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7 mars 2018 3 07 /03 /mars /2018 23:58

Longtemps, la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) a été maltraitée dans les médias, ramenée à quelques clichés véhiculés par des spécialistes n'ayant jamais mis les pieds dans le pays. La récente séquence - des Jeux olympiques de Pyeongchang aux propositions de dialogue de Pyongyang - ont accentué une tendance déjà engagée avant l'apaisement récent des tensions. Le professeur Robert Charvin, doyen honoraire de la faculté de droit et de sciences économiques de Nice, vice-président de l'AAFC, auteur de plusieurs ouvrages sur la Corée et observateur attentif du traitement médiatique de la question coréenne depuis plus de trente ans, livre son analyse dans la tribune ci-après.

Encore un petit effort !

Il y a peu de temps, la Corée du Nord faisait consensus dans les grands médias : ce petit pays avait toujours tort et menaçait le monde. Dans l'éventail politique, de droite à gauche, Pyongyang était toujours coupable (y compris des pires « complots ») et son socialisme n'était pas le bon ! A gauche, il était clair que l'on préférait les socialistes ne socialisant rien plutôt qu'un régime ayant étatisé les moyens de production, fondement d'une collectivisation plus sociale à venir. Et puis la Corée du Nord étant un « petit » pays, il ne coûtait rien à personne de le dénoncer à tout propos.

Ce temps semble passé. Sur nos écrans et nos ondes, n'est plus invité un sinistre rigolo, n'ayant jamais mis les pieds à Pyongyang, armé de seules sources étasuniennes, qui depuis des années avait le monopole des analyses sur la Corée lorsqu'elle était à l'ordre du jour médiatique. On n' entendra plus ses inepties, révélant son inculture et sa mauvaise foi politique. Comme si la tornade des stupidités de Trump sur la Corée, comme sur les autres questions, avait vacciné les médias qui, sans avoir atteint le stade de la guérison, voient leur pathologie nord-coréenne régresser.

Des universitaires compétents (tels le professeur Maurus ou Madame Morillot, par exemple) commencent à intervenir sur les différentes chaînes de radio ou de télévision pour parler avec sérieux de cette Corée du Nord que de si nombreux journalistes, allant dans le sens du vent, ont longtemps si mal traitée sans le moindre scrupule déontologique. Visiblement, les rédacteurs en chef ont renouvelé leur carnet d'adresses. Tous les espoirs sont permis !

Les Jeux olympiques d'hiver en Corée du Sud, qui ont été l'occasion d'un rapprochement entre le Nord et le Sud, malgré l'hostilité des États-Unis, ont perturbé l'agressivité et l'ironie méprisante d'hier pour laisser place à un simple scepticisme sur la « bonne volonté » des Nord-Coréens qui s'affaiblit encore avec l'annonce d'un prochain sommet nord-sud.

Il y a du mieux, décidément : il y a quelques mois, on s'inquiétait dans certaines rédactions d'un « éventuel » débarquement des hordes de Pyongyang sur les côtes étasuniennes, après un « possible » bombardement nucléaire ! Le malheur pour cette bonne presse, c'est que le nouveau Président de Corée du Sud n'a pas la même servilité vis-à-vis des Etats-Unis que l'ancienne Présidente aujourd'hui incarcérée pour corruption et contre laquelle le Parquet de Séoul réclame 30 ans de prison ! A moins d'être naturalisé yankee, comment être plus sud-coréen que les Sud-Coréens eux-mêmes ? La tâche de nos chers médias est ainsi devenue plus complexe et les journalistes prétendument « spécialisés » vont devoir se mettre à travailler sur l'histoire de la Corée, sur le confucianisme et sur la persévérance de Pyongyang à demander à Séoul comme à Washington l'ouverture de négociations !

Sans Pékin et Moscou, les grands voisins pourtant très prudents, n'y aurait-il pas déjà eu liquidation par les forces « civilisatrices » du Pentagone de ce petit pays qui ose affirmer sa souveraineté face à la première puissance mondiale ! Sous les applaudissements des médias aux ordres...

Désormais, il va peut-être falloir que les braves journalistes, tous « indépendants et d'esprit critique », se mettent à réfléchir sur ces « broutilles » que sont les conséquences sociales, économiques, politiques et culturelles d'un embargo sévère qui dure depuis près de 70 ans, après une guerre dévastatrice, sur un peuple et contre un régime !

Ceux qui écrivent ou bavardent dans les médias vont aller peut-être jusqu'à s'interroger philosophiquement, comme l'a fait Montesquieu, avec ironie, au XVIIIe siècle, à propos des Persans : « Comment peut-on être Coréen du Nord ? ». A l'heure du « monde fini qui commence », vont-ils admettre qu'il soit possible d'être ni Français, ni Européen, ni Occidental et de vivre bien que privés de TF1, de BFM, de la publicité, du Front National, du PSG et de la succession de Johnny, dans un pays sans chômage, où la santé, l'éducation et le logement sont quasiment gratuits.

Dans la presse progressiste elle-même, ira-t-on jusqu'à se rallier à la position de Régis Debray (publiée par l'Humanité du 31.01.2017) : « Quand Marx ne donne pas la main à Bolivar, ça ne marche pas !» ; en remplaçant Bolivar par Confucius et en songeant qu'il a fallu au peuple coréen et au Parti du Travail une sacré capacité de résistance pour survivre et progresser malgré de très faibles moyens, alors que tant d'autres partis sont morts ou moribonds ! Il est vrai que certains « révolutionnaires » occidentaux cultivent la nostalgie et préfèrent les vaincus à ceux qui, tant bien que mal, y compris à l'aide d'un parti unique, ont tenu bon face au reste du monde (y compris leurs alliés) !

La nostalgie est plus confortable, y compris électoralement, que la solidarité à contre-courant !

Ces discrètes mutations médiatiques sont une revanche pour ceux qui ont été pris pour des fous, des dogmatiques, voire des mercenaires, durant de longues années, non seulement par leurs adversaires politiques mais aussi par leurs amis.

Notre espérance renaît si les journalistes dans leur ensemble s'y mettent, même s'ils restent très « prudents » !

Encore un petit effort, Messieurs et Mesdames, et merci d'avance pour quelques nouveaux pas vers plus d'intelligence du réel !

Robert Charvin, 4 mars 2018

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26 février 2018 1 26 /02 /février /2018 21:06

Le 13 janvier 2018, Patrick Kuentzmann, secrétaire général de l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC), et Damien Jamet, membre du comité régional Grand Est de l'AAFC (créé en novembre 2017), étaient dans les studios de Radio Primitive pour une émission du magazine Larchmütz qui était consacrée à la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) à l'occasion des Jeux olympiques de Pyeongchang, en février 2018. Nous revenons sur cette émission (téléchargeable à cette adresse), Larchmütz étant diffusée le troisième vendredi de chaque mois à 18h et rediffusée le quatrième dimanche du mois à 10h, sur Radio Primitive (Reims, 92.4). 

L'AAFC sur Radio Primitive : la Corée du Nord au-delà "des fake news et des anecdotes farfelues"

Larchmütz, ou l'émission en désaccord : le parti pris des réalisateurs était de dépasser les clichés auxquels trop souvent se réduit l'actualité médiatique sur la RPDC, en donnant la parole à l'Association d'amitié franco-coréenne : 

La Corée du Nord, c'est surtout des fake news et des anecdotes farfelues dans les médias.

Ce mois-ci, dans Larchmütz, on a eu envie de vous proposer d'autres clefs de lecture. Pour ce, on a invité, dans les locaux de Radio Primitive, l'association d'amitié franco-coréenne qui vient justement de créer un comité dans la région Grand Est.

Cet échange a été enregistré le 13 janvier dernier.

On va parler histoire, réunification, échanges, relations France-Corée... Du Nord, du Sud.

Patrick Kuentzmann, secrétaire général de l'AAFC, a d'abord resitué le contexte historique de constitution d'une identité nationale qui est propre à la Corée, dont la division - de part et d'autre du trente-huitième parallèle -, avant d'être consacrée par la guerre de Corée, a obéi à des contingences historiques au lendemain de la capitulation japonaise en 1945 : ce sont deux officiers américains qui ont dessiné la ligne de division, sur une carte du National Geographic, permettant de scinder la péninsule en deux moitiés approximativement égales en superficie mais plaçant la capitale (Séoul) dans la zone sud (sous influence américaine, le nord étant sous influence soviétique). Puis la guerre de Corée s'est soldée par un accord d'armistice, en l'absence encore à ce jour d'un traité de paix pour lequel milite l'AAFC. La force de dissuasion nucléaire qu'a ensuite développée la Corée du Nord s'est inscrite dans une logique de dissuasion du faible au fort - suivant une doctrine nucléaire d'ailleurs très proche de celle mise en place en France par le général de Gaulle.

Dans ce contexte, l'AAFC, fondée en 1969 et ayant rassemblé depuis cette date des personnalités de sensibilités politiques très diverses (gaullistes, communistes, socialistes, chrétiens...), est - il est utile de le rappeler - une association indépendante de la Corée du Nord, dont elle ne reçoit aucune subvention, et ayant ses propres orientations. Ses actions visent à informer sur la situation en Corée, à intervenir auprès des autorités françaises pour qu'elles développent une position plus équilibrée vis-à-vis des deux Etats coréens, et à encourager des actions de coopération concrètes en jouant un rôle de facilitateur et de mise en contact - par exemple, dans le domaine du cinéma (avec la présentation de jeunes réalisateurs au Festival international du film de Pyongyang), de l'agriculture (en mettant en relation des agriculteurs français et coréens, ou en organisant des déplacements des diplomates nord-coréens en France dans des fermes ou sur des sites industriels agro-alimentaires) ou de la coopération universitaire. A cet égard, Damien Jamet a observé que la France, contrairement à d'autres pays européens (l'Allemagne, l'Italie), décourage les coopérations universitaires - du moins dans son domaine (les mathématiques et l'informatique) - même lorsqu'elles relèvent de programmes européens comme Erasmus. Damien Jamet a cité son expérience personnelle : il s'est adressé à l'AAFC en 2014 pour entrer en contact avec un chercheur nord-coréen ayant la même spécialité que lui, ayant ainsi pu se rendre à l'Université Kim Il-sung de Pyongyang en juin 2015 (déplacement dont il a rendu compte à l'IUT de Saint-Dié-des-Vosges en septembre 2015), avant cependant de ne pouvoir retourner en RPDC qu'à titre personnel, pour poursuivre ces échanges universitaires, en décembre 2017. Manifestement, la montée des tensions internationales autour de la péninsule coréenne, entre 2015 et 2017, a expliqué ce revirement des autorités françaises qui ont refusé tout nouveau déplacement dans un cadre universitaire fin 2017 : il y a bien un boycott universitaire de la Corée du Nord par la France et propre à notre pays, un Korean ban à défaut d'un Muslim ban. Comme l'observe Damien Jamet, 

Ceux qui décident ne sont pas ceux qui comprennent. Pour eux, les mots en "ique" riment avec "bombe atomique". Alors que mon domaine de recherche est la géométrie.

Revenant sur les sanctions internationales, Patrick Kuentzmann a observé qu'elles sont devenues un instrument de politique internationale de plus en plus utilisée par les Etats-Unis, suivant une logique très ancienne - celle de la poliorcétique, de la forteresse assiégée qu'il faut faire tomber en affamant ceux qui sont réfugiés derrière des remparts. Comme la Corée du Nord ne s'est pas effondrée d'elle-même, contrairement aux prédictions formulées à la fin de la guerre froide, l'administration Trump l'y aide en mettant en place nouveau train de sanctions sur nouveau train de sanctions, quelle que soit par ailleurs la politique nord-coréenne - Pyongyang ayant par ailleurs affirmé qu'elle poursuivrait sa politique de dissuasion nucléaire, quelles que soient les sanctions à son encontre.

Revenant sur les espoirs de réunification, réanimés par les Jeux olympiques de Pyeongchang, les représentants de l'AAFC ont rappelé leur soutien à la "politique du rayon de soleil" mise en place par les administrations démocrates au pouvoir à Séoul (1998-2008), alors que les bases du dialogue intercoréen (réunification indépendante, pacifique et dans le cadre d'une grande union nationale, au-delà de différences de systèmes économiques et politiques) ont été posées dès 1972, et ont conduit à deux sommets intercoréens au plus haut niveau en 2000 et en 2007. Puis est intervenue la rupture de tous les canaux de relations intercoréens pendant deux mandats présidentiels conservateurs à Séoul (2008-2017) - ce dont les membres de l'AAFC ont subi les dommages collatéraux, Patrick Kuentzmann ayant été placé sur liste noire en 2013 et interdit d'entrée en Corée du Sud en 2015 au motif que sa présence sur le sol sud-coréen aurait représenté une menace pour la sécurité nationale. L'élection du démocrate Moon Jae-in (un ancien artisan de la "politique du rayon de soleil") à la présidence sud-coréenne ouvre l'espoir, encore fragile, du retour à une phase de dialogue intercoréen.

En ce qui concerne les relations France - RPD de Corée, la France est l'un des deux derniers pays de l'Union européenne (avec l'Estonie) à ne pas avoir établi de relations diplomatiques complètes avec la Corée du Nord. Les motifs invoqués (droits de l'homme, question nucléaire, relations intercoréennes) apparaissent de circonstance au regard des relations qu'entretient la République française avec des pays aussi éloignés d'elle en matière de droits de l'homme (comme l'Arabie Saoudite) ou étant également des puissances nucléaires (le Pakistan, l'Inde et Israël). La position de la France sur la question nord-coréenne tranche avec l'usage diplomatique français de reconnaître les Etats et non les régimes. Le nouveau président Emmanuel Macron a toutefois montré une certaine volonté que la France soit plus autonome des Etats-Unis en Asie ; ces paroles doivent à présent se traduire en acte, alors que les Nord-Coréens sont déçus que le pays des Lumières aligne aujourd'hui trop souvent sa diplomatie sur celle de Washington.

Présentant enfin le traitement médiatique de la question nord-coréenne, les intervenants ont observé que, si les télévisions françaises tendent à colporter les rumeurs les plus folles et à faire preuve de paresse dans l'analyse, un certain nombre de titres de la presse écrite effectuent un travail de fond, grâce à leurs correspondants qui connaissent le dossier coréen - en citant Philippe Pons pour Le Monde et Dorian Malovic pour La Croix

Prenant appui sur un paradoxe dans la réaction française par rapport à la Corée du Nord, Damien Jamet a appelé à dissocier les actions menées avec les habitants d'un pays du regard qu'on peut avoir sur le gouvernement de ce pays : lui-même n'est pas accusé de soutenir la base américaine de Guantanamo quand il se rend aux Etats-Unis, pourquoi devrait-il être coupable de sympathies pro-Corée du Nord quand il travaille avec des collègues nord-coréens, comme il le fait avec des collègues américains ? Il serait utile que de grandes figures nationales se mobilisent sur la question coréenne - comme elles ont pu le faire en s'engageant sur d'autres dossiers internationaux, tels que l'Ethiopie et le Kurdistan.

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12 février 2018 1 12 /02 /février /2018 13:05

Isolement de la Corée du Nord ? Dès 7h du matin, lundi 12 février, dans le journal télévisé de Russia Today France (en français) a été diffusée l’opinion de l’AAFC.

Les Etats-Unis veulent-ils vraiment la paix en Corée ?

En effet, malgré une actualité tragique en Russie avec l’écrasement d’un avion de ligne qui a été le principal sujet du journal télévisé, Russia Today a sollicité le point de vue de Benoît Quennedey, président de l’AAFC sur l’aspect diplomatique des JO. Puis les différents journaux télévisés suivants ont repris son intervention.

La chaîne a présenté « l’attitude de marbre du vice-président Mike Pence lors de l’apparition de la délégation coréenne pendant la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques » qu’elle a qualifiée d’attitude symptomatique de « vouloir isoler économiquement et diplomatiquement la Corée du Nord » puis a questionné Benoît Quennedey sur sa perception des évènements : « rapprochement spectaculaire après une année terrible de montée des tensions », «volonté sincère du président Moon-Jae-in mais aussi du Dirigeant Kim Jong-un, exprimée dans son discours du premier janvier, de renouer le dialogue ».

La vraie question étant selon Benoît Quennedey de savoir ce qu’il en sera de l’attitude des autres puissances impliquées, et en particulier celle des Etats-Unis, une fois la trêve olympique terminée.

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4 février 2018 7 04 /02 /février /2018 12:38

La République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) est finalement devenue un sujet de première partie de soirée (prime time) sur les grandes chaînes de télévision française, qui rivalisent d'émissions et de reportages supposés inédits - alors que pendant longtemps c'était un sujet confiné aux documentaires à diffusion tardive, réservés à la-France-qui-se-couche-tard, car sortant trop fortement l'odeur rancie des vieux manuels d'histoire. Mais la nouvelle leçon délivrée par les médias a quelque chose d'effrayant : imminence de la guerre nucléaire, irrationalité supposée d'un régime et de ses dirigeants, prolifération d'armes de destruction massive, enlèvements et trafics de drogue à une échelle planétaire... on croirait voir réunis tous les scénarios d'un vieux film américain de propagande de la guerre froide, au moment même où le rapprochement intercoréen à l'occasion des Jeux olympiques d'hiver à Pyeongchang, en République de Corée (Corée du Sud) contredit l'image resservie à l'envie d'une RPD de Corée menaçant la planète. Alors, pourquoi ce traitement médiatique de la Corée du Nord, et pourquoi maintenant ? L'Association d'amitié franco-coréenne propose quelques éléments d'analyse qui nous mènent au coeur de la fabrique de la (dés)information.

Tous les chemins (de la guerre nucléaire) mènent à Pyongyang : à propos de la nouvelle passion des télévisions françaises pour la question coréenne

Heurs et malheurs du droit à l'information et du devoir d'informer

C'est un règle qui découle des principes fondant les démocraties parlementaires occidentales : tout homme a le droit d'être informé, et il en ressort que les journalistes ont au coeur de leur mission le devoir d'informer. Au fond, si la Corée du Nord occupe le devant de la scène médiatique, ce serait parce qu'elle constitue le sujet du moment, le monde n'ayant jamais été aussi proche d'une guerre nucléaire. 

L'argument serait recevable s'il ne souffrait pas de trop forts biais : tout d'abord, le monde a déjà connu une guerre nucléaire - avec les attaques américaines sur Hiroshima et Nagasaki, qui ont d'ailleurs fait de multiples victimes non seulement japonaise, mais aussi coréennes. Ensuite, une guerre suppose que l'un des deux (ou plus) protagonistes appuie sur le bouton nucléaire : or, alors que les Nord-Coréens reconnaissent de manière constante que l'objectif (largement atteint) est de disposer d'une force de dissuasion nucléaire vis-à-vis des Etats-Unis après les précédents irakien de 2003 et libyen de 2011, pour engager des négociations, l'hypothèse d'une attaque en premier américaine - la seule crédible - est systématiquement placée au second plan.

Ces biais s'expliquent aisément : une méconnaissance de l'histoire et des sociétés, ainsi qu'une formation inadaptée dans les écoles de journalisme qui tend à laisser croire qu'un généraliste peut dispose seul des outils pour comprendre tout sujet, souvent dans des délais beaucoup trop faibles pour rendre son travail dans des conditions satisfaisantes, d'où il découle une dépendance étroite vis-à-vis ceux qui ont au contraire un message élaboré et des intérêts précis à faire passer : les communicants gouvernementaux et de certains groupes d'intérêt privés.

Les plans médias de certains gouvernements et groupes d'intérêt

Comment ignorer que les livres les plus vendus en France sur la Corée du Nord sont ceux de célèbres transfuges nord-coréens dont les liens consanguins avec les milieux néoconservateurs - qui veulent la guerre, ou à défaut des sanctions tellement lourdes qu'elles mettront à genoux le pays, en tuant au passage des centaines de milliers de femmes, d'hommes et d'enfants ? Le point commun des récentes émissions télévisées françaises sur la Corée du Nord est que les universitaires spécialistes de la Corée n'y prennent pas la parole, ou bien pour n'y occuper qu'une portion congrue du temps d'émission en employant des termes posés qui ne font que bien peu de bruit médiatique par rapport aux formules effrayantes, répétées à l'envi dans un  martèlement qui n'a rien à envier aux régimes dits totalitaires (Goebbels disait qu'un mensonge de multiples fois répété devient une grande vérité) : "dernière dictature stalinienne" (alors que la Corée du Nord n'est plus marxiste, ni a fortiori "stalinienne"), "folie atomique" (alors que le programme nucléaire est totalement cohérent du point de vue d'une logique de dissuasion), "Etat voyou" (un concept forgé par George W. Bush pour justifier les guerres américaines après le 11 septembre) "Etat mafia" (la version actualisée du précédent "concept")... Ceux qui savent et n'ont pas de plans com' (il y en a) deviennent finalement les faire-valoir d'une entreprise de manipulation de l'opinion publique par la cohorte des néo-conservateurs partisans de la guerre qui tiennent des positions fortes : la Maison Blanche, qui comme par hasard se prend d'une passion soudaine pour les droits de l'homme en Corée du Nord en s'affichant ces derniers jours avec les défecteurs nord-coréens et la famille du malheureux Otto Warmbier ; gouvernement japonais qui a élargi sa majorité parlementaire à l'issue d'élections anticipées, à la faveur de la crise autour de la Corée ; pans complets des appareils d'Etat américain et sud-coréen (malgré l'alternance au pouvoir à Séoul) qui continuent de financer (via les services secrets) des organisations prétendument "non" gouvernementales de défense des droits de l'homme en Corée du Nord...

L'opinion publique en son miroir : des certitudes rassurantes au visage monstrueux de l'autre

Les psychologues l'ont montré : tout être humain a une très grande difficulté à remettre en cause ses croyances et, plus largement, ses schémas mentaux. Se voir conforté dans ses certitudes est particulièrement rassurant, et cette remarque vaut tant pour celui qui produit l'information que pour celui qui la reçoit.

Dans cette perspective, pourquoi ne pas plus facilement suivre la propagande américaine et rejeter celle nord-coréenne : Donald Trump n'est-il pas un Occidental comme nous, élu par une majorité d'Américains, entouré d'une administration compétente ? A défaut, Kim Jong-un n'est vu que par la prisme d'une communication occidentale qui se perd en conjectures, sauf quand celles-ci proviennent des services américains, japonais et sud-coréens : il prend le visage effrayant de l'autre, un autre non seulement en termes culturels mais aussi politiques, qu'on rejettera volontiers dans le régime des catégorisations qu'on ne comprend pas (folie, sectarisme, monstruosité). Le racisme, et plus largement de l'européano-centrisme, ont trouvé un point de fixation dans la Corée du Nord, qui nécessite un effort de décentration du regard qu'accomplissent plus volontiers les diplomates que les journalistes. La logique économique des médias tend au contraire à donner à l'opinion publique ce qu'elle veut voir, car il faut que l'information soit reçue et acceptée par le public. Les effets en sont ravageurs en termes d'intelligibilité des situations : la Corée du Nord en offre malheureusement une des illustrations les plus flagrantes.

De la concurrence libre et non faussée à l'effet de suivisme et d'imitation

Un mythe, d'essence néolibérale, prétend pourtant parer aux biais que nous venons de décrire : la concurrence libre et non faussée tendrait à ce que la bonne information, soi-disant objective, chasse la mauvaise, car l'opinion publique refuserait le conditionnement et les fausses informations. Les pertes en termes d'images seraient considérables, et destructrices pour les entreprises de média.

Le raisonnement serait recevable s'il y avait effectivement des médias qui, dans une catégorie donnée (télévision, presse quotidienne, presse magazine, radio...) donneraient le la, et par rapport auquel les concurrents devraient se positionner. C'est en partie devenu le cas en 2017 dans la presse française, où les sujets traités ont été de plus en plus pointus et ont souvent offert un réel espace de débats.

Mais aucun organe de presse ne touche en France le grand public, au-delà d'un lectorat de quelques pour cents (au mieux) de la population : seules les grandes chaînes de télévision atteignent cet objectif, et ce sont entre elles qu'elles se jaugent, s'observent, se concurrencent. Ce n'est pas un hasard qu'un reportage de TF1 soit celui d'émissions de France Télévisions, avant qu'ARTE ne prenne le relai...Tous ces reportages ont été lancés au même moment, avec les mêmes objectifs en termes de plan média et dans la même précipitation : le vite-fait et les lieux communs sont devenus la norme. Il n'y a pas concurrence pour améliorer la qualité, mais imitation et suivisme. Peut-être que demain un reportage remontera le niveau, mais entretemps une actualité chassant l'autre, l'opinion publique aura oublié les grossières simplifications qu'on lui a servies des mois ou des années plus tôt... Pour quelqu'un qui ne s'intéresse pas à la Corée, se souvenir qu'il a entendu des informations formatées n'est pas forcément évident, pouvoir les identifier dans le temps et l'espace (et donc sur une chaîne spécifique) ne relève pas d'un comportement spontané.

Effet retard et rentabilisation de l'investissement

Certains spectateurs diront : mais pourquoi rien sur les déclarations guerrières de Donald Trump, rien sur le rapprochement intercoréen en cours ? Car il faut le temps pour produire l'information, et monter un documentaire : cet effet retard n'encourage pas à l'analyse subtile (le risque d'être contredit par les faits est trop grand), encore moins quand on raisonne en termes économiques de rentabilisation des investissements. Il n'y a rien de pire qu'un reportage daté, qu'on ne peut même plus diffusé.

Alors, le public veut du grand spectacle, du frisson, de l'émotion ? On lui en donnera, les investissements de la télévision le méritent bien... Et the show must go on (le spectacle doit continuer). 

Chasse au scoop en terre étrangère : un terrain encombré

Une règle détermine le monde des médias : non seulement ne pas être le dernier à dire ce dont tout le monde parle, mais le dire en termes légèrement différents, pour emporter le morceau dans la séduction de la cible médiatique. D'où la chasse au scoop, qui dans le cas de la Corée du Nord est une course au trésor toujours fructueuse : les services secrets américains, japonais ou encore sud-coréens vous donneront volontiers clés en mains quelque incongruité sur la Corée du Nord, qui épicera votre récit. C'est faux ? Peu importe, personne ne s'aventurera à vous contredire... Nous vous le disions : the show must go on. L'industrie du spectacle a ses normes et ses rites. 

Cette fascinante catastrophe à venir pour oublier les lendemains qui déchantent

Dans une société où les croyances diverses dans les lendemains qui chantent se sont écroulées, la guerre et la mise au pilori de l'autre, si laid, si monstrueux, mais aussi si fascinant, non seulement aident à relativiser les difficultés du quotidien et l'absence de perspectives, mais elles ressoudent utilement les populations autour de ses institutions, qu'il s'agisse des médias, ou des gouvernements. La confiance dans les médias, curieusement, augmente après la diffusion de reportages sur la Corée du Nord, car il y a quelque chose de rassurant à se dire qu'il y a pire ailleurs que chez nous, la catastrophe n'est pas ici, et que nous sommes bien protégés de la menace : la Corée du Nord n'a pas la puissance de la Chine et n'a qu'à bien se tenir, sinon le puissant Donald Trump va intervenir !

Le risque d'une telle approche est pourtant évident : légitimer la guerre et (dans le cas des sanctions) l'arme de la famine, qui ne se portent jamais aussi bien qu'en période de crise économique ou pour servir d'exutoires à des gouvernements aux abois, qu'ils tirent ou non leur légitimité d'élections pluralistes ouvertes. 

En guise de conclusion : sortir du mythe de l'objectivité, décentrer le regard, rendre public les liens d'intérêt

Au terme de ces observations, plusieurs conclusions peuvent être faites : tout d'abord, seuls les faits peuvent être objectifs mais ils ne sont rien pour l'opinion publique s'ils ne sont pas connus. Dans ce cadre, l'information objective est un mythe : les médias font toujours un choix de thèmes et de leur traitement. 

Il existe cependant des moyens de limiter l'instrumentalisation de l'information par des intérêts publics ou privés : non seulement diversifier les points de vue en ne donnant pas la parole qu'à un seul groupe d'intérêts, mais aussi faire l'effort de décentrer son regard et son analyse en essayant de faire abstraction de ses propres croyances, et être conscient (voire mieux : rendre publics) les liens d'intérêt, et d'abord matériels et financiers, qui animent tel ou tel expert. Cette publicité des liens d'intérêt progresse dans le domaine de la communication médicale, pourquoi serait-elle impossible sur un sujet aussi sérieux que la guerre et la paix, qu'il faudrait laisser dans les mains des gouvernements et de leurs relais d'opinion ? 

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2 février 2018 5 02 /02 /février /2018 21:23

Coïncidence? C'est précisément la semaine où le président des Etats-Unis Donald Trump, dans le traditionnel discours sur l'état de l'Union, s'est livré à une « nouvelle» attaque  violente contre la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) qui a été choisie par les chaînes de télévision françaises, publiques et privées, pour opérer un joli tir groupé contre ce pays : le 28 janvier 2018, sur TF1, « La Corée du Nord, voyage en pays interdit », reportage d'une rare originalité où des journalistes se font passer pour des touristes pendant huit jours pour expliquer, en moins de vingt minutes, comment on vit dans « un des pays les plus fermés au monde [...] derrière la vitrine imposée au monde par le dictateur Kim Jong-un » ; le 29 janvier, sur W9 (groupe M6), La Chute de la Maison Blanche, nanar - même pas sympathique - américain de 2013, dans lequel « un commando nord-coréen lance une attaque sur la Maison Blanche, prenant en otage le président américain et son fils ».  Mais le meilleur restait à venir, grâce à des émissions à caractère prétendument informatif diffusées par le service public de la télévision française : le 31 janvier, sur France 3, « Sur la piste des Françaises kidnappées par la Corée du Nord », et le 1er février, sur France 2, un morceau de choix, « Corée du Nord, la dictature de la bombe ». Tremblez, braves gens! Pendant la Première Guerre mondiale, les soldats avaient inventé une expression pour critiquer la propagande mensongère venue de l'arrière : bourrage de crâne. Plus proche de nous, l'écrivain et journaliste indépendant belge Michel Collon a énoncé les cinq principes de la propagande de guerre : occulter les intérêts économiques, occulter l'histoire, diaboliser, inverser l'agresseur et la victime, monopoliser la parole et empêcher le débat. Ce bourrage et ces principes ont semblé à l'œuvre dans le déferlement médiatique anti-RPDC de cette folle semaine sur les ondes françaises. Les émissions diffusées par le service public méritent qu'on s'y arrête, un véritable conditionnement de l'opinion publique ayant eu lieu grâce à l'utilisation de fonds publics. Sur France 3, c'était du réchauffé puisqu'il s'agissait de la rediffusion d'une émission de 2013, tandis que France 2 préférait avoir recours à un docu-fiction inédit pour tenter de se distinguer dans un domaine (le bashing anti-Corée du Nord) où, davantage que la RPDC, c'est le trop-plein qui menace.
 

France 3 repasse les plats

En ces temps de restrictions budgétaires, France 3 a décidé de contribuer au redressement des finances publiques en rediffusant le 31 janvier 2018  « Sur la piste des Françaises kidnappées par la Corée du Nord », reportage vieux de cinq ans. On n'en voudra donc pas à l'Association d'amitié franco-coréenne de copier-coller, elle aussi, le commentaire qu'elle en faisait déjà en 2013...

Un jour que nous demandions à Philippe Pons, un des spécialistes de la République populaire démocratique de Corée, pourquoi certains de ses confrères pouvaient avancer sans preuves des hypothèses hautement invraisemblables sur ce pays comme autant de faits à leurs yeux incontestables, il nous avait répondu que, dans le cas de la Corée du Nord, le recoupement des sources étant impossible, il était malheureusement fréquent d'agir de la sorte.

Dans le cas de Lionel de Coninck, le journaliste croit vraisemblablement dur comme fer à la présence de Françaises « kidnappées » en Corée du Nord. Mais son reportage n'avance aucun élément convaincant, contrairement au principe qui devrait être celui de l'émission « Pièces à conviction ». Ce n'est même pas un scoop en France - un article défendant la même thèse avait déjà été publié en 2008 dans Le Figaro - et encore moins au Japon où la question des citoyens japonais enlevés par les services secrets nord-coréens est à ce point un sujet national que des émissions de télévision lui sont consacrées chaque mois et qu'un ministère ne s'occupe que de ce sujet. C'est ainsi un combat permanent de militants d'extrême-droite japonais, épaulés par une partie de l'administration et les milieux du renseignement, d'essayer d'intéresser à leur cause d'autres pays en tentant d'accréditer la thèse que leurs citoyens auraient, eux aussi, été « kidnappés » par les services de renseignement de la RPD de Corée. Pour faire avancer cette cause, ils cherchent des médias étrangers à qui ils donnent, clés en main, tous les éléments nécessaires : c'était en 2008 le cas du Figaro, et c'est le cas cette fois-ci de France Télévisions.

Mais un travail d'enquête journalistique mené selon les règles déontologiques de la profession doit - ou devrait - recouper les sources. Et dans le cas de ces Françaises - car elles seraient trois - ce sont des dires d'autrui, des suppositions toutes exprimées au conditionnel et des preuves matérielles inexistantes qui servent de fil conducteur à une enquête de très faible qualité.

La source première, celle qui est systématiquement mise en avant par les services secrets japonais et les journalistes qui leur servent de relais, est un article publié dans un journal libanais en 1979 et évoquant trois Françaises. Lionel de Coninck a voulu contacter les sources de cet article : les personnes ayant fait ces déclarations sont malheureusement injoignables...

Alors, Lionel de Coninck a voulu interroger les « repentis » : déjà, l'inévitable Charles Jenkins, soldat américain basé en Corée du Sud et ayant fait défection au Nord en 1965. Il est évident que s'il voulait retourner dans le « monde libre », sans ennui - ce qu'il fit en 2004 -, il avait intérêt à raconter une belle histoire et à se poser en victime. Charles Jenkins n'aurait qu'entendu parler de ces Françaises, mais cet homme dont l'aventure lui a valu un livre à succès - surtout au Japon, car il a épousé une Japonaise - et une certaine notoriété, a la fâcheuse tendance à s'enhardir devant les caméras, ce qui en fait le client idéal. Seul problème pour les historiens : ses déclarations sont malheureusement trop souvent contradictoires avec celles d'un autre défecteur américain, toujours installé en RPDC, James Dresnok, à qui le réalisateur britannique David Gordon a d'ailleurs consacré un film.

Deuxième témoin convoqué à la barre par Lionel de Coninck : Kim Hyun-hee, l'espionne nord-coréenne qui aurait fait exploser le vol KAL858 en 1987. Mais Kim Kyun-hee est au centre d'une controverse en Corée du Sud : en 2007, des familles de victimes du vol KAL858 ont demandé l'ouverture d'une enquête sur l'implication des services secrets sud-coréens dans cet attentat... Bien sûr, le reportage diffusé par France 3 n'en dit rien.

Ne pouvant se contenter que de propos rapportés indirectement par des personnes qui auraient entendu parler de la présence de Françaises en RPDC, notamment de l'une d'entre elles qui aurait les yeux bleus ou qui ferait la cuisine (ce qui, soit dit en passant, correspond à deux clichés de la Française en Asie...), le réalisateur s'est tourné vers les administrations françaises, notamment le ministère de l'Intérieur et le ministère des Affaires étrangères. Les administrations ont répondu qu'elles ne savaient rien et ne pouvaient évidemment pas mener d'enquête sur des personnes dont on ne sait pas si elles ont disparu ni quand elles ont disparu, dont on ne connaît pas les noms et dont on ne possède même pas de photos ou de signalements. Des dizaines de milliers de Français et de Françaises sont portés disparus en France dans la période retenue par Lionel de Coninck (1975-1985) : alors, pourquoi privilégier une hypothétique piste nord-coréenne, quand, à notre connaissance, aucune famille française n'a jamais signalé la disparition d'un des siens en RPDC ? Une connaissance préalable plus fine des procédures d'enregistrement de disparitions par les administrations françaises, en métropole et à l'étranger (dans ce cas, par les services consulaires), aurait épargné à Lionel de Coninck de se heurter à ce qu'il a perçu - et a voulu faire percevoir au téléspectateur - comme un mur d'incompréhension.

Au demeurant, rien n'interdit à une personne de disparaître, et d'aller de son plein gré dans un pays étranger, que ce soit la Suisse ou la Corée du Nord. Parmi les millions de destins individuels de citoyens français, pourquoi certains n'auraient-il pas choisi de partir vivre en RPDC, à un moment où un autre des plus de soixante ans d'histoire de ce pays? Des GIs américains qui étaient stationnés en Corée du Sud ont bien fait ce choix.

Entre les invasions extra-terrestres, les prophéties mayas et autres pandémies meurtrières, il y a certainement une place à prendre, parmi les grandes peurs du troisième millénaire, sur de prétendus enlèvements de Françaises par les Nord-Coréens. Mais alors que ce sujet, s'agissant de ressortissants japonais et sud-coréens, est un vrai débat toujours ouvert, il y a quelque chose de pitoyable à vouloir y associer des citoyens français, dans le seul but de favoriser l'identification du téléspectateur français. Si c'est l'intérêt des Japonais de jouer un tel jeu, pourquoi des journalistes français ou des responsables de chaînes du service public, qui achètent ces documentaires, acceptent-ils de s'y prêter ? Cela mériterait certainement, à défaut d'une émission spéciale de « Pièces à conviction », une enquête de la Cour des comptes sur le bon usage des deniers publics, en l'occurrence du produit de la redevance audiovisuelle payée par les ménages français.

Casting pour mise en scène de la terreur sur France 2

Le moins qu'on puisse dire, c'est que France 2 n'a pas ménagé ses efforts, et depuis longtemps, pour son docu-fiction « Corée du Nord, la dictature de la bombe » diffusé en prime time le 1er février 2018. Dès le 12 septembre 2017, l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) était contactée par un courrier électronique de l'Association des chargés de figuration et de distribution artistique (ACFDA), non pour livrer une analyse de la situation de la péninsule coréenne, mais pour aider à trouver, à des fins de « reconstitution historique », « un homme ayant une ressemblance avec Kim Jong Il âgé », pour une rémunération quotidienne de 126,75 €. L'information est à ce prix. Ne sachant que trop bien de quoi les chaînes de télévision françaises sont capables quand il s'agit d'aborder les questions coréennes, l'AAFC n'a pas donné suite, même si l'ACFDA prenait la peine de préciser que la coupe de cheveux était prévue...

Courrier électronique envoyé le 12 septembre 2017 par l'Association des chargés de figuration et de distribution artistique (ACFDA)

Courrier électronique envoyé le 12 septembre 2017 par l'Association des chargés de figuration et de distribution artistique (ACFDA)

CASTING SILHOUETTE KIM JONG IL ÂGÉ

Dans le cadre d’un épisode consacré à l’histoire de la Corée du Nord pour la série documentaire "Un jour une histoire", je suis à la recherche d'un HOMME ASIATIQUE RESSEMBLANT À KIM JONG IL ÂGÉ, mesurant entre 1,60m et 1,70m.

VOIR REF PHOTOS CI-DESSOUS

La ressemblance doit être principalement de dos, de profil et au niveau de la nuque (il s’agit de suggérer la silhouette du protagoniste incarné).

Tarif: silhouette 126,75 € par jour.

Tournage: 2 à 3 jours entre le 25 septembre et le 06 octobre en région parisienne.

Coupe de cheveux prévue!

Merci de m’envoyer à l'adresse unjourunehistoirecasting@gmail.com :

- photos de face + en pied de dos + de profil + de la nuque

- coordonnées téléphoniques

- taille

- âge

- nationalité

- ville de résidence

Attention: Pour les personnes ayant une nationalité étrangère hors UE, une photocopie de votre carte de séjour en cour de validité avec autorisation de travail vous sera demandée.

Le concept de ce genre de docu-fiction prévoit donc de « suggérer la silhouette du protagoniste incarné », mais il convient d'admettre que cela en limite considérablement l'intérêt.. déjà limité. On doit se contenter d'un homme de dos déambulant dans le décor du Palais d'Iena (siège du Conseil économique, social et environnemental et de la Chambre de commerce internationale) censé représenter la résidence des dirigeants nord-coréens. Le concepteur du prestigieux bâtiment, Auguste Perret, aurait sans doute été ravi d'être qualifié d'architecte « stalinien ». Car, en Corée du Nord, l'architecture et le reste sont forcément « staliniens », n'est-ce pas? 

Soyons juste, le documentaire diffusé par France 2 fait quelques utiles rappels : la menace d’utilisation d’armes nucléaires par les Etats-Unis pendant la guerre de Corée,  puis le déploiement, jusqu’au début des années 1990, d’armes nucléaires américaines en Corée du Sud, les destructions massives subies pendant la guerre de  Corée . Il interroge aussi de manière intéressante quelques vrais experts de la Corée du Nord, ayant visité le pays à de nombreuses reprises, tels Robert Carlin  et Juliette Morillot, et rappelle que la péninsule coréenne était au bord de la guerre en 1994. Mais ce sont surtout les lacunes qui dominent, lacunes qui ne permettent pas de comprendre pourquoi la RPD de Corée s’est dotée de l’arme nucléaire, thème central du documentaire. Rien sur la crise des missiles de Cuba qui conduisit la Corée du Nord à développer ses propres capacités de défense après 1962, aucune mention des menaces de Donald Trump de « détruire complètement » la Corée du Nord à la tribune des Nations unies en septembre 2017, ni sur la doctrine de dissuasion nucléaire nord-coréenne qui vise à empêcher le pays de connaître le sort de l’Irak en 2003 et de la Libye en 2011… Mais comment aurait-il pu en être autrement, dès lors que, parmi les « experts » interrogés, défilent les défecteurs nord-coréens proches des milieux néo-conservateurs américains et sud-coréens, voire directement les représentants de ces milieux partisans de sanctions accrues à l'encontre de la RPDC et même d'une nouvelle guerre?

Les erreurs par omission côtoient les erreurs tout court : non, Kim Il-sung n’a pas accédé au pouvoir en 1948, mais en 1945. Pourquoi passer sous silence la légitimité du nouvel Etat, fondée sur la résistance antijaponaise, ainsi que la brutalité de la colonisation japonaise ?  Comment oublier les sanglants incidents de frontière qui ont fait des dizaines de milliers de morts entre 1945 et 1950, considérés par des historiens sud-coréens ou américains comme la vraie origine de la guerre de Corée, ainsi que les propos bellicistes du président sud-coréen de l’époque, Syngman Rhee, de réunifier le pays par la force ? De même, la brutalité du régime autoritaire sud-coréen qui a tenu le haut du pavé à Séoul de 1945 à 1987 (sauf pendant une brève parenthèse démocratique en 1960-1961), responsable de centaines de milliers de morts au début de la guerre de Corée, est superbement ignorée. 

Il n’est pas jugé davantage utile de donner des clés de compréhension au téléspectateur : rien sur la profonde empreinte culturelle confucéenne du pays conduisant au respect des pères, des anciens et des dirigeants, pratiquement rien sur les mesures économiques de réforme engagées à la suite de l’effondrement économique des années 1990 – ni sur les causes de cet effondrement (embargo aujourd’hui le plus sévère au monde, contrecoup de la disparition de l’URSS et des démocraties populaires d’Europe de l’Est, libéralisation de l'économie chinoise…). On trouve aussi un chiffre erroné de 73 % de foyers qui n’auraient pas accès à l’électricité en Corée du Nord, et des informations biaisées sur les programmes de télévision nord-coréens : mais si, il y passe aussi des séries télévisées chinoises des années 2000, et ce depuis plus de dix ans!  Enfin, la statistique de 3 millions de morts de la famine est sérieusement remise en cause par les études les plus récentes des experts occidentaux de cette question. Même si des centaines de milliers de morts entre 1992 et 1999 correspondent à une situation terrible que, à l’AAFC, nous faisons tout pour empêcher qu’elle ne se reproduise sous l’impact des sanctions actuelles, pourquoi passer sous silence que ces dernières vont tuer des dizaines de milliers d’enfants, selon l’estimation récente de l’UNICEF?  Pourquoi interroger une des rares ONG françaises à avoir quitté le pays (Médecin sans frontières) et pas celles qui y sont restées - et y accomplissent un travail admirable -, sinon dans le but d’inculquer dans la tête du téléspectateur l’idée, martelée, que l’aide serait forcément détournée et intrinsèquement mauvaise?

Les références continues à un supposé Etat-mafia se finançant grâce au trafic de drogue ne sont étayées par aucune donnée fiable qui permettrait de mesurer effectivement ce que pèsent les activités illégales dans l’économie nord-coréenne : en lieu et place, on retrouve pêle-mêle tous les éléments de l’acte d’accusation dressé par la CIA, vrais ou faux.  

Après ce monument de ce qu'il faut bien appeler une propagande (pré-)guerrière, la parole fut donnée à Dominique de Villepin, ancien ministre français des Affaires étrangères, qui plaide, comme l'Association d'amitié franco-coréenne, pour une sortie négociée de la crise actuelle. Un tel commentaire était le bienvenu mais trop tardif pour qu'il soit de nature à contre-balancer un documentaire qui, certes sans excès de langage, conditionne surtout les esprits à une guerre à venir, nécessaire contre un régime aussi détestable. C'est un scénario trop bien connu en Irak, en Libye, ou encore en Syrie, pour ne citer que les exemples les plus récents.

L'émission  « Corée du Nord, la dictature de la bombe » était suivie par la rediffusion d'un autre documentaire, réalisé en 2012, « Corée du Nord, la grande illusion ». « Grande illusion »... Comme pour rappeler ce qu'est devenue l'information livrée par les chaînes publiques de la télévision française à propos des grands enjeux géopolitiques actuels.

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16 janvier 2018 2 16 /01 /janvier /2018 23:59

Le journal télévise de 20h a consacré son premier sujet pendant plus de cinq minutes à l’ouverture à Vancouver d’une conférence co-organisée par les Etats-Unis et le Canada avec un certain nombre de pays représentés, mais pas la République Populaire de Chine ni la Fédération de Russie. La journaliste a questionné Benoît Quennedey, invité comme expert sur la question coréenne, sur le sens à donner à cette conférence. Celui-ci a replacé cette initiative dans le cadre actuel où les Etats-Unis continuent à vouloir accentuer les sanctions et à tenter d’obtenir un changement de régime à Pyongyang et où ils veulent montrer aux Chinois et aux Russes que leurs intérêts ne sont pas les mêmes.

Ensuite une autre question a porté sur la compréhension de la politique de Donald Trump concernant la péninsule coréenne. Le président de l’AAFC a rappelé la déclaration de Donald Trump en janvier 2017 où il affirmait que jamais les USA ne laisseraient la RPDC disposer de missiles intercontinentaux équipés de têtes nucléaires pouvant menacer le sol américain…en ajoutant que c’était désormais un fait. Il a également dit que Trump soufflait le chaud et le froid et qu’un de ses buts est de ne pas perdre la face et de faire en sorte que les Etats-Unis renforcent leur présence dans la zone Asie-Pacifique.

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13 janvier 2018 6 13 /01 /janvier /2018 23:07

La Corée du Nord en 100 questions de Juliette Morillot et Dorian Malovic, qui vient de sortir en poche aux éditions Tallandier, détonne dans la littérature française consacrée à la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) : en effet, l'ouvrage, facilement accessible au non-spécialiste, offre un aperçu d'ensemble documenté et exhaustif, sans tomber dans les témoignages douteux, les partis pris ou les caricatures auxquels n'échappent pas la plupart des auteurs francophones, y compris parmi certains qui ont un titre de chercheur. L'un des co-auteurs, Dorian Malovic, chef du service Asie au quotidien La Croix, était l'invité au Foyer rural de Tousson (Seine-et-Marne) ce 12 janvier 2018, pour une rencontre avec les lecteurs, dont l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) était également à l'initiative - et qui fait suite à de multiples manifestations sur la Corée (du Nord comme du Sud) organisées à Tousson par le Foyer rural.

Pierre Beltante, animateur du foyer rural de Tousson, présente la soirée avec Dorian Malovic

Pierre Beltante, animateur du foyer rural de Tousson, présente la soirée avec Dorian Malovic

Comment parler de la Corée du Nord, sans tomber dans le travers d'un des récits nationaux (ou  des propagandes, ce mot ne devant pas être perçu de manière connotée) sur le pays - que ce récit soit nord-coréen, sud-coréen, américain, japonais, russe ou chinois ? En Occident, ce sont les propagandes américaine, japonaise et sud-coréenne sur la Corée du Nord qui dominent, avec l'idée fallacieuse que, parce qu'elles émaneraient de démocraties libérales comme la France, elles seraient plus exactes. 

Spécialiste de la Chine depuis plus de 30 ans, où son refus de dénigrer systématiquement la Chine le faisait déjà taxé de parti pris pro-Pékin, Dorian Malovic s'est longtemps intéressé à la Corée du Nord, avant toutefois de ne s'y rendre pour la première fois qu'en octobre 2017 : c'est à partir de cette visite de 11 jours à l'automne dernier qu'il a commencé à présenter le pays, pour démonter les idées reçues. N'étant pas un militant, il considère qu'exercer son métier de journaliste consiste à prendre en compte les différents récits pour les confronter à la réalité et faire partager cette réalité au public. Ce sérieux et cette honnêteté déontologique expliquent pourquoi, selon nous, Dorian Malovic, approchera toujours mieux la réalité nord-coréenne qu'un énième documentaire recyclant les vieux clichés éculés sur la RPD de Corée. 

Alors, oui, la Corée du Nord est un pays dont le niveau de vie de la population s'élève après la famine des années 1990, où les réformes économiques ont créé une nouvelle classe moyenne, et qui s'est doté de l'arme nucléaire à des fins de dissuasion comme l'a fait, par exemple, la France du général de Gaulle. Il serait temps d'accepter ces réalités, niées également par le ministère des Affaires étrangères français qui feint de s'indigner qu'aucun régime de sanctions au monde n'est inviolable.

Si le visiteur en Corée du Nord voit ce qu'on lui montre (comme dans tout pays, les autorités sont plus enclines à vous faire voire ce qui donne une bonne image du pays...), il est possible pour un journaliste de s'y rendre sans devoir jouer les faux touristes embarqués, et sortir ainsi des jugements de valeur pour apprécier une culture plus éloignée de la nôtre que ne l'est assurément celle du Luxembourg. Cette approche n'est pas spécifique à la Corée du Nord : elle est propre à toute culture extra-européenne.

Avant de répondre aux nombreuses questions de son auditoire - qui ont porté sur le rôle de la Chine, les richesses minérales ou encore les camps de rééducation - Dorian Malovic a dédicacé des exemplaires de La Corée en 100 questions, dont des exemplaires sont toujours disponibles à la librairie de la Halle dans la commune voisine de Milly-la-Forêt, à l'issue d'une soirée riche en débats.

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7 janvier 2018 7 07 /01 /janvier /2018 23:37

Quand la presse française veut parler de relations internationales aux enfants, le résultat est parfois loin d'être heureux. Ainsi, dans son numéro de janvier 2018, le magazine Youpi (édité par le groupe de presse Bayard), destiné aux 5-8 ans, a doctement expliqué que l'État d'Israël et la Corée du Nord ne sont pas de vrais pays (voir ci-contre). L'affirmation – pour le moins péremptoire – au sujet d'Israël a valu au magazine Youpi d'être retiré de la vente. L'Association d'amitié franco-coréenne se devait aussi de réagir concernant la Corée. Une lettre a donc été envoyée dès le 26 décembre 2017 à Pascal Ruffenach, président du directoire du groupe de presse Bayard. Voici le texte de ce courrier.

Monsieur le Président,
Créée en 1969 pour encourager les relations entre la France et l'ensemble de la péninsule coréenne (Nord comme Sud), l'Association d'amitié franco-coréenne vous fait part de ses interrogations quant au numéro 352 du magazine Youpi (janvier 2018), depuis retiré des ventes, après la réaction du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). On pouvait lire dans ce numéro : « On appelle ces 197 pays des États, comme la France, l'Allemagne ou l'Algérie. Il en existe quelques-uns de plus, mais tous les autres pays du monde ne sont pas d'accord pour dire que ce sont de vrais pays (par exemple l'État d'Israël ou la Corée du Nord). »
Nous ne reviendrons pas sur la question d'Israël, qui est extérieure à l'objet de notre association. Pour notre part, nous sommes extrêmement surpris que le magazine Youpi, qui se veut éducatif, puisse enseigner à ses jeunes lecteurs des faits aussi lourdement erronés que l'idée selon laquelle la Corée du Nord (de son nom officiel la République populaire démocratique de Corée) ne serait pas un « vrai pays » selon d'autres « pays » (sans doute l'auteur de l'article a-t-il voulu dire « gouvernements ») du monde.
Ces gouvernements, qui nieraient l'existence d'un État nommé la République populaire démocratique de Corée, n'existent plus depuis que la Corée du Nord, conjointement d'ailleurs avec la République de Corée (Corée du Sud), a rejoint l'organisation des Nations unies il y a plus d'un quart de siècle. Non seulement plus des quatre cinquièmes des États de la planète ont établi des relations diplomatiques complètes avec la Corée du Nord, mais même le petit nombre de ceux qui ne l'ont pas fait, comme les États-Unis, le Japon ou la France (seul État de l'Union européenne, avec l'Estonie, dans ce cas), non seulement ont des relations d'État à État avec la Corée du Nord (par exemple, dans le cadre de la représentation diplomatique nord-coréenne en France et de la représentation diplomatique française en Corée du Nord, ou encore d'accords bilatéraux, comme entre les États-Unis et la RPD de Corée sur le statut des diplomates nord-coréens des organisations des Nations unies résidant aux États-Unis), mais encore chaque État membre des Nations unies reconnaît en droit les autres États membres de l'organisation internationale.
La difficulté dans laquelle s'est enfermé Youpi a consisté à confondre État et pays : un État a un gouvernement, qui exerce son autorité sur une population dans un territoire donné. Les cas d'États non reconnus par la plupart des autres États existent, mais ne concernent pas aujourd'hui la Corée du Nord : il s'agit par exemple de la République turque de Chypre Nord, reconnue seulement par la Turquie. Par ailleurs, il y a le cas d'États reconnus par une partie seulement de la communauté internationale, comme la République de Chine à Taïwan et la République arabe sahraouie démocratique. Pourtant, même dans cette hypothèse, Youpi aurait pu s'appuyer sur les textes des Nations unies, lesquels définissent, par exemple, les territoires (ou pays) à décoloniser, et aurait alors pu apprendre que les territoires français d'outre-mer sont considérés comme des pays colonisés... La vraie difficulté de compter le nombre d'États dans le monde réside ici, pas dans la reconnaissance diplomatique de certains États par une partie seulement de la communauté internationale.
Enfin, un pays peut être divisé et avoir plusieurs gouvernements sur son territoire : c'est le cas, malheureusement, de la Corée, et œuvrer à la réunification de la Corée et à la paix dans cette partie du monde est un des objectifs de l'Association d'amitié franco-coréenne. Personne ne niait, avant même l'entrée des deux Corée aux Nations unies, qu'il existe un pays nommé Corée dont les habitants sont les Coréens, sauf l'Empire du Japon, qui a colonisé la Corée entre 1910 et 1945, interdit l'usage de la langue coréenne (les Coréens étant alors assimilés aux Japonais), réduit en esclavage sexuel pour son armée des centaines de milliers de femmes et d'adolescentes coréennes. Nous n'osons croire que Youpi a ainsi eu conscience de se placer dans l'héritage idéologique de l'extrême-droite japonaise... En tout cas, l'article de Youpi, s'adressant à un public d'enfants français et francophones, n'a pu que conforter les forces négationnistes, toujours très actives dans l'archipel nippon, au plus haut niveau de l'État. Des esprits malveillants pourraient donc aisément parler de négationnisme historique à propos de cet article.
Dans l'attente d'avoir le plaisir de lire le rectificatif que le groupe Bayard voudra bien publier concernant la grossière erreur commise dans Youpi au sujet de la Corée du Nord, nous vous prions de croire, Monsieur le Président, en l'expression de nos salutations les meilleures.
le président de l'Association d'amitié franco-coréenne, Benoît Quennedey

L'Association d'amitié franco-coréenne ne manquera pas de faire connaître la réponse du groupe Bayard.

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29 décembre 2017 5 29 /12 /décembre /2017 15:54

Le dernier numéro de Diplomatie (n° 89, novembre-décembre 2017) propose un dossier sur la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) de très bon niveau - malgré quelques erreurs et affirmations pour le moins contestables, essentiellement contenues dans l'article d'Antoine Bondaz - par ailleurs très pertinent et de bien meilleure qualité que son ouvrage grand public à sensation, multipliant les clichés et les manipulations photographiques (d'images sur fond invariablement gris et brumeux, signées Benjamin Decoin), et fort subtilement intitulé Corée du Nord, plongée au cœur d'un Etat totalitaire.

Il est ainsi erroné d'affirmer (p. 56) que le Président Lee Myung-bak aurait été élu président "notamment" par rejet de la politique du rayon du soleil, dans une campagne en réalité dominée par les questions économiques (et le ralentissement de la croissance, que le nouveau chef de l'Etat entendait relever à 7 % par an) - par ailleurs, si la question nord-coréenne avait pesé d'un aussi grand poids dans l'élection de 2007, le dissident conservateur Lee Hoi-chang, qui avait lui fait campagne sur une ligne anti-Corée du Nord après avoir échoué deux fois de très peu à accéder à la Maison bleue, n'aurait pas été aussi largement battu. De même, il est pour le moins hasardeux d'affirmer (p. 58), qu'une "très large majorité des Sud-Coréens" soutiendrait désormais l'alliance avec les Etats-Unis - sauf à discuter de ce qu'on appelle un soutien (en particulier, le déploiement du système américains de missiles antimissile THAAD, auquel s'est rallié le Président Moon Jae-in, est  toujours loin de faire l'objet d'un consensus au Sud de la Corée). Enfin, écrire sans nuances (p. 57) que la Présidente Park Geun-hye aurait sincèrement cherché à améliorer les relations intercoréennes après son élection relève d'une acceptation trop rapide des éléments de langage développés à cette époque par les autorités sud-coréennes, la réalité des faits montrant au contraire que, en quelques semaines, la Présidente Park a épousé les thèses des faucons néo-conservateurs, tout en refusant les offres de dialogue du Nord.

Sous ces réserves qui ne font que tempérer notre appréciation extrêmement positive sur ce dossier très fouillé et bien renseigné de Diplomatie, deux articles ont retenu notre attention, l'un et l'autre écrits par Théo Clément, doctorant à l'Université de Vienne. Théo Clément parle chinois et a enseigné à l'Université de science et de technologie de Pyongyang (acronyme anglais, PUST). Dans son article "Chine - Corée du Nord, cinquante nuances de méfiance", il montre notamment dans quelle mesure l'amitié entre la Chine et la RPD de Corée, régulièrement rappelée et célébrée par les deux parties, relève du "mythe fondateur" des relations bilatérales, "reconstruit a posteriori".

Le Président Kim Il-sung reçu à Pékin, le 1er janvier 1958, par le Premier ministre chinois Zhou Enlai

Le Président Kim Il-sung reçu à Pékin, le 1er janvier 1958, par le Premier ministre chinois Zhou Enlai

Il est des clichés qui ont la vie dure (y compris dans la tête de certains chefs d'Etat nord-américains), comme celui d'une alliance indéfectible entre la République populaire de Chine et la République populaire démocratique de Corée, que les mêmes chefs d'Etat se font fort de croire pouvoir remettre en cause à eux seuls. Mais en diplomatie, comme en politique, il n'y a pas d'amitié, seulement des convergences d'intérêts. La relation sino-nord-coréenne n'y fait pas exception : certes, les communistes coréens ont joué un rôle déterminant dans les combats menés par les forces communistes alliées en Mandchourie dans les années 1930, et ce soutien a été payé en retour par la Chine populaire lors de la guerre de Corée avec l'intervention des volontaires du peuple chinois - dont 420.000 auraient trouvé la mort sur le front coréen. Comme tous les mythes fondateurs, celui de l'amitié indéfectible sino-(nord-)coréenne magnifie des faits incontestables.

Sauf que, comme l'observe Théo Clément, il a toujours existé une profonde méfiance des Nord-Coréens vis-à-vis des Chinois, qui ont maintenu pendant des siècles une relation de suzerain à vassal avec leur étranger proche qu'étaient le Vietnam et la Corée. La période contemporaine reste ainsi marquée par des relations de méfiance qui, paradoxalement, ont atteint leur paroxysme pendant la guerre de Corée, du fait de la pratique chinoise de mise à l'écart des Nord-Coréens de la conduite des opérations :

L'épisode de la guerre de Corée fut en réalité un moment de tension extrême entre Pékin et Pyongyang, ainsi qu'une période humiliante pour la Corée du Nord, exclue du commandement opérationnel des troupes par la Chine et l'URSS. Dans sa gestion des affaires péninsulaires, Pékin a en effet eu régulièrement la main lourde, ce qui s'est avéré extrêmement frustrant pour les Nord-Coréens.

De même, les ingérences chinoises dans la politique intérieure nord-coréenne - où les partisans d'une alliance resserrée avec Pékin ont occupé des positions importantes jusqu'en 1956 - ont été totalement contre-productives quant à l'influence de la Chine sur la RPD de Corée. Comme l'analyse encore Théo Clément :

En 1956, alors que Pyongyang cherche à purger l'appareil du Parti du Travail de Corée des éléments ayant manifesté une admiration trop prononcée pour les modes de développement chinois ou russe, Pékin ne prend pas de gants, en dépêchant sur place une délégation (co-dirigée par Peng Dehuai, celui-là même qui avait demandé la mise sur la touche des commandants militaires nord-coréens quelques années auparavant) chargée de ramener Pyongyang dans le droit chemin, en concertation avec Moscou.

On peut discuter des événements et de leur interprétation - selon une lecture historiographique dominante en Occident, les factions "pro-russe" et "pro-chinoise" auraient tenté de remettre en cause la position du Président Kim Il-sung, qui aurait ensuite réagi en démettant de leurs fonctions les dirigeants de ces deux factions, avant que les Russes et les Chinois ne volent ensuite au secours de ceux qui apparaissaient sinon comme leurs partisans, du moins comme leurs relais. En tout état de cause, en bon stratège le Président Kim Il-sung fit d'abord marche arrière en 1956, et rétablit - mais provisoirement - ceux qui étaient devenus ses adversaires, et qui seraient mis à l'écart peu de temps après (plusieurs d'entre eux sont alors partis à Moscou ou à Pékin, où ils ont entretenu une version des faits qui leur donne bien évidemment le beau rôle).

Ce qu'il faut retenir de ces deux faits - modalités de l'intervention chinoise dans la guerre de Corée, ingérence chinoise en 1956 dans la politique intérieure nord-coréenne - est qu'ils n'ont pas pu ne pas avoir d'effet sur la confiance des Nord-Coréens dans leurs camarades chinois. Moins de dix ans après la fondation de la RPD de Corée en 1948, le ton était ainsi donné des relations sino-nord-coréennes, traduisant des intérêts convergents, mais dans lesquelles la Corée du Nord chercherait à s'affranchir de toute tutelle de son trop grand voisin chinois. Exiger aujourd'hui de Pékin de remettre en cause son "alliance" avec Pyongyang, c'est non seulement méconnaître la nature exacte des relations RPDC-Chine, mais aussi saper la position de médiateur qu'entend jouer la Chine sur le dossier coréen.

En cette toute fin d'année 2017, un incident tend à éclairer le dilemme chinois, qui cherche à maintenir le statu quo et éviter tout risque de guerre, sans rompre avec Washington ni avec Pyongyang : des navires chinois auraient enfreint l'embargo sur les produits pétroliers à destination de la Corée du Nord, entraînant une réaction furieuse du Président Donald Trump. Pékin a protesté, rappelant que l'embargo n'était pas total. La vérité est que, quand bien même la Chine pourrait contrôler le commerce avec la RPDC aussi étroitement que le souhaitent les autorités américaines (ce dont on peut douter, la seule frontière terrestre sino-coréenne étant très poreuse), elle n'a aucun intérêt (stratégique, économique ou humain - en termes de flux migratoires) à provoquer l'effondrement de la Corée du Nord à laquelle tend, implicitement ou explicitement, la politique des Etats-Unis et de leurs alliés. S'engager sur une politique de levée des sanctions est la seule raisonnable dans cette partie du monde, au regard des intérêts des différentes parties. Moscou a encore tenté d'en convaincre Washington. Mais les idéologues qui tiennent le haut du pavé à la Maison Blanche sont-ils capables de sortir de l'ornière où les a conduits une politique à courte vue ?

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11 décembre 2017 1 11 /12 /décembre /2017 23:34

Le 3 décembre 2017, l'émission "Sept à huit" de TF1 a consacré un reportage au Président Kim Jong-un de la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord). Un reportage qui ne mérite pas qu'on s'y attarde quant à son contenu - car l'on n'y apprend rien de nouveau sur la RPD de Corée ni sur son dirigeant. En revanche, nous avons été intéressés par le fait que les auteurs du reportage ont interrogé plusieurs responsables de l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) dont les entretiens ont tous intégralement disparu lors du montage de l'émission. Parmi eux, Robert Charvin, vice-président de l'AAFC, auteur de "Comment peut-on être Coréen (du Nord) ?", réédité en 2017 aux éditions Delga, qui nous livre ci-après son ressenti, dans un article intitulé TF1 : "Comment peut-on être Coréen (du Nord) ?"

TF1 : « Comment peut-on être Coréen (du Nord) ? »

« L'aventure » que représente la participation à un reportage de TF1 sur la RPDC mérite d'être contée à ceux qui n'assimilent pas la Corée du Nord au diable et qui se veulent partisans de solutions équitables et pacifiques à la crise des relations RPDC – États-Unis.

Le journaliste de TF1 qui m'a sollicité sur la question a consacré avec son caméraman près d'une heure, le 22 septembre 2017, à m'interviewer à la Faculté de Droit, Place du Panthéon, pour finalement ne rien utiliser dans l'émission diffusée à 19h10 le dimanche 3 décembre 2017.

Il n'est sans doute pas responsable de cette « omission » qui concerne à coup sûr d'autres interviewés. Ce journaliste, très ouvert et sympathique, avait manifesté d'autant plus d'intérêt à mes paroles que visiblement il découvrait la question coréenne pour la première fois dans son activité professionnelle.

Source d'étonnement pour moi, il ne s'intéressait qu'à Kim Jong-un de manière quasi anecdotique. Rien sur ses prédécesseurs, rien sur la guerre de 1950-1953, ni la dévastation du pays par les bombardements américains, rien sur l'absence de traité de paix avec les États-Unis, rien sur l'embargo international subi depuis plus de soixante-dix ans avec toutes ses conséquences sur les problèmes à résoudre pour Pyong Yang, rien sur la passivité des Nations unies directement impliquées avec les États-Unis, rien sur la non-reconnaissance diplomatique par la France.

Kim Jong-un est une sorte de génération spontanée dont la politique n'a aucune relation avec le passé immédiat et lointain ! Il ne s'agissait pas de comprendre le pourquoi de la volonté de la RPDC de maîtriser une force de dissuasion nucléaire, réponse à l'agressivité américaine et à la présence permanente des forces armées US en Corée du Sud et dans toute la région, sans parler des manœuvres militaires régulières aux frontières coréennes. Les racines des problèmes n'intéressent pas TF1 : il faut de la personnalisation, du spectacle (même s'il a été cent fois reproduit avec des images standards sur les défilés militaires nord-coréens, les avenues « trop » larges et sans circulation, etc.). En bref du « Paris Match » animé.

La grande chaîne privée regrette sans doute que le leader de la RPDC n'ait pas été filmé par les services américains à l'occasion de quelques frasques avec une belle étrangère ou que l'on n'ait pas trouvé trace de quelques milliards personnels placés dans un paradis fiscal, comme n'importe quelle banque ou personnalité occidentales qui se respectent !

Pour bénéficier d'un autre ton (comme celui que les grands médias adoptent lorsqu'ils parlent du Qatar, de l'Arabie Saoudite, des Émirats, du Pape ou de Johnny Halliday), il aurait fallu que Kim Jong-un et la Corée du Nord aient la capacité d'investir quelques milliards en France ou que le Leader ait eu un visage à l'occidental type Che Guevara.

Notre société du spectacle et ses médias ne manquent pas de perversité « culturelle », à défaut d'être encore les héritiers du Siècle des Lumières.

TF1, qui revendique évidemment, comme tous les autres médias de notre pays, son « objectivité », a présenté une émission exclusivement à charge, sauf pendant les trente dernières secondes permettant à un chercheur compétent de souligner que la RPDC n'avait aucun intérêt à déclencher une guerre. Une concession sans doute accordée au brave journaliste, victime d'un montage où seuls les témoignages accusateurs ont trouvé leur place...

TF1, comme tout le monde, n'apprécie pas Trump et ses provocations : exception faite pour la Corée du Nord !

Un triste bilan pour une grande chaîne de télé française, indifférente à la complexité de la réalité et fabriquant un produit « consensuel » pour téléspectateurs primaires. Toutefois, une expérience quasi humoristique pour un universitaire, qui pendant l'interview songeait à l'analyse de Pierre Bourdieu « De la Télévision » et à la liberté d'expression dont il racontait à ses étudiants les mésaventures françaises en rappelant que Montesquieu disait, il y a quelques siècles : « Comment peut-on être Persan ».

Robert Charvin

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