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23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 13:50

bolchevisme_couteau.jpgDe par son incroyable pouvoir hypnotisant, le cinéma a très tôt été considéré comme le vecteur de diffusion de masse d’œuvres dotées de contenus idéologiques marqués. En effet, tout au long du XXème siècle, le cinéma a été utilisé comme moyen de toucher une population de plus en plus en plus large, au travers d’œuvres cinématographiques toujours plus fines et complexes. Néanmoins, il apparaît que dans une période confuse et anxiogène comme la nôtre, dans une société mondiale post-Guerre froide dans laquelle il devient de plus en plus difficile d’expliquer ses propres dysfonctionnements du fait des autres acteurs mondiaux (l’URSS et le bloc de l’Est faisaient des responsables tout trouvés de la répression politique et économique en cours dans le « Monde libre » autoproclamé), certains cinématographes aux  esprits les plus confus se ruent sur des vieilles catégories d’analyse périmées pour proposer au public des œuvres réchauffées qui viennent entretenir des stéréotypes dangereux et nauséabonds. Le film Red Dawn (« Aube rouge »), sorti sur les écrans le 21 novembre 2012 aux Etats-Unis, participe de ce « prêt-à-penser politique » qui mine les relations bilatérales entre les Etats-Unis et la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord). 

« Un groupe d'adolescents organise la résistance lorsque l'armée coréenne envahit leur ville » : à la lecture du synopsis du nouveau blockbuster américain signé Dan Bradley, on ne peut pas vraiment présager d’un opus qui viendra jeter un regard nouveau sur les relations internationales contemporaines ! Simpliste et manichéen, Red Dawn s’annonce comme le joyau cinématographique de la paranoïa américaine : en dépeignant une très improbable invasion des Etats-Unis par l’Armée populaire de Corée (c’est évidemment la Corée du Nord qui tient le mauvais rôle, et non pas son jumeau sud-coréen dont la politique de défense nationale intègre la présence croissante de commandants militaires américains), l’équipe du film cherche à baigner les spectateurs dans le discours idéologique dominant aux Etats-Unis (mais aussi en Europe comme on l’a vu lors du test - échoué - d’envoi d’un satellite en orbite par la RPD de Corée) pour s’assurer de cadrer avec les attentes d’un public déjà matraqué de propagande diffusée par des « experts » autoproclamés de la Corée du Nord. Red Dawn n’a même pas l’intérêt de l’originalité : comme son nom l’indique, il s’agit du remake d’un film éponyme (ce qui a donné L'Aube rouge en français à l’époque, traduction qui ne semble d’ailleurs plus nécessaire aujourd’hui) datant de 1984, et qui dépeignait l’invasion soviéto-cubaine (quelle imagination !) des Etats-Unis. L’URSS ayant disparu, nos grands géopolitologues-cinéastes ont décidé de tout simplement plaquer le nouvel ennemi - réel ou supposé - des Etats-Unis, à savoir la République populaire de Chine ; en effet, c’est originellement l’Armée populaire de libération chinoise qui devait marcher sur Washington dans Red Dawn, mais pour des raisons de distribution (le public chinois, tout aussi sensible que le public coréen quand on vient à représenter son pays, est un grand consommateur de blockbusters américains), on a jugé plus idoine de mettre en scène l’Armée populaire de Corée, qui fait office de punching-ball idéologique, dans la lignée d’autres produits culturels de consommation de masse comme le jeu vidéo Homefront, paru en 2010 (et dont le scénariste n’est autre que John Milius, réalisateur de L’Aube rouge).

Inutile de tenter de montrer longuement en quoi cette hypothèse d’invasion relève du fantasme : peu d’observateurs compétents considèrent crédible le fait que la RPDC, forte de 24 millions d’habitants, aille déclarer la guerre à la première puissance mondiale (treize fois plus peuplée), et dont le budget militaire total (700 milliards d’euros !) constitue environ 140 fois celui de la Corée du Nord. Par ailleurs, depuis la fin de la Guerre de Corée le 27 juillet 1953, l’Armée populaire de Corée n’a jamais été engagée dans une action militaire belliqueuse en dehors de ses frontières, à la différence des Etats-Unis, qui, comme le rappelle Thomas Rabino (auteur de De la Guerre en Amérique) a procédé à un déploiement militaire tous les trente-et-un mois depuis l’invasion échouée de la Baie des Cochons en 1961. L’intérêt pour les néoconservateurs américains de faire appel à un scénario aussi fantasque –mais considéré crédible par beaucoup d’Etats-Uniens – peut s’expliquer par le recours au fameux concept du soft power, c'est-à-dire la capacité pour un Etat ou une administration de diffuser son modèle culturel et toutes les valeurs (y compris idéologiques) qui y sont associées. Popularisé par l’interventionniste Joseph Nye dans les  années 1990, le concept de « pouvoir doux » n’est ni plus ni moins qu’une actualisation (dans le cadre d’un monde globalisé) du principe d’hégémonie culturelle du marxiste italien Antonio Gramsci qui décrivait la manière dont les classes dominantes peuvent imposer leurs points de vue au reste de la population pour maintenir leur domination.

Le cinéma et les films de la trempe de Red Dawn jouent un rôle fondamental dans l’établissement d’une hégémonie culturelle, surtout quand ils se veulent être des  « moments de détente » ou l’esprit critique des spectateurs n’est pas ou peu mobilisé (le fameux « temps de cerveau humain disponible » selon l’ex-PDG de TF1, Patrick Le Lay). Le philosophe français Michel Clouscard, disparu en 2009 (et dont la quasi-intégralité de l’œuvre vient d’être rééditée aux Editions Delga), pousse même la réflexion jusqu'à dire que dans la France post-plan Marshall, (le plan américain d’aide économique à l’Europe qui prévoyait notamment, selon les accords Blum-Byrnes, d’ouvrir les écrans français aux productions cinématographiques américaines après la Seconde Guerre mondiale) naît un nouveau capitalisme, un capitalisme de la séduction, qui fait la part belle au principe de plaisir au détriment de la lucidité des individus, conduisant une nouvelle aliénation culturelle (« dressage anthropologique ») le tout maquillé en une forme  soi-disant supérieure de progressisme sociétal.

Ainsi, si la critique ne retiendra sans doute pas Red Dawn comme un chef d’œuvre du cinéma (alors que d’autres films politiques ont pu faire consensus malgré leur parti pri idéologique, comme ceux d’Eisenstein par exemple), c’est un obstacle de plus qui est dressé sur le chemin de la concorde trans-pacifique mais aussi au sein de la péninsule coréenne ; en effet, si ce genre de produit de consommation culturelle de masse ne cause pas de crise politique en soi, il éloigne encore un peu plus les populations les unes des autres en entretenant leurs fantasmes.

 

Sources :

fiche du film sur Allociné

Wikipédia (article sur les dépenses militaires par pays) ;

Youtube

Michel Clouscard, Le Capitalisme de la Séduction, Editions Delga

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31 août 2012 5 31 /08 /août /2012 21:13

L'Association d'amitié franco-coréenne reproduit ci-dessous, avec l'autorisation de son auteur, une lettre adressée le 20 août 2012 à France Télévisions par M. Jean-Paul Batisse, professeur à l'Université de Reims. Monsieur Batisse s'élève contre le traitement réservé par la télévision publique française à la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) pendant les Jeux olympiques de Londres.


Lettre FT 20082012

Madame, Monsieur,

Pendant les Jeux Olympiques un Armand ou Arnaud, spécialiste des sports de combat, s'est cru en droit d'énoncer des contre-vérités sur la situation politique en Corée du Nord. Une athlète de ce pays ayant décroché l'or, il a attiré l'attention sur son « sourire forcé » (« elle ne doit pas rire souvent, elle vient du régime le plus dur du monde »).

Ce nouveau spécialiste de l'Extrême Orient ne semble pas savoir que toutes les villes de ce pays furent rasées jusqu'au sol par les Américains qui, à ce jour, n'ont toujours pas signé de traité de paix avec la Corée, ce qui explique les difficultés auxquelles ce pays est confronté. La France est le seul pays d'Europe a ne pas l'avoir reconnue, en partie à cause de commentaires tels que ceux de Monsieur A. Par ailleurs, les sportifs coréens, qui se distinguent souvent dans les compétitions internationales, jouissent d'un très grand prestige chez eux. La Corée du Nord a même été nommée le « pays du sourire » par un journaliste de la BBC qui a fait un documentaire sur ce pays (« Holidays in the 'Axis of Evil' »).

Pourriez-vous rappeler à ce monsieur qu'il est employé pour commenter les sports et non la politique internationale ? Je vous en remercie.

 

L'Association d'amitié franco-coréenne félicite M. Jean-Paul Batisse pour son initiative. Il appartient en effet à chaque citoyen attaché au dialogue et à la paix de ne pas laisser passer de tels commentaires, surtout venant d'un journaliste sportif officiant sur une chaîne publique pendant la « trêve olympique ».

Après vérification, le journaliste qui réagit ainsi devant la médaille d'or remportée par la judokate nord-coréenne An Kum-ae est Arnaud Roméra. Monsieur Roméra est un récidiviste puisque, toujours pendant les JO de Londres, il a dit à l'antenne à propos d'un autre judoka coréen : « Il ne ressemble pas à grand-chose. » Quand l'ignorance le dispute à la bêtise... La déclaration du journaliste de France Télévisions était tellement déplacée qu'elle a été pointée par d'autres médias.

Après les pseudo-enquêtes exclusives et les docu-fictions aussi idiots que manipulateurs, l'Association d'amitié franco-coréenne déplore que les retransmissions d'événements sportifs constituent le nouveau canal par lequel certains se croient autorisés, sous couvert d'information, à déverser leur fiel sur un pays et un peuple dont ils ignorent tout ou presque.

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25 août 2012 6 25 /08 /août /2012 11:34

Après avoir été le cuisinier personnel du président nord-coréen Kim Jong-il entre 1988 et 2001, le Japonais Kenji Fujimoto (de son nom de plume) avait quitté la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) et commencé à écrire des ouvrages racontant la vie privée des dirigeants nord-coréens. Sans être un spécialiste des questions politiques, Kenji Fujimoto était devenu la coqueluche des cercles néo-conservateurs et des milieux japonais et sud-coréens hostiles à la RPDC, car il pouvait apporter les détails vécus permettant de conforter leurs thèses et d'alimenter des campagnes médiatiques. Fin juillet 2012, Kenji Fujimoto est revenu à Pyongyang, sur l'invitation du Premier secrétaire Kim Jong-un. Mais les déclarations à son retour ne suscitent plus le même intérêt des officines néo-conservatrices. En effet, il a fait état des progrès économiques qu'il a constatés dans la capitale à Pyongyang, ainsi que d'un nouveau style de gouvernement : de telles déclarations ne cadrent pas avec la doxa officielle de l'establishment néo-conservateur, qui s'efforce de distiller dans l'opinion publique - contre toute évidence - la thèse de "l'effondrement" prochain de la Corée du Nord.

 

kenji_fujimoto.jpg

 

Si Kenji Fujimoto porte un bandana et des lunettes noires, c'est pour ne pas être reconnu, après avoir craint pendant des années les foudres de la RPDC après sa fuite en 2001, ayant laissé derrière lui sa femme et une fille. Aujourd'hui, c'est pour éviter les menaces de l'extrême-droite japonaise. Car depuis son retour à Pyongyang à l'issue d'une visite de deux semaines en juillet-août 2012, pour la première fois depuis onze ans, sur l'invitation du nouveau dirigeant Kim Jong-un, ses déclarations vantant les changements à Pyongyang ne sont pas du goût de tous.

 

Etreint chaleureusement à Pyongyang par le Premier secrétaire Kim Jong-un, Kenji Fujimoto s'est vu dire du dirigeant nord-coréen : "Nous ne nous sommes pas vus depuis longtemps (...) Votre trahison est maintenant oubliée". Il a aussi revu sa femme et sa fille, qui vivent dans un grand appartement de la capitale - ce qui est un signe d'attention des autorités nord-coréennes, que le cuisinier japonais a tenu à remercier. Après le témoignage d'une Nord-Coréenne revenue au Nord après avoir fait défection au Sud, c'est la deuxième fois en quelques mois que s'effondre le mythe d'une répression systématique, définitive, contre les familles des personnes ayant fui la RPD de Corée. En outre, le Premier secrétaire Kim Jong-un a choisi de pardonner.

 

A son retour au Japon, Kenji Fujimoto a dépeint Kim Jong-un comme un dirigeant enjoué et à l'écoute, ce qui confirme la majorité des analyses des observateurs étrangers de la RPD de Corée. Selon le chef japonais, "le camarade général écoutait tout ce que je disais et a opiné même quand je l'ai pressé d'ouvrir la République sur le monde". Kenji Fujimoto a annoncé qu'il se rendrait à nouveau plusieurs fois par an en Corée du Nord.

 

Le cuisinier a surtout apporté un témoignage éclairant sur les améliorations, depuis 2001, de la vie quotidienne dans une capitale dont il a apprécié l'atmosphère beaucoup plus détendue : des magasins bien achalandés en produits alimentaires, des restaurants remplis de clients et une utilisation importante du téléphone portable. Il faut y voir un signe supplémentaire que la croissance en RPDC est réelle, à un rythme annuel estimé à plus de 5 % en 2011, très au-dessus des estimations systématiquement révisées à la baisse de la Banque centrale de Corée du Sud (qui ont cru déceler une croissance du PIB nord-coréen inférieure à 1 % en 2011, après plusieurs années de recul continu) - ce qui n'a rien de surprenant si l'on considère que la Banque centrale sud-coréenne est une autorité publique, dont les actions confortent la politique des conservateurs aujourd'hui au pouvoir à Séoul.

 

Sources : AAFC, The New York Times (dont photo, représentant les photos prises entre Kenji Fujimoto et le dirigeant Kim Jong-un et sa famille à Pyongyang en août-juillet 2012).

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26 avril 2012 4 26 /04 /avril /2012 16:35

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Les 20 et 21 avril 2012, l'antenne radio de BFM Business, qui compte 540.000 auditeurs quotidiens, a accueilli Benoît Quennedey, vice-président de l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC), dans l'émission "Good morning week-end" animée par Fabrice Lundy. Interrogé en tant qu'expert de la question coréenne après avoir conduit la délégation de l'AAFC présente en République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) lors des cérémonies du centième anniversaire de la naissance du Président Kim Il-sung, déjà intervenu sur le plateau de télévision de BFM Business le 19 décembre 2011, Benoît Quennedey a débattu avec Philippe Moreau Defarges, chercheur à l'Institut français des relations internationales (Ifri) et auteur de La géopolitique pour les nuls, Frédéric Encel, professeur de relations internationales à l’ESG Management School et à Sciences Po Paris, et Pascale Joannin, directrice générale de la Fondation Robert Schuman. Nous revenons sur les principaux éléments de la discussion.

Présent, avec les autres membres de la délégation de l'AAFC, dans la tribune officielle lors du défilé militaire organisé, le 15 avril 2012, à l'occasion du centenaire de la naissance du Président Kim Il-sung, fondateur de la RPD de Corée en 1948, Benoît Quennedey a observé qu'un événément avait été le premier discours en public du général Kim Jong-un. Ce dernier, dont la ressemblance physique avec le Président Kim Il-sung est frappante, est apparu comme la réincarnation du fondateur de la RPD de Corée, qui a conduit avec succès la guérilla antijaponaise, a tenu tête aux Etats-Unis lors de la guerre de Corée puis a engagé la Corée du Nord sur la voie d'une croissance économique très rapide - vécue comme un âge d'or. Ce premier discours en public devait s'interpréter comme un signe de confiance en soi et de continuité politique de la direction de la RPD de Corée, tandis que l'apparition pour la première fois des missiles à longue portée Taepodong lors du défilé militaire signifiait que, pour Pyongyang, la leçon de l'invasion de l'Irak en 2003 était que seule la détention d'armes de destruction massive offre une dissuasion efficace face aux risques d'intervention militaire américaine. Interrogé sur la possibilité du lancement d'un missile intercontinental ou d'un troisième essai nucléaire  par la Corée du Nord, le vice-président de l'AAFC a observé que le discours du 15 avril, qui ne mettait pas en cause les Etats-Unis, avait réaffirmé la volonté de paix et de coopération de Pyongyang. Mais les condamnations des Etats-Unis et de leurs alliés après le lancement du satellite Kwangmyongsong-3 ont conduit à une révision de sa politique internationale par la Corée du Nord. Actuellement, des négociations entre les parties concernées étaient en cours, et différentes options restent ouvertes. La RPDC avait fait savoir qu'elle était prête à coopérer avec tous les pays étrangers respectant ses droits d'Etat souverain, mais qu'elle renforcerait ses capacités d'autodéfense en cas de politique hostile.

S'agissant de la situation économique, les membres de la délégation de l'AAFC ont pu constater une amélioration depuis leurs précédentes visites : important éclairage de la capitale la nuit témoignant d'une hausse de la production d'électricité, augmentation du nombre d'abonnement au réseau de téléphonie mobile ayant franchi la barre du million de souscripteurs, circulation automobile accrue... Même si ces témoignages se limitent à ce qui est montré aux visiteurs étrangers, et si comme l'a souligné Pascale Joannin il existe plusieurs économies en RPDC, le contraste est net par rapport à la situation du début des années 2000 : les photos satellitaires montrant une Corée du Nord souffrant d'une pénurie d'électricité la nuit correspondent à la situation des années 1990, et pas à celle de 2012, alors que la croissance économique a été évaluée à 5,2 % pour l'année 2011 par l'Institut de recherche du groupe Hyundai.

Interrogé sur les inégalités sociales et les difficultés vécues par les Nord-Coréens vivant dans les zones de rétention, Benoît Quennedey a observé que, dans tout pays, les zones d'éloignement et les lieux d'enfermement sont toujours ceux où la vie au quotidien est la plus précaire, mais qu'une amélioration générale de la situation économique et sociale se diffuse à l'ensemble du pays. A une remarque de Pascale Joannin sur la possibilité qu'avait eu l'Inde de procéder récemment à un tir de missile intercontinental, en violation des résolutions du Conseil de sécurité la concernant, il a remarqué que l'absence de condamnation par les Etats-Unis et les pays occidentaux, à la différence de la Corée du Nord, était une illustration de l'application de doubles standards dans les relations internationales. Interrogé enfin sur la cartographie du pouvoir nord-coréen, il a invité à tenir compte des liens interpersonnels sans se limiter à des critères comme la dichotomie entre les civils et les militaires, tout en soulignant l'importance de l'appartenance au groupe - comme dans les autres pays d'Asie orientale - pour mieux appréhender la réalité des centres de décision à Pyongyang. A cet égard, l'émergence d'une génération de dirigeants plus jeunes, âgés d'une soixantaine d'années, doit être relevée comme le signe d'un renouvellement en cours des élites.

 

L'ensemble de l'émission du 21 avril 2012 peut être téléchargée en cliquant sur ce lien. L'intervention de Benoît Quennedey commence à la 31ème minute.

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19 mars 2012 1 19 /03 /mars /2012 10:23

couverture_courrier_international_kim_jong_un.jpgDans son numéro 1112 (du 23 au 29 février 2012), l'hebdomadaire Courrier International a consacré en une son dossier à la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord). Sous le titre "Corée du Nord. Cet homme mettra-t-il  fin à la guerre froide ?", la couverture présente une photo du général Kim Jong-un - dont on notera d'ailleurs qu'elle a été tronquée dans la partie supérieure où figurent les autres titres et le nom du journal, ce que les Nord-Coréens ne manqueraient pas de considérer comme un signe d'irrespect en observant que, par exemple, les images du Président Nicolas Sarkozy ou du candidat François Hollande ne sont pas traitées de la même manière... Au-delà de cet aspect de maquette (toutefois chargé de symbolique), le dossier de Courrier International offre une analyse tout à fait intéressante, reprise et commentée ci-après.

 

Sur six pages (pp. 14 à 19), dans son dernier numéro hebdomadaire du mois de février 2012, Courrier international cherche à décrypter la situation actuelle et les perspectives nouvelles de la RPD de Corée, aujourd'hui dirigée par le général Kim Jong-un, après la disparition du Président Kim Jong-il le 17 décembre 2011.

 

La contribution la plus originale porte sur la perception allemande des perspectives de réunification de la Corée, dans un article d'une page (p. 16) de Jochen-Martin Gutsch intitulé "Petits conseils allemands pour se retrouver". S'il est regrettable que le point de vue retenu soit exclusivement celui de la Corée du Sud - mais il est vrai que les sources utilisées et disponibles ne provenaient que des invitations d'anciens hauts responsables allemands, de l'Est et de l'Ouest de l'Allemagne, par le ministère sud-coréen de la Réunification - il est particulièrement intéressant de relever les réactions de Rainer Eppelmann, dernier ministre de la Défense de la République démocratique allemande (RDA). Tout d'abord, Rainer Eppelmann est choqué qu'un des soucis majeurs des Sud-Coréens soit d'empêcher la libre-circulation des Nord-Coréens au Sud de la péninsule après la réunification, en créant une forteresse au Sud et en dressant des contrôles à une frontière (sic), la DMZ, laquelle n'en est pas une du point de vue des Coréens : "Une chose est sûre, les Sud-Coréens cherchent un moyen de faire rester les Nord-Coréens au nord après la réunification. Ils parlent de contrôles à la frontière. Bon sang ! Ils veulent sérieusement fermer la frontière une fois que le mur sera tombé !". Comme le commente ensuite Jochen-Martin Gutsch, "pour Eppelmann, c'est presque une insulte personnelle. Ancien Allemand de l'Est, il se sent quelque affinité avec les Nord-Coréens". On ne saurait mieux dire : la perception sud-coréenne de la réunification et des Nord-Coréens est lourdement chargée de la certitude, explicite ou implicite, que la Corée du Nord s'effondrera tôt ou tard (pourtant, Hong-Kong et la Chine, le Yémen et le Vietnam ne montrent-ils pas que le cas de la réunification allemande, par absorption d'un des deux Etats, est l'exception plus que la règle ?), et aussi d'une certaine forme de condescendance envers les citoyens de la RPD de Corée. De tels a priori sont, pour l'AAFC, le plus lourd handicap des Sud-Coréens dans leur approche de la réunification.

 

200px-Lothar_de_Maiziere_02.jpgToujours dans cet article, Lothar de Maizière, dernier Premier ministre de la RDA, souligne à cet égard que les Sud-Coréens commettent des erreurs en ne cherchant pas à connaître les attentes des Nord-Coréens, et en mettant en avant leurs plus grandes disponibilités financières dans un esprit qui procède d'une démarche néo-coloniale : "La commission est censée se réunir au cours des cinq prochaines années, alors j'ai posé la question à nos interlocuteurs coréens : est-ce que vous voulez vraiment la réunification ? Est-ce que vous savez ce que veulent les Nord-Coréens ? Ils n'en savent rien. Ils disent que c'est aux Sud-Coréens de régler le problème de la réunification, que c'est eux qui ont l'argent. C'était pareil pour nous. C'était aussi ça le problème. Cela peut créer un fort sentiment de colonisation (...) Chaque rupture historique crée sa génération perdue". Jochen-Martin Gutsch conclut en citant le vice-ministre de la Réunification Kim Chung-sik : "Notre plan prévoit d'abord la paix, ensuite la coopération, puis une confédération et enfin l'unité". L'AAFC observe que ce modèle n'est pas très éloigné de la conception fonctionnaliste de la réunification développée par les anciens présidents sud-coréens Kim Dae-jung et Roh Moo-hyun, mais que les mesures concrètes adoptées par l'actuel Président Lee Myung-bak depuis 2008 ne vont pas en ce sens.

 

Sur les données chiffrées, on notera que la croissance économique annuelle de la RPD de Corée est estimée à 4 % en 2009 (contre 3,9 % pour la Corée du Sud en 2011), confortant d'autres analyses sur le caractère ni fiable, ni cérdible des estimations officielles sud-coréennes sur l'évolution économique nord-coréenne depuis qu'une majorité conservatrice - hostile à l'engagement vis-à-vis du Nord - est au pouvoir à Séoul.

 

Les autres articles, généralement écrits par des Sud-Coréens, ont le mérite d'être mieux documentés que beaucoup d'analyses en français, sans toutefois échapper à une dépendance du point de vue et des médias sud-coréens - par exemple, sur le naufrage du Cheonan, dont de nombreux spécialistes étrangers et sud-coréens ont montré qu'il résultait d'un accident et non d'une attaque du Nord comme a tenté de l'accréditer le gouvernement conservateur du Président Lee Myung-bak, les recherches et les opinions non conformes à la ligne officielle étant censurées en application de la loi de sécurité nationale.

 

Dans "L'implosion du Nord n'est pas à l'ordre du jour", Chong Chang-hyon montre la stabilité et la continuité du pouvoir en RPD de Corée, ainsi que les progrès économiques aujourd'hui enregistrés, notamment dans les domaines de l'électricité et de la production de céréales (4,66 millions de tonnes en 2010 selon les estimations de la FAO et du Programme alimentaire mondial en 2010, soit un déficit par rapport aux besoins du pays ramené à 740.000 tonnes, en partie compensé par des importations de la Chine à hauteur de 320.000 tonnes). Comme l'observe également Chong Chang-hyon, "si l'ambitieux projet de construction de 100 000 logements dans les environs de Pyongyang n'a pas été réalisé, des gratte-ciel vont voir le jour en avril prochain à Mansudae, au centre de la capitale, et le nom de Kim Jong-un sera associé à cet exploit". Pour l'auteur, "il est urgent que le gouvernement du Sud renonce à l'idée de mettre à genoux le Nord via l'embargo et les pressions. Il doit au contraire développer les échanges et la coopération afin d'amener progressivement le Nord à s'ouvrir".

 

Mais une telle évolution est suspendue au résultat des prochaines élections en 2012 en Corée du Sud (législatives le 11 avril, présidentielle le 19 décembre), alors qu'un encadré de Courrier International titre "La droite sud-coréenne toujours intraitable" sur les relations intercoréennes, rejoignant notre analyse selon laquelle la RPD de Corée attend l'issue de ces scrutins pour la relance, ou non, des échanges intercoréens. Cependant, comme le détaille un autre article de Pak Song-il "Là où s'usine le dialogue" (p. 15), la zone industrielle conjointe de Kaesong a continué à se développer sous le mandat de Lee Myung-bak, employant aujourd'hui 50.000 ouvriers nord-coréens employés dans 123 sociétés sud-coréennes, mais à un rythme moins rapide que prévu, là encore du fait des politiques menées par le pouvoir conservateur à Séoul. Cité par Pak Song-il, Chong Ki-sop, vice-président (sud-coréen) du Conseil des entrepreneurs de la zone de Kaesong, a déclaré : "Nous sommes venus parce que le gouvernement nous avait promis des aides. Aucune de ces promesses n'a été respectée par l'actuel gouvernement !".

 

Dans "Une réunification hors de prix" (p. 17), Pak Pyong-rul n'échappe pas aux poncifs sur l'écart de développement économique entre le Nord et le Sud de la Corée. Les données ne sont pas fausses, mais leur présentation est biaisée, en faisant l'impasse sur la croissance économique rapide du Nord ainsi que sur son très riche potentiel minier, dont est largement dépourvu le Sud, et qui est un gage de développement futur, pour peu que soient rénovées les infrastructures permettant leur exploitation dans les meilleures conditions. Sur la même page, l'encadré "La femmes d'affaires, la veuve et le gourou" présente le rôle, dans la promotion des échanges intercoréens, de Hyun Jeong-eun, présidente du groupe Hyundai (premier investisseur sud-coréen au Nord), de Lee Hee-ho, veuve de l'ancien président Kim Dae-jung, et de Moon Hyung-jin, président de l'Eglise (Moon) de la réunification, dont il est notamment rappelé qu'elle possède le Washington Times, par ailleurs proche des républicains américains, et de fait souvent très bien informé sur la Corée du Nord, sur laquelle le quotidien a souvent donné des informations en exclusivité.

 

Le dossier de Courrier international rappelle aussi le rôle économique et politique de la Chine, d'abord attachée à la stabilité de la péninsule coréenne, dans la reproduction des extraits d'un article du quotidien Huanqiu Shibao, qui présente notamment l'intérêt de donner le point de vue officiel chinois : "La Chine se doit de protéger de façon claire et déterminée l'indépendance et l'autonomie de la Corée du Nord, en garantissant la non-ingérence de forces extérieures dans le processus de transition du pouvoir. Le nouveau dirigeant nord-coréen étant assez jeune, certains Etats nourrissent l'espoir de voir la Corée du Nord changer profondément et ils pourraient engager différentes actions pour engager une telle évolution. La Chine doit résolument chercher à contrebalancer les pressions exercées de l'extérieur (...). La Chine doit (...) oser assumer ses amitiés et ne peut se dérober dans les moments critiques. C'est ainsi que la Chine aura de plus en plus d'amis. Dans le cas contraire, son nombre d'alliés diminuerait". De fait, les relations traditionnelles d'amitié entre la RPD de Corée et la Chine se sont renforcées dans la période récente. On regretta toutefois que le graphique figurant sur la même page de Courrier international, en se contentant de reprendre les données déjà anciennes du service de recherche du Congrès américain (par ailleurs très documentées) sur les échanges bilatéraux entre la Chine et la RPD de Corée, datent déjà de plus de deux ans. En 2011, selon les douanes chinoises, le commerce entre les deux pays a atteint 5,63 milliards de dollars (contre 2,68 milliards de dollars en 2009 selon les chiffres figurant dans l'hebdomadaire). La même remarque peut être faite sur l'encadré économique de la page 16, qui donne également l'estimation la plus basse du PIB par habitant nord-coréen (1.800 dollars en parité de pouvoir d'achat, contre une estimation de plus du double par Global Insight, cette dernière étant plus conforme aux autres données disponibles, comme la consommation d'énergie).

 

Un dernier article est plus anecdotique, mais emblématique des rapports interhumains entre Nord et Sud-Coréens, qui partagent une même culture et une même histoire : Thomas Fuller du New York Times montre comment "Nord et Sud fraternisent... à Angkor !", dans l'un des restaurants nord-coréens établis en dehors de la péninsule coréenne. Un autre restaurant nord-coréen , le Pyongyang Begonia, vient d'ailleurs d'ouvrir récemment ses portes, en Europe cette fois, en ce début d'année 2012, à Amsterdam aux Pays-Bas (cf. photos ci-dessous, extraite du blog Beijing Shots).

 

North_Korean_Restaurant_in_Amsterdam_1.jpg

 

North_Korean_Restaurant_in_Amsterdam_2.jpg

 

North_Korean_Restaurant_in_Amsterdam_3.jpg

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22 février 2012 3 22 /02 /février /2012 15:51

"Docteur en études nord-coréennes" de l'Université allemande de Tubingen, l'Américain Brian Reynolds Myers dirige le département d'études internationales de l'Université Dongseo, en Corée du Sud.  En 2010, il a été l'auteur d'un ouvrage, traduit en français et publié par les éditions Saint-Simon sous le titre La race des purs. Comment les Nord-Coréens se voient, qui cherche à s'imposer comme une lecture raciste ou racialiste de l'idéologie nord-coréenne. Si l'hypothèse est moins audacieuse qu'elle n'y paraît à première vue (B.R. Myers ne réinvente-t-il pas la vieille lune de l'amalgame communisme-nazisme, théorisé sous le vocable de totalitarisme ?), elle apparaît surtout très mal étayée, faute d'une étude approfondie des textes fondamentaux nord-coréens et, plus encore, elle se fonde entièrement sur un parti pris que l'auteur a cherché à étayer coûte que coûte, plutôt que d'étudier différentes hypothèses qui auraient pris en compte les spécificités historiques et culturelles de la Corée, nation qui n'est pas née avec l'avènement de la République populaire démocratique de Corée en 1948. Au final, la démarche de B.R. Myers relève plus de la propagande que de l'analyse sérieuse du chercheur, et elle souffre durement de la comparaison avec les travaux de recherche d'auteurs américains comme Bruce Cumings et Charles K. Armstrong. qui, eux, ont étudié des masses considérables de documents nord-coréens suivant une méthode universitaire.
 

couverture_br_myers_la_race_des_purs.jpgEn englobant l'ensemble des sources nord-coréennes auxquelles il a eu accès sous le vocable du "Texte", comme s'il existait une bible de l'idéologie de la RPD de Corée (cf. préface p. 17), B.R. Myers avoue d'emblée qu'il n'a pas conduit un travail de chercheur qui s'efforcerait de mener une analyse critique des nombreux documents qu'il dit avoir compulsés, mais qu'il ne cite que de manière très lacunaire. S'érigeant en exégète des écrits théoriques de la RPD de Corée (avec cette question à laquelle il évite de répondre : à quel titre ?), docteur d'une université peu connue internationalement pour ses études nord-coréennes, B.R. Myers a écrit un court ouvrage en petit format de 184 pages, dépouvu de toute bibliographie ou d'analyse des sources, qui quitte le champ strict des recherches universitaires pour entrer dans celui du pamphlet, lequel constitue un genre littéraire en soi qui mérite de retenir notre attention.

 

La race des purs développe une seule et unique idée, obsessionnelle dans la démarche de B.R. Myers, qui croit avoir reçu la révélation ayant échappé avant lui à tous les chercheurs sur la Corée du Nord : "Ce livre entend expliquer l'idéologie dominante de la Corée du Nord ou sa conception du monde - j'utilise indifféremment l'une ou l'autre expression - et de démontrer à quel point elle est étrangère au communisme, au confucianisme, et à la doctrine-vitrine qu'est le juche. Bien plus complexe que tout ceci, on peut la résumer ainsi : de sang trop pur, le peuple coréen est par conséquent trop vertueux pour survivre dans un monde malfaisant sans un Grand Guide familial. S'il fallait situer cette conception raciale du monde sur une échelle gauche droite, elle trouverait plus logiquement sa place à l'extrême droite qu'à l''extrême gauche du spectre. La ressemblance avec le fascisme japonais est en effet frappante" (préface, p. 13). 

 

D'emblée, de manière intellectuellement étroite, B.R. Myers exclut ainsi toute hypothèse selon laquelle les écrits théoriques de la Corée du Nord ne correspondraient pas nécessairement à la politique de la RPD de Corée, ou encore que les Nord-Coréens pourraient avoir une conception du monde qui ne recoupe pas point par point les textes officiels. Certes, contrairement à l'auteur de cet article, B.R. Myers n'a jamais fréquenté de près ou de loin d'autres Nord-Coréens que les transfuges passés au Sud, dont une partie sont devenus le fer de lance des mouvements anti-RPDC en Corée du Sud, étant instrumentalisés comme tels par l'extrême-droite sud-coréenne. Mais pourquoi avoir par principe ignoré un roman comme Des amis, où il n'aurait pas trouvé un seul exemple à l'appui de sa théorie racialiste de la Corée du Nord ? Un des vices fondamentaux du pamphlet de  B.R. Myers est d'avoir ainsi sélectionné les sources en fonction de la conclusion qu'il a voulu démontrer : la filiation entre le Japon militariste et racialiste et la RPD de Corée depuis 1948 (figée d'ailleurs dans une époque indéterminée).

 

La sélection partisane des sources aurait pu être comblée par la confrontation de plusieurs hypothèses. Là encore, B.R. Myers se garde bien de toute démarche de recherche critique. Un des principes cardinaux du confucianisme n'est-il pas le respect de l'autorité - de l'Etat, des pères et des maris - qui prédisposerait en soi à un modèle social patriarcal, tel qu'il le dénonce comme apparenté au militarisme japonais ? Ces principes très ancrés dans la culture coréenne n'ont-ils pas conduit à une imitation, revendiquée cette fois, du Japon de l'entre-deux-guerres par certains éléments de la junte militaire qui a exercé le pouvoir à Séoul pendant un quart de siècle, mais en Corée du Sud cette fois ? De tout cela, B.R. Myers ne souffle mot ; il suffit que le lecteur, qui n'a souvent qu'une connaissance superficielle de la Corée du Nord, croie B.R. Myers quand il affirme, péremptoirement, que la Corée du Nord ne peut être comprise sous le double angle du confucianisme ou de la coréanité, en évacuant d'emblée toute histoire de la Corée avant l'occupation et la colonisation japonaise, dont on ne sait plus très bien quand elle commence (1905 ? 1910 ?) à lire les premières pages de l'ouvrage.

 

Et là commence une entreprise systématique de révisionnisme historique, au sens propre du terme : réviser l'histoire coréenne telle qu'elle est admise non seulement par les chercheurs nord-coréens, mais aussi par les universitaires sud-coréens et des auteurs précités comme Bruce Cumings que B.R. Myers accuse de collusion intellectuelle avec la gauche sud-coréenne, sans s'interroger lui-même sur ses troublantes convergences avec les militants anti-RPDC par ses références à des sources comme DailyNK, site riche en témoignages souvent spectaculaires, mais généralement invérifiables.

 

Tout d'abord, B.R. Myers dresse le portrait mythique d'une Corée qui aurait collaboré avec ardeur avec le Japon. Cette image d'Epinal n'est pas propre à la Corée : on la retrouve dans le portrait d'une certaine France sous Vichy, à en croire des historiens révisionnistes... Dans l'histoire  coréenne ainsi revue par B.R. Myers, le lecteur ne sait donc pas que les bases révolutionnaires établies par les guérillas coréennes en Mandchourie préfiguraient la mise en oeuvre des réformes qualifiées de démocratiques, conduites en 1946 au Nord de la péninsule, ainsi que l'a démontré dans un  travail exhaustif Charles K. Armstrong. Pour le besoin de sa thèse, B.R. Myers a en effet eu besoin de gommer la légitimité historique de la RPD de Corée fondée sur la résistance du Président Kim Il-sung à l'occupation japonaise. C'est pourtant l'acquis essentiel des travaux de Charles K. Armstrong : comme la Chine ou le Vietnam, la RPD de Corée est issue de la résistance à une occupation étrangère.

 

De manière plus pernicieuse, à défaut de remettre en cause le passé de résistant de Kim Il-sung (comme l'a fait, pendant des décennies, l'appareil de renseignement du régime militaire sud-coréen), B.R. Myers invente l'idée que les responsables de la culture et de la propagande en Corée du Nord auraient tous été d'anciens collaborateurs. Pourquoi cacher le rôle fondamental des écrivains et des cinéastes, authentiques résistants, notamment ceux de la Korea Artista Proleta Federacio (KAPF), dans la mise en place des nouvelles institutions culturelles de la RPD de Corée ? Il est vrai que le nom même de la KAPF est espérantiste, renvoyant à l'espérance d'un dépassement des égoïsmes nationaux, et qu'une telle référence ferait singulièrement tache dans l'assertion péremptoire de B.R. Myers que la Corée du Nord est un dérivé du militarisme fasciste japonais... Doit-on y voir une ignorance de B.R. Myers, ou une omission volontaire ?

 

Le tour de passe-passe suivant consiste à identifier un discours sur les vertus, qu'on retrouve dans tout système de valeurs (qu'il soit religieux ou confucéen), à des valeurs racistes. Mais pourquoi la Corée du Nord, comme du reste la Corée du Sud, ethniquement homogènes à la Libération en 1945, devraient-elles être nécessairement vues comme enclines à un racisme d'exclusion ? La RPD de Corée a au contraire été un des premiers Etats décolonisés à soutenir les mouvements de Libération du Tiers Monde, du FLN algérien aux combattants contre l'apartheid en Afrique du Sud, en Namibie et en Rhodésie, sans oublier la résistance palestinienne. Des étudiants africains ou nord-vietnamiens ont été accueillis très tôt dans les universités nord-coréennes dès la fin des années 1950. Pourtant, seuls des incidents racistes ont la primeure de notre auteur (p. 43). N'en déplaise à B.R. Myers, il y a un authentique internationalisme prolétarien dans la politique et la diplomatie de la RPD de Corée qui a condamné fermement les politiques basées sur la racisme, et la fierté des Coréens de leur culture nationale est celle qu'on retrouve parmi de nombreux peuples du Tiers Monde ayant accédé à l'indépendance, avec cette différence avec une partie des nouveaux Etats que l'Etat coréen a une existence historique avérée plurimillénaire.

 

Le "culte de la personnalité" est évidemment mobilisé pour les besoins de la thèse fasciste de B.R. Myers (p. 35 sq). Là encore, nouveau mensonge par ignorance ou omission : le culte des fondateurs (de l'Etat, de la famille ou des chaebols sud-coréens) renvoie à un trait asiatique étranger aux conceptions occidentales du pouvoir, mais profondément ancré dans une culture coréenne et confucianiste que B.R. Myers refuse d'envisager.

 

La révision de l'histoire continue avec la guerre de Corée (1950-1953, p. 40 sq). B.R. Myers croit déceler une profonde hostilité vis-à-vis des Chinois dès cette époque, que contredit pourtant le fait que les Chinois sont aujourd'hui les seuls étrangers à pouvoir entrer et sortir comme ils le veulent de Corée du Nord, en reconnaissance du rôle joué il y a 60 ans, ou encore la célébration à Pyongyang du rôle joué par les volontaires chinois lors du conflit. De même, la lourde insistance sur les atrocités xénophobes commises par les Nord-Coréens est la remise en cause, sommaire, avec quelques maigres références, d'un travail bien plus approfondi conduit par Bruce Cumings sur la guerre de Corée, à partir d'archives d'époque et non plus des sources de seconde main éparses utilisées par B.R. Myers. Bruce Cumings est catégorique : si des atrocités ont été commises dans les deux camps, les troupes onusiennes sous commandement américain ont un plus lourd passif... De même, B.R. Myers semble n'avoir jamais lu la propagande lourdement raciste anti-asiatique des Américains entre 1950 et 1953, ni même entendu les faits de guerre des soldats occidentaux qui ont participé à cette guerre. Les référence racistes, dans leur désignation même de tous les Coréens (y compris du Sud) sous le terme péjoratif de guk, sont pourtant légion. Qui étaient donc les racistes ?

 

L'histoire de la RPD de Corée que nous livre B.R. Myers sur plusieurs dizaines de pages est trop souvent un catalogue d'anecdotes tirées de divers services de renseignement ou d'auteurs anticommunistes. Pour fonder son analyse d'un Etat raciste, l'auteur a alors curieusement oublié le plus souvent les sources nord-coréennes qu'il prétend être sa base première. L'impression donnée est celle de la plaidoirie à charge d'un avocat, qui mêle faits avérés et récits invérifiables, dans une lecture revisitée de l'histoire nord-coréenne qui n'a pas d'équivalent à notre connaissance. Comme l'a résumé Dwight Gamer dans son commentaire de l'ouvrage pour The New York Times : "provocateur". A la manière d'un pamphlet, qui révèle clairement les positions néoconservatrices de son auteur lorsqu'il critique la politique du rayon de soleil des présidents démocrates Kim Dae-jung et Roh Moo-hyun comme un simple anti-américanisme (p. 63), et dont il ne cherche même pas à comprendre les causes ni le bien-fondé, ou lorsqu'il moque le sommet intercoréen de 2007 (p. 68) selon une lecture revisée de l'histoire qui n'a rien à envier à celle de l'extrême-droite sud-coréenne, mais dont on ne trouvera nulle trace dans les textes nord-coréens.

 

La deuxième partie du livre, qui se veut basée sur les textes nord-coréens, n'est ni plus objective, ni plus exacte. Dans un salimgondis de citations dûment choisies pour les besoins de sa démonstration, l'auteur continue de multiplier les idées reçues en exhibant des textes qui peuvent semblent d'autant plus pertinents à l'expert et au néophyte qu'il s'agit de références rarement utilisées sur la Corée du Nord. Ainsi, selon B.R. Myers, "la pensée du juche (...) a été d'abord conçue à l'intention d'un public étranger" (p. 94). Si tel était vraiment le cas, comment expliquer que les instituts et groupements  d'idées du Juche n'aient pratiquement plus reçu d'aides financières pour leurs activités depuis la dure marche des années 1990 ? Au contraire, tout indique que la propagande nord-coréenne - pour reprendre le cadre d'analyse de B.R. Myers - poursuit d'abord des objectifs internes ; si les activités des groupements et idées du Juche sont souvent cités par les médias nord-coréens, c'est bien d'abord dans un objectif interne de communivation vis-à-vis des Nord-Coréens, plus que dans une volonté de diffusion internationale. Une affirmation aussi lourdement erronée de B.R. Myers témoigne d'une bien piètre connaissance de l'idéologie nord-coréenne dont il se veut pourtant l'exégète. 

 

Autre contre-sens, dans le domaine culturel, "on voit très rarement les amants se toucher (...) Là ou le célibat du héros soviétique et chinois exalte sa totale maîtrise de lui-même, celui du héros nord-coréen exprime l'abstinence joyeuse de la race infantile" (p. 96). Un sociologue serait intéressé d'apprendre que l'état d'enfance a un caractère "racial". Les spécialistes de la littérature nord-coréenne seront eux, surpris, d'apprendre que les scènes explicites qu'ils ont lues dans les romans nord-coréens n'étaient qu'une illusion de leurs sens... Quant à Claude Lanzmann, qui a raconté des scènes peu chastes de son séjour en Corée du Nord dans Le lièvre de Patagonie, il a certainement visité un autre pays que celui décrit par B.R. Myers.

 

Autre affirmation péremptoire : "ces dernières années cependant, on a parfois montré des Japonaises aimables envers les Coréens ou admiratives du Cher Guide" (p. 138). Faux : dès les années 1950, la RPD de Corée a multiplié les témoignages d'étrangers, y compris japonais, favorables à la Corée du Nord. Et après 1959 le rapatriement de dizaines de milliers de Nord-Coréens du Japon s'est accompagné de la venue en RPD de Corée de milliers de leurs conjointes japonaises...

 

D'autres auteurs, comme l'universitaire Jean-Guillaume Lanuque, ont montré que la grille de lecture psychanalytique utilisée était forcée, indépendamment de l'exactitude ou non des faits à la base de la démonstration.

 

En conclusion, reconnaissons que B.R. Myers est un remarquable polémiste : en sélectionnant ses exemples, en jouant du bon usage de courtes citations sorties de leur contexte, il a réussi à créer une Corée du Nord imaginaire, à mille lieux d'un pays qu'il n'a jamais visité, et qu'il a façonnée à sa manière. Toute son habilité est d'avoir réussi à se hisser au rang de spécialiste auprès de médias plus crédules que soucieux d'un travail d'investigation qui reste à conduire, suivant l'objectivité scientifique des critères d'une recherche universitaire. Et plutôt que de sous-titrer son pamphlet "comment je vois les Nord-Coréens", il a imposé ce tour de force de faire croire qu'il avait montré "comment les Nord-Coréens se voient".

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28 septembre 2011 3 28 /09 /septembre /2011 09:12

TV cerveauIl manque un ingrédient aux mauvais mélos pour faire pleurer à chaudes larmes dans les chaumières : quitter le champ de la fiction pour entrer dans celui du documentaire ou prétendu tel. C’est le pari de Gilles de Maistre, qui a partiellement tourné son film Voir le pays du matin calme en République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord). Le résultat est proprement ahurissant. A l'instar de ces lourds  films de propagande en temps de guerre, le réalisateur ne cesse de mêler vraies images de la RPDC (monuments, spectacles, paysages...) et séquences réalisées par la suite en Corée du Sud, entre deux batifolages d'acteurs à la base d'un mélo insipide qui, s'il ne prenait pas place en Corée du Nord, n'aurait sans doute pas eu les honneurs du prime time sur une chaîne « culturelle » qu'on a connue mieux inspirée autrefois.

Le vendredi 23 septembre 2011 à 20h30 (rediffusion le samedi 1er octobre 2011 à 14h30), la chaîne de télévision franco-allemande Arte a diffusé un film réalisé par Gilles de Maistre, Voir le pays du matin calme, partiellement tourné en Corée du Nord avec des comédiens se faisant passer pour un groupe de touristes. Partiellement, car ce qui se veut un objet à mi-chemin de la fiction et du documentaire ne cesse de mêler vraies images de la Corée du Nord et séquences tournées en Corée du Sud mais censées se dérouler en RPDC, vrais Coréens du Nord et faux propos qui leur sont prêtés grâce à un astucieux doublage, le clou du film étant, in fine, des faux témoignages de faux réfugiés. A moins qu'il ne s'agisse « que » de vrais témoignages de faux réfugiés ou bien de faux témoignages de vrais réfugiés. Allez savoir avec Gilles de Maistre ! Ce film nous fait remonter le temps, en nous replongeant en plein maccarthysme qui, pendant la guerre de Corée (1950-1953), affectionnait ce type de procédés.
 
Qui n'a pas voyagé en Corée du Nord ou ne connaît pas un minimum ce pays pourrait croire à la véracité de ce qui lui est conté, des images et des récits véhiculés pendant 1h30. Tout juste apprend-on, pour qui prendra la peine de lire le générique de fin, que tous les Nord-Coréens avec lesquels les personnages de ce « docu-fiction » ont une conversation sont en réalité des acteurs Sud-Coréens et que ces scènes ont été tournées en Corée du Sud : nuit chez l'habitant, rencontre avec une famille prête à quitter le pays... aucune de ces scènes n'est vraie. Les auteurs du film ont poussé le vice jusqu'à doubler en français (accent coréen compris) les Nord-Coréens francophones rencontrés, à commencer par le guide du groupe de vrais-faux touristes français. Dans le film, ces Coréens tiennent donc des propos qu'ils n'ont souvent pas tenus, en premier lieu parce que c'est faux : non, la Corée du Nord ne prétend pas réunifier la Corée dans dix ans dans un régime de démocratie populaire ; non, le service militaire ne dure pas 20 à 30 ans...

Nul doute que, en France, une telle manipulation de l’image et du son à des fins de dénigrement vaudrait au manipulateur quelques ennuis avec la justice. Mais nous sommes en Corée du Nord. Gilles de Maistre ne risque rien et il le sait. Quant à ce qu'ont vraiment dit les Nord-Coréens on ne le saura sans doute jamais et, de toutes les façons, ça n’intéresse pas M. de Maistre. Quand une de ses actrices compare les Nord-Coréens à des lémuriens, tout est dit : pour Gilles de Maistre, les Nord-Coréens ne sont pas des êtres humains. Ce film nous en apprend donc moins sur la Corée du Nord que sur les intentions et les méthodes de son auteur.
 
Pour ceux qui auraient été abusés par le film diffusé par Arte mais veulent quand même comprendre la Corée, précisons qu'il n'y a pas eu d'enfants nord-coréens adoptés par des Occidentaux, puisque tel est un des propos du film. En revanche, des dizaines de milliers d'enfants sud-coréens ont bien été adoptés par des Américains ou des Européens, et continuent à l'être aujourd'hui. Et contrairement à ce qu'affirme le commentaire en voix off censé aider le mal-comprenant à saisir toute l'horreur de la RPDC, il n'y a pas de restriction aux visas pour le touriste occidental lambda, et donc, a fortiori, pas de touristes « triés sur le volet ».
 
Si Voir le pays du matin calme n’est pas une œuvre impérissable pour ses qualités artistiques et documentaires, ce film a quand même gagné sa place dans l'histoire de la propagande la plus grossière, quelque part entre Tintin au pays des soviets et les faux charniers de Timisoara.

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3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 11:35

Dans son édition du 11 mars 2011, l'hebdomadaire La Creuse Agricole et rurale de la Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles (FDSEA) de la Creuse a reproduit un article de l'Association d'amitié franco-coréenne qui alarmait sur les risques que fait encourir l'épizootie de fièvre aphteuse à l'ensemble de la péninsule coréenne. Un échange d'informations rendu possible par un contact pris avec l'AAFC au sein de l'équipe de rédaction de l'hebdomadaire, et qui pour l'AAFC appelle de possibles coopérations futures entre la France et la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) dans le domaine agricole, question prioritaire pour les Nord-Coréens.

 

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10 janvier 2011 1 10 /01 /janvier /2011 00:01

Le lundi 3 janvier 2011, le magazine de géopolitique de la rédaction de France 2 "Un oeil sur la planète", présenté par Etienne Leenhardt, était consacré à la Corée du Sud, sous le titre Corée : la puissance cachée. D'emblée, les réalisateurs donnent le ton en insistant sur l'erreur de nombreux Occidentaux à méconnaître un pays devenu l'une des puissances économiques majeures de la planète : "Dans l’ombre de l’Inde et de la Chine, la Corée du Sud est le pays qui monte en Asie. Cette jeune démocratie a réussi, au prix d’efforts inouïs, à sortir du sous-développement et à devenir un acteur important sur la scène internationale. C’est d’ailleurs elle qui a présidé le G20 en 2010 (...) La Corée du Sud est déjà le 4ème partenaire commercial de l’Union… Et son ascension économique se double d’une ambition politique". L'AAFC salue la qualité d'un documentaire abordant un pays trop souvent absent des programmes des grandes chaînes de télévision, en dépit de certaines omissions qui auraient mérité une confrontation des réalisateurs avec d'autres sources que celles gouvernementales sud-coréennes - notamment en ce qui concerne les relations intercoréennes et la Corée du Nord.

 

Coree_la_puissance_cachee.jpgPour tous ceux qui s'intéressent à la Corée dans son ensemble, le documentaire de France 2 "Un oeil sur la planète", consacré le 3 janvier 2011 à la Corée du Sud, a eu le mérite - rare - de lever une partie du voile d'ignorance qui couvre la société et  l'économie sud-coréennes. Se voulant exhaustive, l'émission aborde, sans surprise, nombre de sujets méconnus, voire source d'incompréhensions, sur la Corée du Sud : le poids des grands groupes économiques, les chaebols, à travers l'exemple de Samsung qui prend en charge la vie de chacun de ses fidèles employés ; le rôle des religions et autres groupes spirituels (comme l'église de l'Unification, communément appelée secte Moon) ; l'attachement à l'institution éducative ; la vie éreintante des étudiants et des jeunes salariés qui alternent longues journées d'étude ou de travail et soirées entre amis jusqu'à l'aube ; le poids de l'armée et les sacrifices qu'exigent les deux ans de service militaire pour tous les jeunes appelés (qu'on voit réciter de manière disciplinée les éléments de langage transmis par leur hiérarchie) ; ou encore le succès dans toute l'Asie de la culture pop coréenne (la "K pop", pour Korean pop) de la vague hallyu...

 

Le documentaire touche aussi certains sujets pratiquement ignorés dans les principaux médias occidentaux, comme la défense du cinéma national sud-coréen ou l'essor de la jeune scène artistique sud-coréenne - dont beaucoup de représentants ont d'ailleurs été formés en France, ce qui n'est malheureusement pas signalé. Globalement, les auteurs s'efforcent de porter un regard intime sur la société sud-coréenne, tout en évitant un sensationnalisme facile

 

Ils n'en évitent pas moins certaines omissions, ou des raccourcis, qui auraient pu nécessiter de diversifier encore davantage leurs sources d'information. L'histoire du pays n'est que superficiellement évoquée : on ne saura pas grand chose des régimes autoritaires qui ont occupé le pouvoir quatre décennies durant à Séoul, ni du combat héroïque des opposants, qui l'ont souvent payé de leur vie. Le parti pris d'une plongée dans la société actuelle néglige ainsi certains aspects historiques fondamentaux de ce qui a souvent été qualifié de "miracle" sud-coréen : l'apport massif de capitaux américains et sud-coréens, des journées de travail les plus longues au monde parmi les pays industrialisés et une protection sociale encore très déficiente pour un pays membre de l'OCDE. Les luttes sociales sont passées sous silence. Et pour cause : le groupe Samsung, pris comme référence, ne connaît pas les syndicats. Si le rôle du président du groupe est souligné, il aurait été utile d'au moins évoquer les liens étroits des dirigeants de Samsung avec le régime militaire de Park Chung-hee, qui a été un des ressorts indispensables de son succès. De même, la crise financière de 1998 est passée par pertes et profits, alors qu'elle a entraîné une restructuration de l'économie sud-coréenne, notamment de son système bancaire, qu'il aurait été utile d'analyser pour en comprendre aussi les fragilités, et pas seulement les indéniables succès.

 

Ponctuellement, on relève quelques erreurs : par exemple, le christianisme en Corée a été introduit par des Coréens ayant voyagé en Chine, et non par des missionnaires (dont des Français) arrivés des décennies plus tard ; le taux de suicide n'est pas le plus élevé au monde, même s'il est préoccupant, la Corée du Sud étant devancée dans ce triste palmarès par le Guyana, la Hongrie et d'anciens pays membres de l'Union soviétique... On s'étonne également d'un certain biais à décrire l'Eglise de l'unification comme une religion établie au même titre que les églises protestantes, alors qu'il existe des structures fédératives de ces églises dont celle du révérend Moon ne fait pas partie.

 

Attachée enfin à la réunification de la Corée, l'AAFC déplore de nombreuses approximations et des points de vue partiaux concernant les relations intercoréennes, reflétant la trop grande dépendance des auteurs de leurs sources gouvernementales sud-coréennes, l'actuelle majorité sud-coréenne n'étant pas favorable au développement des échanges Nord-Sud :

 

 - la thèse imputant le naufrage du Cheonan à la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) n'est partagée ni par la Russie, ni par la Chine, et est contestée par de larges pans de l'opinion sud-coréenne, à commencer par un ancien membre sud-coréenne de la commission d'enquête officielle ;

 

- le bombardement de l'île de Yeonpyeong est sorti de son contexte : celui d'exercices sud-coréens qui, selon le Nord, auraient atteint ses eaux territoriales ;

 

- si l'attachement à la paix est certain de chaque côté de la zone démilitarisée (DMZ) qui sépare les deux Corée, pourquoi passer sous silence les politiques conduites pendant dix ans par les prédécesseurs démocrates du président actuel Lee Myung-bak, à commencer par le développement de la zone économique intercoréenne de Kaesong ?

 

- les liens de Radio Free Choseon avec la CIA auraient mérité d'être signalés, de même que le choix d'un nombre significatif de Nord-Coréens, venus au Sud, de retourner en RPDC, presque tous subissant des réactions de rejet et d'ostracisme, sans pouvoir généralement bénéficier des réseaux d'entraide et de solidarité qui structurent la société coréenne, au Nord comme au Sud.

 

Car la Corée du Nord a été rejetée dans un "ailleurs" impalpable, mystérieux et inquiétant, ignorant sa coréanité. Pourtant, tout visiteur occidental familier des deux parties de la Corée ne peut qu'être frappé du même respect de la famille, de l'autorité et de la nation, de la même importance accordée à l'éducation et au travail, du même rêve d'un retour à l'unité nationale. Les spectacles vivants du groupe Samsung ne peuvent pas ne pas évoquer les spectacles de gymnastique de masse au Nord. Mais peut-être s'agira-t-il du thème d'une autre émission d' "Un oeil sur la planète", qui aborderait la société, la culture et l'économie de la RPDC, cette autre "puissance cachée" ?

 

Voir l'émission en intégralité sur le site de France 2

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4 janvier 2011 2 04 /01 /janvier /2011 00:07

En octobre 2010, Madeleine Dupont, membre de l'AAFC et par ailleurs militante du Pôle de renaissance communiste en France (PRCF), faisait partie de la délégation de l'AAFC présente en République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) à l'occasion du 65ème anniversaire du Parti du travail de Corée. Elle a rendu compte de son déplacement en RPDC dans le numéro 103 (décembre 2010) d'Initiative Communiste, mensuel du PRCF, dans un article intitulé "Retour de République populaire démocratique de Corée", dont nous reproduisons ci-après de larges extraits. En tant qu'organisation, le PRCF réaffirme en conclusion de cet d'article sa position de principe en faveur du retrait des troupes américaines de Corée du Sud et pour la reprise immédiate, par le gouvernement sud-coréen, des négociations avec la RPDC pour la réunification de la Corée "sur la base définie par le gouvernement de la RPDC : un Etat, deux systèmes".


 Je ne tenterai pas ici de faire une analyse politique ou économique  de ce pays. Je livrerai simplement quelques remarques et impressions ressenties lors de ce séjour. Je faisais partie d’une délégation  de l’Association d’Amitié Franco-Coréenne et nous avons été pris en charge dès notre arrivée. [...]

 

Nous sommes arrivés en pleine célébration du 65ème anniversaire du Parti du travail. Et pour comprendre l’importance donnée à ces manifestations, un bref rappel historique est nécessaire. Les Communistes, avec Kim  Il Sung, ont joué un rôle décisif dans la guerre de Libération, et la partition du pays n’est pas leur fait mais celui des USA. Au début du siècle dernier, trois grandes puissances se disputent la Corée : le Japon, la Chine et la Russie. Le Japon finit par l’annexer en 1910. Suit alors une période de répression violente contre le peuple coréen, pendant laquelle les communistes  s’organisent en un parti que Kim Il Sung va enraciner dans les masses. En 1932 est créée l’Armée Révolutionnaire Populaire Coréenne qui unit ses forces à celles de la Chine dans la lutte populaire de libération. Cette lutte s'amplifie à partir de 1941 et, en 1945, l’armée soviétique et la guérilla coréenne libèrent entièrement la Corée. Est alors proclamée la République Populaire de Corée ( de toute la Corée). Mais l’impérialisme US intervient et la Conférence de Potsdam en juillet 45 partage le pays en 2 zones d’influence et d’occupation de part et d’autre du 38ème parallèle.

 

 C’est en pensant à ce passé (et à la situation présente constamment tendue) que j’ai applaudi avec émotion l’armée populaire au défilé du 10 octobre. Quelle agréable surprise également, dans la rue, quand les camions attendaient le retour à la caserne, ces échanges joyeux entre les jeunes soldats et la population massée sur les trottoirs qui les acclamait !

 

 Nous avons également assisté à ce que les Coréens appellent Grand Spectacle Gymnique et Artistique de Masse, discipline dans laquelle excellaient les ex-pays socialistes. Et je reconnais que, personnellement - tant pis pour ceux qui n’apprécient pas ! - j’ai été subjuguée par l’ampleur, la beauté et la qualité. Plus de 100.000 participants ; des tableaux représentant, entre autres, la guerre de Libération, l’amitié avec la Chine, les efforts pour la réunification, l’armée, la vie quotidienne. [...]

 

Nous avons visité plusieurs établissements scolaires, des fermes et une « académie d’agriculture »,une usine textile, un chantier de construction, une maternité et une « académie » de médecine, le musée de la victoire…Chaque visite fut l’occasion de vérifier l’effort de la R.P.D.C. pour le bien-être des populations, caractéristique d’un Etat socialiste : des écoles dont l’équipement n’a rien à envier aux nôtres ; des usines, où les mères de famille travaillent 6h par jour au lieu de 8, et qui disposent de crèches, d'installations diverses comme le coiffeur ou la salle de repos, un potager et une école à proximité, où les hommes obtiennent la retraite à 60 ans et les femmes à 55 ; des hôpitaux aux soins gratuits, avec une large place à la médecine traditionnelle ; des chantiers où les ouvriers ne sont pas esclaves du chronomètre d’un contremaître ; des fermes à l’économie planifiée où l’Etat joue un rôle primordial, où on développe la recherche.

 

On empiète même sur la mer avec les polders et on rabote la montagne pour gagner un peu de terre dans ce pays où les surfaces cultivables sont plutôt réduites, afin d’atteindre l’autosuffisance alimentaire.

 

 La R.P.D.C. continue ses efforts «  pour la construction d’un pays prospère », même si dans les années 90 (avec la chute des pays socialistes), les U.S.A. avaient cru pouvoir prédire que l’échec du socialisme en Corée n’était qu’une question de temps, et malgré les sanctions des U.S.A. et leurs alliés, auxquelles s’ajoutent les fréquentes catastrophes naturelles.

 

 Vers la fin du séjour, nous avons rencontré le Directeur du Département Europe du Comité Coréen des relations culturelles avec les pays étrangers. Il a insisté sur l’incident du navire coulé dernièrement, pour montrer la tension maintenue par les U.S.A. dans le but de saboter toute tentative de négociation sur la réunification, constante de la politique de la R.P.D.C. [...]

 

 La nécessité d’affirmer sa solidarité avec la Corée socialiste n’est en rien une approbation sans critique ; mais  elle implique de continuer notre action pour sortir notre pays de l’O.T.A.N. et de l’Alliance Atlantique afin que s’établissent des relations normales de coopération entre la France et la R.P.D.C.

  

Quelles que soient les informations partielles et partiales des grands médias sur les récents événements en Corée, le P.R.C.F. réaffirme sa position de principe :

 

- Que les USA cessent leurs provocations et évacuent leurs troupes de Corée du Sud alors qu'aucune troupe étrangère ne se trouve sur le territoire de la R.P.D.C.

 

- Que le gouvernement réactionnaire de la Corée du Sud reprenne sans préalable les négociations avec la R.P.D.C pour la réunification du pays sur la base définie par le gouvernement de la R.P.D.C. : un Etat, deux systèmes.

 

18102010-20

  La délégation de l'AAFC devant l'Arc de Triomphe de Pyongyang, le 18 octobre 2010 (photo : AAFC)

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