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17 janvier 2015 6 17 /01 /janvier /2015 22:54

Le 10 janvier 2015, l'Américaine Shin Eun-mi a été expulsée de la République de Corée (Corée du Sud) et interdite de séjour dans le pays pendant cinq ans, suite à une décision prise par le service sud-coréen de l'immigration, sur une requête du ministère de la Justice. Mme Shin, qui a voyagé trois fois en République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) en 2011 et 2012, est accusée d'avoir tenu, lors d'une conférence, des propos violant la loi de sécurité nationale (LSN). Le 7 janvier 2015, le ministère sud-coréen de la Culture, des Sports et du Tourisme a exigé le retrait des librairies et autres lieux publics, d'ici la fin du mois, du livre de Shin Eun-mi faisant le récit de ses voyages en RPD de Corée. Cette mesure d'urgence a été prise dans le cadre d'une enquête en cours quant à la conformité à la LSN d'Une Coréenne Américaine d'âge moyen va en Corée du Nord. En 2013, ce livre avait pourtant bénéficié d'une large diffusion en République de Corée, avec l'appui des pouvoirs publics, après avoir été qualifié d' "excellent ouvrage de littérature" par la Fondation culturelle du livre. L'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) condamne cette nouvelle violation de la liberté d'expression qui a touché, cette fois, une citoyenne américaine, et soulevé des critiques publiques du département d'Etat américain, en dépit de l'alliance politico-militaire entre Washington et Séoul. L'AAFC exhorte les opinions publiques et l'ensemble des gouvernements occidentaux à ne plus se taire face aux atteintes de plus en plus graves aux libertés publiques qui sont commises en Corée du Sud depuis l'élection à la présidence de la République, en décembre 2012, de Mme Park Geun-hye.

Couverture de l'ouvrage de Shin Eun-mi, "Une Coréenne Américaine d'âge moyen va en Corée du Nord", naguère un ouvrage de référence en Corée du Sud, aujourd'hui mis à l'index par la censure

Couverture de l'ouvrage de Shin Eun-mi, "Une Coréenne Américaine d'âge moyen va en Corée du Nord", naguère un ouvrage de référence en Corée du Sud, aujourd'hui mis à l'index par la censure

L'expulsion et l'interdiction de séjour de Mme Shin Eun-mi signe une nouvelle page tragique dans l'histoire des libertés publiques en Corée du Sud.


Mme Shin est accusée par le ministère sud-coréen de la Justice d'avoir fait "l'éloge" de la RPD de Corée lors d'une récente conférence-débat, dont l'une des co-organisatrices, Mme Hwang Seon, a par ailleurs été placée sous mandat d'arrêt, pour avoir loué, encouragé et aidé l'ennemi en contradiction avec la loi de sécurité nationale, au regard des propos qu'elle aurait tenus pendant la conférence. Le Parquet entend également interroger, dès son retour de l'étranger, Mme Lim Soo-kyung, députée du Parti progressiste unifié (PPU) récemment déchue de son mandat, suite à l'interdiction du PPU qui a soulevé une vague d'indignation parmi les organisations de défense des droits de l'homme. Mme Hwang Seon était porte-parole du PPU, ce qui inscrit cette nouvelle vague de répression dans le cadre en cours contre le PPU et ses dirigeants. 

Le retrait de l'ouvrage de Mme Shin sur ses voyages au Nord de la Corée, qui a perdu son label d'ouvrage recommandé par les autorités sud-coréennes, a soulevé la stupeur dans les milieux professionnels. Après avoir reçu l'ordre gouvernemental le 14 janvier 2015, l'employé d'une bibliothèque de Séoul, cité par le quotidien Hankyoreh, a déclaré : "Nous avons été gênés quand le ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme nous a soudain demandé de leur renvoyer le livre." Un représentant du ministère a déclaré : "Nous avons décidé de rappeler le livre dès lors que sa désignation comme un excellent ouvrage de littérature avait été révoquée. Si les bibliothèques avaient continué de proposer cet ouvrage, cela aurait créé une confusion ou une incompréhension inutiles." Au-delà de la douteuse pratique d'interdire l'expression de certaines opinions, il semble donc ne plus avoir de demi-mesure entre un ouvrage recommandé et un ouvrage interdit : en d'autres termes, si les autorités sud-coréennes vont au bout de leur logique, elles s'arrogent le droit d'interdire tout livre qui n'a pas ou plus leur imprimatur, sans autre forme de procès. La liberté d'expression est tombée à son plus bas niveau en Corée du Sud depuis l'époque révolue du régime miltaire, il y a une génération.

Dans un article publié le 12 janvier 2015 sur le site Sino NK, Steven Denney a cité un entretien donné par Shin Eun-mi au site de jounalisme participatif Ohmynews, très populaire en Corée du Sud : il en ressort une vision optimiste de la Corée du Nord, considérant que les Coréens forment un seul peuple, engagée en faveur de la réunification. Cette appréciation peut être qualifiée de "naïve" selon Steven Denney mais, toujours d'après ce dernier, elle ne constitue en aucun cas une quelconque menace à la sécurité nationale sud-coréenne, alors que Shin Eun-mi peut estimer à juste titre avoir été trahie par les autorités sud-coréennes qui, jusqu'à présent, recommandaient le récit de ses voyages en Corée du Nord :

"[Cet entretien] suggère également qu'elle a le sentiment justifié que, d'une certaine manière, le gouvernement sud-coréen l'a trahie ; en d'autres termes, elle apparaît difficilement comme une vraie menace à la sécurité nationale."

 

Mais de quel crime Shin Eun-mi s'est-elle rendue coupable ? Alors que les médias publics et conservateurs sud-coréens se gardent de détailler le contenu des propos reprochés à Mme Shin durant une conférence publique à Séoul en novembre 2014, en se contentant ainsi de souligner les motifs infâmants de l'administration sud-coréenne selon laquelle elle aurait enfreint la loi de sécurité nationale en louant la RPD de Corée, l'agence américaine AP observe que Shin Eun-mi a fait état de la volonté de défecteurs nord-coréens de retourner au Nord (ce que, du reste, au moins des centaines d'entre eux ont déjà fait) et de leurs espoirs de changements après l'accession au pouvoir du Maréchal Kim Jong-un. Mme Shin a aussi loué le goût de la bière nord-coréenne et la propreté des fleuves en Corée du Nord.

Shin Eun-mi, en pleurs après son expulsion

Shin Eun-mi, en pleurs après son expulsion

Une expulsion assortie d'une interdiction du territoire sud-coréen suivant de tels motifs a soulevé, une fois n'est pas coutume, des critiques ouvertes du département d'Etat américain, malgré l'étroite relation alliance politico-militaire entre Washington et Séoul. Mme Jen Psaki, porte-parole du département d'Etat, a ainsi déclaré à la presse :

"Nous sommes préoccupés que la loi de sécurité nationale, telle qu'elle est interprétée et appliquée dans certains cas, limite la liberté d'expression et restreigne l'accès à Internet."

 

Signe de l'intolérance croissante en Corée du Sud, en décembre 2014 un jeune sud-coréen de 18 ans avait jeté une bombe artisanale lors d'une conférence de Mme Shin Eun-mi, blessant deux personnes.

 

Sumit Galhotra, du Comité pour la protection des journalistes (CPJ), a souligné dans une étude approfondie que la mesure d'exception prise à l'encontre de Mme Shin s'inscrit dans un contexte de menaces croissantes vis-à-vis des journalistes de la part du pouvoir présidentiel, qui apparaît ainsi comme étant directement à l'origine des atteintes de plus en plus fortes à la liberté d'expression - ce qui soulève, de fait, des interrogations sur l'indépendance de la justice sud-coréenne. Après un article publié le 28 novembre 2014 dans le quotidien sud-coréen Segye Ilbo, des conseillers de la présidence mis en cause ont intenté une action en diffamation. En octobre 2014, des poursuites ont aussi été engagées à l'encontre de Tatsuya Kato, chef du bureau à Séoul du quotidien japonais Sankei Shimbun, au motif qu'il aurait propagé des rumeurs sur l'absence de la Présidente Park Geun-hye pendant sept heures après le dramatique naufrage du Sewol, en avril 2014, dont la gestion de crise a par ailleurs donné lieu à des mouvements de protestation diffamés par les autorités sud-coréennes. Le procès de M. Kato a commencé fin novembre, et son interdiction de voyager, prise en août 2014, a été prolongée depuis cette date.

Signe de l'intolérance croissante en Corée du Sud, en décembre 2014 un jeune sud-coréen de 18 ans avait jeté une bombe artisanale lors d'une conférence de Mme Shin Eun-mi, blessant deux personnes.

Sources :

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Publié par Association d'amitié franco-coréenne - dans Politique sud-coréenne Relations Etats-Unis-Corée
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Nouvelles de la "liste noire"

Temps restant avant que le secrétaire général de l'AAFC soit (peut-être) autorisé à revenir en Corée du Sud*

 

 

* Le ministre de la Justice peut interdire l'entrée en République de Corée (du Sud) d'un étranger qui a quitté le pays suivant un ordre de déportation il y a moins de cinq ans (sixième alinéa du premier paragraphe de l'article 11 de la loi sud-coréenne sur l'immigration)