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23 décembre 2014 2 23 /12 /décembre /2014 18:19

Après le piratage dont a été victime Sony Pictures, Barack Obama et le FBI ont cru bon de devoir accuser la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), qui a nié toute implication, tout en rejetant la proposition nord-coréenne de mener une enquête conjointe. Par ailleurs, les menaces de rétorsion américaines, qui auraient pu être conduites rapidement, ne semblent pas s'être (encore ?) concrétisées. Et pour cause : pour de nombreux experts, ainsi que pour la minorité de journalistes occidentaux ne se contentant pas de  reproduire les éléments de langage du gouvernement américain, la mise en accusation de la RPD de Corée n'est pas fondée. En outre, elle constitue un exutoire commode après les graves failles de la sécurité informatique de Sony Pictures qu'a révélées l'attaque informatique. En particulier, Guerric Poncet a titré un de ses articles publié par Le Point : "Sony : pourquoi la Corée du Nord n'est probablement pas responsable" - le "probablement" étant de mise, faute de pouvoir conclure définitivement en l'absence de preuves. Nous reproduisons et analysons ci-après les principales conclusions du chroniqueur du Point.

L'entrée des studios Sony Pictures Entertainment

L'entrée des studios Sony Pictures Entertainment

 

Guerric Poncet souligne d'emblée que la mise en accusation de la RPD de Corée constitue "une piste très fragile, voire peu crédible", car apparue a posteriori après de premières (et classiques) demandes de rançon par les pirates de Sony :

"La presse américaine a dévoilé que cinq dirigeants de Sony ont reçu une lettre de menaces demandant de l'argent, avant que les soupçons ne commencent à se porter sur la Corée du Nord. C'est alors que l'exigence de l'annulation de la sortie du film The Interview a émergé : ce décalage est pour le moins étrange."

En fait, les pirates informatiques ont toujours intérêt à suggérer l'interférence d'un Etat pour que les soupçons ne se portent pas sur eux. Pour le FBI, la Corée du Nord constituait "le coupable idéal" (pour reprendre l'expression de Guerric Poncet), dont les réfutations seraient naturellement rejetées par la grande majorité des médias occidentaux.  

Mais qui a alors pu piraté Sony Pictures ? Guerric Poncet évoque plusieurs pistes :

"La piste de l'ancien employé. La bonne connaissance des défenses de Sony par les hackers semble indiquer qu'au moins un ancien employé les a aidés. Il pourrait même s'agir de l'acte isolé d'un ancien collaborateur voulant se venger, après un licenciement par exemple.

La piste chinoise. Les armées de hackers chinois sont (comme les Américains !) spécialistes de l'usurpation d'identité et peuvent aisément faire transiter leurs attaques par la Corée du Nord. De manière générale, un cyberattaquant fera systématiquement croire que le piratage provient d'un autre pays. Mais le mobile reste dans ce cas un peu flou : pourquoi Sony ? Certains évoquent la haine historique entre la Chine et le Japon (patrie d'origine de Sony), et notamment des groupes de hackers voulant venger le massacre de Nankin en décembre 1937, il y a tout juste 77 ans.

La piste du concurrent. Les studios concurrents, s'ils peuvent être inquiets pour leur sécurité après les révélations, ne peuvent que se réjouir des mésaventures de Sony Pictures. Le mobile est évident, mais il est toutefois peu probable qu'une entreprise pour laquelle le marché américain est vital prenne le risque de commanditer un tel acte et de se faire prendre par le FBI. Ces trois pistes pourraient aussi n'en constituer qu'une seule : les synergies sont courantes dans le monde du hacking..."

Dans la mesure où les autorités américaines ont demandé une coopération à la Chine (qui en a accepté le principe), il semble que la piste chinoise soit prise au sérieux par le FBI. Mais elle n'est pas la seule. Après la désignation de principe du coupable idéal - pour satisfaire une partie de l'opinion publique - par un président américain minoritaire au Congrès (en effet, l'extrême droite américaine n'a pas apprécié le récent rapprochement avec Cuba), le FBI doit maintenant trouver les vrais responsables, alors que la divulgation d'autres données sensibles a été promise par les pirates.

Quant aux mesures de rétorsion contre la Corée du Nord, elles ne sont évidemment pas à l'ordre du jour. Leur annonce relevait d'une stratégie de communication, et les Etats-Unis n'ont d'ailleurs pas pris les moyens d'une action offensive. Comme le conclut Guerric Poncet :

"si l'opinion publique américaine réclame une vengeance, la décision de la Maison-Blanche de confier l'affaire au bureau fédéral d'investigation plutôt qu'au Commandement des opérations cybernétiques (Cyber Command) de l'armée montre qu'une action offensive ne semble pas à l'ordre du jour. Il y a d'ailleurs, là encore, une absurdité : si le FBI dispose de preuves aussi solides qu'il l'affirme contre Pyongyang, il est illogique qu'aucune riposte ne soit déclenchée. La doctrine cyber présentée par Hillary Clinton en 2010 prévoit une réplique immédiate aux cyberattaques... Il va falloir attendre que les pirates se manifestent de nouveau pour en savoir plus."

La RPDC et le film The Interview n'étaient que des prétextes, et le FBI le sait. L'affaire du piratage de Sony ne fait donc sans doute que commencer.

 

Source :

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28 octobre 2014 2 28 /10 /octobre /2014 23:04

Dans un rapport d'une commission d'enquête des Nations Unies sur les droits de l'homme en République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), dont les conclusions ont été rendues publiques le 17 février 2014, un témoignage a été largement médiatisé, notamment par la portée des atteintes aux droits de l'homme en RPDC qu'il dénonce : celui du réfugié nord-coréen Shin Dong-hyuk, dont la biographie a été publiée par le journaliste Blaine Harden sous le titre Rescapé du camp 14 - aujourd'hui un des best-sellers sur la Corée du Nord en Occident. Alors que Shin Dong-hyuk se présente comme le seul Nord-Coréen né dans un camp de travail qui soit parvenu à quitter une "zone de contrôle maximal", son récit a soulevé des interrogations chez des spécialistes de la RPDC pourtant peu suspects de sympathies pour le régime de Pyongyang, avant qu'un rapport nord-coréen dénonce cette enquête en mettant en cause la véracité de certains témoignages, dont celui de Shin Dong-hyuk. Les médias nord-coréens ont aussi diffusé un reportage où ils donnent la parole au père de Shin Dong-hyuk et à d'autres citoyens de la RPDC qui l'accusent d'être un affabulateur et d'avoir fui le pays après avoir commis un crime de droit commun, un viol sur mineure. Alors que Shin Dong-hyuk n'a pas cherché, à notre connaissance, à démentir point par point les graves accusations portées à son encontre (il se contente de rejeter le récit de son père comme le résultat d'une manipulation par les autorités nord-coréennes), la question est posée : qui manipule réellement qui et qui est vraiment Shin Dong-hyuk ?

A l'Assemblée nationale sud-coréenne, les députés démocrates sont mécontents : ils viennent d'entendre l'énième témoignage extraordinaire d'un réfugié nord-coréen qu'ils soupçonnent, une nouvelle fois, d'agir pour le seul compte d'activistes anti-RPDC, voire des services de renseignement sud-coréens. Car leur but n'est pas d'entendre des militants livrer des récits plus ou moins fantasmatiques, mais bien de connaître la vérité sur la Corée du Nord par des témoins dignes de foi.

Aujourd'hui, l'histoire bafouille, à propos des droits de l'homme en Corée du Nord et de nouveaux témoins extraordinaires. Mais lorsque la commission d'enquête des Nations Unies sur les droits de l'homme en RPDC a mené son enquête, elle ne s'est - hélas - pas embarrassée de porter le moindre regard d'analyse critique, ni de donner la parole à la défense, se transformant en tribunal ayant instruit à charge (ne s'agirait-il pas à présent de traduire les dirigeants de la RPDC devant la Cour pénale internationale ?).

Parmi les témoignages capitaux, celui de Shin Dong-hyuk détonne : s'exprimant avec aisance, belle gueule, dentition parfaite, le réfugié nord-coréen "rescapé du camp 14" ne semble pas porter les stigmates qu'on pourrait attendre d'un long séjour dans un des camps de rééducation réputés les plus durs de RPDC. Pour Konstantin Asmolov, chercheur russe au Centre d'études coréennes à l'Institut des études d'Extrême-Orient, le doute est réel : "A ces auditions publiques il y avait 30 personnes qui ont raconté toutes sortes d'histoires horribles. Il y avait Shin Dong-hyuk qui ne parle pas avec un accent nord-coréen, et dont les mains sont celles d'un intellectuel plutôt que d'une personne qui aurait vécu dans un camp toute sa vie. La commission (des Nations Unies) n'a pas procédé à un nombre suffisant d'entretiens privés pour pouvoir accuser le gouvernement [nord-coréen] de crimes de guerre et de famines, c'était un show."

Dans un documentaire intitulé "Lie and Truth" (mensonge et vérité), d'abord publié sur le site nord-coréen Uriminzokkiri, les accusations portées contre Shin Dong-hyuk par son père et plusieurs personnes de son entourage sont extrêmement lourdes. Pour son père Shin Kyong-sop, Shin Dong-hyuk, né sous le nom de Shin In-gun avant de changer son nom suite à son départ au Sud, n'est pas né en 1982 dans un camp, comme il le prétend, mais le 19 novembre 1980 dans le village de Soksan. Shin Kyong-sop ajoute être né en 1944, et pas en 1946 comme le prétend son fils, et que les blessures de Shin Dong-hyuk ont des origines accidentelles, remontant à l'enfance, dont il livre les détails. Shin Dong-hyuk n'aurait jamais vécu dans un camp de concentration, mais il aurait travaillé à partir de 1997 dans la mine de son village de Soksan, où un accident survenu en août 2002 aurait entraîné son invalidité partielle à une main (Shin Dong-hyuk affirme qu'il s'agit d'une punition au camp). Si Shin Kyong-sop aurait bien été condamné à une peine de rééducation en 1975 suite à un vol contre l'Etat (et non à cause du comportement d'un des membres de sa famille, comme le prétend Shin Dong-hyuk), il déclare avoir épousé Jang Hye-kyong, la mère de Shin Dong-hyuk, bien avant, en 1972, et non dans le camp de rééducation 14 (où il déclare n'avoir jamais vécu) comme l'affirme son fils. Enfin, la mère de Shin Dong-hyuk et son frère aîné auraient été condamnés à mort et exécutés en 1996 suite à un meurtre avec préméditation - alors que pour Shin Dong-hyuk ils auraient été tués devant lui et son père pour avoir tenté de fuir le camp 14.

Accusé de vols et surtout d'avoir commis un viol à l'encontre d'une fillette de 13 ans, Lee Eun-ha, en 2001, Shin Dong-hyuk a ensuite cherché à fuir la RPDC, parvenant finalement à rejoindre la Corée du Sud après une première tentative ayant échoué, selon le documentaire publié par Uriminzokkiri.

Il est, à notre connaissance, sans précédent que les médias nord-coréens publient un tel reportage relevant du journalisme d'investigation. Le récit ainsi donné n'est pas nécessairement des plus flatteurs pour la RPDC, qui notamment ne communique pratiquement jamais sur les condamnations à mort qu'elle prononce - or, elle reconnaît les exécutions de la mère et du frère aîné de Shin Dong-hyuk, mais dans des circonstances bien différentes de celles données par le réfugié nord-coréen. Le meurtre avec préméditation pour un motif d'argent est au demeurant un crime qui n'avait rien d'exceptionnel dans le contexte des sévères pénuries alimentaires pendant la "dure marche" des années 1990.

Interrogé par CNN sur ce reportage, Shin Dong-hyuk a reconnu que c'est bien son père qui s'est ainsi exprimé, tout en estimant qu'il est un "otage". Mais les autorités nord-coréennes auraient-elles ainsi pris le risque de faire parler publiquement, en prenant à témoin leur entourage et leurs connaissances, autant de personnes ayant connu intimement Shin Dong-hyuk? Aucune des autres mises en cause à son encontre - pas même sur son identité et sa date de naissance - n'est mentionnée dans l'article de CNN, ni donc a fortiori démentie par l'intéressé.

Quand Shin Dong-hyuk prétend qu'on ne sort pas du camp 14, son père Shin Kyong-sop en est bien manifestement sorti : et pour cause, il affirme n'y être jamais entré! Comme son fils, il ne porte pas les signes d'une captivité prolongée (perte de dents, de cheveux...). Il observe que son fils a probablement pensé qu'il était décédé, en raison de ses problèmes cardiaques, et qu'il était donc le seul survivant de sa famille. Shin Kyong-sop, remarié, a ajouté que Shin Dong-hyuk avait aussi participé au choix de sa belle-mère, qui apparaît également dans le documentaire.

Enfin, le documentaire nord-coréen apporte des détails qui mériteraient une analyse spécifique, indépendamment de la question ici traitée : Shin Kyong-sop a été condamné en 1975, à une époque où il n'existait pas de prisons mais seulement des camps de rééducation en Corée du Nord ; contrairement à une idée reçue, tous les hommes nord-coréens ne rejoignent pas l'armée s'ils échouent aux examens d'entrée à l'université, comme le fait apparaître le récit de Shin Dong-hyuk, qui serait devenu mineur en 1997 après avoir terminé ses études secondaires...

Shin Dong-hyuk pourrait donc n'être qu'un affabulateur. Quels intérêts sert un tel "témoignagne" répété à l'envi jusqu'à écoeurement par des médias du monde entier, sans le moindre recul ni sens critique? Certainement pas ceux de la défense des droits de l'homme, en Corée du Nord ou ailleurs.

Sources :

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2 septembre 2014 2 02 /09 /septembre /2014 23:17

Dans son numéro de septembre 2014, le mensuel Beaux Arts Magazine (qui tire à 50.000 exemplaires) revient sur l'affaire Ahae, dans un article titré "Ahae. Faux artiste et vrai escroc". Revenant sur une "inquiétante dérive du mécénat en France", la journaliste, Françoise-Aline Blain cite l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) en apportant quelques éclairages sur le mécénat de Ahae au musée du Louvre et au château de Versailles.

 

Observant que se pose la question du financement du mécénat en France, au-delà du drame et du scandale attaché au naufrage du ferry "Sewol" que possédait Yoo Byung-eun par personnes interposées, le mensuel cite l'AAFC :

"Benoît Quennedey, vice-président de l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC), la première, en France, à avoir soupçonné le lien existant entre Ahae et Yoo Byung-eun, ne décolère pas : 'La baisse des crédits publics justifie-t-elle de vendre à un inconnu, au talent douteux, une réputation d'artiste ? Justifie-t-elle d'accepter tous les fonds, d'où qu'ils viennent ? A notre avis, les graves manquements à l'éthique dans le financement des musées exigent des réponses de l'administration française' ".

Pour être parfaitement honnête, c'est en France Bernard Hasquenoph, animateur du site Louvre pour tous, qui avait révélé que le photographe Ahae était Yoo Byung-eun. L'AAFC avait ensuite été la première, en France, à faire le lien avec le propriétaire du ferry "Sewol" en mentionnant par ailleurs une ancienne condamnation pour fraude et que son nom avait été mêlé à une affaire de suicide collectif. Ensuite, il est revenu au collectif de Coréens vivant en France Paris Copain le mérite d'avoir permis par leur action l'annulation de la participation de Ahae au festival des forêts de Compiègne, après qu'ils eurent écrit une lettre ouverte à Mme Aurélie Filipetti, alors ministre de la Culture.

 

Ayant poussé ses investigations, Françoise-Aline Blain n'a guère obtenu de réponse des bénéficiaires des largesses de Ahae, sinon une promesse qu'ils seraient plus vigilants à l'avenir... Mais elle nous apprend que le ministère des Affaires étrangères, sollicité, n'avait rien trouvé à redire à ces "mécénats" intéressants pour leur parrain, et que Tracfin aurait également été interrogé, sans qu'aucune mise en garde ne soit formulée.

En outre, l'AAFC rappelle que Henri Loyrette, ancien président du Louvre et qui avait été l'un des plus grands zélateurs de Ahae, a gagné des liens qu'il a noués dans cette affaire avec les officiels sud-coréens de devenir le commissaire culturel des années croisées France-Corée (2015-2016) ! Au-delà de cette inconvenante récompense, ni les diplomates sud-coréens qui ont "vendu" la marque Ahae, ni les hauts fonctionnaires français qui ont été complices de cette escroquerie n'ont été, à aucun moment, inquiétés ou mis en cause.

Affaire Ahae : "Beaux Arts Magazine" cite l'AAFC et revient sur les dérives du mécénat
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12 juillet 2014 6 12 /07 /juillet /2014 22:37

Le Foyer rural de Tousson en Seine-et-Marne s'intéresse de longue date au cinéma coréen - de toute la péninsule coréenne - et à la question de la réunification. Un ensemble d'actions ont ainsi été menées en commun avec l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) depuis l'organisation d'un stage sur le cinéma de la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) en décembre 2011 : visite de l'Institut du végétal Arvalis, à Boigneville ; visite de la sucrerie de Pithiviers ; projection-débat avec David Carr-Brown autour de son film Intérieur Nord ; organisation d'un stage de cuisine coréenne ; compte rendu des voyages effectués en 2013 par l'AAFC. Le 29 juin 2014, la projection du film documentaire de Pierre-Olivier François Corée : l'impossible réunification ? a donné lieu à une journée d'études avec le réalisateur, afin de mieux comprendre les enjeux de la division et de la réunification de la Corée. Nous publions ci-après le compte rendu du Foyer rural de Tousson.

Projection à Tousson de "Corée : l'impossible réunification ?" avec Pierre-Olivier François

Dimanche 29 juin 2014, le Foyer rural (FR) de Tousson (Seine et Marne) invitait le réalisateur Pierre-Olivier François à présenter son documentaire en deux parties, Corée : l’impossible réunification ?. Une petite journée d’études pour une douzaine d’adhérents du FR dont certains avaient déjà participé aux précédentes rencontres ayant pour thème le cinéma, en décembre 2011 (La légende de Chunhyang et Le calice) et en avril 2013 (Intérieur Nord, en présence de David Carr-Brown).

Le film documentaire de Pierre-Olivier François a été particulièrement apprécié pour avoir donné la parole successivement à diverses hautes personnalités aussi bien au Nord qu’au Sud. C’était un grand étonnement que d’entendre des hommes politiques américains ou historiens tenir un discours d’ouverture, illustré d’un certains nombre d’archives filmées. Au contraire d’autres documentaires, souvent à charge et partisan, celui-ci fait prendre conscience de la terrible histoire contemporaine de la Corée, du désastre des bombardements et de l’embargo. Pierre-Olivier François fait preuve d’une démarche originale et progressiste qui a nourri les échanges très nourris entre les participants et le jeune réalisateur. La curiosité s’est naturellement portée sur son expérience de tournage en RPDC, son organisation, « comment cela s’est déroulé », les contacts avec les Coréens, comment c’est Pyongyang, les restaurants, l’économie, les magasins … la gentillesse et la disponibilité du réalisateur ne pouvait qu’encourager toutes ses questions auxquelles il a répondu d’une manière très positive.


En tant qu’association d’éducation populaire, le FR explore parfois hors des sentiers battus pour permettre à chacun de se faire sa propre opinion. Remercions l’AAFC et les diplomates de la RDPC à Paris de s’associer à ces rencontres au fin fond de la Seine-et-Marne et d’enrichir ces échanges culturels.

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17 mai 2014 6 17 /05 /mai /2014 08:27

Services_secrets.JPGLa République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) est le pays des plus folles rumeurs, souvent alimentées par les services secrets de la République de Corée (Corée du Sud), le NIS (National intelligence service). Ces "intox", servilement relayées par des médias occidentaux en quête de sensationnel et peu scrupuleux de vérifier leurs sources, ont pris une ampleur particulière depuis un an, compte tenu du tournant autoritaire que connaît aujourd'hui la Corée du Sud et de la place éminente qu'y prend le NIS, soucieux de fabriquer des scandales impliquant la Corée du Nord pour faire oublier ses propres turpitudes. Les soi-disant exécutions de membres de l'orchestre nord-coréen Unhasu, dont nous avions démontré l'absence de fiabilité dans un article paru sur ce blog le 31 août 2013, viennent de recevoir un démenti final : une des chanteuses du groupe, prétendument exécutée, vient de réapparaître en public. Un nouveau coup dur pour le NIS qui, comme à son habitude, va certainement tenter de préparer une nouvelle opération d'intoxication ciblant les médias occidentaux.

La prétendue nouvelle était croustillante : un orchestre dissous parce que ses membres auraient tourné des vidéos osées (mais qui aurait été les acheter en Corée du Nord ? et pourquoi les membres de l'orchestre auraient-ils encouru un tel risque s'ils étaient pris, alors qu'ils sont à l'abri du besoin ?), naturellement des joueurs exécutés et, pour pimenter le tout, parmi les victimes, une ancienne relation supposée (et sans le moindre début d'une preuve) avec le dirigeant nord-coréen...

La ficelle des services secrets sud-coréens (NIS) était tellement grosse que des médias occidentaux pris au piège avaient ensuite dénoncé la main maladroite du NIS, après la publication d'une analyse sur le site Internet de l'AAFC, reprise dans une mise à jour de l'édition en ligne du quotidien Le Monde. Mais le coup était lancé, et des millions d'Occidentaux crédules avaient déjà gobé la mise en scène du NIS, quand des dizaines d'autres journalistes ne jugeaient même pas utile de se rectifier... car ils avaient commis une erreur professionnelle en ne vérifiant pas leurs sources, et qu'ils n'avaient aucun intérêt à le mettre en lumière.

Piqué au vif par la tournure inattendue des événements (il n'est pas banal que les désinformations sur la Corée du Nord soient démenties par les médias, même par une partie seulement d'entre eux), le NIS, s'est alors évertué à diffuser auprès de journalistes qui lui sont acquis une vidéo montrant des chanteuses de l'orchestre avec une jupe fendue (!). Difficile pourtant de parler de sextape, dans cette vidéo dont la provenance est invérifiable... Inventer des scandales sexuels est décidément une marque de fabrique des espions, comme l'avait montré chez nous, en France, l'affaire Markovic concoctée avec l'aide d'anciens des services secrets français tenter de briser (en vain) la carrière de Georges Pompidou.

Comme les doutes persistaient, le directeur du NIS, Nam Jae-joon, a martelé dans les médias qu'il y aurait eu des exécutions parmi les anciens musiciens du groupe Unhasu. Il a même témoigné en ce sens devant les députés sud-coréens, en avançant le chiffre de dix exécutions, selon la fuite - évidemment organisée - de son audition parlementaire à huis-clos... Précisons que des parlementaires sud-coréens demandent la démission de Nam Jae-joon, après une lourde ingérence du NIS dans l'élection présidentielle de décembre 2012 et la tentative de suicide d'un de leurs informateurs, ayant mis en cause le NIS et impliqué dans une affaire de falsification de documents officiels chinois pour créer de toutes pièces un faux espion nord-coréen. Par sa position hiérarchique, Nam Jae-joon, dont le prédécesseur a été démis de ses fonctions face à l'ampleur des scandales touchant le NIS, est lui aussi impliqué et mis en cause dans la production des fausses pièces à conviction du pseudo espion nord-coréen.

Le dernier acte de la pièce qu'a voulu écrire le NIS vient d'être joué : la chanteuse de l'orchestre Unhasu
Hyon Song-wol, que le NIS avait tenté de présenter comme intimement liée au dirigeant nord-coréen et que les services sud-coréens avaient donnée pour morte, est réapparue vendredi dernier à la télévision nord-coréenne, en tant qu'oratrice dans un rassemblement. Le mensonge du NIS est maintenant prouvé.

 

Mais les rumeurs continueront aussi longtemps que les journalistes occidentaux accepteront d'être manipulés par le NIS. Plus récemment, il avait été affirmé dans nombre de médias occidentaux que la coupe de cheveux du dirigeant nord-coréen était obligatoire pour tous les jeunes Nord-Coréens (ou les seuls étudiants, on ne sait plus trop...). Naturellement, il aurait suffi de regarder les images qui nous proviennent des médias nord-coréens pour se rendre compte que la rumeur était fausse et qu'il s'agissait d'une nouvelle "intox" fabriquée par le NIS. Car, en 2012, une jeune fille qui s'est ensuite révélée être une informatrice du NIS en France avait déjà essayé de nous convaincre, à l'AAFC, que cette coupe de cheveux faisait fureur dans la communauté nord-coréenne en France - ne suscitant de notre part que des haussements d'épaules et de l'indifférence. Comme nous l'avons compris ensuite à la lecture des articles de presse occidentaux quand l'opération de désinformation a été officiellement lancée, le NIS testait alors sa nouvelle rumeur auprès d'un public intéressé par les questions nord-coréennes, en France et certainement également dans d'autres pays. Ensuite ciblés par le NIS, des journalistes occidentaux n'ont, eux, pas haussé les épaules mais ont mordu à l'hameçon. Dommage.

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22 décembre 2013 7 22 /12 /décembre /2013 21:57

Le 5 novembre et le 11 décembre 2013, la chaîne franco-allemande ARTE a diffusé un documentaire, en deux parties, de Pierre-Olivier François intitulé "Corée : l'impossible réunification ?". Refusant les partis pris, ce film permet de mieux comprendre la situation actuelle, loin des clichés qui émaillent ordinairement tout reportage sur la Corée, Nord comme Sud. Il offre ainsi une excellente base pour qui veut connaître les causes de la division et du conflit toujours latent qui touche les populations de la péninsule coréenne.

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Pierre-Olivier François a réussi le tour de force d'apporter une analyse claire et synthétique de la situation historique et politique de la péninsule coréenne, sans parti pris, en donnant tour à tour la parole à des acteurs de premier plan - nord-coréens, sud-coréens et américains - sans oublier nombre d'experts reconnus sur la question coréenne, notamment américains, seuls manquant les experts chinois. Ce faisant, Pierre-Olivier François a encouru le risque de déplaire aux uns et aux autres - aux Sud-Coréens, en mettant sur un même plan les deux lectures antagonistes du déclenchement de la guerre de Corée et en donnant la parole à l'historien Bruce Cumings, un des meilleurs spécialistes de la guerre de Corée mais dont les thèses sont jugées indésirables à Séoul (pour Bruce Cumings, chaque partie se préparait à la guerre, au-delà de la question secondaire de qui a tiré le premier coup de feu) ; mais sans doute aussi aux Nord-Coréens, en donnant largement la possibilité de s'exprimer à Paul Wolfowitz, l'un des néo-conservateurs américains les plus intransigeants, qui avance ainsi la thèse - très controversée - selon laquelle la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) aurait noué une coopération avec la France dans le domaine de l'industrie chimique pour développer des armes de destruction massive. Cependant, les méthodes de travail de Pierre-Olivier François sont celles, éprouvées, du chercheur et du journaliste occidental et non de l'expert coréen. En Europe, on considère que l'on ne peut s'approcher de la vérité qu'en confrontant les différents points de vue, la prise de position relevant ensuite du militant, et plus du chercheur ou du journaliste. 

La première partie, largement historique, a l'immense mérite de resituer la division et les tensions d'aujourd'hui dans un contexte qui fait apparaître la profonde unité culturelle de la Corée. Si les statues géantes des dirigeants nord-coréens font partie des images habituelles que nous avons de la RPDC, il est extrêmement éclairant de voir la même dévotion autour du lieu natal du Président Park Chung-hee et de sa statue géante, et de faire le parallèle avec les scènes de désolation de masse après son assassinat en 1979. Ces images ne sont pas enfouies dans un passé lointain : elles expliquent pour une large part l'élection de la fille du général Park, Mme Park Geun-hye, à la présidence en République de Corée (Corée du Sud) en décembre 2012. En Corée - dans toute la Corée - le confucianisme implique le respect des anciens et de l'autorité, et le deuil est démonstratif. Ces éléments d'analyse permettent de relativiser certaines de nos conceptions occidentalo-centrées qui font apparaître la Corée du Nord comme une contrée exotique. Ce sont aussi les mêmes mots, les mêmes accents d'émotion qui frappent le spectateur lorsque les Coréens, du Nord comme du Sud, évoquent le drame qu'ils ont subi à travers la division de leur patrie.

Le documentaire de Pierre-Olivier François est également exceptionnel par sa très riche collection d'images d'archive, qui impriment à son récit un rythme soutenu, nous tenant en haleine, un peu à l'image d'une enquête policière où l'on dénoue, peu à peu, les fils de l'intrigue.

Certains sujets, complexes, ne sont pas occultés : ainsi, des différents modèles de réunification, où le précédent allemand est à la fois une source d'inspiration (pour la "politique du rayon de soleil" des présidents Kim Dae-jung et Roh Moo-hyun, et dans les visites d'étude conduites en Allemagne par des responsables sud-coréens), et un repoussoir, la réunification allemande par absorption de la RDA étant clairement rejetée par la Corée du Nord. Sans doute pourrait-on regretter que la démocratisation de la Corée du Sud ne soit que superficiellement traitée - le massacre de Kwangju en 1980 est absent, de même que la nature démocratique du régime sud-coréen est considéré comme un fait établi ne faisant pas discussion - ou encore que les conséquences économiques de l'embargo américain sur la Corée du Nord soient à peine évoquées, mais le format du film documentaire ne permet pas les mêmes approfondissements qu'un ouvrage d'analyse, et le choix a été fait de mettre l'accent sur les relations diplomatiques et intercoréennes, et pas sur les situations politiques, économiques et sociales propres à chacun des deux Etats de la péninsule coréenne.

Au final, ce documentaire - terminé avant les développements qu'ont connus les relations intercoréennes au cours de l'année 2013 - a aussi le mérite de montrer que, malheureusement, le chemin vers la réunification reste long, et qu'une telle perspective s'est éloignée dans la période récente. Rejetés dans l'opposition, les démocrates sud-coréens ont assisté, impuissants, à la déconstruction en règle de la "politique du rayon de soleil" qu'ils avaient conduite pendant dix ans, imputable à l'administration conservatrice de retour au pouvoir à Séoul en 2008, tandis qu'affleurent des reproches de leur part vis-à-vis du gouvernement nord-coréen dans son durcissement après 2008. Les responsables nord-coréens, pour leur part, soulignent qu'ils n'ont pas eu d'autre choix face aux Etats-Unis que de renforcer leurs capacités d'autodéfense, y compris nucléaires, les précédents irakien, afghan et libyen montrant le peu de crédit qui doit être accordé à la parole américaine. Quand la veuve du président sud-coréen Kim Dae-jung déplore que le mandat du Président Lee myung-bak (2008-2013) ait constitué cinq années perdues dans les relations intercoréennes, nous pouvons ajouter que ces dernières années ont aussi marqué un recul pour tous ceux qui veulent la paix dans cette partie du monde, l'une des dernières frontières de la guerre froide.



Présentation du film sur le site de la chaîne ARTE (y compris photo)


Le documentaire de Pierre-Olivier François est disponible en DVD chez ARTE Video.
 

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12 août 2013 1 12 /08 /août /2013 20:46

Eglise-Pongsu.JPGL'avantage que présente la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) pour le journaliste occidental moyen est qu'il peut raconter n'importe quoi, 99 % des lecteurs goberont ses propos comme paroles d'évangile. L'inénarrable Gonzague Saint Bris n'a pas fait exception à la règle : dans un article du Monde mensuel signé Josyane Savigneau (n° 43, p. 118), le sémillant M. Saint Bris n'hésite pas à affirmer que "en Corée du Nord par exemple être surpris avec une Bible à la main est un aller simple pour un camp de travail... Ce qui me frappe, c'est que cette religion fut persécutée dès son origine et retrouve les douloureuses épreuves de ses débuts". Manque de chance pour Gonzague Saint Bris : le 4 août 2013, la délégation de l'AAFC présente en RPDC a assisté à une messe protestante à Pongsu (photo à gauche) où les fidèles, chacun disposant d'une Bible en mains - à commencer par le pasteur coréen - n'avaient rien de prétendus évadés d'un "camp de travail". Par ailleurs, l'office auquel nous avons participé n'avait rien d'un message de soutien aux autorités gouvernementales de la RPDC, détruisant là encore un mythe tenace de la légende noire anti-RPDC.

 

Un culte protestant comme on voit partout ailleurs dans le monde, réunissant quelque 150 fidèles - comme dans d'autres pays du monde, majoritairement des femmes, mais aussi quelques Coréens Américains venus du Michigan - dans un temple rénové il y a une petite dizaine d'années grâce aux protestants américains et sud-coréens présents en Corée du Nord par un réseau d'ONG (dont la fondation Billy Graham, l'évangéliste s'étant rendu à plusieurs reprises en RPDC). Pour une religion prétendument persécutée, le christianisme en Corée du Nord se porte apparemment bien. Gonzague Saint Bris, intellectuel catholique auto-proclamé, aurait-il été victime d'une insolation ?  On n'ose  en effet imaginer qu'un intellectuel de son calibre, se prétendant journaliste de surcroît, se soit permis de lancer des anathèmes sans vérifier ses sources.

 

Fideles_Pongsu_Coree-du-nord_protestants.JPG

 

Ce 4 août 2013, au temple de Bongsu, un coup d'oeil sur les Bibles les plus anciennes montre qu'elles ont été publiées à Pyongyang, Donc, si l'on suivait le raisonnement de Gonzague Saint Bris, tous les Nord-Coréens ayant participé au travail d'édition de ces exemplaires auraient fini en camp de rééducation à perpétuité ? Décidément, les voies du Seigneur sont impénétrables, à moins que le malheureux Gonzague Saint Bris n'ait été inspiré par le Malin.

 

Bibles_coree-du-nord_chretiens.JPG

 

Pour encadrée qu'elle soit par l'Etat, comme dans les autres démocraties populaires, la vie religieuse existe en RPD  de Corée. Il y a quelques mois, l'élection du pape François avait ainsi été saluée par les catholiques de Corée du Nord.

 

Par ailleurs, dans son édition du 1er juillet 2013, l'Annuaire pontifical a déclaré pour la première fois vacant le diocèse de Pyongyang, à la suite de la mort de son évêque, François Borgia Hong Yong-ho, né le 12 octobre 1906, ordonné prêtre le 25 mai 1933, nommé vicaire apostolique par Pie XII le 24 mars 1944 et consacré le 29 juin suivant. Auparavant, Mgr Hong était considéré comme disparu, bien qu'il eût été âgé de plus de 106 ans... ce qui en aurait fait le doyen de la RPDC, selon le dernier recensement de la population nord-coréenne conduit avec l'appui des Nations Unies. C'est en 1962 que Jean XXIII avait décidé d'élever le vicariat apostolique de Pyongyang au rang d'évêché, avec Mgr Hong comme évêque. Cette modification de l'Annuaire pontifical ouvre la voie à une possible béatification de Mgr Hong et de 80 autres de ses compagnons, considérés comme des martyrs.

 

En Corée, les catholiques ont joué un rôle de résistants - contre l'occupation japonaise puis, au Sud, contre le régime militaire. Au début des années 1970, les oeuvres complètes du Président Kim Il-sung, fondateurs de la RPD de Corée, ont été publiées en Italie par Jaca Book, éditeur proche du courant chrétien de gauche Communion et Libération.

 

L'Association des catholiques de RPD de Corée est dirigée par un laïc, Jang Jae-on, ancien président de la Croix-Rouge nord-coréenne. Par ailleurs, une Eglise orthodoxe à Pyongyang avait été visitée par la délégation de l'AAFC peu après son inauguration en août 2006, et elle avait rencontré deux prêtres coréens formés à Moscou. Il avait été indiqué à l'AAFC que, à cette date, sept Nord-Coréens avaient été baptisés orthodoxes. Le nombre de protestants en Corée du Nord est estimé à 10.000, et celui des catholiques à 4.000.

 

L'activité de plusieurs communautés chrétiennes est attestée publiquement en Corée du Nord depuis l'inauguration, en 1988, de deux temples protestants (à Pongsu et Chilgol) et de la cathédrale catholique de Changchung.

 

Le dialogue interreligieux constitue l'un des canaux des échanges intercoréens, notamment depuis la tenue en 1988, en Suisse, d'un séminaire international des chrétiens du Nord et du Sud de la Corée pour la paix et la réunification.

 

Ponsu_Pyongyang_protestant-church_20130804.JPG

 

Sources : AAFC, Journal du Vatican. Photos du temple Pongsu par Alain Noguès

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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 13:29

TV cerveauEn 1963, dans le film Les Tontons flingueurs, le dialoguiste Michel Audiard faisait dire à Lino Ventura une de ses répliques les plus connues : « Les cons ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît. » Cinquante ans plus tard, les responsables de la chaîne M6, soucieux de racoler à peu de frais le téléspectateur distrait par les ponts du mois de mai, ont eux aussi tout osé : le 5 mai 2013, ils ont rediffusé une « enquête exclusive » sobrement intitulée « Dictature, paranoïa, famine : bienvenue en Corée du Nord »... datant de 2010 ! Lors de sa première diffusion, le 24 octobre 2010, ce qui peut à peine être qualifié d'« enquête » n'était déjà pas très « exclusif », comme l'avait souligné l'Association d'amitié franco-coréenne dans un article que nous republions ci-après. La télévision française est paresseuse. Nous aussi.  

 

M6 enquête en Corée du Nord... et renonce à l'information

21 novembre 2010


Alors qu'une offensive dirigée contre la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) semble en cours dans tous les médias - presse, édition, et même jeux vidéo -, la chaîne française M6 diffusait le 24 octobre 2010, dans le cadre de son magazine Enquête exclusive (présenté par Bernard de la Villardière), un reportage intitulé « Dictature, paranoïa, famine : bienvenue en Corée du Nord ». L'auteur de cette « enquête exclusive » a accompagné trois touristes français en visite dans le pays, tout en dissimulant sa véritable identité. La presse magazine consacrée à la télévision a jugé assez sévèrement cet énième reportage à sensations sur la Corée du Nord. Ainsi, l'hebdomadaire TV Magazine écrit : « Le reportage de M6, présenté comme un document, renonce à l'information. » L'Association d'amitié franco-coréenne a jugé utile d'apporter quelques éléments d'information à l'attention des téléspectateurs qui ont vu ou verront cette émission.

Une « enquête » ? « Exclusive »? A l'instar d'autres de ses collègues des magazines de télévision (comme Télérama), Emmanuel Galiero, de TV Magazine (supplément hebdomadaire des titres de la Socpresse) ne cache pas sa déception quant à cet énième reportage télévisé de M6 consacré à la République populaire démocratique de Corée : « Le commentaire, très engagé, à grands renforts de termes enflés, insiste sur le caractère infernal de la destination : "famines", "délires suicidaires", "version totalitaire du paradis"... [...] Au fil de ce qui est présenté comme un "document", le téléspectateur se demande finalement où est l'enquête et quand surgira l'exclusivité. »

Cette année marque le soixantième anniversaire de la Guerre de Corée, mais le reportage diffusé par M6 ne dit rien de la nature et des causes complexes de cette guerre, quand le président autoritaire sud-coréen Syngman Rhee multipliait les déclarations guerrières à l'égard de la Corée du Nord, ni de l'utilisation à grande échelle du napalm par l'armée américaine. Que les troupes nord-coréennes aient franchi le 38èmeparallèle en 1950 est un fait unanimement avéré, mais pourquoi ignorer les milliers de morts dans les affrontements inter-frontaliers qui ont précédé la Guerre de Corée, entre 1945 et 1950 ? Est-ce une ignorance de l'auteur du reportage, Alexandre Spalaikovitch, ou une volonté délibérée de simplifier à l'extrême ? La Corée du Nord serait donc responsable, à elle seule, d'un conflit ayant causé des millions de morts ? L'histoire de tout conflit montre pourtant qu'il n'y a pas de guerres où les massacres n'auraient existé que dans un seul camp... De même, pas un mot n'est dit des travaux de la Commission Vérité et Réconciliation qui, en Corée du Sud, a fait la lumière sur les massacres de masse de dizaines de milliers de sympathisants communistes ou supposés tels par les troupes américaines et leurs alliés sud-coréens avant et pendant le conflit.

A l'entendre, Monsieur Spalaikovitch se soucierait du sort de la population nord-coréenne, mais il ne dit rien non plus sur l'embargo américain - le plus ancien au monde – à l'encontre de la Corée du Nord. Outre les omissions, au-delà d'une famine qu'on ne voit pas (sauf à considérer que les plats à base d'algues ne sont pas de la nourriture, comme invite à y penser l'auteur du documentaire), le reportage de M6 présente une autre déficience majeure : il multiplie les erreurs et les inexactitudes. Face à un reportage qui prend pour principe qu'en Corée du Nord tout ne serait qu'illusion et mensonges, le spectateur averti se demande si, finalement, la plus grosse ficelle de la propagande n'apparaît pas déjà dans les procédés auxquels recourent sciemment Spalaikovitch et son équipe, en bon connaisseurs des médias et « du poids des mots, du choc des photos », selon le célèbre slogan de Paris Match.

Ainsi, le déplacement à Chongjin, sur la côte Est de la Corée, ne figure pas habituellement dans les circuits touristiques. Il n'est pas autorisé, ici comme ailleurs, de photographier les zones militaires. Le reportage s'attarde alors sur un guide coréen demandant de regarder d'un autre côté... qui se trouve être la ville de Kaesong, à presque 500 kilomètres de là, juste au nord de la zone démilitarisée séparant les deux Corée, où le reportage nous avait déjà conduits. Dommage que le commentaire omette de signaler ce simple « détail » de changement de lieux - et donc de décors -  qui tient de la téléportation... A l'écran, le montage des images n'est jamais neutre : respecter l'ordre chronologique du voyage, comme semble l'indiquer la carte au tout début de l'émission, n'aurait pas permis d'amener le spectateur à comprendre ce que le journaliste veut qu'il comprenne.

Un autre détail est d'autant plus gênant qu'il fonde le climat de peur qu'on cherche à faire ressentir par le téléspectateur : le groupe de touristes aurait été menacé de rester quelques mois de plus (en prison ?) s'il continuait à faire des remarques désobligeantes. Mais on ne saura jamais ce qui leur a été dit exactement. Qu'il nous soit permis de douter de la véracité même des propos prêtés aux autorités nord-coréennes : des délégations de l'AAFC ont visité la Corée du Nord cinq fois depuis 2005. Jamais elles n'ont entendu parler du placement en détention d'un touriste occidental. Au pire, un touriste pourrait se voir signifier qu'il sera reconduit à la frontière s'il ne change pas de comportement mais, à notre connaissance, une telle menace n'a jamais été mise à exécution. L'hypothèse d'un séjour de simples touristes prolongé de plusieurs mois en Corée du Nord en cas d'indiscipline nous apparaît donc hautement invraisemblable. En revanche, le guide coréen s'est exposé, et le commentaire du reportage insiste sur ce point : alors, pourquoi avoir montré des images compromettantes pour lui ? Le sort d'un Nord-Coréen est-il moins précieux que celui d'un Français ? La recherche de l'image spectaculaire à tout prix suffirait-elle à justifier cet oubli des principes élémentaires d'humanité ? Qui menace qui ?

Autre procédé classique du discours persuasif : le recours à un « sachant ». Le sachant est une autre personne que le journaliste, un témoin neutre et objectif censé ici connaître la réalité dissimulée de la Corée du Nord. Ce rôle est joué par une femme du groupe de visiteurs, Claude, fille d'un Coréen et d'une Française, qui a voulu retourner en Corée du Nord sur les traces de son père (à cet égard, le journaliste ne jugera pas utile d'expliquer que ce dernier a fui la brutale colonisation japonaise de la Corée qui a duré de 1910 à 1945). Quand les propos de la touriste ne sont pas assez négatifs, le journaliste juge bon d'expliquer qu'elle ne peut pas tout dire (la peur rôde !) pour justifier les commentaires que lui-même ajoute. Plus ennuyeux encore : les rares précisions techniques que donne le « sachant » sont souvent fausses. Ainsi, selon elle, Kim Il-sung aurait commencé ses activités dans la guérilla anti-japonaise en 1920 - et pour le souligner elle ajoute qu'il n'avait alors que 8 ans. En réalité, tous les historiens s'accordent sur le rôle joué par Kim Il-sung dans la lutte anti-japonaise en Corée (sans d'ailleurs que le journaliste ne juge utile d'indiquer qu'elle fonde la légitimité dont se revendique la République populaire démocratique de Corée), et même s'il existe un désaccord majeur entre les historiens nord-coréens et leurs confrères d'autres pays sur la date de début de ces activités, au plus tôt, selon l'historiographie nord-coréenne, Kim Il-sung a fondé l'Union pour abattre l'impérialisme en 1926, pas en 1920. Il avait donc 14 ans, et pas 8 ans.

C'est sur ces omissions et ces erreurs factuelles que le bât blesse : l'histoire de la Corée du Nord ne peut se comprendre que restituée dans la lutte des deux Etats coréens, du Nord et du Sud, aspirant tous les deux à une légitimité dans toute la Corée, au moins jusqu'à leur entrée conjointe à l'ONU, en 1991, après la fin de la Guerre froide. Or les images de la Corée du Sud sont choisies en contrepoint de l'image qu'on veut donner de la Corée du Nord : les mêmes parcs d'attraction, les mêmes enfants... Mais un enfant coréen sourirait-il différemment de part et d'autre du 38èmeparallèle ? De même, les scènes paysannes qu'on voit de la Corée du Nord ne sont pas éloignées de celles des campagnes sud-coréennes.

Il n'est pas soufflé mot, non plus, du régime militaire au pouvoir à Séoul pendant plusieurs décennies. En préparant ce reportage, les responsables de la société C Productions, filiale de M6 qui fabrique l'émission Enquête exclusive, ont écrit à l'AAFC afin d'« être mis en relation avec des réfugiés Nord Coréens en France pour [leur] livrer leur témoignage ». Nous leur avons répondu connaître des réfugiés coréens, mais du Sud, ayant fui le régime militaire en place à Séoul à l'époque. Les journalistes de M6 n'ont pas donné suite à notre proposition d'entrer en contact avec eux.

Alors, quel est l'objectif d'un journaliste réalisant un reportage aussi grossièrement manipulateur, au mépris de sa crédibilité et des règles déontologiques propres à son métier ? Un début de réponse est peut-être fourni au détour d'un commentaire dans le reportage diffusé ce 24 octobre par M6 : « la Corée du Nord possède l'arme atomique, et même les Etats-Unis n'osent pas l'attaquer. ». L'auteur d'un tel commentaire a tout compris au principe de la dissuasion nucléaire. Et, comme on sent pointer un regret, on se demande s'il ne rêve pas en secret  d'être embedded dans une unité de l'armée américaine en opérations en Corée du Nord...

 

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30 avril 2013 2 30 /04 /avril /2013 11:08

YunYongIl_03042013_1.jpgS.E Yun Yong-il (photo à gauche, archives AAFC / Alain Noguès), délégué général de la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) en France, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la RPD de Corée auprès de l'Unesco, a reçu des spécialistes de la Corée - parmi lesquels plusieurs représentants de l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) - le lundi 29 avril 2013, pour échanger sur la situation en Corée. Après un exposé préliminaire de S.E. Yun Yong-il dont nous retraçons les grandes lignes ci-après, une discussion  franche dans une atmosphère conviviale a permis de souligner les chances et les obstacles pour un retour au dialogue dans la péninsule coréenne, au moment où la suspension des activités de la zone industrielle de Kaesong, symbole de la réconciliation intercoréenne, ne peut être vécue que douloureusement par tous les Coréens, du Nord, du Sud et de la diaspora.

 

Un fil rouge a dominé l'exposé préliminaire de S.E. Yun Yong-il : le peuple coréen de la RPD  de Corée ne s'est doté d'une force de dissuasion nucléaire que contraint et forcé par la politique hostile des Etats-Unis, après avoir été lui-même victime de l'arme nucléaire. En 1945, de nombreux Coréens figuraient ainsi parmi les victimes des bombardements de Hiroshima et Nagasaki. Pendant la guerre de Corée, les menaces d'utilisation à nouveau de l'arme nucléaire par les troupes américaines conduisirent de nombreuses familles, vivant au Nord de la péninsule, à se séparer, les hommes - maris et fils - gagnant le Sud, aggravant ainsi le problème des familles coréennes divisées.

 

Ne pouvant plus compter sur une alliance avec la Russie après la disparition de l'Union soviétique, la RPD de Corée est liée à la Chine par un traité d'amitié qui, lors de sa signature en 1961, ne comportait toutefois aucune mention d'un "parapluie nucléaire" chinois, la République populaire de Chine ne s'étant alors pas encore dotée de l'arme nucléaire. Si la RPD de Corée est devenue une puissance nucléaire militaire, c'est par nécessité d'assurer sa survie en disposant d'une force de dissuasion autonome, alors qu'elle est entourée de puissances nucléaires ou protégées par le "parapluie nucléaire" américain. Ce faisant, elle a établi un équilibre des forces en Asie du Nord-Est qui, de manière analogue à l'équilibre qui s'était instauré entre les Etats-Unis et l'URSS pendant la guerre froide, assure une stabilité géopolitique et stratégique dans cette région du monde, alors que d'autres pays non dotés de l'arme nucléaire ont été attaqués et vaincus par les Etats-Unis.

 

En conclusion de son exposé introductif, S.E. Yun Yong-il a souligné que, dans le contexte actuel marqué par une volonté délibérée des Etats-Unis d'accroître les tensions dans la péninsule coréenne en utilisant les armes les plus modernes, la RPD de Corée ne considérait plus sa dénucléarisation comme un sujet à négocier. L'arme nucléaire offre une certaine sérénité à la RPDC pour reprendre les pourparlers. Pour Pyongyang, l'heure est maintenant à la négociation d'un traité de paix, jusqu'à présent refusée par Washington, ainsi qu'à la mise en place de mécanismes de sécurité collective qui pourront prendre d'autres formes que les anciens pourparlers à six, qui réunissaient les deux Corée, les Etats-Unis, la Chine, la Russie et le Japon.

 

Dans la très riche discussion qui a suivi, il a été évoqué la question des canaux de discussion, tant avec les Etats-Unis qu'avec d'autres pays tiers. De fait, l'absence de relations de confiance rend aujourd'hui difficile un retour à la table des négociations, les spécialistes présents à l'échange avec S.E. Yun Yong-il ayant souligné la nécessité, selon eux, non seulement de gestes réciproques - dans l'esprit de la déclaration de septembre 2005 - mais aussi d'initiatives nord-coréennes pour débloquer la situation. Pour sa part, la RPD de Corée considère que les Etats-Unis doivent d'abord procéder à la levée des sanctions qu'ils ont contribué à imposer, selon une politique du "deux poids, deux mesures" qui méconnaît les droits d'Etat souverain de la RPDC. Enfin, la diversification des circuits d'échange - y compris économiques, culturels et universitaires - est apparue comme un moyen adéquat pour nouer ou renouer des relations bilatérales. Une telle volonté existe manifestement : il appartient maintenant aux différentes parties concernées de la concrétiser par des actes concrets. Pour sa part, l'AAFC y contribuera avec les moyens et les relais dont elle dispose, dans l'intérêt mutuel des Français et des Coréens - de tous les Coréens.  

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29 avril 2013 1 29 /04 /avril /2013 22:35

Le 25 avril 2013, à l'invitation de l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), le professeur Kim Kyong-sik, de l’Université Kim Il-sung de Pyongyang, animait à Paris une conférence-débat sur la géopolitique de la Corée, les relations franco-coréennes et la présentation de la Corée dans les médias. Pour l'occasion, le professeur Kim était entouré de Patrick Maurus, professeur de coréen à l'INALCO et de Pierre-Olivier François, réalisateur, de retour de Pyongyang où il a réalisé une série documentaire pour la chaîne de télévision ARTE. La présence en France d'un professeur d'université nord-coréen est un événement rare. La conférence du 25 avril était donc exceptionnelle à plus d'un titre puisqu'un public français (composé en grande majorité d'étudiants de l'INALCO, mais aussi d'universitaires et de membres de l'Association d'amitié franco-coréenne) a pu entendre, directement, les explications d'un universitaire nord-coréen sur la situation tendue qui prévaut en Corée. La qualité des intervenants, leurs propos souvent passionnés, ont contribué à remettre les faits en perspective et à rétablir certaines vérités, loin du « prêt-à-penser » servi par la plupart des médias, singulièrement en France, dès qu'il s'agit de la Corée du Nord.

INALCO_25042013.jpg

Enseignant au département de français de l'Université Kim Il-sung de Pyongyang, en République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), le professeur Kim Kyong-sik est un parfait francophone et francophile. L'exposé qu'il a donné le 25 avril 2013 à l'INALCO a permis de mesurer la somme d'énergie, de volonté et de passion pour la culture et la langue françaises qui animent depuis 25 ans le professeur Kim, alors que la France n'a ouvert qu'en octobre 2011 un bureau de coopération culturelle à Pyongyang et n'envisage toujours pas l'établissement de relations diplomatiques complètes avec la RPDC.

La première partie de la conférence fut consacrée à la situation géopolitique dans laquelle évolue la Corée. D'emblée, le professeur Kim Kyong-sik a prévenu l'assistance qu'il ne s'attacherait qu'à donner des informations « objectives ». La péninsule coréenne, a-t-il rappelé, est entourée de grands et puissants voisins : la Chine, la Russie et le Japon. Son emplacement stratégique à l'extrémité orientale du continent eurasiatique, dont elle constitue la porte d'entrée, le « marchepied », face à l'océan Pacifique, ont fini de faire de la Corée un centre d'intérêt pour les grandes puissances.

En 1905, l'accord signé par William Howard Taft, secrétaire à la Défense des Etats-Unis, et Katsura Taro, Premier ministre de l'Empire du Japon, a scellé le destin de la Corée : les Etats-Unis autorisaient le Japon à exercer sa domination sur la Corée en échange d'une domination américaine sur les Philippines. Cet événement a provoqué une vague d'émigration coréenne vers la Mandchourie, la Russie, l'Asie centrale et le Japon, désormais puissance coloniale.

Après l'injustice de la domination coloniale sur la Corée, le professeur Kim a rappelé la deuxième injustice que fut la division de la Corée en 1945, alors qu'elle venait de se libérer de l'occupation japonaise. A la différence de l'Allemagne, la Corée n'était pourtant ni un pays déclencheur de la Seconde Guerre mondiale ni un pays vaincu. Pourquoi la Corée a-t-elle subi une telle injustice ? Parce que la Corée était trop faible pour résister aux grandes puissances, qu'il s'agisse des Etats-Unis qui proposèrent de diviser la Corée, ou de l'Union soviétique qui n'opposa pas son veto à cette décision.

C'est le souvenir des malheurs subis par la Corée alors qu'elle était un pays faible qui, selon le professeur Kim Kyong-sik, a incité la RPDC à se doter d'une force de dissuasion nucléaire. L'histoire qui a suivi la division de la Corée en 1945 n'a fait que conforter la RPDC dans ce choix. Le professeur Kim a ainsi rappelé les menaces d'utilisation de l'arme nucléaire par les Etats-Unis au cours de la guerre de Corée (1950-1953), lesquelles ont provoqué une nouvelle vague de migration coréenne, du nord de la péninsule vers le sud. Après la guerre, les Etats-Unis ont conservé des armes nucléaires en Corée du Sud. Plus tard encore, le président américain George W. Bush a menacé la Corée du Nord d'attaques « préventives ». Et que penser des pays attaqués par les Etats-Unis (Serbie, Irak...) après avoir été désarmés ? En outre les chiffres donnés par le professeur Kim parlent d'eux-mêmes : jusqu'en 2009, il y a eu 2 054 essais nucléaires dans le monde, dont 1 032 effectués par les Etats-Unis. Quant aux lancements de satellites, pour lesquels la RPDC est sanctionnée par le Conseil de sécurité des Nations Unies, il y aurait actuellement 1 120 satellites américains en orbite autour de la Terre, dont 75 % sont des satellites à usage militaire. La fin du bloc socialiste, et la perte de ses alliés qui en a résulté, a fini de convaincre la RPDC qu'elle devait désormais compter sur ses propres forces. Bon connaisseur de l'histoire de France, le professeur Kim Kyong-sik a rappelé que, pour avoir subi seulement quatre ans d'occupation (et non quarante, comme en Corée), la France, qui ne voulait plus connaître l'effondrement de 1940, se dota dans les années 1960 de l'arme nucléaire et des capacités balistiques associées.

En conclusion de son intervention, le professeur Kim a affirmé que, ayant désormais les moyens de se défendre, la RPDC allait pouvoir se concentrer sur l'économie. « Vous allez voir dans les dix ans à venir ! »

Pour sa part, le professeur Patrick Maurus a souligné que la Corée n'a jamais été un pays agresseur mais s'est heurtée aux ambitions des grandes puissances. En conséquence, les Corée du Nord et du Sud ont hérité d'une histoire qui n'est pas la leur, et la confrontation Nord-Sud à laquelle nous assistons « ne se fait pas en fonction d'arguments forgés la semaine d'avant » chez l'un ou l'autre.

Pierre-Olivier François (réalisateur, en 2003, du documentaire « La frontière et la guerre »), a, lui, regretté que la question de la division de la Corée soit masquée par le « brouhaha » que suscitent les manœuvres américano-sud-coréennes ou la question du programme nucléaire nord-coréen. Revenant de Pyongyang où il a eu des entretiens avec plusieurs hauts responsables nord-coréens, Pierre-Olivier François a déclaré penser qu'il y a, en RPDC, « la volonté de passer à autre chose, notamment le développement économique », mais que cela est difficile dans le contexte actuel.

La deuxième partie de la conférence avait pour sujet les relations franco-nord-coréennes. Reprenant la parole, et sur un ton mi-sérieux mi-humoristique, Kim Kyong-sik a demandé « aux Français épris de paix et de justice de ne plus écouter les Américains, ou alors de l'oreille gauche, en gardant l'oreille droite pour la Corée du Nord ». Puis, évoquant les relations de son pays avec la France, il a regretté que le représentant officiel de la France en RPDC, le directeur du bureau de coopération culturelle ouvert en octobre 2011, ne parle pas coréen. Pour le professeur Kim, cela est « anormal » et une manifestation supplémentaire du peu de cas que fait la France de la Corée et de ceux qui y enseignent la langue et la culture françaises. Face à une telle situation, le professeur Kim a dit avoir été déjà interpellé dans son pays : « Pourquoi apprendre le français ? Etes-vous pro-français ? ». Ces questions ont appelé de sa part cette boutade : « Je ne suis pas pro-français, je suis pro-Zola et pro-Maupassant ! » Le professeur Kim Kyong-sik a livré tout son espoir d'une nouvelle ferveur pour l'étude du français en Corée du Nord appelant les étudiants de l'INALCO à être « les précurseurs d'une amélioration des rapports entre la France et la RPDC ».

Ancien conseiller culturel de l'ambassade de France en Corée du Sud, le professeur Maurus n'a pu que constater que, en effet, la langue française n'est pas porteuse d'avenir en Corée du Nord alors que l'absence de relations au niveau d'ambassades entre la France et la RPDC est choquante pour les Nord-Coréens. Et de relater un incident dont il fut, avec Kim Kyong-sik, le témoin, survenu lors d'une réunion à Pyongyang entre le représentant français, directeur du bureau de coopération culturelle, et les professeurs nord-coréens de français : dans un geste d'énervement, le directeur du bureau français lança sa carte de visite au visage de ses interlocuteurs coréens ! Ce geste fort peu diplomatique incita les universitaires coréens à ne plus passer par le représentant officiel de la France, y compris pour les questions qui seraient normalement de sa compétence. La venue du professeur Kim Kyong-sik en France a ainsi été discutée directement entre l'Université Kim Il-sung et l'INALCO.

Pierre-Olivier François a confirmé que les Coréens, peuple fier, sont sensibles à l'envoi de personnalités de premier plan pour négocier avec eux, comme en octobre 2000, lorsque l'administration Clinton délégua la secrétaire d'Etat Madeleine Albright à Pyongyang.

La dernière partie de la conférence abordait la question – le problème, devrait-on dire – du traitement de la Corée du Nord par les médias. Pour résumer la position des médias occidentaux, français en particulier, quand il s'agit de la RPD de Corée, Patrick Maurus a cité cette phrase de l'historien américain Bruce Cumings : « La Corée du Nord rend fou. » Une illustration de cette « folie » est l'obligation faite aux ONG françaises présentes en RPD de Corée de se taire en France quand elles tentent d'expliquer que la situation s'améliore sur place !

En effet, a rappelé le professeur Maurus, des changements sont visibles en Corée du Nord depuis quelques années, qu'il s'agisse de la construction de bâtiments ultra-modernes ou de la circulation automobile en augmentation à Pyongyang. Et aux journalistes qui taxeraient ces changements de « propagande », Patrick Maurus a envie de demander pourquoi cela ne se faisait pas avant. Quant aux journalistes qui se rendent en Corée du Nord une seule fois et déclarent à leur retour n'avoir rien vu, il répond que cela est normal : au premier voyage, personne ne dispose des règles d'analyse d'une société aussi complexe que la société nord-coréenne. Patrick Maurus s'est aussi étonné que les journalistes puissent poser aux voyageurs de retour de RPDC des questions sur le nucléaire nord-coréen et jamais sur le nucléaire français au prétexte que leur interlocuteur serait incompétent en ce qui concerne ce dernier. Selon Maurus, l'argument d'incompétence ne tient pas : pourquoi serait-on plus compétent sur le nucléaire nord-coréen que sur le nucléaire français ?

Revenant sur le contexte géopolitique, Patrick Maurus fit remarquer que tous les dirigeants des pays d'Asie du Nord-Est avaient été renouvelés en 2012, pouvant ainsi se présenter à de futures négociations « sans passif ». Même le président américain Barack Obama, réélu pour un second et dernier mandat, peut désormais se lancer dans des discussions sur de nouvelles bases.

Mais le plus important, pour le professeur Maurus, est que chacun, même au niveau le plus modeste, participe à l'amélioration des conditions géopolitiques dans lesquelles évolue une Corée du Nord « sur-conditionnée » par son environnement. Cette « stratégie de Gulliver », en référence au géant imaginé par Jonathan Swift, maîtrisé par les minuscules mais nombreux Lilliputiens, est d'autant plus pertinente que les Corée du Nord et du Sud peuvent difficilement s'adresser directement aux gouvernements dans ce but. Quant à la France « officielle », Patrick Maurus a jugé son rôle plutôt néfaste en Corée où elle cherche surtout à vendre des armes au Sud.

Aux questions des étudiants de l'INALCO qui s'inquiétaient d'une certaine rhétorique guerrière employée par Pyongyang, le professeur Kim Kyong-sik a répondu que le message de la RPD de Corée est tronqué dans les médias occidentaux : la RPDC s'engage seulement à répliquer si elle est attaquée et sa politique se fonde sur le constat que les pays détenteurs de l'arme atomique n'ont jamais été agressés par les Etats-Unis. La RPD de Corée, a réaffirmé le professeur Kim, ne veut qu'une chose : vivre heureuse et en paix.

Comme l'ont rappelé Patrick Maurus et Pierre-Olivier François, la situation vécue sur place, en Corée, est bien différente de celle montrée par les médias français. Les journalistes présents en Corée du Sud sont même souvent invités à censurer leurs reportages ou leurs articles quand ceux-ci vont à l'encontre de la ligne alarmiste fixée par les rédactions parisiennes.

C'est encore le professeur Kim Kyong-sik qui a le mieux résumé le travail des grands médias français sur la Corée du Nord : « un grand bêtisier »

La conférence du 25 avril 2013 avait lieu à Paris. Elle était publique. Aucun journaliste n'avait jugé utile d'y assister.

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