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4 novembre 2017 6 04 /11 /novembre /2017 21:53

Dans son numéro 3461 (du 1er au 7 novembre 2017), l'hebdomadaire L'Express a consacré sa couverture et un épais dossier (p. 30-45) au "retour de la bombe" nucléaire, en faisant le constat que l'horizon d'un monde sans armes nucléaires, posé comme objectif en 2009, apparaît s'être considérablement éloigné au regard, notamment, de l'escalade entre les puissances dotées de l'arme nucléaire que sont les Etats-Unis et la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord). L'Association d'amitié franco-coréenne revient sur ce dossier, auquel ont contribué une dizaines de journalistes et d'experts, pour ce qui concerne son domaine de compétence : la situation dans et autour de la péninsule coréenne. 

Photo de couverture du magazine

Photo de couverture du magazine

D'emblée, reconnaissons qu'il s'agit d'un dossier fouillé et apportant de manière claire de nombreuses informations utiles pour le néophyte : il donne à la fois des points de repère (en soulignant le tournant qu'a constitué l'arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, p. 31, ou en mentionnant l'inefficacité de la politique de l'actuelle administration américaine pour empêcher la Corée du Nord de se doter d'une force de dissuasion nucléaire, p. 32) et apporte des informations assez détaillées : il n'y a toujours pas de traité de paix depuis l'accord d'armistice de 1953, aboutissant effectivement à la situation d'un "conflit gelé" (titre de l'encadré p. 33) ; l'arsenal nord-coréen compterait désormais entre 30 et 60 bombes (p. 35), tandis que 93 % du stock mondial d'armes nucléaires reste détenu par les Etats-Unis et la Russie (p. 42)...

Quelques erreurs grossières altèrent toutefois la qualité de l'analyse : non, la Chine ne soutient pas "indéfectiblement" la Corée du Nord (p. 32), dont elle vote et applique les sanctions à son encontre ; non la Corée du Nord n'a pas été "jusqu'à menacer de frapper l'île de Guam" (p. 33), mais a envisagé de procéder à des tirs de missiles dans les eaux internationales en direction de l'île de Guam ; non, la Corée du Nord n'a pas une armée de 1,4 million d'hommes (chiffre fantaisiste établi par la seule CIA) qui "se prépare à affronter à nouveau son voisin du Sud" ; non, les Etats-Unis n'ont pas "parfois" bombardé au napalm la Corée du Nord, mais bien fait un usage systématique du napalm pendant la guerre de Corée, détruisant un pays pour soi-disant le sauver. De même, il est regrettable que les justifications ayant conduit la RPDC (comme l'Iran) à se doter de l'arme nucléaire relèvent des poncifs et de propos outranciers qu'on croirait issus d'un manuel de propagande de guerre (p. 33 : "puissances régionales devenues incontrôlables", "vieux nationalismes qui ne demandent qu'à disposer de nouvelles armes technologiques ou de missiles balistiques pour compenser leur arriération ou leur isolement", en oubliant au passage que les dernières sanctions contre la Corée du Nord, visant à la priver de 90 % de ses recettes d'exportations, sont le fait des Etats-Unis et de leurs alliés, et pas d'une supposée volonté nord-coréenne...). Il manque cruellement  (toujours p. 33) une analyse stratégique rigoureuse qui aurait rappelé la stratégie de la dissuasion nucléaire (du faible au fort), telle que l'a développée la France du Général de Gaulle, et que reprend aujourd'hui à son compte la Corée du Nord. A ignorer totalement la doctrine nucléaire nord-coréenne, le dossier de L'Express conforte l'image lourdement erronée d'un pays soi-disant irrationnel et incontrôlable.

Heureusement, l'entretien avec Juliette Morillot rappelle quelques faits évidents sur le rapport de forces réel entre Washington et Pyongyang ou encore la volonté des dirigeants nord-coréens de ne pas subir le sort de leurs homologues irakiens (en 2003) et libyens (en 2011). Cependant, les propos recueillis par Vincent Hugeux donnent parallèlement la parole à Valérie Niquet, qui affiche un néo-conservatisme américain bon teint (se félicitant de la présence américaine en Asie: "Heureusement qu'ils le sont !", s'exclame-t-elle p. 39) et multiplie les affirmations d'autorité : non, Mme Niquet, la Corée n'est pas "soutenue financièrement à bout de bras par la Chine" (p. 37, mais qu'a donc fait la Chine pour mériter un tel bashing dans ce dossier ?), de même qu'il ne suffit pas d'affirmer péremptoirement "quand on veut contrôler on contrôle" (p. 37) dans une volonté malhonnête d'accabler la Chine de tous les maux (comme s'y emploient les néo-conservateurs américains), tout en menaçant ce pays de sanctions américaines si elle ne coopère pas assez avec les Etats-Unis, ainsi que le rappelle opportunément (toujours p. 37) notre porte-voix des faucons américains. De même, les propos bellicistes de Valérie Niquet, farouchement hostile au dialogue, reçoivent une couverture exceptionnelle dans un hebdomadaire que l'on a connu moins prompt à afficher avec autant de complaisance le point de vue du lobby américain pro-guerre. Reconnaissons cependant que l'interview croisée de Juliette Morillot et Valérie Niquet a le mérite de souligner que, selon les deux expertes, le risque de guerre nucléaire est faible (p. 38) - une opinion d'ailleurs partagée par Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (p. 44). Enfin, Juliette Morillot rappelle le rôle positif, pour le dialogue et la paix, que pourraient jouer la France d'Emmanuel Macron et l'Union européenne. Toutefois, cette perspective aussitôt balayée comme inacceptable par Mme Niquet - dont les propos clôturent l'interview en assénant une nouvelle contre-vérité (obsessionnelle dans la tête des néo-conservateurs), la fantasmatique "coopération Pyongyang-Pékin" (p. 39) permettant soi-disant à la RPDC de gagner du temps dans la mise en place de son programme nucléaire... auquel la Chine est en réalité fermement opposée, refusant une course aux armements nucléaire et conventionnels dans la région. Non seulement le journaliste ayant conduit l'entretien, Vincent Hugeux, ne juge pas utile de tempérer Mme Niquet, mais il conclut son article sur ces propos délirants et gravement erronés.

Enfin, l'analyse tend à être déséquilibrée en ce qu'elle déforme ou oublie, volontairement ou non, des informations de base. Ainsi, le lecteur pourrait croire, à la vue de la photo d'une manifestation renvoyant dos à dos Donald Trump et Kim Jong-un (et prise comme de juste devant l'ambassade nord-coréenne à Berlin, insinuant d'où viendrait la menace principale...), que telle serait la position de l'ONG Campagne internationale pour l'abolition des armes nucléaires (acronyme anglais, ICAN), prix Nobel de la Paix 2017 : rien n'est plus inexact, ICAN soutenant en réalité une pétition qui appelle au retour au dialogue et à la fin des menaces américaines sur la Corée du Nord pour sortir de l'impasse et empêcher un conflit meurtrier. Si L'Express s'inquiète légitimement et à juste titre d'un conflit dont les conséquences seraient catastrophiques (la fin de l'article p. 35 a un ton alarmiste parfaitement compréhensible), son atlantisme naturel le conduit à sous-estimer la grave menace sur la paix que pose Donald Trump : si l'article en page 34 s'intitule bien "Si les Etats-Unis passaient à l'action...", il passe sous silence les propos du président américain aux Nations unies voulant "détruire" la Corée du Nord, menaçant de l'emploi d'armes nucléaires ou préconisant encore leur retour sur le sol sud-coréen. A n'insister que sur les intentions qui sont prêtées à la Corée du Nord (et les accusations sont aussi lourdes que non étayées, comme celle selon laquelle des agents nord-coréens infiltrés au Sud seraient prêts à mener des opérations terroristes, sic), l'hebdomadaire oublie de mentionneur que des exercices de guerre, bien réels ceux-là, sont menés par les Etats-Unis au large de la Corée, plusieurs fois par an, et sont les plus grands au monde dans une zone qui n'est pas en guerre.

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2 novembre 2017 4 02 /11 /novembre /2017 19:55

L'ancien diplomate nord-coréen Thae Yong-ho n'était nullement un familier des cercles dirigeants de la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) et il a encore moins une connaissance directe de ce que peuvent penser les Nord-Coréens, dès lors qu'il a passé la plus grande partie des dix dernières années de sa vie à l'étranger en dehors de la Corée du Nord. Il a su toutefois se créer une légende, avec l'aide des services secrets de l'Etat qui l'a accueilli (la Corée du Sud), dans la grande tradition de la guerre froide : celui d'être un "défecteur de haut niveau", dont la parole bénéficie d'une exposition médiatique sans commune mesure avec la connaissance réelle d'un Etat où il n'a plus mis les pieds depuis des années. Cette situation lui garantit ainsi des conditions d'existence avantageuses, à la condition de satisfaire ceux qui sont, selon toute son évidence, son nouvel employeur (et lui assurent en tout cas une protection inaccessible au Sud-Coréen ordinaire), les services secrets sud-coréens (National Intelligence Service, NIS), de sinistre réputation pour leurs atteintes systématiques et répétées aux droits de l'homme. Dans ce contexte, au regard de l'étroitesse des relations tissées entre le NIS et la CIA, il était attendu que Thae Yong-ho se voit garantir un accès aux autorités américaines, en faisant croire qu'il serait un témoin "unique"  : il a été longuement entendu par la Commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants des Etats-Unis. Nous revenons donc ci-après sur les messages - inédits, car prônant un dialogue direct entre Washington et Pyongyang - qu'a entendu faire passer le NIS via un de ses agents d'influence de haut niveau.

Thae Yong-ho est un agent d'influence de haut niveau des services de renseignement sud-coréens

Thae Yong-ho est un agent d'influence de haut niveau des services de renseignement sud-coréens

Nous ne reviendrons pas sur les banalités alignées par Thae Yong-ho concernant le développement de mécanismes d'économie de marché en Corée du Nord - qui ne sont en aucun cas une nouveauté (les premières mesures économiques prises en ce sens par les autorités nord-coréennes datent d'il y a près de 20 ans) et encore moins une révélation pour toute personne connaissant un peu cet Etat. Nous ne reviendrons pas non plus sur l'énième prédiction d'un effondrement imminent de la Corée du Nord - qui est l'un des airs favoris qu'aiment entonner les néo-conservateurs de tous les pays, du NIS en général et de M. Thae en particulier : plus les années passent sans que les faits ne donnent raison à notre Nostradamus de salon, plus ce dernier se sent obligé d'apporter force détails dans son exercice périlleux de voyance. Naturellement, en bon militant néo-con, Thae Yong-ho prend soin de ne pas incriminer des sanctions sans équivalent au monde qui sont de nature à faire de nombreuses victimes parmi les Nord-Coréens : vivant pour sa part dans un appréciable confort matériel, Thae Yong-ho est un partisan résolu de cette politique. Non, si effondrement il doit y avoir, c'est parce que la révolte gronderait, affirme-t-il doctement, en n'hésitant pas, au passage, à se contredire lui-même : il parle d'un régime de "terreur" - le mot fait toujours mouche, depuis l'exécution de Robespierre par les réactionnaires thermidoriens qui ont été bien plus violents que l'homme qu'ils ont condamné à l'échafaud - mais estime en même temps que le contrôle gouvernemental sur la population s'affaiblit...

Si nous nous intéressons ici aux propos de Thae Yong-ho, agent de haut niveau du NIS, ce n'est pas pour entendre leurs sempiternelles et prétentieuses prédictions, mais parce qu'ils révèlent - ce qui est rare - une mise en cause quasi-explicite de la politique américaine actuelle de l'administration Trump, en encourageant le Président des Etats-Unis à rencontrer son homologue, le Président Kim Jong-un. Selon une dépêche de l'AFP, abondamment reprise dans les médias français :

"Nous devons prendre en compte le sacrifice humain que comporterait l'option militaire", a-t-il prévenu, assurant qu'à la moindre action de l'armée américaine Pyongyang déchaînerait dans l'instant le feu contre la Corée du Sud voisine. Y compris dans le cas d'une frappe préventive limitée, lui a demandé une parlementaire? "Oui", a-t-il asséné, avant de supplier: "avant toute action militaire, il est nécessaire de rencontrer Kim Jong-Un, pour tenter de comprendre sa manière de penser et de le convaincre qu'il sera détruit s'il continue ainsi".

Ces quelques phrases sont capitales, et constituent à notre sens la seule information importante : les services secrets sud-coréens, restés très influents dans le processus de décision politique et militaire à Séoul malgré l'alternance politique de mai 2017, ne veulent pas d'une attaque américaine, même "limitée" - parce qu'ils craignent que leur pays ne soit aux premières loges d'un conflit et qu'elle engendrerait une escalade aux conséquences imprévisibles. Quant à la proposition d'une rencontre entre Donald Trump et Kim Jong-un, sauf à supposer que ce soit un moyen pour l'administration américaine de faire passer un message à la RPDC (ce qui est hautement improbable, car Thae Yong-ho est considéré comme un traître dénué de principes à Pyongyang), elle représente bel et bien le point de vue du NIS, qui cherche ainsi habilement à gagner à sa cause la Chambre des représentants américains. Au moment où l'envie de Donald Trump d'en découdre militairement avec la Corée du Nord fait consensus contre elle dans l'appareil d'Etat américain, et avant la visite à Séoul du numéro un américain, la démarche est intelligente et rejoint les positions de l'Association d'amitié franco-coréenne pour retrouver le chemin du dialogue et de la paix dans la péninsule coréenne.

Source :

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26 octobre 2017 4 26 /10 /octobre /2017 17:09

Un spectre hanterait la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) : le spectre de l'antichristianisme. Encore et toujours, la Corée du Nord serait prétendument le pays offrant le moins de liberté religieuse au monde. Soucieuse de présenter la réalité nord-coréenne au-delà des clichés et du prêt-à-penser médiatique, l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) a dû, à plusieurs reprises, corriger des affirmations à l'emporte-pièce sur la pratique religieuse en RPDC : ainsi, en août 2013, nous avions répondu à Gonzague Saint Bris qui s'était exprimé à ce sujet dans les colonnes du Monde, en faisant état pour notre part de ce que nous avions vu à Pyongyang. La difficulté est cependant qu'il ne s'agit pas seulement de rétablir les faits pour ouvrir un vrai débat où chacun puisse se forger son opinion, mais encore de toucher le lectorat le plus large. Dans ce contexte, quand un journal qui se définit comme catholique, le bimensuel Monde&Vie, a proposé un entretien sur la Corée du Nord à l'AAFC, celle-ci a donné suite au regard des questions posées et des garanties apportées quant à la publication de l'intégralité des réponses. L'idée est aussi d'atteindre un public qui n'est pas celui habituel du site Internet de l'AAFC, association indépendante de tout parti politique. Avec l'autorisation de Monde&Vie, l'AAFC reproduit ci-après le texte de l'entretien qu'a accordé Benoît Quennedey, président de l'AAFC, dans le numéro 946 daté du 19 octobre 2017.

Le président de l'AAFC répond au bimensuel « Monde&Vie »

Haut-fonctionnaire et auteur d’un livre sur l’économie de la Corée du Nord, Benoît Quennedey est l’un des meilleurs connaisseurs français des questions nord-coréennes. La Corée, il la connaît, tant au nord qu’au sud. Jeune président de l’Association d’amitié franco-coréenne (AAFC), il a bien voulu livrer pour Monde&Vie ses analyses sur les récentes polémiques et tensions consécutives au dernier essai nucléaire entrepris par Pyongyang.

« Je ne crois absolument pas à une nouvelle guerre de Corée »

Dialogue avec Benoît Quennedey

Monde&Vie (M&V) : Récemment, on a assisté à une véritable escalade verbale de la part de Donald Trump, notamment aux Nations Unies, contre la Corée du Nord, pensez-vous qu’un conflit armé est envisageable entre Pyongyang et Washington ?

Benoît Quennedey (BQ) : Une guerre verbale est très différente d’une action militaire, même si les autorités nord-coréennes ont récemment parlé de déclaration de guerre. Alors que l’utilisation d’armes nucléaires entraînerait une destruction mutuelle qui n’est pas envisageable, certains milieux américains évoquent une frappe préventive et ciblée contre la Corée du Nord. Pourtant, une telle action n’aurait guère de sens aux plans stratégique et militaire : l’arsenal nucléaire nord-coréen est disséminé et enfoui ; le dirigeant nord-coréen pour sa part ne peut être localisé précisément car il se déplace constamment ; enfin, comme pendant la guerre de Corée (1950-1953), les Nord-Coréens sont prêts à vivre sous terre pour échapper aux bombardements. C’est pourquoi, même si des accrochages militaires meurtriers sont possibles (il y en a d’ailleurs eu à de multiples reprises depuis l’armistice de 1953), je ne crois absolument pas à une guerre dans les circonstances actuelles.

M&V : Le régime de Pyongyang n’est-il pas aussi dans une fuite en avant, multipliant provocations et déclarations belliqueuses ?

BQ : Vivant dans une logique obsidionale depuis sept décennies, les autorités nord-coréennes veulent absolument conjurer le sort de l’Irak en 2003 et de la Libye en 2011 et considèrent donc la dissuasion nucléaire comme leur assurance vie qui les protégera de toute attaque américaine. Elles poursuivront leurs essais nucléaires et leurs tirs balistiques jusqu’à ce qu’elles estiment disposer d’une force de dissuasion complète, c’est-à-dire des vecteurs balistiques pouvant transporter des armes nucléaires miniaturisées qui atteindraient des points précis du continent américain. Pour la Corée du Nord, ce n’est plus qu’une question au plus d’années, sinon de mois.

M&V : Vous ne souscrivez pas à ceux qui font de la Corée du Nord le dernier régime stalinien du monde…

BQ : En Corée du Nord il n’y a pas de portrait de Marx et de Lénine, l’idéologie est celle du Juche qui pose comme principe cardinal l’autonomie et l’indépendance des peuples d’une part, des individus d’autre part... Parler de marxisme, et a fortiori de stalinisme, est méconnaître la réalité économique, sociale et politique de la Corée du Nord.

M&V : Comment décrire le régime nord-coréen et la société qu’il régit ? Une monarchie ?

BQ : C’est un régime socialiste et nationaliste, dont les structures sont héritées des démocraties populaires mais qui ont fortement évolué avec la disparition de l’URSS et des démocraties populaires, la mise en place de mécanismes de marché à la faveur de l’effondrement économique des années 1990 (et d’une sévère pénurie alimentaire) puis de zones économiques spéciales, s’inspirant peu ou prou de celles créées en Chine deux décennies plus tôt.

Dans ce cadre, la place prépondérante du dirigeant, et la succession de père en fils sur trois générations depuis la fondation du pays en 1948, est un trait typiquement coréen, qui puise ses racines dans l’héritage confucianiste très ancré dans l’ensemble de la péninsule et qui honore les pères et les fondateurs. Formellement, cela rappelle les monarchies, mais il existe des processus décisionnels – au sein du Parti du travail – qui sont étrangers à une monarchie, qu’elle soit absolue ou inscrite dans un régime parlementaire. Plus fondamentalement, la place politique éminente du dirigeant ne dit rien sur les processus décisionnels effectifs, les cercles de pouvoir... La France a ainsi connu quatorze siècles de monarchie, mais quoi de commun entre les rois dits fainéants de la fin de l’ère mérovingienne et les rois Louis apparaissant comme des monarques absolus ?

M&V : Quel est le jeu de Kim Jong Un ? A-t-il renforcé son emprise sur les institutions ?

BQ : Lors de la disparition de son père et prédécesseur Kim Jong Il, en décembre 2011, il n’avait été étroitement associé au processus politique au plus haut niveau que depuis moins de trois ans et il n’avait pas encore 30 ans. L’accélération – et les réussites, au plan technique – des programmes nucléaires et balistiques ont renforcé son statut de commandant en chef des forces armées, ainsi que vraisemblablement affermi son statut de dirigeant incontesté. J’emploie à dessein le terme « vraisemblablement » car, dans la société politique issue de la guérilla antijaponaise qu’est la Corée du Nord, qui a mis en place des systèmes très efficaces de préservation du secret d’État, on ne sait rien de certain sur les processus décisionnels effectifs.

M&V : Y a-t-il une liberté religieuse en Corée du Nord ?

BQ : Lors de la création du pays et de sa partition, les chrétiens – et plus particulièrement les protestants, plus nombreux que les catholiques aujourd’hui encore en Corée – étaient positionnés à droite sur l’échiquier politique, et opposés aux communistes coréens. Mais beaucoup d’eau a depuis coulé sous les ponts : à la fin des années 1980 on assiste à la réouverture d’églises de différents cultes en Corée du Nord et à l’impression de bibles à Pyongyang, parallèlement à un rôle croissant de missionnaires chrétiens étrangers pour aider les populations nord-coréennes. Si l’immense majorité des Nord-Coréens n’ont pas de religion (ou se déclarent bouddhistes), le temps des oppositions frontales entre chrétiens et communistes athées appartient au passé… Les catholiques de Corée du Nord ont aussi salué l’élection du pape François et, très pragmatiquement, les Nord-Coréens utilisent les canaux du dialogue religieux pour favoriser les échanges inter-coréens. Ceci dit, comme dans les ex-démocraties populaires, la pratique religieuse est plus tolérée qu’encouragée, et dans le cadre d’associations religieuses pro-gouvernementales. L’action des missionnaires évangélistes, très actifs auprès des réfugiés nord-coréens à la frontière sino-coréenne, est combattue par les autorités nord-coréennes, comme plus largement tout ce qu’elles considèrent comme un prosélytisme anti-régime.

M&V : La Corée est l’un des rares pays du monde à rester divisé en demeurant officiellement en guerre. Pensez-vous qu’une réunification est envisageable, à terme, entre le Nord et le Sud ?

BQ : En effet, depuis la fin de la guerre de Corée en 1953, l’armistice signé n’a jamais conduit à la conclusion d’un traité de paix et des affrontements meurtriers ont émaillé les relations inter-coréennes. Pour autant, le nationalisme coréen, très fort dans l’ensemble de la péninsule, a conduit à un net essor des échanges dans tous les domaines pendant dix ans (1998-2008) avant que le retour au pouvoir des conservateurs à Séoul ne remette en cause les fragiles acquis du dialogue inter-coréen, qui ouvrait la voie vers la réconciliation, la paix et à terme la réunification. Mais des espoirs de reprise des échanges resurgissent depuis l’élection du Président Moon Jae-in à Séoul, après que la rue eut chassé du pouvoir la très autoritaire Mme Park Geun-hye qui était sous l’influence de sa gourou Mme Choi Soon-sil – une sorte de Raspoutine à la mode coréenne.

La réunification sera un processus long et difficile, mais la force dans toute la Corée du sentiment national – et, disons-le, identitaire – rend à mon sens la réunification inéluctable, sous des formes qui seront à déterminer : peut-être une confédération, avec deux États et deux systèmes ? Ce sera aux Coréens d’en décider, dans le respect de leur souveraineté, sans ingérence étrangère.

M&V : Quel est le rôle de l’association que vous dirigez ?

BQ : Nous favorisons les échanges avec les deux parties d’une nation divisée contre son gré par le jeu des grandes puissances au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Nous ne croyons pas aux donneurs de leçons de démocratie : l’ouverture de la Corée du Nord doit s’effectuer en tenant compte des réalités et non par des calculs hasardeux. Aujourd’hui tout le monde peut observer qu’en Libye, la chute du colonel Kadhafi, en créant un sanctuaire de l’État islamique, a augmenté durablement les tensions et les dangers dans cette partie du monde. Ses objectifs, l’AAFC les mène de manière réaliste : accueil d’une délégation de jeunes handicapés à Paris en février 2015 (en collaboration avec un pasteur anglican d’origine sud-coréenne), encouragement aux coopérations scientifiques en liaison avec les chercheurs, actions humanitaires pour venir en aide aux populations nord-coréennes en cas de catastrophes, en relation étroite avec les ONG laïques ou chrétiennes… Nous avons le souci de venir en aide aux plus faibles, tout en favorisant les échanges et la coopération internationale franco-nord-coréens, certains d’œuvrer, à notre échelle grâce à un réseau de bénévoles dévoués dans toute la France, à un monde de paix fondé sur le dialogue et la compréhension mutuelle, loin des caricatures et des anathèmes. C’est de l’échange fécond que naît l’espoir d’un monde meilleur.

 

Propos recueillis par François Hoffman

 

Source : Monde&Vie, n°946, 19 octobre 2017, pp. 16-17

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11 juin 2017 7 11 /06 /juin /2017 12:40

En mai 2017, le logiciel malveillant de type rançongiciel WannaCry a été utilisé lors d'une vaste cyberattaque ayant touché plus de 300 000 ordinateurs dans 150 pays, ayant conduit au plus grand piratage à rançon de l'histoire d'Internet. Si la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) a été une fois encore hâtivement mise en cause par certains médias, les experts en informatique ont montré qu'en réalité les hackers étaient probablement chinois - comme l'explique un article de The Telegraph traduit ci-après de l'anglais.

"Les pirates informatiques de WannaCry liés à la Chine et pas à la Corée du Nord, selon les experts" (The Telegraph)

La cyberattaque WannaCry qui a touché 150 pays pourrait avoir été l’œuvre de hackers parlant chinois, indiquent de nouvelles recherches.

 

Des enquêteurs de chez Flashpoint ont rejeté les rapports arguant que des pirates nord-coréens seraient derrière le rançongiciel après avoir trouvé des preuves que le message avait été traduit à partir d’une langue tierce vers le coréen.

 

Leurs investigations montrent que des locuteurs chinois pourraient être à l’origine de l’attaque WannaCry, qui a pris pour cible des centaines de milliers d’ordinateurs au sein d’organisations telles que la caisse d’assurance maladie de Grande-Bretagne mais qui a également touché des grandes entreprises comme Nissan ou Telefonica.

 

« Flashpoint évalue avec un grand degré de certitude que les auteurs des messages affichés chez les personnes infectées par Wannacry écrivent couramment chinois », avance un chercheur. « Le langage utilisé s’apparente à celui du sud de la Chine, de Hong Kong, Taiwan ou Singapour. »

 

Les spécialistes ont analysé les 28 différentes langues du message de rançon apparu sur les ordinateurs touchés par l’attaque demandant le payement de 300 dollars américains.

 

Ils se sont aperçus que les messages écrits en chinois et en anglais sont les seuls semblant avoir été rédigés par un être humain. Le message en coréen contenait des erreurs grammaticales et de ponctuation qui indiquent une traduction depuis l’anglais.

 

« Les analyses révèlent que presque tous les messages de rançon ont été traduit par le biais de Google Translate et qu’uniquement les versions anglaise et chinoise semblent avoir été traduites par une personne plutôt que par une machine », ajoute Flashpoint

 

Les chercheurs indiquent que seuls les messages en chinois semblent avoir été écrits par un natif du pays, ce qui pourrait signifier que les auteurs seraient d’origine chinoise.

 

« Les deux messages de rançon chinois diffèrent substantiellement des autres par leur contenu, leur format et leur ton », nous précise Flashpoint. La version chinoise possède du contenu absent des autres langues, alors qu’aucun texte ne présente des phrases n’apparaissant pas dans la version chinoise.

 

« La relative familiarité présente dans le texte chinois par rapport aux autres versions suggère que les auteurs parleraient couramment la langue – peut-être avec suffisamment d'aisance pour y rédiger le message initial. »

 

Ces découvertes apparaissent après qu’une autre enquête a incriminé le groupe de hackers nord-coréens dénommé Lazarus Group. Ce dernier, qui selon les experts serait lié à l’Etat nord-coréen, serait derrière le piratage de Sony Pictures Entertainment en 2014 et responsable de l’attaque ayant mené au vol de 81 millions de dollars à la Banque centrale du Bangladesh. [NdT : la responsabilité de la RPD de Corée, tant dans le piratage de la Banque centrale du Bangladesh que de Sony Pictures, apparaît fabriquée.]

 

Le texte anglais de WannaCry, à l’inverse de la version chinoise, contient une erreur grammaticale majeure indiquant l’improbabilité que son auteur parle couramment la langue.

 

Les analyses révèlent que les messages dans les autres langues ont été traduits depuis le texte anglais.

 

Flashpoint a également comparé les messages de WannaCry avec ceux des rançongiciels précédents mais n’y a pas trouvé de liens significatifs.


 

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19 avril 2017 3 19 /04 /avril /2017 18:54

La semaine dernière, l'annonce que l'USS Carl Vinson (un des plus grands navires de guerre américain) serait au large de la Corée pour dissuader d'une éventuelle initiative nord-coréenne (essai nucléaire, lancement d'un missile balistique intercontinental...) - qui n'a pas eu lieu - avait suscité de nombreux commentaires quant à l'imminence d'un conflit. Sauf que l'USS Carl Vinson ne s'est jamais approché de la Corée, dans la région de laquelle il ne parviendra qu'aux alentours du 25 avril - comme prévu de longue date dans le cadre des exercices militaires américano - sud-coréens. Retour sur un immense bluff de l'administration Trump.

L'USS Carl Vinson dans le détroit de la Sonde

L'USS Carl Vinson dans le détroit de la Sonde

Comme l'a indiqué l'agence de presse sud-coréenne Yonhap, au moment où le Président américain Donald Trump menaçait la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) d'une réaction sans précédent en cas de nouvel essai nucléaire ou de lancement d'un missile balistique intercontinental, l'instrument supposé de cette riposte - le bâtiment USS Carl Vinson - se trouvait en réalité à des milliers de kilomètres au sud de la péninsule coréenne, dans le détroit de la Sonde :

Mais à ce moment précis, le porte-avions en question, l’USS Carl Vinson, était dans le détroit de la Sonde, selon une photo diffusée et une légende indiquant que «l’USS Carl Vinson (CVN 70) est en transit dans le détroit de la Sonde. Un déploiement dans le Pacifique Ouest du groupe aéronaval d’attaque du porte-avions Carl Vinson est prévu».

http://french.yonhapnews.co.kr/international/2017/04/19/0400000000AFR20170419001100884.HTML

Alors pourquoi ces rodomontades ? Dans le but manifestement de montrer que lui, Donald Trump, n'inscrirait pas ses pas dans ceux de son prédécesseur Barack Obama sur la question nord-coréenne. Et qu'importe si le mensonge devait finalement être éventé : le temps médiatique a ses raisons. L'annonce de Donald Trump donnant des coups de menton a reçu un écho bien plus important que les révélations sur la manipulation de l'opinion publique concernant le porte-avions Carl Vinson, et c'est bien tout ce qui compte. A toutes fins utiles, de nouveaux éléments de langage ont été servis aux médias internationaux qui ont docilement suivi la feuille de route de l'administration US, à savoir que le Carl Vinson aurait finalement changé de cap et sera de toute manière au large de la Corée autour du 25 avril.

Des images satellite auraient facilement révélé la supercherie. Mais si en ce domaine le site étonnamment bien informé 38 North nous indique en temps réel les prochains essais ou tirs de missile nord-coréens (réels ou supposés), dans le cas américain les mêmes sources se taisent. S'agissant des Etats-Unis, il est interdit de toucher au secret-défense ; dans l'autre cas, nous avons à faire à la stratégie classique de manipulation de l'opinion publique, via les médias dits de référence, par le Pentagone et le département d'Etat.

Mais il y a peut-être aussi une autre raison, plus pragmatique : le Président Donald Trump trouve soudain de nombreuses vertus à la politique chinoise envers la RPD de Corée - après n'avoir cessé de critiquer Pékin pour sa gestion du dossier nord-coréen). Pour ce faire, rien ne vaut une preuve patente de l'estime qu'on a pour son nouveau partenaire : et si Donald Trump avait délibérément menti à l'opinion publique américaine et internationale dans le seul but de s'afficher avec la Chine qui aurait finalement su, en tout état de cause, grâce aux moyens militaires dont elle dispose, la réalité sur le USS Carl Vinson ? Après les revirements de position sur la Russie et la Syrie, Donald Trump n'est plus à un retournement de veste près. Jusqu'au prochain coup de tête de l'imprévisible président américain.

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28 mars 2017 2 28 /03 /mars /2017 01:47

Fondé en 1986, FAIR (Fairness & Accuracy In Reporting, « équité et précision des reportages ») est un groupe d'observateurs des médias aux Etats-Unis, « offrant une critique documentée de la censure et des partis pris médiatiques » et entendant faire vivre le Premier amendement de la Constitution américaine, relatif à la liberté d'expression, « par la promotion d'une plus grande diversité de la presse et l'examen minutieux des pratiques médiatiques qui mettent de côté l'intérêt public, les minorités et les points de vue divergents ». A cet égard, le traitement des affaires coréennes, et en particulier de la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), constitue un cas d'école, avec des médias dominants qui multiplient les préjugés et font peu de place aux analyses s'écartant d'une ligne quasi-officielle imputant tous les torts à la seule Corée du Nord. Cette dernière semble prise dans un étau médiatique dont les deux mâchoires seraient les attaques sur le thème des droits de l'homme et les attaques sur le thème du danger que représente pour le reste du monde la RPDC, petit pays de 25 millions d'habitants soumis à un embargo féroce depuis plusieurs décennies et ayant subi une guerre d'anéantissement entre 1950 et 1953. Il est aujourd'hui avéré que certains témoignages spectaculaires servant aux offensives médiatiques anti-RPDC sur le terrain des droits de l'homme, par exemple ceux de Park Yeonmi et de Shin Dong-hyuk, sont mensongers ou, pour le moins, très douteux. Sur l e terrain de la « menace » nord-coréenne, beaucoup d'analyses relayées par les médias sont aussi sujettes à cautio n, comme le démontre FAIR dans un article - dont l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) propose ici une traduction en français – qui s'appuie sur l'exemple d'un célèbre groupe de réflexion (think tank) alimentant régulièrement les grands médias américains puis occidentaux, groupe connu pour servir les intérêts du complexe militaro-industriel et de gouvernements étrangers. De leur côté, les médias, aux Etats-Unis, en France et ailleurs, sauf rares exceptions, semblent avoir renoncé à l'objectivité et à tout travail sérieux d'explication - voire à la déontologie -  dès qu'il s'agit de la Corée du Nord, malgré l'importance des affaires coréennes pour la paix et la sécurité du monde. L'étau médiatique dans lequel est prise la Corée est une machine à désinformer pour ensuite pousser les peuples vers la guerre, comme l'a encore dénoncé l'AAFC dans son communiqué du 20 mars 2017.

Une fondation de droite et des cartes terrifiantes sur le nucléaire orientent le récit au sujet de la « menace » nord-coréenne

Par Adam Johnson

22 mars 2017

 

Les tensions entre les Etats-Unis et la Corée du Nord sont de retour dans la presse après une série de tests balistiques et des menaces proférées via le compte Twitter présidentiel. Pendant ce temps, un groupe de réflexion conservateur – qu'on croyait moribond – a refait son apparition grâce à son alignement sur Donald Trump. Le résultat est que la Heritage Foundation a fourni l'ossature du récit à la base des relations entre la Corée du Nord et les Etats-Unis à l'ère Trump, tournant en boucle dans des douzaines d'articles de presse et d'apparitions télévisuelles.

Les experts de la Heritage sont intervenus à l'occasion d'articles consacrés à la Corée du Nord par le Washington Post (28 février 2017 et 19 mars 2017), le New York Times (16 mars 2017), AP (19 mars 2017), le Christian Science Monitor (17 mars 2017), le Boston Herald (9 mars 2017), la BBC (17 mars 2017), Fox News (10 mars 2017), CNN (15 mars 2017), MSNBC (19 mars 2017), CNBC (7 mars 2017), Voice of America (24 février 2017) et Vox (17 mars 2017).

Le plus célèbre des experts de la Heritage est l'ancien analyste de la CIA Bruce Klingner, lequel joue la partition du Faucon Raisonnable, en insistant sur le fait que la Corée du Nord est « en train d'accroître [ses] capacités nucléaires et balistiques » et constitue une « une menace existentielle pour la Corée du Sud et le Japon et sera bientôt une menace directe pour le continent des Etats-Unis », mais en s'opposant à un bombardement préventif ou à une invasion tant que la menace n'est pas « imminente » - un terme qu'il ne définit jamais exactement (mais que, il convient de le noter, l'actuel secrétaire d'Etat utilise pour décrire la situation).

Avec l'analyste politique Michaela Dodge et le directeur du Centre d'études asiatiques de la Heritage Walter Lohman, Klingner truffe les reportages des médias de citations présentant la Corée du Nord et la Chine comme les seules à mal se comporter, soulignant l'urgente nécessité d'un « leadership » militaire des Etats-Unis, et appelant fréquemment à augmenter les dépenses militaires :

"Fondamentalement, après la Guerre froide, nous avons pris des vacances au lieu de moderniser la force de dissuasion nucléaire", a déclaré Michaela Dodge, une analyste spécialisée dans la politique nucléaire militaire au Centre pour la défense nationale de la Heritage Foundation.

CNBC, 7 mars 2017

"Il y a chez eux ce sentiment d'être assurés pour le moment", a dit Bruce Klingner, directeur de recherche pour l'Asie du Nord-Est à la Heritage Foundation à Washington, "mais le Japon et la Corée du Sud sont comme des petits chiens agités qui ont constamment besoin d'être rassurés et sont tout le temps nerveux."

New York Times, 16 mars 2017

"La Chine a été une partie du problème plutôt qu'une partie de la solution", a affirmé Bruce Klingner, directeur de recherche à la Heritage Foundation, qui décrit la Corée du Nord comme une menace militaire globale..."[La Chine a] une réponse neutre et ne veut pas porter de jugement de valeur quand elle appelle les deux Corée à ne pas accroître les tensions, alors que c'est seulement sa Corée qui agit ainsi."

CNN, 15 mars 2017

MSNBC (19 mars 2017) a récemment reçu Klingner pour un entretien désinvolte et dépourvu de tout sens critique. L'animateur Jacob Soboroff a lancé des balles faciles à propos des sinistres intentions de la Corée du Nord et de l'urgence d'une prééminence militaire des Etats-Unis, en utilisant une variante de l'astuce rhétorique du « certains disent que » pour faire passer des suppositions très contestables sur les motivations de la Corée du Nord :

De nombreuses personnes ont interprété ces dernières actions, provocations de la part de la Corée du Nord, comme un message lancé directement aux Etats-Unis. Pourquoi, selon votre estimation, la Corée du Nord est-elle si concentrée sur les Etats-Unis d'Amérique ?

Qui sont ces « nombreuses personnes » ? Quelles sont leurs motivations ? Des experts ont-ils été sondés quant aux intentions de la Corée du Nord ? Soboroff ne le dit pas.

La Terrifiante Carte Imaginaire sur le Nucléaire

Un élément clé des rapports sur le programme d'armes nucléaires de la Corée du Nord est la Terrifiante Carte Imaginaire sur le Nucléaire montrant un missile balistique intercontinental totalement hypothétique, dont-la-fabrication-n'a-pas-encore-été-prouvée, atteignant le continent américain.

Un exemple récent paru dans le New York Times (4 mars 2017) montre les pièges posés par la Terrifiante Carte Imaginaire sur le Nucléaire.

« Portée croissante de la Corée du Nord - La portée potentielle des armes actuelles de la Corée du Nord, en particulier les missiles KN-14 et KN-18, permettrait à ses têtes nucléaires d'atteindre la majeure partie du monde »

« Portée croissante de la Corée du Nord - La portée potentielle des armes actuelles de la Corée du Nord, en particulier les missiles KN-14 et KN-18, permettrait à ses têtes nucléaires d'atteindre la majeure partie du monde »

Il faut noter la présence de deux missiles, le KN-14 et le KN-08, en bas à droite, couvrant les Etats-Unis. Ces missiles n'ont pas été testés par la Corée du Nord, contredisant donc le seul critère retenu dans le tableau associé, à savoir « les fusées actuellement testées ». Il faut noter la mention du tableau, précisant que les deux missiles prétendument capables d'atteindre les Etats-Unis sont exclus dudit tableau.

« L'arsenal nord-coréen - Les fusées actuellement testées présentent une large gamme de tailles et de capacités »

« L'arsenal nord-coréen - Les fusées actuellement testées présentent une large gamme de tailles et de capacités »

Foreign Policy (10 mars 2017) a également utilisé une carte similaire et trompeuse qui enterrait le fait que la portée indiquée, laissant croire qu'une bombe nucléaire pourrait être lancée sur les Etats-Unis, n'avait, en réalité, pas été démontrée.

Les missiles KN-14 et KN-08, « pas encore testés »

Les missiles KN-14 et KN-08, « pas encore testés »

Ces fusées devaient être incluses afin que le Terrifiant Grand Cercle Nucléaire couvre le territoire continental des Etats-Unis, de sorte que le Times et Foreign Policy ont joué avec la capacité théorique des missiles pour aider à relever le niveau de la menace.

Même si les plus petits cercles figurant sur ces cartes représentent des missiles qui ont été testés, cela ne doit pas induire les lecteurs en erreur en les laissant penser que les portées revendiquées pour ces missiles ont réellement été démontrées par les tests nord-coréens. Par exemple, le plus grand cercle suivant sur ces cartes – d'un rayon de 2 200 miles [3 500 kilomètres] incluant les Philippines, Guam et une partie de la Thaïlande – représente le missile nord-coréen Musudan. D'après un compte-rendu exhaustif des essais balistiques de la Corée du Nord paru dans Business Insider (29 octobre 2016) :

Cette année, la Corée du Nord a mené jusqu'à aujourd'hui huit tests de missiles Musudan. Tous les lancements, à l'exception du sixième le 22 juin, ont été considérés comme des échecs.

Le missile du test qui a réussi a parcouru 250 miles [400 kilomètres] (Business Insider, 21 juin 2016), un peu plus du dixième de la portée revendiquée du missile sur les cartes de la menace nord-coréenne. La Corée du Nord a conduit par la suite un autre test du Musudan avec succès, atteignant une portée de 310 miles [500 kilomètres] (CNN, 13 février 2017). La plus grande distance parcourue par un missile au cours des tests de la Corée du Nord est, en réalité, de 620 miles, soit 998 kilomètres (New York Times, 5 mars 2017).

Dans la soirée du mardi 21 mars 2017, un autre missile a explosé « dans les secondes » qui ont suivi le lancement. Jusqu'à présent, l'affirmation selon laquelle ce missile peut atteindre Tokyo, sans parler de la Thaïlande, relève de la spéculation.

A gauche : « La portée maximale des tests balistiques réalisés à ce jour est de 998 km (New York Times, 5 mars 2017). »  A droite : « La portée maximale, d'après les spéculations sur la capacité balistique, est de 13 000 km (Heritage Foundation). »

A gauche : « La portée maximale des tests balistiques réalisés à ce jour est de 998 km (New York Times, 5 mars 2017). » A droite : « La portée maximale, d'après les spéculations sur la capacité balistique, est de 13 000 km (Heritage Foundation). »

Bien sûr, la première carte illustre toujours un danger potentiel pour les millions de personnes vivant dans son rayon, mais les récits guerriers sont rarement fondés sur des menaces fabriquées de toutes pièces, plutôt en exagérant ces menaces ou en les mettant en avant. La portée potentielle de la Corée du Nord présente certainement un intérêt pour les médias, mais combien de lecteurs parcourant ces Terrifiantes Cartes Imaginaires sur le Nucléaire en viennent à penser qu'il s'agit de portées réelles, testées et basées sur la capacité actuelle ? L'écart entre ce qui est objectivement vrai et ce qui est possible se brouille en un hiver nucléaire dévorant le monde.

La Heritage Foundation diffuse sa propre Terrifiante Carte Imaginaire sur le Nucléaire, au travers de publications telles que Business Insider (10 février 2016, 16 février 2016, 2 décembre 2016), Daily Caller (11 février 2016) et Real Clear Defense (9 février 2016) qui l'ont insérée dans des articles traitant de la capacité nucléaire de la Corée du Nord parus au cours de l'année dernière :

« La Corée du Nord étend la portée de ses missiles pour couvrir le territoire continental des Etats-Unis – Le lancement par la Corée du Nord de son Taepodong 3 [le dimanche 7 février 2016] a mis en évidence une portée estimée de 13 000 kilomètres – signifiant qu'elle peut maintenant atteindre toutes les parties des Etats-Unis. Auparavant, sa portée était estimée à 10 000 kilomètres. »

« La Corée du Nord étend la portée de ses missiles pour couvrir le territoire continental des Etats-Unis – Le lancement par la Corée du Nord de son Taepodong 3 [le dimanche 7 février 2016] a mis en évidence une portée estimée de 13 000 kilomètres – signifiant qu'elle peut maintenant atteindre toutes les parties des Etats-Unis. Auparavant, sa portée était estimée à 10 000 kilomètres. »

Ce graphique est presque toujours inséré dans les articles au sujet de la capacité nucléaire de la Corée du Nord mais, après examen, concerne seulement la capacité non nucléaire de la Corée du Nord. Il se peut que ce tour de passe-passe n'ait pas été l'intention du créateur de la carte – qui établit clairement que celle-ci n'implique pas une charge nucléaire — mais c'est ainsi qu'elle est présentée dans de nombreux articles, associée avec des gros titres mettant en garde contre l'ambition nucléaire de la Corée du Nord.

Que la Corée du Nord puisse atteindre le territoire continental des Etats-Unis avec des missiles non nucléaires reste du domaine de la spéculation. Le propre rapport de la Heritage Foundation sur la question (Daily Signal, 9 février 2016) utilise les termes « peut avoir » et « pourrait » quand il décrit la prétendue portée de 13 000 kilomètres – un chiffre obtenu en examinant les composants techniques et en résumant la capacité potentielle, plutôt qu'en s'appuyant sur la preuve concrète d'un test balistique. Ce calcul apparaît dans un article unique et non signé du journal japonais Mainichi (8 février 2016), lequel ne donne pas la source originale de ce chiffre.

D'autres médias, tels que Business Insider (13 janvier 2017), Time (8 mars 2017) et le Washington Post (8 février 2016), rapportent qu'il est peu probable ou inconnu que la Corée du Nord dispose actuellement de la capacité de bombarder les Etats-Unis, encore moins avec une bombe nucléaire.

Selon Luke Coffey de la Heritage Foundation, le chiffre de 13 000 km – nécessaire pour étendre la portée jusqu'à inclure toute la partie continentale des Etats-Unis – vient du ministre sud-coréen de la Défense. Quand on lui a demandé précisément à quelle date le ministre avait fait cette déclaration, ou un lien vers un endroit où cette déclaration apparaît, Coffey a répondu : « Je ne suis pas votre chercheur. Cherchez par vous-même. » La seule citation trouvée sur le site Internet de la Heritage renvoyait à la source anonyme du Mainichi.

La Heritage ne divulgue pas la liste de ses donateurs, et a connu des affaires de conflits d'intérêts dans le passé. A la fin des années 1990, elle a été critiquée pour avoir accepté un financement de 1 million de dollars directement de la part du gouvernement sud-coréen. Un article de 2015 paru dans The Intercept (15 septembre 2015) a montré la relation intime existant entre la fondation et la société Lockheed Martin en contrat avec l'armée, la Heritage concevant les supports de communication nécessaires au travail de lobbying auprès du Congrès pour étendre le programme du F-22, en poussant à l'achat de 20 avions destinés à être revendus au Japon, à l'Australie et « probablement à la Corée du Sud ». Mackenzie Eaglen, le chercheur nommé dans les courriers électroniques, nie avec véhémence les allégations sur une contrepartie.

La Heritage Foundation n'a pas répondu aux demandes de commentaires de la part de FAIR au sujet de son financement, ni si elle reçoit ou non des dons du gouvernement sud-coréen ou de ses fondations associées.

Bien qu'il y ait eu des rapports épars évoquant une querelle au sujet de la mise en place du système de santé, la Heritage Foundation a été incroyablement influente dans l'administration Trump, ayant écrit beaucoup de ses propositions de coupes budgétaires et concevant les politiques à un niveau élevé.

 

Adam Johnson est un analyste contribuant à FAIR.org. Il peut être suivi sur Twitter à @AdamJohnsonNYC.

 

Article original :

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9 mars 2017 4 09 /03 /mars /2017 14:02

Le 7 mars 2017 de 19h10 à 19h50, la chaîne française d’information internationale France 24 (version anglaise) a organisé son débat d’actualité The debate sur le thème « La RPDC : l’escalade ». Le présentateur François Picard a ainsi animé un débat en anglais de 40 minutes où sont intervenus : en duplex depuis Denver (Etats-Unis) Christopher Hill, ancien ambassadeur américain en Corée du Sud de 2004 à 2005 et ancien assistant au secrétaire d’Etat de 2005 à 2009, actuellement doyen de l’Ecole d’études internationales Joseph Korbell de l’université de Denver ; en duplex depuis Leeds (Grande-Bretagne) Adam Cathcart, enseignant d’histoire de la Chine à l’université de Leeds et coauteur de l’ouvrage Change and Continuity in North Korean Politics ; en duplex de Manchester (Grande-Bretagne) Jihyun Park, militante de l’Alliance européenne pour les droits de l’homme en Corée du Nord ; seul présent sur le plateau à Paris, Benoît Quennedey, vice-président de l’Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) chargé des actions de coopération.

La chaîne de télévision France 24 (version anglaise) a consacré un nouveau débat d’actualité à la Corée du Nord

Le journaliste animateur du débat a commencé par présenter l’actualité avec les relations compliquées entre la Malaisie et la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), les récents tirs de missiles nord-coréens et l’attitude selon lui réservée de l’administration Trump.

Christopher Hill a répondu le premier en assurant qu’il n’avait aucun doute sur l’identité du mort de l’aéroport de Kuala Lumpur et sur le fait qu’il s’agissait d’un meurtre de sang-froid perpétré à l’instigation du régime de Pyongyang. Sur l’insistance du journaliste quant aux circonstances très particulières de ce décès, Christopher Hill a déclaré que la traque et l’assassinat avaient été menés de façon très professionnelle.

Adam Cathcart, après avoir rappelé le mode de vie de Kim Jong-nam et les circonstances d’accession au pouvoir de Kim Jong-un, a déclaré que le fait que la RPDC ait attendu 5 jours pour mentionner (en la niant) l’utilisation supposée du neurotoxique VX après l’annonce des autorités de Malaisie pourrait être le signe que la RPDC veut faire savoir au monde qu’elle possède un stock d’armes neurotoxiques.

Jihyun Park a utilisé son tour de parole non pas pour répondre aux questions posées mais pour revenir sur le thème des droits de l’homme en RPDC (reprenant notamment le chiffre contestable et contesté de 3 millions de morts de la famine à la fin des années 1990), en entonnant les couplets habituels de la propagande des services secrets sud-coréens dont elle est très proche. Mieux vaut, sur cette question, aller voir le film de Jero Yun actuellement diffusé dans les salles françaises Madame B, histoire d’une Nord-Coréenne.

Benoît Quennedey a replacé l’attitude des autorités de RPDC dans leur contexte. Tout d’abord pour elles il s’agit d’un citoyen porteur d’un passeport diplomatique nord-coréen répondant au nom de Kim Chol. A ce titre elles estiment que, en application du droit international, le corps aurait dû leur être rendu, ce que n'ont pas fait les autorités malaisiennes - ce qui a entraîné les protestations de l’ambassadeur de la RPD de Corée à Kuala Lumpur puis son expulsion. Enfin il a rappelé les mystères entourant cette affaire car le neurotoxique VX qui aurait été utilisé est si dangereux que les deux femmes arrêtées auraient dû subir des séquelles.

Christopher Hill a approuvé la manière de procéder des autorités de Malaisie face à l’attitude irresponsable d’un «Etat voyou » (sic). En tant qu’ancien haut dignitaire de l’administration Bush qui avait fait usage de ce concept il apparait tout à fait légitime pour utiliser cette expression. Il a terminé son intervention en assurant que d’ici quatre ans la RPDC aurait des missiles dotés de têtes nucléaires, ce qui amèneraient les Etats-Unis « à un point de crise absolue ». Quant aux manoeuvres militaires en cours, il a déclaré : « je regrette seulement qu’elles n’aient pas eu lieu au printemps 1950 ce qui aurait empêché l’invasion nord-coréenne. » Pour lui les protestations du Nord contre ces manoeuvres  relèvent de la manipulation. Reprenant une antienne du discours néo-conservateur, il a déclaré : « nous allons réellement arriver à une crise et il nous faut être préparés à tout. » S'agissant de l’installation des missiles THAAD au sud, selon lui, les Chinois ne comprennent pas qu’ils ne sont pas visés et il faut les convaincre qu’une péninsule coréenne réunifiée sous la houlette de Séoul serait dans l’intérêt de la Chine… Pour lui, la Corée va être le problème numéro un de l’administration Trump, plus que la Syrie ou d'autres régions, mais il faut du temps pour mettre en ordre de bataille une nouvelle administration américaine.

Concernant l’installation des missiles THAAD, Adam Cathcart a répondu que, plus qu’une pression accrue sur Pyongyang de la part du gouvernement chinois, c’est envers Séoul que s'exerce une pression accrue de la part de la Chine, en particulier dans le domaine économique. Il est allé jusqu’à dire qu’à cet égard le déploiement du système THAAD était une aubaine pour Pyongyang.

La deuxième intervention de Jihyun Park a été sans aucun rapport avec les questions posées. Ce faisant, Christopher Hill en a profité pour féliciter les autorités sud-coréennes de leur activité dans le champ des droits de l’homme et pour assurer ce pays de l’alliance indéfectible des Etats-Unis. Selon lui si l’administration Trump se lance dans une guerre commerciale avec la Chine ce ne sera pas le bon moment pour les amener à revoir leur position sur la Corée.

Benoît Quennedey a élargi le propos sur l’installation du système THAAD. Tout d’abord il n’y a pas que les Chinois qui s’y opposent et qui se sentent visés, car les Russes, pour les mêmes raisons, n’en veulent pas non plus. Il a aussi rappelé la position de faiblesse de l’actuel gouvernement de Corée du Sud qui cherche à mettre en place THAAD dès que possible alors que le principal parti d’opposition est contre ce déploiement et en position de regagner le pouvoir en remportant l'élection présidentielle à venir très prochainement. Il a été le premier intervenant à mentionner aussi l’opposition de l’opinion publique sud-coréenne au dispositif THAAD. Il a également rappelé que la situation restait ouverte pour les Etats-Unis et qu’il ne fallait pas négliger le rôle éventuel d'intermédiaire et de négociateur de la Russie.

Puis Adam Cathcart s’est étendu sur la campagne contre les intérêts économiques sud-coréens mené en Chine, et qui vise notamment le groupe sud-coréen Lotte (qui possède dizaines de supermarchés en Chine..) et a cédé un terrain de golf pour l’installation du radar et des missiles THAAD.



Revoir l'intégralité du débat sur le site de France 24 :

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26 février 2017 7 26 /02 /février /2017 11:03

Depuis le 14 février 2017, la mort, la veille, de celui qui est présenté comme étant Kim Jong-nam retient toute l’attention des médias internationaux pour ce qui concerne l’actualité coréenne. De fait, tous les ingrédients d’un roman d’espionnage sont réunis - y compris la fascination de l’assassinat par empoisonnement. Toutefois, un certain nombre de zones d’ombre demeurent et justifient, compte tenu des conséquences géopolitiques de cette affaire et de la manière avec laquelle elle est généralement présentée par les grands médias, que la rédaction de l’Association d’amitié franco-coréenne juge utile de lister ces interrogations, en laissant au lecteur le soin de se faire sa propre opinion.

Les mystères de Kuala Lumpur

Qui est mort ?

Un citoyen nord-coréen, mort le 13 février au cours de son transport de l’aéroport vers l’hôpital de Kuala Lumpur en Malaisie, détenteur d'un passeport diplomatique au nom de Kim Chol, né en 1970, a été présenté, dès le lendemain par la presse sud-coréenne comme étant Kim Jong-nam, demi-frère du dirigeant de la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) Kim Jong-un. Seul un test ADN pourrait avec certitude déterminer l’identité du défunt. Cependant, l’article 40 (alinéas 3 et 4) de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques stipule que les personnes munies d’un passeport diplomatique bénéficient d’un principe d’inviolabilité personnelle. A ce titre, la réalisation d’un test ADN et d’une autopsie suppose l’accord préalable de la République populaire démocratique de Corée. La RPDC - comme le droit international l'autorise - a refusé la réalisation de ce test ADN et de cette autopsie et a demandé à ce que le corps du défunt lui soit remis. Par son refus, l’attitude de la Malaisie est doublement critiquable.

Premier point critiquable, la réalisation d’une autopsie et d’un test ADN sans l’accord de la RPDC est constitutive d’une violation des conventions internationales ainsi que l’a rappelé le Comité des juristes coréens (de la RPD de Corée) le 22 février.

Par ailleurs, la réalisation d’un test ADN suppose un prélèvement, en Malaisie ou ailleurs, sur un membre de la famille du défunt. Or, à ce jour, aucune information quant à l’arrivée prochaine en Malaisie d'un membre de la famille de Kim Jong-nam n'a été vérifiée de manière certaine. Le corps n'a pas non plus été réclamé par la famille et, conformément aux conventions internationales, aurait dû être immédiatement remis aux représentants de la RPDC à Kuala Lumpur.

Le test ADN réalisé par la Corée du Sud sur la base d’empreintes digitales laissées dans un restaurant manque quant à lui de crédibilité et d’impartialité et doit donc être écarté.

Second point critiquable, le gouvernement de la RPD de Corée a demandé à être associé à l’enquête. Cette requête a été refusée par la Malaisie. Le rejet de cette proposition d’enquête conjointe formulée par la RPDC traduit un refus manifeste de coopération mais pourrait aussi témoigner de la peur de la part de la police malaisienne que des lacunes de l’enquête puissent être révélées au grand jour - après la tragique disparition du vol MH370 en mars 2014, où les autorités malaisiennes ont été très critiquées pour leur gestion calamiteuse de la catastrophe et de ses suites.

Quelle est la cause de la mort ?

Des zones d’ombre entourent les circonstances et la cause de la mort du citoyen nord-coréen, la presse internationale s’étant contentée de relayer la thèse diffusée - très rapidement - par les médias sud-coréens (cf. ci-dessous la réponse à la question « D'où vient l'information relayée par les médias occidentaux ? ») selon laquelle il s’agirait d’un assassinat par empoisonnement. L’autopsie, réalisée sans autorisation de la République populaire démocratique de Corée (cf. question « Qui est mort ? »), ne lève pas toutes les questions, en l’absence, visiblement à ce jour, de test ADN. En attendant, deux thèses s’opposent.

La mort du citoyen nord-coréen a tout d’abord été présentée par la police malaisienne comme étant la conséquence d’un accident cardiaque. Certains médias sud-coréens ont cependant affirmé qu’il s’agissait d’un « assassinat par empoisonnement » et cette thèse a immédiatement été reprise par la police malaisienne puis par les médias internationaux. Cette affirmation, par son caractère précipité, pour le moins, devrait pourtant susciter un certain nombre d’interrogations.

Une vidéo récupérée de manière incertaine avant d'être diffusée par la télévision japonaise FujiTV a depuis été largement relayée et sert de pierre angulaire à la thèse selon laquelle le citoyen nord-coréen aurait été assassiné. Or, sur cette vidéo, ni l’angle de la prise de vue ni la mauvaise qualité des images ne permettent d’établir avec certitude l’existence d’un assassinat par empoisonnement, tandis que le visage de la personne est difficile à discerner. Une photo a circulé, publiée notamment en France par l'hebdomadaire Paris Match, d'un homme présenté comme Kim Jong-nam, évanoui après l' « attentat ». Mais c’est manifestement un faux, les vêtements n’étant pas les mêmes que sur la vidéo diffusée par la télévision japonaise.

D’après les tenants de la thèse de l’assassinat par empoisonnement, le citoyen nord-coréen aurait été empoisonné à l’aide du poison VX, « plus mortel que le gaz sarin » (c'est à dire plus mortel que mortel !) comme le souligne la dépêche AFP ayant alimenté une bonne partie de la presse française...  Inventé par les Britanniques et modifié par les Etats-Unis, assimilé à une arme de destruction massive, ce poison est extrêmement dangereux et doit être manipulé avec une extrême précaution. L’Institut coréen pour les analyses de défense (KIDA), relevant du ministère sud-coréen de la Défense, avait avancé en 2016 que la RPD de Corée disposerait de six types de gaz innervant dont le VX. La thèse selon laquelle une femme aurait pu, sans aucune protection, asperger le citoyen nord-coréen de ce poison est cependant sujette à caution, et ce point a été souligné par la partie nord-coréenne. Elle n'est cependant pas la seule à s’interroger. Dans un article du quotidien français Le Monde, l’idée que ce poison ait été utilisé est écartée par deux spécialistes :

Pour le médecin général Patrice Binder, spécialiste des armes biologiques, aujourd’hui à la retraite, il n’est cependant pas crédible que le VX ait pu être appliqué à mains nues sur le visage de la victime par les deux exécutantes présumées. 'Elles auraient été en état de choc, même sous atropine', principal antidote au VX. 'Même en se protégeant avec des gants, manipuler ce produit à la toxicité diabolique est extrêmement dangereux', ajoute Olivier Lepick, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique, auteur d’une thèse sur l’utilisation des armes chimiques pendant la première guerre mondiale.

"Le Monde", 24 février 2017

L’identité et le parcours des deux femmes accusées d’avoir participé à l’empoisonnement posent de sérieux doutes (voir question « Que sait-on des deux femmes soupçonnées d'avoir assassiné la victime ? »).

Contre cette théorie, la République populaire démocratique de Corée a exprimé un certain nombre d’objections, récusant catégoriquement la thèse de l’empoisonnement faute de traces toxiques indubitables ou de lésions. Pour faire la lumière sur ce décès, la RPD de Corée a même proposé au gouvernement malaisien l’envoi d’une délégation pour permettre la réalisation une enquête conjointe et indépendante de toute pression, notamment de la part de la Corée du Sud dont elle dénonce l’ingérence dans cette affaire. Cette proposition n’a pour le moment pas été acceptée. Dans l’attente d’une éventuelle coopération, la RPDC s’en tient à ce qui avait été affirmé initialement par l’hôpital de Kuala Lumpur et le gouvernement malaisien, à savoir une attaque cardiaque.

D'où vient l'information relayée par les médias occidentaux ?

La chaîne sud-coréenne Chosun TV est la première à avoir annoncé, le 14 février 2017, l'assassinat de Kim Jong-nam, d'après d’une « source gouvernementale » non précisée. Chosun TV est la chaîne du quotidien ultra-conservateur Choson Ilbo, très proche des services de renseignement sud-coréens, à quelques mois (semaines ?) d'une élection présidentielle mal engagée pour les conservateurs au pouvoir à Séoul (voir question « En cas d'assassinat de Kim Jong-nam, quels seraient les commanditaires et leurs mobiles ? »).

Dans la première information diffusée par Chosun TV, la victime, immédiatement présentée comme étant Kim Jong-nam, aurait été tuée à l’aide d’aiguilles empoisonnées puis aspergée ; dans un second temps, un tissu lui aurait été mis de force sur le visage pendant quelque quinze secondes, cette durée variant ensuite à quelques secondes ; la nature du poison prétendument utilisé a ensuite été précisée. A ces quelques éléments près (mais qui ont leur importance), le scénario présenté par Chosun TV n’a guère évolué dans ses grandes lignes. Les services de renseignement sud-coréens n’ont pas souhaité, dans un premier temps, faire de commentaires à la presse, la désignation de la Corée du Nord étant alors du fait de la police malaisienne. Toujours selon les médias sud-coréens, ce serait la Malaisie qui aurait informé la Corée du Sud, alors que la victime est nord-coréenne et (s’il s’agissait bien de Kim Jong-nam) résidait en Chine. Ces éléments ont naturellement conduit la RPDC, par la voix de son Comité des juristes, à dénoncer une collusion entre la Malaisie et la Corée du Sud.

 

Que sait-on des deux femmes soupçonnées d'avoir assassiné la victime ?

Peu après le décès du citoyen nord-coréen, la police malaisienne a annoncé l’arrestation de deux femmes. Au cours des interrogatoires, elles ont affirmé qu’elles pensaient prendre part à un jeu télévisé de type « caméra cachée » et auraient reçu une somme d’argent assez dérisoire (90 dollars) pour asperger le visage de la victime d’un produit qu’elles pensaient être de l'« huile pour bébé ». Cependant, l’identité, l’activité et le parcours de ces deux femmes posent un certain nombre d’interrogations qui sont de nature à remettre en cause la thèse d'un assassinat par empoisonnement orchestré par la RPDC. En effet, au regard de leur vulnérabilité et des pressions dont elles peuvent faire l’objet, notamment au cours des interrogatoires par la police malaisienne, leurs témoignages doivent être considérées avec prudence. De nationalités indonésienne et vietnamienne, elles travaillent toutes les deux dans le milieu de la prostitution et ont l’habitude de se déplacer en Asie pour leurs activités. L’une d’elles, Doan Thi Huong, est de nationalité vietnamienne et l’étude de son compte Facebook est troublante car elle révèle des liens avec de nombreux citoyens sud-coréens (27 sur un total de 65 amis) ainsi qu’une connaissance de l’alphabet coréen. Une enquête indépendante serait donc la bienvenue pour déterminer la nature exacte de ses liens avec la Corée du Sud.

En cas d'assassinat de Kim Jong-nam, quels seraient les commanditaires et leurs mobiles ?

La RPDC a-t-elle assassiné Kim Jong-nam? On peut s’interroger sur l’intérêt pour les Nord-Coréens d’éliminer un homme volontairement à l'écart des jeux de pouvoir en RPDC, qui n’était pas un opposant ni un dissident, et de surcroît sous la protection des autorités chinoises, alors que Pékin est le principal partenaire de la Corée du Nord. Les critiques de Kim Jong-nam contre la RPD de Corée ne doivent pas être surinterprétées : elles sont anciennes et parcellaires, certaines déclarations de Kim Jong-nam allant même dans le sens d’un souhait que le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un réussisse dans sa direction du pays. A l’appui cependant d’une mise en cause de la Corée du Nord, les médias ont affirmé que le fils aîné de Kim Jong-nam, Kim Han-sol, aurait renoncé à commencer des études à Oxford - Kim Han-sol ne s’étant par ailleurs pas exprimé publiquement depuis le 13 février 2017. La victime était dans la partie de l’aéroport de Kuala Lumpur dévolue aux vols low cost, ce qui ne correspond pas au mode de vie prétendu de Kim Jong-nam. Le mode opératoire supposé, particulièrement peu discret, a entraîné une large publicité nuisant à l’image de la RPD de Corée. L’amateurisme extrême de ce qui est présenté comme un assassinat par empoisonnement, avec le recours à des civils de nationalité étrangère, peut être de nature à écarter l'idée une intervention du gouvernement nord-coréen (et, si c'est le cas, à quel niveau ?). Si la RPDC avait réellement eu l’intention d’éliminer Kim Jong-nam, on peut objecter qu’elle l’aurait fait avec d’autres moyens et dans un autre lieu qu’un hall d’aéroport bondé.

En outre, la République populaire démocratique de Corée et la Malaisie entretiennent de longue date d'excellentes relations allant jusqu'à l'absence de visas entre les deux pays. Quelques semaines avant l'incident du 13 février 2017, la RPD de Corée et la Malaisie avaient même signé un accord pour approfondir leur coopération dans le domaine culturel. Quel intérêt avait la RPD de Corée à ainsi ruiner une si belle entente ?

Pour accréditer le mobile de l’assassinat par la RPD de Corée, différentes hypothèses (d’origine sud-coréenne ou occidentale) ont été émises mais toutes restent à être étayées : Kim Jong-nam aurait voulu faire chanter les autorités de la RPD de Corée en menaçant de gagner la Corée du Sud, il aurait pu prendre la tête d’un gouvernement en exil, etc…

En tout état de cause, la Malaisie recherche des suspects nord-coréens, y compris un diplomate, dont plusieurs ont quitté la Malaisie peu après l'incident du 13 février. La RPDC parle quant à elle de manipulation et d'atteinte à sa souveraineté au regard du principe d’immunité diplomatique dont jouissent les diplomates, immunité consacrée par les conventions internationales et devant à ce titre être respectées. La Malaisie objecte que les circonstances de la mort justifieraient ce non-respect du droit international.

Les triades chinoises ont-elles assassiné Kim Jong-nam? Le mode de vie et les dettes potentielles de Kim Jong-nam, passant le plus clair de son temps à Macao, en font une cible potentielle pour certains intérêts économiques chinois liés aux triades. L’assassinat en dehors du territoire chinois traduirait alors une volonté de brouiller les pistes en évitant de se soumettre aux juridictions chinoises. En outre, les deux assassins présumées fréquentaient des milieux interlopes dont Kim Jong-nam aurait été un habitué.

Les services secrets sud-coréens ont-ils assassiné Kim Jong-nam? Cette hypothèse a des partisans, en Corée du Sud notamment, où les services secrets ont été impliqués dans des opérations pour tout ou partie non élucidées. Parmi les dernières affaires en date, la manipulation de l’élection présidentielle sud-coréenne de décembre 2012 et la dissimulation des causes du naufrage du ferry Sewol ayant entraîné en avril 2014 la mort de quelque 300 passagers - majoritairement des lycéens en voyage scolaire. En outre, une élection présidentielle doit intervenir dans les prochains mois en Corée du Sud, alors que la présidente conservatrice Park Geun-hye a été destituée par le Parlement en décembre dernier et que la Cour constitutionnelle devrait confirmer (ou non) d’ici la mi-mars ce vote de destitution. L’affaire fait opportunément le jeu des services secrets proches de la droite sud-coréenne. En tout état de cause, cette affaire détourne provisoirement l’attention de la presse des nombreux problèmes internes à la Corée du Sud (procédure de destitution, enquêtes pour corruption, manifestations massives…) et constitue donc un parfait contre-feu médiatique. Les citoyens sud-coréens ont une expression pour désigner ce genre d'incident spectaculaire impliquant la RPDC et survenant très opportunément à la veille d'échéances majeures en Corée du Sud : le « vent du Nord ».

Un autre pays a-t-il assassiné Kim Jong-nam? A supposer que le poison puissant soupçonné (le VX) ait été utilisé, peu de pays peuvent le produire. Parmi ces pays, il y a la Russie, laquelle est un partenaire important (à défaut d’être un allié) de la RPDC. Il est notoire qu'une partie des techniciens et scientifiques russes s’est engagée dans des activités illicites après la disparition de l’Union soviétique en 1991. Certaines agences des Etats-Unis, autres producteurs du VX, auraient aussi eu intérêt à commettre un attentat spectaculaire « sous fausse bannière », en l'occurrence celle de la Corée du Nord, pour faire avancer les intérêts stratégiques américains en Asie et particulièrement en Corée où l'installation prochaine du système antimissile THAAD soulève une vive opposition. Dans sa déclaration du 22 février, le Comité des juristes de la RPDC s'étonne d'ailleurs que la mise en place du système THAAD ait été évoquée lors d'une réunion ministérielle tenue le 16 février en Corée du Sud et ayant pour sujet l'incident de Kuala Lumpur.

Enfin, la possibilité selon laquelle Kim Jong-nam aurait simulé sa propre mort avec le recours à un tiers n’est pas à exclure. Kim Jong-nam, passionné de jeux et père de famille, a toujours préféré les joies d'une vie discrète aux lumières du pouvoir et aurait eu tout intérêt à passer pour disparu et ainsi recommencer une nouvelle vie.

Les mystères qui entourent la disparition d’un Nord-Coréen le 13 février 2017 à Kuala Lumpur doivent inciter à n'écarter aucune hypothèse et, en tout cas, à rester extrêmement prudent face à une histoire vendue un peu trop vite par les grands médias malgré ses trop nombreuses incohérences.

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23 février 2017 4 23 /02 /février /2017 20:10

Le 21 février 2017 à partir de 19h10, la chaîne française d’information internationale France 24 (version anglaise) a organisé son débat d'actualité sur le thème « La RPDC Etat voyou et la mort de Kim Jong-nam ». Le présentateur François Picard a ainsi animé un débat en anglais de 40 minutes où sont intervenus, sur le plateau, Dorian Malovic, chef du service Asie au quotidien La Croix et co-auteur (avec Juliette Morillot) d’un ouvrage intitulé La Corée du Nord en 100 questions, paru en 2016, Benoît Quennedey, vice-président de l’Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) chargé des actions de coopération et, en duplex depuis Washington, Harry Kazianis éditorialiste au think tank conservateur The National Interest.

Après avoir rappelé les faits sur le décès présumé de Kim Jong-nam à l’aéroport de Kuala Lumpur la parole a été donnée à Dorian Malovic qui a rappelé que la victime se déplaçait seule, sans gardes du corps, dans la partie low cost de l’aéroport. Selon lui « nous ne savons rien » de sûr ni sur l’identité de la victime ni sur la cause du décès. C’est également ce qu’a dit Harry Kazianis sans oublier de ressortir, ainsi qu’il le fera pendant le reste du débat, tous les poncifs néo-conservateurs sur la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord). Benoît Quennedey a resitué le débat en mettant en lumière le rôle des services de renseignement sud-coréens (acronyme anglais, NIS) dans la propagation de fausses informations « fake news », alors que la publicité donnée  à cet événement provient des milieux gouvernementaux de la République de Corée (Corée du Sud). Il a également expliqué la position de la RPD de Corée qui n’est pas associée à l’enquête et qui, quant à la demande du prélèvement d'ADN de proches, craint une manipulation. Dans la situation d’un pouvoir conservateur affaibli en Corée du Sud, le NIS et la droite sud-coréenne tirent opportunément profit de cet événement.

Le gouvernement malais qui essaie de maintenir une position équilibrée entre les deux Etats coréens apparaît gêné. Signe des bonnes relations entre la RPD de Corée et la Malaisie, l’entrée des citoyens nord-coréens en Malaisie se fait sans visa.

Sur le motif possible de l’assassinat, Benoît Quennedey a rappelé qu’il ne fallait pas anticiper les conclusions d’une enquête encore à ses début, et a mentionné le fait que Kim Jong-nam (s'il est effectivement la victime) a des liens avec les mafias chinoises et qu’aucune piste ne devait être privilégiée ou exclue a priori. Harry Kazianis a dit que Kim Jong-nam pouvait avoir été éliminé car représentant une menace pour le pouvoir nord-coréen. En effet, selon lui, il aurait pu être utilisé par la Chine dans le cadre d’un changement de régime en RPDC. Sur ce point, Dorian Malovic a répliqué que Kim Jong-nam, amateur de femmes et jet-setter, âgé de 45 ans, était désengagé du débat politique, et n'avait aucun poids en RPD de Corée.

Le débat s’est ensuite orienté sur l’annonce, le 19 février dernier par le gouvernement chinois, de l’arrêt des importations de charbon en provenance de RPDC, et ce jusqu’au 31 décembre 2017.

Benoît Quennedey a expliqué la position constante de la Chine sur la recherche de la stabilité dans la péninsule coréenne. La Chine applique les sanctions découlant des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. D’une part, cette annonce intervient quelques jours après le lancement d'un missile nord-coréen, et d’autre part la mise en oeuvre de mesures très pénalisantes pour la RPDC vient en réponse aux propos du président américain Donald Trump, celui-ci ayant dit que la Chine ne faisait pas le nécessaire pour trouver une solution au problème nucléaire nord-coréen.

Il a ensuite répondu à la question des raisons de ce tir de missile en le replaçant dans le cadre de la politique de la Corée du Nord, constante depuis 20 ans, visant à se protéger des Etats-Unis par la dissuasion nucléaire (dans une stratégie de dissuasion du faible au fort), tout en étant prête in fine à dialogue avec le pouvoir américain, mais en position de force.

Dorian Malovic a interprété cet essai comme un message à Donald Trump pour demander un dialogue sur la base du respect mutuel. Harry Kazianis, tout en expliquant la politique américaine de force, a dit que « les Etats-Unis devaient parler à la Corée du Nord » y compris sur le sol américain - ce qui témoigne d'une inflexion de la politique coréenne des républicains américains.

Le dernier thème du débat a porté sur la situation économique actuelle en RPDC, les réformes déjà engagées ne pouvant être approfondies du fait des sanctions et de la tension internationale selon Benoît Quennedey. Dorian Malovic a aussi évoqué ce thème en ajoutant que ceux qui quittent la Corée du Nord ne le font pas pour des raisons de dissidence politique mais pour des motifs économiques, traduisant l'aspiration des Nord-Coréens à accéder à une société de consommation, alors que les progrès économiques sont par ailleurs visibles en RPDC.

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11 février 2017 6 11 /02 /février /2017 17:15

Ce 10 février 2017, deux journaux français - l'un classé "à gauche", et l'autre "à droite" - ont publié le même article sensationnel, à quelques heures d'intervalle : dans un article non signé, L'Obs titre "Immense purge en Corée du Nord : un millier de morts" ; pour sa part, Les Echos affirment, dans un article de Yann Rousseau, que "en Corée du Nord, une purge fait 1000 morts" (l'article relevant par ailleurs de la rubrique "Cette nuit en Asie", un lecteur inattentif pourrait même croire qu'une purge aurait fait 1000 morts la nuit précédente en Corée du Nord...). Un scoop ? Non, une fausse information (fake news).

L'avantage des chiffres "ronds" est qu'ils impressionnent davantage : évoquer "1000 morts" dans des purges parle davantage que les statistiques disséminées depuis plusieurs mois, tentant d'agréger les dizaines ou les centaines de morts (faute de toute information fiable) qui seraient prétendument survenues en Corée du Nord suite à des procès politiques.

Cette "information" provenant de l'agence officielle... sud-coréenne Yonhap n'a été reprise que dans deux médias français dits "majeurs", ayant été occultée dans les médias internationaux des autres pays occidentaux qui ont, eux, jugé plus prudent de faire leur travail de journalisme (recouper l'information pour en vérifier la crédibilité et l'exactitude). En effet, de multiples indices montrent que nous sommes en présence d'une non-information, ou plus exactement d'une désinformation, dans la mesure où elle ne repose sur aucun fait étayé nouveau.


Premier indice, le total des "morts" ne fait pas 1000 : selon la source (Kang Cheol-hwan, directeur du Centre de la stratégie sur la Corée du Nord, acronyme anglais, NKSC), ce nombre se décomposerait en "415 cadres du Parti du travail, 300 cadres des institutions rattachées et 200 responsables du ministères de la Sécurité nationale", tous "fusillés en public", ce qui ne fait que... 915 personnes, en agrégeant des chiffres déjà arrondis à la centaine la plus proche, deuxième indice d'inexactitude de l' "information". 

Troisième indice, l'agrégation de données qui, quand bien même elles seraient étayées, se recouperaient nécessairement. Que sont ces mystérieuses institutions rattachés au Parti du travail ? Qu'entend-on par "ministères" (au pluriel) "de la Sécurité nationale" ? Pourquoi leurs membres ne sont-ils pas aussi considérés comme cadres du Parti, alors qu'en Corée du Nord les fonctions dans le Parti et l'appareil d'Etat se cumulent ?

Quatrième et cinquième indices, les sources elles-mêmes. Tout d'abord (quatrième indice), celles-ci sont indirectes, parcellaires et non recoupées : Kang Cheol-hwan ne peut que faire état des "témoignages" de "six hauts placés ayant fait défection en Corée du Sud"... Mais qui sont ces défecteurs anonymes ? Quand ont-ils fait défection ? Qu'ont-ils vu ? Comment leur témoignage a-t-il été recueilli ? Est-il fiable ? Ne serait-on pas plutôt en présence d'un discours rapporté avec de nombreux intermédiaires (untel a dit à untel qui a entendu dire d'untel tenant lui-même sa source d'untel...), où l'information est de moins en moins fiable à chaque niveau de "témoignage" rapporté.


Cinquième indice, l'organisme auquel appartient M. Kang, malgré son titre pompeux ("Centre de la stratégie sur la Corée du Nord"), n'est en aucun cas un organisme universitaire ou travaillant selon des méthodes scientifiques. Il s'agit de l'une des multiples officines néo-conservatrices, très proches des services de renseignement sud-coréens et américains (en l'occurrence, pour le NKSC, animée par des défecteurs nord-coréens en Corée du Sud, avec à sa tête le très médiatique Kang Cheol-hwan) qui les financent et, année après année, propagent rumeurs, désinformations et "fake news" sur la Corée du Nord.

Sixième indice, le NKSC choisit de s'exprimer à la veille d'une session du Conseil des droits de l'homme des Nations unies dont les travaux, très critiqués, ont déjà conduit à préconiser la comparution des dirigeants nord-coréens devant la Cour pénale internationale (CPI). Or, M. Kang entend justement soumettre l'affaire des 1000 morts devant la CPI... La coïncidence est-elle vraiment fortuite ?

Septième indice, l'incapacité du NKSC à donner plus d'un seul nom dans la liste des condamnés à mort, à savoir Jang Song-thaek - dont l'exécution a été rendue publique elle-même par les médias nord-coréens, il y a déjà plus de trois ans, et sur laquelle l'AAFC était revenue en déplorant par ailleurs l'application de la peine de mort. La différence, entre les autorités nord-coréennes et le NKSC, se situe donc dans une fourchette de 1 à 1000. En outre, comme l' "information" est passablement frelatée, Kang Cheol-hwan livre un second chiffre choc, tout aussi invérifié et invérifiable : 20000 personnes auraient été enfermées dans des camps de travail. Mais de qui s'agit-il ? Quand auraient-elles été enfermées et pour quelles raisons ? M. Kang ne le dit pas.

Huitième indice, le "scoop "du NKSC est relayé par Yonhap, la plus grande agence de presse sud-coréenne, semi-publique. Ce sont donc des "informations" qui tombent à pic au moment où le gouvernement sud-coréen, ultra-conservateur, est engagé dans une campagne dénonçant, précisément, les atteintes aux droits de l'homme en Corée du Nord. Cette diversion est particulièrement opportune, au moment où la chef de l'Etat vient d'être destituée par le Parlement et alors que la campagne électorale présidentielle a commencé de fait - une campagne où, comme de juste, les conservateurs (actuellement au plus bas dans les sondages) vont faire souffler "le vent du Nord" pour influencer l'électorat et se maintenir à la Maison bleue.


Et comme si ces huit indices n'étaient pas suffisant par eux-mêmes, Yann Rousseau des Echos a estimé pertinent d'occulter les doutes de l'agence Yonhap elle-même sur la fiabilité du chiffre de "1000 morts". En effet, selon l'article de Yonhap : "C’est la première fois qu’un tel nombre d'exécutions est avancé en conséquence de l’affaire Jang Song-thaek. A l’époque, les médias parlaient de quelques exécutions de cadres du Parti."

De "quelques" exécutions jusqu'à présent (selon les spécialistes et les médias sud-coréens) - disons 10, pour faire bonne mesure - nous serions donc passés à 1000... Une multiplication par 100 ! Ou bien le chiffre de 1000 recouvrirait-il alors une autre réalité... et laquelle ? Où est l'information dans ce maquis d'arguments d'autorité et de faits assénés sans aucune preuve matérielle ?

Confronté à devoir justifier l'énormité de son chiffre, Kang Cheol-hwan a dû concéder que "les témoignages sur le nombre de personnes exécutées ne sont pas parfaitement concordants". Un demi-aveu que, pas plus que la multiplication soudaine du nombre supposé des victimes, ni Yann Rousseau des Echos, ni les pigistes de L'Obs n'ont jugé opportun de faire part à leurs lecteurs.

Sources :

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