Actes Sud, ancien professeur de coréen à l'INALCO, Patrick Maurus souligne aussi la répétitivité de la trame narrative et la médiocrité littéraire du récit, en observant par ailleurs le poids des clichés anticommunistes, et penche également pour l'hypothèse d'un texte écrit par un obscur Nord-Coréen réfugié au Sud :

Il convient de préciser d’emblée qu’aucun coréanologue n’a encore jamais entendu parler d’un texte littéraire clandestin, phénomène qu’on pourrait d’ailleurs interroger. Ce recueil de nouvelles est écrit dans un coréen qui ne permet pas vraiment de se faire une opinion sur son authenticité, la langue était particulièrement fade. La médiocrité linguistique permet d’effacer les particularismes et interdit d’affirmer définitivement de quel côté de la Corée il a été écrit. Une hypothèse est celle d’un Nord-Coréen écrivant au Sud. Mais dont le travail aurait alors été très très remanié, par des gens qui peuvent imaginer qu’une protagoniste soit effrayée par un portrait de Marx placé devant sa fenêtre. On croirait un décor d’un vieil épisode du feuilleton Mission Impossible. Et, au fait, il n’y a pas de portrait de Marx à Pyongyang… Mais ça fait communiste !

Précisons que l'emplacement de l'unique portrait public de Karl Marx sur la place Kim Il-sung, décroché en 2012, le rendait difficilement visible depuis une fenêtre d'appartement compte tenu de l'organisation spatiale des lieux... La Dénonciation n'a ni la valeur littéraire, ni même la valeur de témoignage que veulent lui prêter ses traducteurs et ses diffuseurs en France (au premier rang desquels Lim Young-hee, traductrice et directrice de collection chez Philippe Picquier), et qui ont donc retardé à plusieurs reprises sa sortie dans d'autres langues que la Corée en cherchant le plan com' adéquat : c'est dans ce contexte qu'ils ont trouvé l'idée lucrative du Soljenitsyne nord-coréen.

Ayant interrogé des confrères coréens, Patrick Maurus juge probable l'hypothèse du faux grossier de propagande, pour ce texte en tout cas "inutile quant à l’information et sans aucun intérêt littéraire" :

J’ai interrogé des coréanologues compétents en matière littéraire : l’un n’a jamais entendu parler du livre et a eu toutes les peines du monde pour en trouver mention, malgré la nouveauté supposée du phénomène. Le second m’a dit que seuls certains illuminés y ont cru. La troisième rappelle que le texte a été édité par le plus extrémiste de droite des chroniqueurs du Sud.

Mon opinion, surtout après avoir terminé la traduction d’une anthologie de douze nouvellistes nord-coréens, tous stylistiquement bien plus marqués que celui-là, est celle d’un faux médiocre, inutile quant à l’information et sans aucun intérêt littéraire. Peut-être une fabrication d’officine de guerre froide, avec des infos d’ici et de là. La préface de l’ineffable Rigoulot qui ne va pas en RPDC et ne parle pas coréen, donc « spécialiste » toujours invité par les médias, pose tout de même une question intéressante : pourquoi les Sud-Coréens n’ont-ils pas lu ce livre, le ‘premier’ de sa catégorie ? Oui, tiens, au fait, pourquoi ?

Pour gâter le tout, outre les nombreuses incohérences pointées tant par Jean-Noël Juttet que Patrick Maurus, la traduction du coréen est mauvaise, ignorant les spécificités propres au dialecte du Nord, avec des erreurs grossières (ainsi de la colline Moranbong devenu le "pic" Moranbong).

Outre leur brutalité, les services secrets sud-coréens ne sont pas réputés pour leur esprit de finesse. S'ils ont trempé dans la diffusion de cet ouvrage, comme pour pratiquement tout ce qui touche à l'organisation politique des réfugiés nord-coréens au Sud de la péninsule, ils ne pouvaient guère convaincre une opinion publique sud-coréenne consciente de leurs manipulations. En revanche, les opinions publiques occidentales constituent des cibles aisément manipulables et manipulées, avec la complicité d'une majorité de journalistes occidentaux qui ont fait du manque de vérification de l'authenticité des informations sur la Corée du Nord l'étalon de leur absence de professionnalisme. Pour notre part, nous reviendrons prochainement sur la littérature authentiquement nord-coréenne, notamment le recueil Le rire de 17 personnes publié et traduit grâce à Patrick Maurus.

Sources :

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11 juillet 2015 6 11 /07 /juillet /2015 21:05

Depuis plusieurs semaines, un scoop a fait le tour de la planète : un expert nord-coréen en armes chimiques aurait fait défection en Europe, avec des révélations sur des expérimentations humaines... Il n'est sans doute pas anodin que ce type d' "information" surgisse au moment même où l'on apprend que de l'anthrax a été envoyé en Corée du Sud par les Etats-Unis (et l'information est, dans ce cas, établie et vérifiée), les Américains ayant par ailleurs été les premiers à expérimenter sur des êtres humains des armes chimiques et des armes biologiques... en Corée et en Chine, pendant la guerre (1950-1953). Le très sérieux The Diplomat a mené une enquête approfondie sur la prétendue défection de l'expert nord-coréen, avant de conclure : celle-ci a-t-elle vraiment eu lieu ? 

Comme souvent, la "nouvelle" a déjà été donnée par un média sud-coréen proche des néoconservateurs au pouvoir à Séoul - en l'espèce, l'agence publique Yonhap, dans une dépêche en date du 2 juillet 2015 : le scientifique (appelé M. Lee) se serait envolé pour la Finlande le 6 juin, depuis les Philippines, emportant avec lui 15 Gbits d'informations sur les recherches en armes chimiques que mènerait la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), lesquelles impliqueraient des expériences sur des humains. Il était aussi précisé que le défecteur s'exprimerait devant le Parlement européen en juillet 2015.

Mais le 6 juillet  Václav Lebeda, directeur général de la communication au Parlement européen, a déclaré à The Diplomat qu'aucune audition n'était prévue :  

Il n'y a aucune réunion de prévue sur ce sujet avec une commission ou une délégation du Parlement européen.

Si M. Lebeda a précisé qu'un groupe politique du Parlement européen pouvait préparer une telle rencontre, il a déclaré n'avoir aucune information en ce sens à ce stade.

Le vendredi 10 juillet, Mme Kristina Elefterie, porte-parole du Parlement européen, a également indiqué que, après vérification avec les secrétariats des commissions du Parlement, il n'y avait aucune rencontre de prévue sur ce sujet en juillet. 

Selon les médias finlandais, le gouvernement finlandais a nié avoir connaissance d'une quelconque défection d'un expert nord-coréen en armes chimiques. Dans un article publié le 6 juillet, le Helsinki Times a indiqué que ni le ministère des Affaires étrangères, ni le ministère de l'Intérieur, ni encore le service finlandais de l'immigration n'avaient été en mesure de confirmer le récit de l'agence Yonhap.

La source de Yonhap serait un groupe (anonyme) militant pour les droits de l'homme en Corée du Nord... ce qui conduit John Power, dans son article de The Diplomat, à formuler la remarque suivante :  

Les sources anonymes sont la norme dans le paysage opaque des médias sud-coréens.

The Diplomat n'a pas été en mesure d'identifier ce groupe de défense des droits de l'homme en Corée du Nord, avant de rappeler que les rumeurs infondées sur la Corée du Nord étaient fréquentes. John Power a aussi observé que les accusations portées contre la RPDC en matière d'armes chimiques n'étaient pas nouvelles. 

Mais à qui profite la désinformation, si cela semble être une fois encore le cas ? Pour leur part, les experts de la Corée du Nord savent, de longue date, que nombre d'histoires effrayantes sur ce pays sont fabriquées par les services de renseignement sud-coréens, avec le concours des médias conservateurs ou à capitaux publics. Bref, rien de nouveau sous le soleil de Séoul.

Source : 

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25 mai 2015 1 25 /05 /mai /2015 20:32

Dans son numéro 944 (22 au 28 mai 2015), sous la plume de Serge Maury l’hebdomadaire Marianne nous a concocté un pot-pourri des lieux communs de la propagande néo-conservatrice – américaine et sud-coréenne – sur la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) tout au long d’un article de quatre pages subtilement intitulé « La barbarie à visage poupin ».

Corée du Nord : quand « Marianne » sert la soupe des néoconservateurs américains et sud-coréens

Les formules au conditionnel, les experts anonymes (« de bons connaisseurs ») et les supputations multiples sont censés apporter un vernis d’objectivité. Mais ces maigres concessions formelles cèdent bien vite la place aux formules choc qui émaillent l’article, lequel ne rechigne pas aux clichés à connotation raciste (ainsi dans l’admirable formule « le visage plus lisse et plus rond que jamais » du dirigeant nord-coréen) : la propagande américaine de la CIA et sud-coréenne du National Intelligence Service (NIS) ne pouvait espérer meilleur zélateur que Serge Maury.

 

Car toutes les plus belles inventions de la CIA et du NIS prennent la forme de l’évidence. Les photos aériennes du champ de tir où aurait été exécuté le 30 avril 2015 le ministre de la Défense Hyon Yong-chol, complaisamment fournies par le « Comité pour les droits de l’homme en Corée du Nord » - dont Serge Maury se gardera bien d’évoquer les liens consanguins avec la CIA et la mouvance néo-conservatrice. Le lecteur ne saura à aucun moment que les mêmes photos aériennes, pour d’autres lieux de la planète, sont tellement susceptibles de manipulations qu’elles ont donné lieu aux interprétations les plus diverses, en Ukraine et en Syrie… De même, le journaliste de Marianne n’a semble-t-il pas lu les avis d’experts sud-coréens selon lesquels il est hautement improbable que le général ait été exécuté quelques jours seulement après avoir été mentionné dans des événements couverts par l’agence nord-coréenne KCNA.

 

Car si l’agence de renseignement sud-coréenne a battu en retraite sur le sort présumé de Hyon Yong-chol – on l’apprend au détour d’une phrase de Serge Maury, noyé dans une multitude de détails qui auront insinué le doute que tout cela doit bien avoir un fond de vérité – ce n’est que parce que des députés sud-coréens ayant assisté aux « révélations » du NIS en commission parlementaire ont souligné leurs incohérences : la grotesque exécution au canon n’était pas seulement dans le collimateur des sceptiques ; il était également absurde qu’un soi-disant traître d’une telle envergure apparaisse encore dans les images diffusées par les médias nord-coréens au lendemain de sa prétendue exécution, comme l’a relevé Cheong Seong-chang, un spécialiste sud-coréen de la Corée du Nord pourtant peu favorable aux autorités de Pyongyang.

 

Le clou de la manipulation est la soi-disant exécution - encore une - de Hyon Song-wol, qui fait l’objet d’un encadré croustillant (« Feu sur son amour »), dont le NIS avait imaginé qu’elle aurait été tuée pour avoir tourné une scène pornographique. Non seulement Hyon Song-wol a ressuscité quelques mois après en prenant la parole dans une manifestation publique à Pyongyang (ce que semble ignorer Serge Maury), mais il n’a jamais été prouvé qu’elle ait été la petite amie du dirigeant nord-coréen… Pourtant, le journaliste de Marianne l’affirme sans fards : ils auraient vécu une « passion torride » pendant près de dix ans. Mazette ! D'où l'auteur de l'article tire-t-il ces nouvelles ? Nous n'osons croire qu'il ait pu se tourner vers le très peu fiable NIS. Quoi qu'il en soit, ce n’est plus de l’info, mais du scoop : il est décidemment temps que Marianne s’engage résolument sur la voie de la presse dite people qui adore les ragots de stars et autres affabulations dont elle fait ses choux gras.

 

Entre les noms coréens dont la graphie varie d’une ligne à l’autre (à cet égard, que Jang Song-thaek devienne à un moment Jang Sung laisse rêveur, mais du général à la supposée ex-égérie aucun Coréen – si ce n’est Kim Jong Un – n’aura droit à voir son nom orthographié correctement et de manière identique tout au long de l’article), la reprise à la virgule près des décomptes douteux du NIS (sur le nombre de victimes supposées du dirigeant suprême nord-coréen, devenues d’ « incalculables purges » sous la plume de Serge Maury), la reprise des supputations les plus douteuses sur le sort de la tante du dirigeant et les interprétations discutables et discutées quant à une prétendue instabilité au sommet de l’Etat nord-coréen, aucune des insuffisances de la presse occidentale sur la Corée du Nord ne nous est épargnée.

 

Pour paraphraser la couverture du numéro de Marianne, la conclusion de ces approximations, absences de vérification journalistique et autres élucubrations s’impose d’elle-même : avec un  tel article, Marianne est tout à la fois allié objectif, compagnon de route et idiot utile, en un mot complice du NIS sud-coréen.

 

Source :

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10 janvier 2015 6 10 /01 /janvier /2015 20:44

Dans nos précédentes éditions, nous soulignions les lacunes qui minent la crédibilité du rapport des Nations Unies sur les droits de l'homme en République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) - en particulier, un des principaux témoignages, celui de Shin Dong-hyuk, s'est révélé particulièrement douteux. Des journalistes occidentaux ont ainsi commencé à s'intéresser à la crédibilité d'autres témoins ou prétendus tels : dans un article publié le 10 décembre 2014 par The Diplomat, la journaliste australienne Mary Ann Jolley a ainsi mis en évidence les contradictions dans le témoignage d'une vedette des médias s'agissant des droits de l'homme en Corée du Nord, Park Yeon-mi, en pointant également les incohérences de son histoire avec les récits d'autres défecteurs nord-coréens davantage dignes de foi mais dont les témoignages sont beaucoup moins spectaculaires que ceux de la jeune Park Yeon-mi, et donc bien moins susceptibles de leur apporter argent, gloire et reconnaissance... Nous publions ci-après, traduit de l'anglais, l'article de Mary Ann Jolley intitulé "L'étrange histoire de Park Yeon-mi", avec ce sous-titre : "Une réfugiée nord-coréenne très en vue a des histoires poignantes à raconter. Mais sont-elles vraies ?" Le travail fait par Mary Ann Jolley est d'autant plus éclairant que la journaliste australienne a elle-même auparavant rencontré - et cru - Park Yeon-mi, en participant au tournage d'une émission sur elle, et qu'elle a toujours un point de vue très négatif sur la Corée du Nord. Les opinions qu'elles expriment dans l'article ci-dessous n'engagent qu'elle, et pas l'équipe rédactionnelle du blog de l'AAFC.

L'étrange histoire de Park Yeon-mi

Une réfugiée nord-coréenne très en vue a des histoires poignantes à raconter. Mais sont-elles vraies ?

par Mary Ann Jolley

The Diplomat

10 décembre 2014

Park Yeon-mi, au "One Young World Summit"

Park Yeon-mi, au "One Young World Summit"

Quand la jeune défecteur Nord-Coréenne de 21 ans Yeonmi Park a fait ses débuts sur la scène mondiale en octobre de cette année, avec les histoires poignantes de sa vie sous le régime oppressif de la Corée du Nord et sa fuite périlleuse vers la liberté, elle a fait pleurer les journalistes et les pointures dans le domaine de la défense des droits de l'homme qui constituaient son auditoire, certains d'entre eux étant littéralement en sanglots.

Vêtue d'une robe traditionnelle coréenne rose, ample et montant jusqu'au buste, Park se tenait devant l'auditoire du One Young World Summit à Dublin et marquait de longues pauses, en essuyant ses larmes et en portant sa main à sa bouche. Elle disait avoir subi un lavage de cerveau, avoir vu des exécutions et souffert de la famine ; elle parlait du rai de lumière dans l'obscurité quand elle regardait le film hollywoodien à grand succès Titanic, alors que son esprit s'ouvrait à un monde extérieur où l'amour était possible ; elle disait avoir vu sa mère être violée, avoir enterré son père elle-même alors qu'elle n'avait que 14 ans ; elle parlait aussi des menaces de se suicider plutôt que de laisser les soldats mongols la rapatrier en Corée du Nord. Elle disait avoir suivi les étoiles dans son chemin vers la liberté et terminait l'émission en signant cette phrase : "Quand je traversais le désert de Gobi, effrayée par la mort, je pensais que personne ne se souciait de moi, mais vous avez écouté mon histoire. Vous vous êtes soucié de moi."

Il aurait fallu être inhumain pour ne pas être touché. Mais - et vous allez entendre beaucoup de "mais" - est-ce que l'histoire de sa vie en Corée du Nord était exacte ? Plus je lis, plus je regarde et j'entends les entretiens et les interviews qu'elle a donnés, plus je me rends compte des graves incohérences qui montrent que son récit n'était pas exact. C'est au lecteur de décider, mais mon inquiétude est que si quelqu'un d'aussi en vue a déformé son récit pour répondre aux attentes sur les défecteurs nord-coréens, notre point de vue sur ce pays serait dangereusement biaisé. Nous avons besoin d'une vision exacte et réelle de la vie en Corée du Nord si nous voulons aider ceux qui vivent dans ce régime extrêmement cruel ou tentent de le fuir.

"Une défecteur célèbre"

J'ai rencontré Yeonmi Park il y a quelques mois, en passant deux semaines à filmer son histoire et celle de sa famille pour le média australien SBS. Nous avons appelé son histoire "Un défecteur célèbre".

De retour en Corée du Sud où elle vit à présent, Park est l'une des vedettes d'un programme de télévision mettant en scène des femmes nord-coréennes, et qui s'appelle "Sur mon chemin, maintenant, à votre rencontre" et qui constitue une satire cinglante de la famille Kim. Les femmes livrent des anecdotes personnelles sur leur vie en Corée du Nord et leur voyage au Sud. Nombre d'entre elles nous ont été présentées comme des SDF et ayant souffert de la famine - et c'est la raison pour laquelle elles ont fui.

Dans les archives de l'émission il y a des photos de l'enfance de Park en Corée du Nord qui lui ont valu la réputation, dans l'émission, d'être considérée comme la Paris Hilton de Corée du Nord. Elles forment un contraste saisissant avec les récits qu'elle donne à présent à une audience internationale.

Dans un épisode, début 2013, elle apparaît avec sa mère. Les photos de famille apparaissent à l'écran et Park plaisante : "C'est ma maman ici. Elle est jolie, n'est-ce pas ? Franchement, ce n'est pas moi Paris Hilton. Ma mère est la vraie Paris Hilton."

Park montre lors les tops et les pantalons à carreaux que porte sa mère, "tous importés du Japon", et ajoute que sa "mère avait même un sac Chanel en Corée du Nord", ce à quoi l'invité répond de manière incrédule "Y a-t-il des sacs Chanel en Corée du Nord ?". Park lui dit qu'il y en a et demande à une femme si elle considère la famille de Park comme "riche". La femme répond "Oui, c'est exact".

Park nous a dit dans son interview que son père était membre du Parti du travail, comme tous les hommes de sa famille, et qu'il était attendu d'elle qu'elle fasse des études de médecine et se marie avec un homme d'un rang égal ou supérieur au sien. Elle nous décrit son père comme "un homme très libre" qui critiquait le régime. Elle nous a dit que lorsque les activités quotidiennes de Kim Jong-il étaient rapportées à la télévision et que le présentateur déclarait que "grâce à lui nous vivons une vie heureuse", son père disait parfois "Oh tais-toi, éteins la télévision". Park disait que sa mère blâmait son père pour dire de telles choses devant elle et sa soeur et qu'elle a appris très tôt qu'il était dangereux de critiquer le régime et de parler à d'autres de la déloyauté de son père.

La mère de Park a déclaré que son père, un jour, aurait pointé du doigt les portraits de Kim Il-sung et Kim Jong-il accrochés au mur et dit "C'est à cause d'eux que nous luttons". Elle aurait été terrorisée à l'idée qu'il puisse s'exprimer ainsi en dehors de leur maison, en disant qu'elle connaissait peu de gens partageant les opinions de son mari. D'autres défecteurs Nord-Coréens de Hyesan, une ville au Nord du pays, à la frontière avec la Chine, d'où Park et sa famille sont originaires, m'ont aussi dit qu'après la grande famine du milieu des années 1990, il y avait un mécontentement grandissant, bien que silencieux et exprimé seulement au sein de la famille proche.

Née en 1993, Park était un bébé au plus fort de la famine. En juillet de cette année, lors d'un évènement organisé à Séoul par Liberty North Korea, une ONG qui aide les réfugiés, elle a déclaré à son auditoire qu'elle n'avait pas d'intérêt pour apprendre la vie des Kim à l'école, et a ajouté : "pour moi ce n'était pas un problème car je m'amusais tellement avec mes amis, à faire de la randonnée, à aller au bord du fleuve, à nager..."

Quand Park avait 9 ans, soit autour de l'année 2002, elle a déclaré avoir vu l'exécution de la mère de son meilleur ami dans un stade à Hyesan. Mais selon plusieurs Nord-Coréens qui n'ont pas voulu être identifiés par peur de représailles, les exécutions publiques n'avaient lieu que dans les faubourgs de la ville, principalement à l'aéroport, jamais dans le stade ou dans les rues, et il n'y en a plus eu après 2000 - la dernière dont ils se souviennent étant l'exécution collective de dix ou onze personnes en 1999.

Le compte rendu par Park des crimes de la mère change sans cesse, en fonction semble-t-il de son auditoire. Récemment en Europe elle a déclaré qu'elle avait été condamnée à mort pour avoir regardé un film de James Bond et d'autres fois, de manière moins précise, un film produit à Hollywood. Mais il y a quelques mois, à Hong Kong, elle a déclaré publiquement que la femme avait été attrapée alors qu'elle regardait des DVD sud-coréens. Journaliste au Irish Independent, Nicola Anderson, dans une récente interview vidéo avec Park, lui a demandé, perplexe, s'il s'agit d'un film sud-coréen, mais la réponse de Park a été qu'il s'agissait d'un film d'Hollywood, de James Bond.

Les analyses d'Andrei Lankov, professeur à l'Université Kookmin de Séoul, font mondialement autorité. Né en Union soviétique, il était étudiant en Corée du Nord dans un programme d'échanges au cours des années 1980, et a interrogé des centaines de défecteurs dans le cadre de ses travaux de recherche. Il a déclaré : "Je suis vraiment très sceptique sur le fait que regarder un film occidental puisse conduire à une exécution. Une arrestation est certes possible, et encore peu probable."

Il nous a déclaré que les crimes pouvant conduire à une exécution publique sont "le meurtre, le vol à grande échelle (notamment de biens publics), quelquefois l'implication dans des actions de contrebande à grande échelle, y compris le trafic de personnes".

Une femme de 59 ans de Hyesan, qui a fui en 2009, a ri quand on lui a demandé si elle avait déjà entendu parler d'une exécution de quelqu'un parce qu'il aurait regardé un film américain. Elle nous a déclaré au télephone, depuis la Corée du Sud : "Comment pouvez-vous être exécuté pour avoir regardé un film américain ? Même évoquer cette idée est ridicule. Ce n'est jamais arrivé. Je fréquente une église avec environ 350 défecteurs et si vous posez cette question à n'importe lequel d'entre eux, ils vous répondront exactement la même chose." D'autres défecteurs nous l'ont confirmé. La femme de Hyesan a continué en disant que les personnes attrapées alors qu'elles regardent des téléfilms sud-coréens ne sont pas exécutées, mais condamnées à des peines de 3 à 7 ans dans des centres de rééducation où les conditions sont terribles, ajoutant que "vous ne savez pas quand vous mourrez".

En 2003, à l'âge de 10 ans, Park nous a raconté la manière dont son monde s'est effondré après que son père eut été arrêté à Pyongyang pour des activités commerciales illicites. Selon la mère de Park il aurait commencé à faire du commerce illégal entre la Chine et la Corée du Nord en 1999, quand Kim Jong-il aurait arrêté de fournir des rations alimentaires et mis fin à la surveillance des activités commerciales. Son arrestation aurait entraîné la culpabilité par association des autres membres de sa famille et leur position sociale se serait effondrée. "Notre sort était clair. J'allais devenir agricultrice. Je ne pourrais en aucun cas aller à l'université", nous a déclaré Park.

Park dit que son père a été condamné à 17 ou 18 ans. Sa mère a dit qu'il avait été initialement condamné à une année, mais que la peine avait ensuite été alourdie à 10 ans. Il y a de grandes différences dans les durées d'emprisonnement. L'histoire de la famille devient trouble et changeante à partir de ce moment.

La mère de Park aurait été interrogée par les procureurs encore et encore pendant environ un an - parfois chez elle à Hyesan, d'autres fois ailleurs - car elle aurait été impliquée dans les trafics de son mari. Mais dans une récente interview radio pour la BBC, Park a prétendu que sa mère avait été emprisonnée pendant six mois parce qu'elle voulait revenir dans sa ville natale après l'emprisonnement de son mari et "parce qu'en Corée du Nord il n'y a pas de liberté de mouvement, pas de liberté d'expression... Se déplacer était donc illégal et c'est pourquoi elle a été en prison pendant six mois".

Quand elle nous a parlé, Park a souligné qu'elle et sa soeur, qui n'avaient que 9 et 11 ans, ont été abandonnées à leur sort après l'emprisonnement de leurs parents. Elle a déclaré : "Nous ne pouvions plus aller à l'école... nous allions seulement au bord du fleuve, prendre une douche et laver nos habits, et ensuite nous allions dans les montagnes pour trouver de l'herbe à manger." Mais dans l'interview à la BBC Park a prétendu qu'elle et sa soeur ont été vivre dans la maison de leur oncle, à la campagne, pendant trois ans. Elle nous a raconté qu'elle mangeait alors de la nourriture comme "de l'herbe et parfois des libellules... c'était tout ce que nous pouvions alors manger". Mais seulement deux jours plus tard, elle a déclaré au Irish Independent, comme à nous-mêmes, qu'elle et sa soeur avaient survécu en trouvant de la nourriture à manger et qu'elles avaient appris à cuisiner elles-mêmes. Quand le journaliste leur a demandé s'il n'y avait pas des adultes qui savaient qu'elles étaient seules, Park a répondu : "Non, les gens mouraient ici, ils s'en fichaient. J'ai vu beaucoup de corps dans la rue et personne ne pouvait s'occuper de qui que ce soit."

Mais revenons aux archives de l'émission de télévision "Sur mon chemin, maintenant, à votre rencontre" dont Park est l'une des vedettes : dans le même épisode dont nous avons déjà parlé, l'invité de l'émission demande à la mère de Park : "Quand nous entendons des histoires où des gens mangeraient de l'herbe ou lutteraient pour trouver à manger, Yeju (pseudonyme de Park) dit 'Oh, ce n'est jamais arrivé...' Qu'est-ce à dire ? Est-ce que Yeju n'a jamais vécu cela ?" La mère de Park répond : "Nous n'en étions pas là. Nous n'avons jamais été dans une situation de famine." La partie suivante de leur conversation est tout aussi éclairante. La mère de Park poursuit : "C'est pourquoi quand Yeju a commencé à travailler pour cette émission, je pense qu'elle est devenue plus consciente de la situation en Corée du Nord." L'invité répond : "Il semble que Yeju a appris une tonne de choses par ce programme." Puis la mère de Park a précisé : "Elle m'appelle avant et après les enregistrements, me demandant 'Suis-je vraiment nord-coréenne ?' Elle dit n'avoir aucune idée de ce dont parlent les autres jeunes filles dans l'émission. Elle dit que, selon elle, ce sont toutes des menteuses."

Park apparaît aussi dans un podcast sur la Corée du Nord pour une organisation libertaire à but lucratif basée à Séoul, qui s'appelle la Freedom Factory. Dans l'émission du 18 août, Casey Lartigue, le co-invité américain, demande à Park de parler des souffrances qu'elle a endurées pendant son enfance en Corée du Nord. Dans sa réponse, elle ne dit plus avoir mangé de l'herbe ni des libellules, mais déclare simplement qu'elle ne pouvait avoir que deux repas par jour et que, comparé aux autres qui vivaient dans la rue et "mangeaient n'importe quoi", ses difficultés n'étaient "rien" - "cela me fendait le coeur de les voir".

Lorsqu'elle parle de sa fuite de Corée du Nord, Park dit souvent qu'elle a traversé de nuit trois ou quatre montagnes pour atteindre la frontière et elle décrit les peines qu'elle a endurées parce que ses chaussures avaient des trous. Pourtant, Hyesan, là où vivait Park, était au bord du fleuve qui sépare la Corée et la Chine et il n'y a aucune montagne à franchir. Park nous a déclaré, ainsi qu'à une radio libertaire basée à San Francisco plus tôt cette année, que quatre jours après la fuite du pays de sa soeur aînée, sa mère, son père et elle ont franchi ensemble la frontière pour aller en Chine tous ensemble. Plus exactement, ses mots sont les suivants : "J'ai fui avec ma maman et mon père - tous les trois." Dans l'interview qu'elle nous a donnée où elle rappelle ce qu'elle a vécu alors qu'elle traversait le fleuve, elle nous a dit : "Il fallait que je survive. Je devrais vivre, vraiment. Et c'est avec cette idée que j'ai couru, tout simplement, et ma mère était derrière moi et mon père était là aussi et nous avons tous fui. Et il y avait des voitures pour nous récupérer en raison des contacts [les contacts commerciaux de son père] avec des Chinois et nous sommes allés directement en Chine."

Mais au Young One World Summit à Dublin, Park a raconté l'histoire terrifiante d'elle et de sa mère qui ont fui seules et dit qu'elle a vu sa mère être violée par un passeur chinois afin de la protéger de subir le même sort.

Il y a aussi les faits entourant l'enterrement de son père en Chine. Park nous a déclaré que, alors qu'elle n'avait que 14 ans, et tout en craignant d'être attrapée par les autorités chinoises, elle était avec le corps de son père au milieu de la nuit. "Il fallait que nous transportions son corps, tout le monde dormait et quand je l'ai enterré, il était comme minuit pour moi, j'étais assise là, il faisait froid et il n'y avait personne", nous a-t-elle expliqué en pleurant. Sa mère a apporté les détails suivants : "Nous avons payé deux hommes pour emmener son corps sur la montagne. Yeonmi est partie avec eux. Il y avait tellement de vent ce jour-là que nous avions très peur que quelqu'un puisse nous voir."

Mais Park a déclaré à d'autres journalistes que le corps de son père avait été incinéré et qu'elle a dû s'occuper des cendres elle-même. Et il y a aussi la version suivante : d'après des sources de la communauté nord-coréenne, il y a quelques années Park leur aurait dit qu'elle n'était pas en mesure d'emmener le corps de son père dans un crématorium et que des membres de sa famille (son père avait de la famille en Chine) l'ont aidée à incinérer le corps et qu'ils sont tous allés dans une montagne pour l'enterrer.

Enfin, dans un article du Daily Beast Park prétend qu'elle et sa mère ont été retenues dans un centre de détention en Mongolie qu'elle a été obligée quotidiennement d'enlever tous ses habits, pendant des mois. "J'étais une petite fille et j'avais tellement honte. Je ne pouvais pas m'empêcher de penser 'Pourquoi ces personnes ont le droit de disposer de moi ainsi ? Je suis aussi un être humain, mais on ne me traite pas comme un être humain'", a-t-elle dit, en racontant ce qu'elle a vécu à l'âge de 15 ans.

Elle n'a pas mentionné ce point dans l'interview qu'elle nous a donnée, et selon des sources qui la connaissent bien, elle a passé un mois et demi dans un centre de détention en Mongolie et s'est plainte d'avoir dû travailler dans les champs et nettoyer le centre, mais elle n'a pas mentionné avoir été l'objet de déshabillages quotidiens. La professeur Shi-eun Yu, qui a travaillé comme conseillère dans un centre Hanawon pour les réfugiés nord-coréens pendant deux ans au début des années 2000, et le professeur Kim Hyun-ah qui a travaillé là-bas pendant cinq ans au milieu des années 2000, nous ont dit l'une et l'autre n'avoir jamais entendu parler de quelqu'un forcé de se déshabilller dans un centre en Mongolie. D'après Yu, "par le passé le gouvernement sud-coréen a envoyé des conseillers en Mongolie pour aider les défecteurs nord-coréens en détention. Comment dans des conditions certains auraient-ils pu être déshabillés chaque jour ? Cela leur aurait causé encore plus de souffrance psychologique. Ce n'est pas possible." Selon Kim, comparé à d'autres pays comme la Thaïlande et la Russie, la Mongolie soutient fortement les défecteurs nord-coréens et il est hautement improbable que les défecteurs puissent avoir été soumis à des déshabillages forcés pendant des mois.

Que conclure de tout cela? Les incohérences dans le récit de Park sont-elles dues à des pertes de mémoire, des problèmes de traduction ou y a-t-il quelque chose d'autre à prendre en compte ?

Yeonmi Park est soutenue par une organisation américaine libertarienne à but non lucratif, la Fondation Atlas. Elle est l'une des Jeunes Voix de la fondation et a créé récemment sa propre fondation à New York – des donations sont possibles par PayPal, mais l'utilisation exacte des fonds n'est pas claire. Ce qui est clair en revanche est que "Yeonmi voyage et parle en 2014" et "est disponible pour des conférences internationales".

On peut lire sur le site de la fondation : "Je veux que le monde connaisse mon histoire et alors ils sauront et connaîtront l'histoire de la Corée du Nord."

Mais le monde peut-il avoir confiance dans les souvenirs d'une jeune femme de 21 ans qui a quitté la Corée du Nord quand elle avait 13 ans ? Et quelles sont les conséquences si sa mémoire lui fait défaut et si l'image qu'elle donne de sa vie en Corée du Nord et de sa fuite ne sont pas exactes ?

Mary Ann Jolley est une journaliste australienne qui a travaillé pour le programme de questions internationales de l'Australian Broadcasting Corporation, en tant que correspondant étranger et pour son programme d'investigation Four Corners, et plus récemment pour que le programme de questions internationales du service spécial de diffusion Dateline. Des enquêtes complémentaires et un appui ont été apportés par Susan Cheong, un des producteurs de l'émission de SBS "Une défecteur célèbre".

Source : traduction de l'anglais (AAFC - SB) de l'article

 

L'étrange histoire de Park Yeon-mi : le salaire d'une affabulatrice
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28 décembre 2014 7 28 /12 /décembre /2014 00:45

Normalien agrégé d'histoire, ayant travaillé à l'ambassade de France à Séoul, Pascal Dayez-Burgeon s'est imposé en quelques années comme l'un des principaux invités des médias français sur la Corée - et tout spécialement sur la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) - après avoir écrit plusieurs livres sur la péninsule coréenne. Son dernier ouvrage, La dynastie rouge. Corée du Nord 1945-2014, édité par Perrin à l'automne 2014, s'inscrit également dans la veine des livres grand public, en jouant sur un registre où le succès de librairie est attendu : établir la biographie croisée des trois dirigeants de la RPD de Corée (Kim Il-sung, Kim Jong-il et Kim Jong-un). En soi, l'exercice est original - du moins, en langue française - et le livre, ainsi que la thèse qu'il défend (la Corée du Nord aurait effectué une mutation d'un régime de démocratie populaire en une monarchie), mérite qu'on s'y attarde.

A propos de "La dynastie rouge" de Pascal Dayez-Burgeon

Un ouvrage témoignant d'une volonté didactique et agréable à lire, mais relevant de la catégorie des ouvrages grand public sans répondre aux critères formels des travaux de référence s'agissant du traitement des sources et de l'exactitude des données


Ayant la plume facile, jamais avare de bonnes formules qui feraient rougir d'envie un journaliste ou un publicitaire (voir notamment les têtes de chapitre : "Le prince qu'on attendait", "La monarchie 2.0"...), Pascal Dayez-Burgeon a le mérite d'avoir écrit des ouvrages sur la Corée agréables à lire et faciles d'accès pour le néophyte. Par ailleurs, sans doute de par sa formation, l'auteur manifeste un souci didactique, qui le conduit notamment à resituer le système politique de la RPDC dans son contexte historique et culturel, auquel est consacrée toute la première partie du livre. Assurément, les chapitres de La dynastie rouge où il parle de la culture coréenne commune à l'ensemble de la péninsule sont, de notre point de vue, parmi les plus intéressants, parce qu'ils savent rester dans une épure factuelle tout en mettant l'accent sur des aspects qu'ignorent la plupart des "pyongyangologues" qui, par facilité ou paresse intellectuelle, préfèrent chausser les grosses lunettes de l'anticommunisme.

Figurant en tête d'ouvrage, l'arbre généalogique de la famille du Président Kim Il-sung, certes simplifié, a le mérite d'être exact, quand beaucoup de journalistes s'essaient à l'exercice tout en ne parvenant même pas à orthographier correctement les noms coréens (quel que soit le mode de translittération du coréen retenu).

La bibliographie (p. 428-443) a le mérite d'être relativement exhaustive, du moins pour les sources en langues occidentales, tendant ainsi à combler une lacune des précédents ouvrages de Pascal Dayez-Burgeon où beaucoup d'informations n'étaient pas sourcées (ou du moins pas directement). Néanmoins, le parti pris d'accumuler les références en fin d'ouvrage, avec très peu de mentions dans le corps même du livre, est déconcertant, car il devient impossible de savoir si nombre des (excellentes) formules de l'auteur et de ses conclusions sont inspirées de ses sources, si elles sont le fruit d'une analyse ou de la synthèse de plusieurs sources, ou encore si elles proviennent de sources directes sud-coréennes. Nous reviendrons sur ce point. 

Comme dans ses précédents ouvrages, Pascal Dayez-Burgeon n'exclut pas de ses sources le site de l'AAFC ni les livres écrits par plusieurs de ses membres, ce dont nous lui savons gré  - même s'il semble méconnaître La Corée vers la réunification de Robert Charvin et Guillaume Dujardin. Au demeurant, il est piquant de voir le site de l'AAFC décrit (p. 441) comme un site de "La Corée du Nord en ligne". L'auteur serait sans doute surpris d'apprendre combien les articles du blog de l'AAFC ont pu susciter de réactions diverses des autorités nord-coréennes, en France comme en RPDC, justement car ils ne correspondaient pas à la doxa accessible sur KCNA ou Naenara.

Par rapport aux critères universitaires, La dynastie rouge présente cependant un certain nombre de faiblesses sur lesquelles nous ne ferons que citer des exemples, l'intention de Pascal Dayez-Burgeon ayant manifestement été d'écrire un livre grand public, et pas un ouvrage de référence (au sens où il servirait de base à des futurs travaux de recherche) :

- sur la forme, le choix de transcrire certains noms nord-coréens sous la graphie sud-coréenne (par exemple, "Ri", qui devient "Lee" au Sud, s'agissant du patronyme, ou "Yi" s'agissant de la dernière dynastie royale coréenne) surprend et est maladroite, car c'est comme si l'ancien président sud-coréen Lee Myung-bak était appelé Ri Myung-bak dans la littérature occidentale, au motif que son nom serait transcrit "Ri" au Nord alors qu'on parle bien d'un dirigeant de la Corée du Sud ; ce faisant, Pascal Dayez-Burgeon suit un usage qui n'existe qu'en Corée du Sud (et très partiellement), et n'est en tout cas suivi par aucun spécialiste occidental de la Corée ;

- il y a lieu de relever des erreurs factuelles, heureusement peu nombreuses : ainsi, l'agence Koryo Tours a été créée par des Britanniques, et pas par des Américains comme l'affirme l'auteur ; évoquer la surmortalité due à la famine des années 1990 entre 500.000 et 1,5 million de morts, soit entre 3 % et 6 % de la population d'un pays qui comptait alors 22 millions d'habitants, est mathématiquement faux (le taux exact serait compris entre 2,3 % et 7 %, à supposer que la très large fourchette proposée soit exacte, ce qui fait débat chez les spécialistes mais n'est du reste pas discuté ou étayé dans l'ouvrage) (p. 257) ; ou encore, l'Américain Liberace, qu'on peut à la rigueur décrire comme un pianiste, était homosexuel, mais pas travesti (p. 324) ;

- enfin, La dynastie rouge n'est pas exempt de contradictions internes, par exemple sur la date de naissance de l'actuel dirigeant, le Maréchal Kim Jong Un (1982, 1983 ou 1984 ?) ; le fait que les Nord-Coréens entretiennent le flou sur ce point ne peut suffire à justifier que les dates données puissent varier d'un chapitre à l'autre.

Un ouvrage dépassant apparemment la propagande, mais en fait dépendant d'une vision traditionnelle sud-coréenne sur la Corée du Nord


Si on ne peut pas reprocher à La dynastie rouge de ne pas constituer l'ouvrage de référence qu'il n'a jamais prétendu être, il est revanche plus regrettable que tant la lecture historique de la RPD de Corée qu'il nous livre, que son analyse (la mutation du communisme à la monarchie), peinent trop souvent à se démarquer des approches traditionnelles sud-coréennes sur la Corée du Nord, tellement ancrées dans les consciences collectives au Sud depuis l'époque des régimes autoritaires qu'elles sont devenues des préjugés fermant la porte au débat.


Donner, l'une après l'autre, la version présentée comme la "propagande du Nord", puis "la propagande du Sud", en les démentant toutes deux (par exemple, sur la disparition de Kim Il-sung, p. 244), ne suffit pas à créer un juste milieu objectif, surtout quand la longue description de la propagande du Sud permet de suggérer que celle-ci aurait un fond de vérité (ou du moins une valeur identique à celle des sources officielles nord-coréennes) qu'aucun spécialiste sérieux n'admet pourtant. Ainsi, suggérer que Kim Jong-il aurait tué Kim Il-sung est une thèse que même le défecteur nord-coréen Hwang Jang-yop, pourtant devenu un des plus vifs critiques de la RPD de Corée, a réfutée comme absurde et sans fondement. Il est très regrettable que Pascal Dayez-Burgeon se fasse alors l'écho d'une légende fabriquée par les services secrets sud-coréens, en se contentant d'un commentaire selon lequel cette thèse est "peu plausible" (alors qu'elle est simplement fausse) et en concluant par un "qu'importe la vérité". Ce genre de détails relève d'une certaine presse, pas d'un ouvrage sérieux.

Soucieux de la formule qui frappe et qui plaît, Pascal Dayez-Burgeon va souvent trop vite en besogne dans ses conclusions : non, tous les hommes politiques venus du Sud n'ont pas été écartés du pouvoir au Nord ; non, l'économie n'entre pas en récession dès 1980, comme tend à le faire croire la formule employée à la page 202... Cela ne signifie évidemment pas que les très nombreuses informations données, et qui traduisent un réel effort de synthèse, ne méritent pas qu'on s'y attarde. Mais il aurait fallu, par un travail de référencement plus approfondi, préciser pour chaque passage les sources utilisées, afin d'en apprécier la fiabilité : ainsi, la plupart des détails sur la vie privée des dirigeants nord-coréens proviennent des trois grands quotidiens conservateurs sud-coréens, et souvent de fuites savamment orchestrées par l'appareil d'Etat sud-coréen. Il s'agit donc d'hypothèses, à prendre avec précaution, faute le plus souvent de sources officielles nord-coréennes. L'indiquer n'a rien d'infâmant : il permet simplement au lecteur de se forger sa propre opinion.

Le livre élude certains débats, qui donnent pourtant une autre coloration aux portraits des dirigeants nord-coréens : il est ainsi hautement douteux que le naufrage de la corvette sud-coréenne Cheonan, au printemps 2010, soit imputable à la Corée du Nord, comme l'a prétendu Séoul. De façon regrettable, ce point n'est pas discuté, alors qu'il a accéléré la détérioration des relations intercoréennes. Ce débat n'est pas anodin s'il s'agit de déterminer les responsabilités de chaque partie dans la fin du rapprochement Nord-Sud au travers de la politique du "rayon du soleil". 

S'il n'est pas lui-même un auteur de référence, malgré des connaissances encyclopédiques tout à fait appréciables et qu'il a plaisir à nous faire partager, Pascal Dayez-Burgeon aurait gagné à mieux utiliser les travaux de ceux qui sont reconnus comme tels. Ainsi, sur la période de la guerre de Corée, il cite les travaux de l'historien américain Bruce Cumings comme faisant référence (p. 429). Sur la base de travaux d'archives menés pendant des dizaines d'années, Bruce Cumings a conclu sur la complexité des origines de la guerre de Corée (comme du reste de toute guerre, généralement le point d'achèvement d'une escalade de part et d'autre). Pascal Dayez-Burgeon peut être en désaccord avec Bruce Cumings sur ce point, mais il est regrettable qu'il ne juge pas utile de mentionner ce débat. De même, il se contente de renvoyer le débat sur l'usage d'armes chimiques par les Etats-Unis à de la propagande communiste, et il occulte les nombreux incidents de frontière qui ont conduit au déclenchement de la guerre. Il donne au final une présentation cohérente, mais en tout point conforme à celle des états majors américain et sud-coréen, très hostiles à la démarche des chercheurs tels que Bruce Cumings, suspects à leurs yeux de pencher trop du côté nord-coréen. Pascal Dayez-Burgeon a pris parti, mais sans donner les clés d'une autre lecture possible.

De même, un autre historien américain, Charles K. Armstrong, sur la base notamment des archives prises par les Américains pendant la guerre de Corée, a apporté une lecture qui fait autorité sur les débuts de la Corée du Nord (1945-1950). Charles Armstrong montre que, en RPD de Corée comme en Chine et au Vietnam, le succès des communistes s'est basé sur la lutte de libération nationale. Or Pascal Dayez-Burgeon ne mentionne pas les foyers de guérilla coréens en Mandchourie dans les années 1930, dont l'organisation, même brève, a servi de référence aux réformes de l'après-guerre (réforme agraire, égalité hommes-femmes, nationalisations). Il décrit Kim Il-sung comme totalement inféodé aux Soviétiques qui occupaient alors la moitié Nord de la Corée. Pourtant, Charles Armstrong a souligné l'intelligence de l'occupation soviétique, consistant à rendre celle-ci moins pesante que l'administration américaine au Sud : non seulement Kim Il-sung n'était pas le candidat des Soviétiques (du moins pas initialement), mais il avait les coudées franches pour, tout en s'inspirant des précédents de l'URSS et de la Chine, créer des institutions tenant aussi compte des conditions de la lutte de libération nationale. A contre-courant de ces travaux reconnus, Pascal Dayez-Burgeon, sur la base d'une lecture rapide et unilatérale des travaux d'Andreï Lankov, ne parvient pas à s'abstraire des vieux schémas sud-coréens sur la Corée du Nord, consistant à faire de Kim Il-sung l'agent des Soviétiques. De même, si l'histoire officielle nord-coréenne a encensé les faits d'armes de Kim Il-sung dans la guérilla, les rabaisser comme le fait Pascal Dayez-Burgeon n'aide pas à la connaissance d'une histoire certes difficile à apprécier objectivement, mais qui aurait mérité mieux qu'une description pour le moins contestable et conduisant à des conclusions hâtives, où se fait sentir la très forte influence des historiens officiels sud-coréens - même si Pascal Dayez-Burgeon réfute la thèse sud-coréenne d'extrême-droite selon laquelle le fondateur de la RPD de Corée aurait usurpé le nom et l'identité du vrai Kim Il-sung, et s'il montre que son nom de guérilla n'a rien d'exceptionnel ni de particulièrement emphatique.

Idéologie et transmission héréditaire du pouvoir : des analyses qui restent à conduire

S'agissant de l'idéologie nord-coréenne du Juche, La dynastie rouge insiste sur sa genèse dans les années après 1972, pour constituer un corpus qui justifierait la transmission dynastique du pouvoir. L'hypothèse est là encore séduisante, mais elle fait l'impasse sur les travaux universitaires qui ont montré que les idées du Juche se mettent en place à l'époque de la confrontation entre l'URSS de Krouchtchev et la Chine maoïste, soit plus de dix ans auparavant, dans une sorte de troisième voie coréenne fondée sur le non-alignement.

Enfin, que penser de l'idée monarchique ? Comme l'a fort bien observé Pascal Dayez-Burgeon en début d'ouvrage et dans d'autres articles, le fait dynastique n'est pas propre à la Corée du Nord, mais existe aussi en Corée du Sud - tant dans le domaine politique qu'économique, ainsi qu'en atteste le culte voué aux fondateurs des conglomérats. Si nous définissons pour notre part la RPD de Corée, dès l'origine, comme un régime nationaliste de gauche, que ce trait typiquement coréen l'ait emporté n'est pas en soi aussi extravagant qu'il peut le sembler. En revanche, donner pour acquis, à l'instar de Pascal Dayez-Burgeon, que Kim Il-sung n'aurait jamais été authentiquement communiste et que la monarchie serait un fait nouveau, après qu'il aurait été fait table rase du marxisme, est s'aventurer trop vite et trop loin (la conférence des partis communistes organisée à Pyongyang après la chute de l'URSS atteste d'une volonté de fidélité à l'héritage des démocraties populaires). Si la pratique nord-coréenne du pouvoir est pragmatique, le discours se fonde toujours sur une grille de lecture de type socialiste soviétique, voire marxiste. Les institutions, même après les réformes de juillet 2002, gardent des traits propres aux démocraties populaires qu'il serait erronné d'éluder, notamment la propriété collective des grands moyens de production, ou les principes (certes tempérés en pratique) de gratuité de l'éducation et de la santé.

Surtout, qu'il y ait des éléments de transmission héréditaire du pouvoir ne répond pas à la question de la nature des institutions et de l'exercice du pouvoir, que ne traite pas l'ouvrage : le Royaume-Uni a beau être une monarchie constitutionnelle, il représente une démocratie parlementaire qui n'a pas grand chose de commun avec le régime dit "absolutiste" qu'a connu l'Angleterre pendant des siècles. Pascal Dayez-Burgeon suggère l'idée d'un pouvoir personnel, ce qui est une hypothèse restant à étayer (connaît-on seulement les rouages du pouvoir et le mode de prise de décision ?) et n'examine pas en tout cas les différences sur ce point entre Kim Il-sung, Kim Jong-il et Kim Jong-un. L'idée du dictateur tout-puissant relève largement du schéma d'idée occidental ; interrogé par un officier du KGB après un voyage en Corée du Nord au début des années 1980, Bruce Cumings s'était vu reprocher par ce dernier d'attacher - comme les Occidentaux - trop d'importance aux dirigeants politiques, et pas assez à l'organisation politique globale.

Le parti pris de La dynastie rouge était de parler du chef, pas du Parti, de l'armée ou de l'Etat : on peut le concevoir, mais l'hypothèse initiale a réduit considérablement les capacités d'analyse du régime nord-coréen. Si les luttes politiques sont relativement bien documentées dans les années qui suivent la guerre de Corée, ce serait une erreur de les arrêter aux années 1960 (comme d'ignorer celles de l'avant-guerre, en particulier autour de la question paysanne qui a amené, un temps, le parti Chondogyo à s'opposer au Parti du travail) ou de les interpréter exclusivement sous l'angle de la consolidation d'un pouvoir personnel. Il y a des débats de fond au sommet de l'Etat, non publics, notamment dans les domaines économique, militaire et diplomatique. Ne pas pouvoir établir précisément la géographie du pouvoir (en termes d'institutions et de réseaux familiaux ou personnels) n'autorise pas pour autant à ignorer cet aspect. En fin d'année 2013, l'élimination de Jang Song-thaek en a été une des manifestations les plus patentes. 

En conclusion, La dynastie rouge a le mérite de combler une lacune dans la bibliographie francophone sur la Corée du Nord, et d'apporter une synthèse plus nuancée et surtout plus documentée d'une question difficile à traiter au-delà des partis pris teintés d'anticommunisme. Son auteur, qui a vécu longtemps en Corée du Sud, est manifestement attaché à la réunification, et exprime une forme de nationalisme coréen très propre au Sud - par exemple, quand il mentionne la "kimgongilmania" lors du sommet de juin 2000, ou lorsqu'il applaudit aux créations cinématographiques du Nord dans les années 1970, ce sont des traits typiquement sud-coréens dans leur fascination pour le Nord. Il gagnerait ainsi à mieux utiliser les sources nord-coréennes, sans évidemment les prendre pour argent comptant, ainsi que les travaux d'auteurs non-coréens (ou, plus largement, non liés aux autorités sud-coréennes), pour s'extraire de certains préjugés sud-coréens tenaces sur la RPD de Corée, et spécialement sur ses dirigeants.
 

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24 décembre 2014 3 24 /12 /décembre /2014 14:50

Dans un article publié le 24 décembre 2014 sur le site de L’Obs, intitulé « Et si ce n’était pas la Corée du Nord qui avait piraté Sony ? », Paul Laubacher souligne que « pour de nombreux experts en cybersécurité, les preuves avancées par le FBI contre Pyongyang ne tiennent pas la route ». Nous reprenons ci-après les principaux éléments de leur démonstration, tout en observant que les principaux médias occidentaux (y compris français) – notamment ceux dits « de référence » - n’ont pas (pas encore ?) jugé utile de faire état des contre-enquêtes menées par des spécialistes en cybersécurité en réponse aux accusations (mal étayées) contre Pyongyang du Président américain Barack Obama et des agents du FBI, qu’ils ont complaisamment diffusées le plus largement possible. Toute vérité ne serait-elle pas bonne à dire ? En fait, pour ces médias, démentir serait reconnaître auprès de leurs lecteurs, auditeurs ou spectateurs que leurs journalistes ont été manipulés ou se sont laissé manipuler, en d’autres termes qu’ils n’ont pas jugé utile de vérifier ou contre-expertiser les « informations » et autres « révélations » du FBI, ce qui constitue pourtant le b.a.-ba du métier. Le coût de la révélation du mensonge – en termes de réputation, d’audience et donc d’argent - serait-il donc à ce prix ?

L'entrée des studios de Sony Pictures

L'entrée des studios de Sony Pictures

Dans l’article de L’Obs, Paul Laubacher rappelle tout d’abord quelles sont les « preuves » du FBI :


« - une analyse technique du logiciel malveillant, qui provoque l'effacement de données utilisé dans ce piratage, "révèle des liens" avec un autre logiciel malveillant que "le FBI sait avoir été développé par des Nord-Coréens". Le FBI évoque des "similarités" dans des lignes de codage spécifiques, le cryptage d'algorithmes et les méthodes d'effacement de données".

- selon l'agence fédérale, il existe des "chevauchements importants" entre les infrastructures (les serveurs et les ordinateurs) du piratage de Sony et celles utilisées dans d'autres attaques directement attribuées par le gouvernement américain à Pyongyang. Exemple : le FBI a découvert que plusieurs adresses IP, le numéro d'identification d'un ordinateur qui se connecte à internet, sont associées à des infrastructures nord-coréennes connues et étaient inscrites dans les codes du logiciel qui a infiltré Sony.

- les outils mobilisés dans le piratage de Sony présentent des "similarités" avec une cyber-attaque menée en mars 2013 contre des banques et des médias de Corée du Sud, qui avait été attribuée à la Corée du Nord. »

Or, ainsi que l’observe le site américain Vox, « aucune de ces preuves ne permet de conclure que la Corée du Nord est derrière le piratage de Sony », du fait notamment, comme le souligne Paul Laubacher citant largement Vox, que le partage est un principe de base dans le milieu des hackers.


Pour reprendre chacun des éléments de « preuve » avancés par le FBI, s’agissant du logiciel malveillant qui aurait été utilisé par la Corée du Nord dans de précédentes attaques (ce qu’elle nie, au demeurant), selon Paul Laubacher, la Corée du Nord aurait ainsi « pu utiliser un logiciel malveillant qui avait déjà été utilisé ailleurs. Ce qui met à mal l'hypothèse de la paternité nord-coréenne du logiciel qui a touché Sony ».

En ce qui concerne les adresses IP, selon Vox les serveurs et ordinateurs qui leur sont associés pourraient constituer une « infrastructure partagée et utilisée par de nombreux hackers », avec laquelle la Corée du Nord pourrait éventuellement avoir été en relation, mais toujours selon Vox « pour des raisons qui n'ont rien à voir avec le piratage de Sony ».

Le PDG d’Errata Security, Robert Graham, également cité par Paul Laubacher observe également que tout se partage dans le milieu des hackers et que, pour lui « il est invraisemblable que la Corée du Nord ait pu développer son propre logiciel malveillant à partir de rien ».

Le magazine américain Wired a aussi eu très tôt des doutes quant à l’origine de l’attaque, en observant qu’un hacker compétent – et l’attaque contre Sony était sophistiquée – ne laisse pas de traces et n’est identifié que s’il a commis des erreurs ou s’il est dénoncé. Au contraire, ils sèment de faux indices : la demande de retrait de The Interview aurait ainsi eu pour but d’attirer l’attention sur les Nord-Coréens, qui au demeurant ont déclaré que les pirates étaient sensibles à leurs préoccupations concernant The Interview… Des médias occidentaux en ont hâtivement conclu que, si ce n'était pas des hackers nord-coréens, il ne pouvait s’agir que de leurs agents. Mais les hackers ont manifestement agi pour des raisons financières, réclamant très rapidement de grosses sommes, en menaçant sinon de publier des données confidentielles, ce qu’ils ont effectivement fait ensuite. Or en termes d’argent, Sony Pictures a davantage les moyens de payer que la Corée du Nord de financer des mercenaires.

Il reste en effet à identifier (ou tenter d’identifier, tant les responsabilités peuvent être imbriquées) les vrais suspects, ainsi que leurs mobiles. Kurt Stammberger, PDG de l’entreprise Norse « qui suit les attaques informatiques en temps réel » comme le précise Paul Laubacher, le doute n’est pas permis : à l’issue de l’enquête qu’il a menée, et dont il a livré les résultats dans une interview donnée à CBS « Sony n'a pas juste été piraté. L’entreprise a été atomisée de l'intérieur ». Kurt Stammberger a identifié une certaine Lena, association au groupe des Gardiens de la paix qui se présentent comme les auteurs de l’attaque contre Sony. Lena est une ancienne employée de Sony pendant dix ans (jusqu’en mai 2014), qui aurait contacté plusieurs médias après le piratage du groupe américain. L’hypothèse est audacieuse, plus difficile à démontrer que la non-implication des Nord-Coréens, mais mérite d’être prise en considération.

Alors que certaines voix, aux Etats-Unis, ont réclamé que la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) soit réinscrite sur la liste des Etats soutenant le terrorisme, le département d’Etat américain a refusé en déclarant que de telles sanctions ne seraient pas efficaces… mais le critère du manque d’efficacité n’a pas empêché Washington, par le passé, de toujours renforcer davantage un régime de sanctions aujourd’hui le plus draconien au monde. La vérité est ailleurs : la RPD de Corée n’a rien à voir avec le terrorisme, et le piratage d’une entreprise comme Sony ne relève d’ailleurs en aucun cas d’un acte qualifié de terroriste en droit international. Même Barack Obama a dû ensuite rétropédaler en déclarant que le piratage de Sony n’était pas un acte de guerre mais du vandalisme – si les mots ont un sens, il semble donc que le Président américain sache que le piratage de Sony est étranger à Pyongyang. Mais peut-il à présent reconnaître avoir menti, quand plusieurs de ses prédécesseurs ont dû laisser leur poste après être passé aux aveux ?

Pendant ce temps, la machine médiatique s’emballe : les récentes coupures du réseau Internet de la Corée du Nord sont interprétées comme les mesures de rétorsion des tout-puissants Américains. Washington se tait. Mais outre que les hackers liés au Gouvernement américain agiraient sans doute de manière plus agressive qu’une simple interruption du réseau nord-coréen, celle-ci peut être le fait de groupes de hackers bien moins organisés, car ne nécessitant pas une grande sophistication. A cet égard, la Corée du Sud (pays le plus connecté au monde) ne manque pas d’activistes anti-Corée du Nord qui, à la nouvelle que le film The Interview avait été largement déprogrammé, ont pu décider de faire justice eux-mêmes, en toute impunité grâce à la protection dont ils bénéficient de la part des autorités sud-coréennes… Mais ce n’est qu’une hypothèse. En tout cas, la surréaction de Barack Obama a entraîné des réactions en chaîne, en encourageant les groupes de pirates du monde entier à frapper la Corée du Nord, traduisant une attitude irresponsable fustigée par Pyongyang, qui a d'ailleurs évoqué des représailles. Il n’y a ainsi pas que dans le domaine conventionnel que les Etats-Unis sont capables de déclencher des guerres.

Principale source :

« - une analyse technique du logiciel malveillant, qui provoque l'effacement de données utilisé dans ce piratage, "révèle des liens" avec un autre logiciel malveillant que "le FBI sait avoir été développé par des Nord-Coréens". Le FBI évoque des "similarités" dans des lignes de codage spécifiques, le cryptage d'algorithmes et les méthodes d'effacement de données". 

« - selon l'agence fédérale, il existe des "chevauchements importants" entre les infrastructures (les serveurs et les ordinateurs) du piratage de Sony et celles utilisées dans d'autres attaques directement attribuées par le gouvernement américain à Pyongyang. Exemple : le FBI a découvert que plusieurs adresses IP, le numéro d'identification d'un ordinateur qui se connecte à internet, sont associées à des infrastructures nord-coréennes connues et étaient inscrites dans les codes du logiciel qui a infiltré Sony.

« - les outils mobilisés dans le piratage de Sony présentent des "similarités" avec une cyber-attaque menée en mars 2013 contre des banques et des médias de Corée du Sud, qui avait été attribuée à la Corée du Nord ».
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23 décembre 2014 2 23 /12 /décembre /2014 18:19

Après le piratage dont a été victime Sony Pictures, Barack Obama et le FBI ont cru bon de devoir accuser la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), qui a nié toute implication, tout en rejetant la proposition nord-coréenne de mener une enquête conjointe. Par ailleurs, les menaces de rétorsion américaines, qui auraient pu être conduites rapidement, ne semblent pas s'être (encore ?) concrétisées. Et pour cause : pour de nombreux experts, ainsi que pour la minorité de journalistes occidentaux ne se contentant pas de  reproduire les éléments de langage du gouvernement américain, la mise en accusation de la RPD de Corée n'est pas fondée. En outre, elle constitue un exutoire commode après les graves failles de la sécurité informatique de Sony Pictures qu'a révélées l'attaque informatique. En particulier, Guerric Poncet a titré un de ses articles publié par Le Point : "Sony : pourquoi la Corée du Nord n'est probablement pas responsable" - le "probablement" étant de mise, faute de pouvoir conclure définitivement en l'absence de preuves. Nous reproduisons et analysons ci-après les principales conclusions du chroniqueur du Point.

L'entrée des studios Sony Pictures Entertainment

L'entrée des studios Sony Pictures Entertainment

 

Guerric Poncet souligne d'emblée que la mise en accusation de la RPD de Corée constitue "une piste très fragile, voire peu crédible", car apparue a posteriori après de premières (et classiques) demandes de rançon par les pirates de Sony :

"La presse américaine a dévoilé que cinq dirigeants de Sony ont reçu une lettre de menaces demandant de l'argent, avant que les soupçons ne commencent à se porter sur la Corée du Nord. C'est alors que l'exigence de l'annulation de la sortie du film The Interview a émergé : ce décalage est pour le moins étrange."

En fait, les pirates informatiques ont toujours intérêt à suggérer l'interférence d'un Etat pour que les soupçons ne se portent pas sur eux. Pour le FBI, la Corée du Nord constituait "le coupable idéal" (pour reprendre l'expression de Guerric Poncet), dont les réfutations seraient naturellement rejetées par la grande majorité des médias occidentaux.  

Mais qui a alors pu piraté Sony Pictures ? Guerric Poncet évoque plusieurs pistes :

"La piste de l'ancien employé. La bonne connaissance des défenses de Sony par les hackers semble indiquer qu'au moins un ancien employé les a aidés. Il pourrait même s'agir de l'acte isolé d'un ancien collaborateur voulant se venger, après un licenciement par exemple.

La piste chinoise. Les armées de hackers chinois sont (comme les Américains !) spécialistes de l'usurpation d'identité et peuvent aisément faire transiter leurs attaques par la Corée du Nord. De manière générale, un cyberattaquant fera systématiquement croire que le piratage provient d'un autre pays. Mais le mobile reste dans ce cas un peu flou : pourquoi Sony ? Certains évoquent la haine historique entre la Chine et le Japon (patrie d'origine de Sony), et notamment des groupes de hackers voulant venger le massacre de Nankin en décembre 1937, il y a tout juste 77 ans.

La piste du concurrent. Les studios concurrents, s'ils peuvent être inquiets pour leur sécurité après les révélations, ne peuvent que se réjouir des mésaventures de Sony Pictures. Le mobile est évident, mais il est toutefois peu probable qu'une entreprise pour laquelle le marché américain est vital prenne le risque de commanditer un tel acte et de se faire prendre par le FBI. Ces trois pistes pourraient aussi n'en constituer qu'une seule : les synergies sont courantes dans le monde du hacking..."

Dans la mesure où les autorités américaines ont demandé une coopération à la Chine (qui en a accepté le principe), il semble que la piste chinoise soit prise au sérieux par le FBI. Mais elle n'est pas la seule. Après la désignation de principe du coupable idéal - pour satisfaire une partie de l'opinion publique - par un président américain minoritaire au Congrès (en effet, l'extrême droite américaine n'a pas apprécié le récent rapprochement avec Cuba), le FBI doit maintenant trouver les vrais responsables, alors que la divulgation d'autres données sensibles a été promise par les pirates.

Quant aux mesures de rétorsion contre la Corée du Nord, elles ne sont évidemment pas à l'ordre du jour. Leur annonce relevait d'une stratégie de communication, et les Etats-Unis n'ont d'ailleurs pas pris les moyens d'une action offensive. Comme le conclut Guerric Poncet :

"si l'opinion publique américaine réclame une vengeance, la décision de la Maison-Blanche de confier l'affaire au bureau fédéral d'investigation plutôt qu'au Commandement des opérations cybernétiques (Cyber Command) de l'armée montre qu'une action offensive ne semble pas à l'ordre du jour. Il y a d'ailleurs, là encore, une absurdité : si le FBI dispose de preuves aussi solides qu'il l'affirme contre Pyongyang, il est illogique qu'aucune riposte ne soit déclenchée. La doctrine cyber présentée par Hillary Clinton en 2010 prévoit une réplique immédiate aux cyberattaques... Il va falloir attendre que les pirates se manifestent de nouveau pour en savoir plus."

La RPDC et le film The Interview n'étaient que des prétextes, et le FBI le sait. L'affaire du piratage de Sony ne fait donc sans doute que commencer.

 

Source :

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28 octobre 2014 2 28 /10 /octobre /2014 23:04

Dans un rapport d'une commission d'enquête des Nations Unies sur les droits de l'homme en République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), dont les conclusions ont été rendues publiques le 17 février 2014, un témoignage a été largement médiatisé, notamment par la portée des atteintes aux droits de l'homme en RPDC qu'il dénonce : celui du réfugié nord-coréen Shin Dong-hyuk, dont la biographie a été publiée par le journaliste Blaine Harden sous le titre Rescapé du camp 14 - aujourd'hui un des best-sellers sur la Corée du Nord en Occident. Alors que Shin Dong-hyuk se présente comme le seul Nord-Coréen né dans un camp de travail qui soit parvenu à quitter une "zone de contrôle maximal", son récit a soulevé des interrogations chez des spécialistes de la RPDC pourtant peu suspects de sympathies pour le régime de Pyongyang, avant qu'un rapport nord-coréen dénonce cette enquête en mettant en cause la véracité de certains témoignages, dont celui de Shin Dong-hyuk. Les médias nord-coréens ont aussi diffusé un reportage où ils donnent la parole au père de Shin Dong-hyuk et à d'autres citoyens de la RPDC qui l'accusent d'être un affabulateur et d'avoir fui le pays après avoir commis un crime de droit commun, un viol sur mineure. Alors que Shin Dong-hyuk n'a pas cherché, à notre connaissance, à démentir point par point les graves accusations portées à son encontre (il se contente de rejeter le récit de son père comme le résultat d'une manipulation par les autorités nord-coréennes), la question est posée : qui manipule réellement qui et qui est vraiment Shin Dong-hyuk ?

A l'Assemblée nationale sud-coréenne, les députés démocrates sont mécontents : ils viennent d'entendre l'énième témoignage extraordinaire d'un réfugié nord-coréen qu'ils soupçonnent, une nouvelle fois, d'agir pour le seul compte d'activistes anti-RPDC, voire des services de renseignement sud-coréens. Car leur but n'est pas d'entendre des militants livrer des récits plus ou moins fantasmatiques, mais bien de connaître la vérité sur la Corée du Nord par des témoins dignes de foi.

Aujourd'hui, l'histoire bafouille, à propos des droits de l'homme en Corée du Nord et de nouveaux témoins extraordinaires. Mais lorsque la commission d'enquête des Nations Unies sur les droits de l'homme en RPDC a mené son enquête, elle ne s'est - hélas - pas embarrassée de porter le moindre regard d'analyse critique, ni de donner la parole à la défense, se transformant en tribunal ayant instruit à charge (ne s'agirait-il pas à présent de traduire les dirigeants de la RPDC devant la Cour pénale internationale ?).

Parmi les témoignages capitaux, celui de Shin Dong-hyuk détonne : s'exprimant avec aisance, belle gueule, dentition parfaite, le réfugié nord-coréen "rescapé du camp 14" ne semble pas porter les stigmates qu'on pourrait attendre d'un long séjour dans un des camps de rééducation réputés les plus durs de RPDC. Pour Konstantin Asmolov, chercheur russe au Centre d'études coréennes à l'Institut des études d'Extrême-Orient, le doute est réel : "A ces auditions publiques il y avait 30 personnes qui ont raconté toutes sortes d'histoires horribles. Il y avait Shin Dong-hyuk qui ne parle pas avec un accent nord-coréen, et dont les mains sont celles d'un intellectuel plutôt que d'une personne qui aurait vécu dans un camp toute sa vie. La commission (des Nations Unies) n'a pas procédé à un nombre suffisant d'entretiens privés pour pouvoir accuser le gouvernement [nord-coréen] de crimes de guerre et de famines, c'était un show."

Dans un documentaire intitulé "Lie and Truth" (mensonge et vérité), d'abord publié sur le site nord-coréen Uriminzokkiri, les accusations portées contre Shin Dong-hyuk par son père et plusieurs personnes de son entourage sont extrêmement lourdes. Pour son père Shin Kyong-sop, Shin Dong-hyuk, né sous le nom de Shin In-gun avant de changer son nom suite à son départ au Sud, n'est pas né en 1982 dans un camp, comme il le prétend, mais le 19 novembre 1980 dans le village de Soksan. Shin Kyong-sop ajoute être né en 1944, et pas en 1946 comme le prétend son fils, et que les blessures de Shin Dong-hyuk ont des origines accidentelles, remontant à l'enfance, dont il livre les détails. Shin Dong-hyuk n'aurait jamais vécu dans un camp de concentration, mais il aurait travaillé à partir de 1997 dans la mine de son village de Soksan, où un accident survenu en août 2002 aurait entraîné son invalidité partielle à une main (Shin Dong-hyuk affirme qu'il s'agit d'une punition au camp). Si Shin Kyong-sop aurait bien été condamné à une peine de rééducation en 1975 suite à un vol contre l'Etat (et non à cause du comportement d'un des membres de sa famille, comme le prétend Shin Dong-hyuk), il déclare avoir épousé Jang Hye-kyong, la mère de Shin Dong-hyuk, bien avant, en 1972, et non dans le camp de rééducation 14 (où il déclare n'avoir jamais vécu) comme l'affirme son fils. Enfin, la mère de Shin Dong-hyuk et son frère aîné auraient été condamnés à mort et exécutés en 1996 suite à un meurtre avec préméditation - alors que pour Shin Dong-hyuk ils auraient été tués devant lui et son père pour avoir tenté de fuir le camp 14.

Accusé de vols et surtout d'avoir commis un viol à l'encontre d'une fillette de 13 ans, Lee Eun-ha, en 2001, Shin Dong-hyuk a ensuite cherché à fuir la RPDC, parvenant finalement à rejoindre la Corée du Sud après une première tentative ayant échoué, selon le documentaire publié par Uriminzokkiri.

Il est, à notre connaissance, sans précédent que les médias nord-coréens publient un tel reportage relevant du journalisme d'investigation. Le récit ainsi donné n'est pas nécessairement des plus flatteurs pour la RPDC, qui notamment ne communique pratiquement jamais sur les condamnations à mort qu'elle prononce - or, elle reconnaît les exécutions de la mère et du frère aîné de Shin Dong-hyuk, mais dans des circonstances bien différentes de celles données par le réfugié nord-coréen. Le meurtre avec préméditation pour un motif d'argent est au demeurant un crime qui n'avait rien d'exceptionnel dans le contexte des sévères pénuries alimentaires pendant la "dure marche" des années 1990.

Interrogé par CNN sur ce reportage, Shin Dong-hyuk a reconnu que c'est bien son père qui s'est ainsi exprimé, tout en estimant qu'il est un "otage". Mais les autorités nord-coréennes auraient-elles ainsi pris le risque de faire parler publiquement, en prenant à témoin leur entourage et leurs connaissances, autant de personnes ayant connu intimement Shin Dong-hyuk? Aucune des autres mises en cause à son encontre - pas même sur son identité et sa date de naissance - n'est mentionnée dans l'article de CNN, ni donc a fortiori démentie par l'intéressé.

Quand Shin Dong-hyuk prétend qu'on ne sort pas du camp 14, son père Shin Kyong-sop en est bien manifestement sorti : et pour cause, il affirme n'y être jamais entré! Comme son fils, il ne porte pas les signes d'une captivité prolongée (perte de dents, de cheveux...). Il observe que son fils a probablement pensé qu'il était décédé, en raison de ses problèmes cardiaques, et qu'il était donc le seul survivant de sa famille. Shin Kyong-sop, remarié, a ajouté que Shin Dong-hyuk avait aussi participé au choix de sa belle-mère, qui apparaît également dans le documentaire.

Enfin, le documentaire nord-coréen apporte des détails qui mériteraient une analyse spécifique, indépendamment de la question ici traitée : Shin Kyong-sop a été condamné en 1975, à une époque où il n'existait pas de prisons mais seulement des camps de rééducation en Corée du Nord ; contrairement à une idée reçue, tous les hommes nord-coréens ne rejoignent pas l'armée s'ils échouent aux examens d'entrée à l'université, comme le fait apparaître le récit de Shin Dong-hyuk, qui serait devenu mineur en 1997 après avoir terminé ses études secondaires...

Shin Dong-hyuk pourrait donc n'être qu'un affabulateur. Quels intérêts sert un tel "témoignagne" répété à l'envi jusqu'à écoeurement par des médias du monde entier, sans le moindre recul ni sens critique? Certainement pas ceux de la défense des droits de l'homme, en Corée du Nord ou ailleurs.

Sources :

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