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18 mars 2016 5 18 /03 /mars /2016 19:57

Depuis quelques jours, les médias occidentaux n'en reviennent pas : on aurait trouvé le Soljenitsyne nord-coréen, qui répondrait au pseudonyme littéraire de Bandi, un membre du Comité central de l'Association des écrivains de la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), né en 1950 et qui vivrait toujours au Nord de la péninsule. Il aurait fait passer au Sud un recueil de nouvelles intitulé La Dénonciation. Sauf que la communauté des spécialistes - en Corée du Sud comme en France - s'interroge sur l'authenticité de ce recueil, qui ne brille pas par sa valeur littéraire et est surtout une violente charge contre la Corée du Nord. Retour de flamme de la propagande de la guerre froide, dans la droite ligne de feue l'Association internationale pour la liberté de la culture qu'animait la CIA ?

Bandi, le Soljenitsyne nord-coréen... ou une simple imposture ?

Quand La dénonciation de Bandi a été publié à Séoul en mai 2014, il n'a guère eu de couverture de presse : et pour cause, les conditions peu claires de sortie de Corée du Nord de cet ouvrage, de même que le manque de fiabilité de son éditeur, n'incitaient guère à le prendre au sérieux, comme l'a souligné Arnaud Vaulerin de Libération

La polémique s’est envenimée à cause de son éditeur sud-coréen. A Séoul, la Dénonciation a été publiée par Cho Gap-je, un journaliste provocateur et homme d’affaires classé ultraconservateur qui n’a jamais caché ses antipathies à l’égard du Nord.

Par ailleurs, l'indication selon laquelle la plupart des textes dateraient de la famine des années 1990 (mais alors pourquoi avoir attendu près de 20 ans pour les sortir de Corée du Nord ?) semble s'inscrire dans une démarche visant à justifier leur caractère de réquisitoire à l'encontre de la RPDC, en resituant ces récits dans la période des plus grandes difficultés de la RPD de Corée (et donc, potentiellement, du plus fort mécontentement de la population).

Comme le souligne le spécialiste de la littérature coréenne Jean-Noël Juttet, la trame extrêmement répétitive de ces récits les inscrit bien davantage dans le cadre d'une opération de propagande que d'un vrai travail littéraire, alors que les écrivains nord-coréens ne manquent pas de qualités d'écriture :

On peut avoir plus d’un soupçon sur un travail qui pourrait avoir été fait au Sud par un des nombreux transfuges du Nord, estime Jean-Noël Juttet. Car, que nous disent ces récits ? La Corée du Nord n’existe que pour broyer les braves gens bien attentionnés qui finissent en malheur. Il n’y a aucune diversité des situations et de nombreuses incohérences. Et puis, ces récits sont accompagnés de textes lourdement insistants sur l’origine du texte qui viendrait du Nord. Et cette insistance est telle qu’elle nous met la puce à l’oreille.

La thèse d'une pluralité d'auteurs - et non pas de l'unique Bandi - est par ailleurs évoquée au regard de la diversité de styles d'écriture.

Directeur de la collection "Lettres coréennes" chez Actes Sud, ancien professeur de coréen à l'INALCO, Patrick Maurus souligne aussi la répétitivité de la trame narrative et la médiocrité littéraire du récit, en observant par ailleurs le poids des clichés anticommunistes, et penche également pour l'hypothèse d'un texte écrit par un obscur Nord-Coréen réfugié au Sud :

Il convient de préciser d’emblée qu’aucun coréanologue n’a encore jamais entendu parler d’un texte littéraire clandestin, phénomène qu’on pourrait d’ailleurs interroger. Ce recueil de nouvelles est écrit dans un coréen qui ne permet pas vraiment de se faire une opinion sur son authenticité, la langue était particulièrement fade. La médiocrité linguistique permet d’effacer les particularismes et interdit d’affirmer définitivement de quel côté de la Corée il a été écrit. Une hypothèse est celle d’un Nord-Coréen écrivant au Sud. Mais dont le travail aurait alors été très très remanié, par des gens qui peuvent imaginer qu’une protagoniste soit effrayée par un portrait de Marx placé devant sa fenêtre. On croirait un décor d’un vieil épisode du feuilleton Mission Impossible. Et, au fait, il n’y a pas de portrait de Marx à Pyongyang… Mais ça fait communiste !

Précisons que l'emplacement de l'unique portrait public de Karl Marx sur la place Kim Il-sung, décroché en 2012, le rendait difficilement visible depuis une fenêtre d'appartement compte tenu de l'organisation spatiale des lieux... La Dénonciation n'a ni la valeur littéraire, ni même la valeur de témoignage que veulent lui prêter ses traducteurs et ses diffuseurs en France (au premier rang desquels Lim Young-hee, traductrice et directrice de collection chez Philippe Picquier), et qui ont donc retardé à plusieurs reprises sa sortie dans d'autres langues que la Corée en cherchant le plan com' adéquat : c'est dans ce contexte qu'ils ont trouvé l'idée lucrative du Soljenitsyne nord-coréen.

Ayant interrogé des confrères coréens, Patrick Maurus juge probable l'hypothèse du faux grossier de propagande, pour ce texte en tout cas "inutile quant à l’information et sans aucun intérêt littéraire" :

J’ai interrogé des coréanologues compétents en matière littéraire : l’un n’a jamais entendu parler du livre et a eu toutes les peines du monde pour en trouver mention, malgré la nouveauté supposée du phénomène. Le second m’a dit que seuls certains illuminés y ont cru. La troisième rappelle que le texte a été édité par le plus extrémiste de droite des chroniqueurs du Sud.

Mon opinion, surtout après avoir terminé la traduction d’une anthologie de douze nouvellistes nord-coréens, tous stylistiquement bien plus marqués que celui-là, est celle d’un faux médiocre, inutile quant à l’information et sans aucun intérêt littéraire. Peut-être une fabrication d’officine de guerre froide, avec des infos d’ici et de là. La préface de l’ineffable Rigoulot qui ne va pas en RPDC et ne parle pas coréen, donc « spécialiste » toujours invité par les médias, pose tout de même une question intéressante : pourquoi les Sud-Coréens n’ont-ils pas lu ce livre, le ‘premier’ de sa catégorie ? Oui, tiens, au fait, pourquoi ?

Pour gâter le tout, outre les nombreuses incohérences pointées tant par Jean-Noël Juttet que Patrick Maurus, la traduction du coréen est mauvaise, ignorant les spécificités propres au dialecte du Nord, avec des erreurs grossières (ainsi de la colline Moranbong devenu le "pic" Moranbong).

Outre leur brutalité, les services secrets sud-coréens ne sont pas réputés pour leur esprit de finesse. S'ils ont trempé dans la diffusion de cet ouvrage, comme pour pratiquement tout ce qui touche à l'organisation politique des réfugiés nord-coréens au Sud de la péninsule, ils ne pouvaient guère convaincre une opinion publique sud-coréenne consciente de leurs manipulations. En revanche, les opinions publiques occidentales constituent des cibles aisément manipulables et manipulées, avec la complicité d'une majorité de journalistes occidentaux qui ont fait du manque de vérification de l'authenticité des informations sur la Corée du Nord l'étalon de leur absence de professionnalisme. Pour notre part, nous reviendrons prochainement sur la littérature authentiquement nord-coréenne, notamment le recueil Le rire de 17 personnes publié et traduit grâce à Patrick Maurus.

Sources :

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Publié par Association d'amitié franco-coréenne - dans Corée et médias
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