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22 juillet 2010 4 22 /07 /juillet /2010 17:08

Les forces navales américaines et sud-coréennes mèneront des manœuvres conjointes du 25 au 28 juillet 2010 au large la péninsule coréenne, prétendument pour lutter contre les intrusions de sous-marins nord-coréens accusés d’avoir coulé une corvette sud-coréenne le 26 mars. De telles manœuvres contredisent l’appel au maintien de la paix et de la stabilité dans la péninsule coréenne et dans l’ensemble de l’Asie du Nord-Est, figurant dans la déclaration adoptée le 9 juillet 2010 par le Conseil de sécurité des Nations Unies. Ces manœuvres semblent aussi s’inscrire dans la vaste stratégie américaine d’endiguement de la Chine initiée par les néo-conservateurs US sous la présidence de George W. Bush. Comme si l’élection de Barack Obama n’avait rien changé dans la politique américaine en Asie du Nord-Est.

 

A l'occasion de la visite effectuée à Séoul par la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton et le secrétaire à la Défense américain Robert Gates, dans le cadre de la réunion « 2+2 » avec leurs homologues sud-coréens, les Etats-Unis et la Corée du Sud ont annoncé qu'ils mèneront des manœuvres navales conjointes du 25 au 28 juillet 2010 à l’est des côtes coréennes.

 

Ces manœuvres, les premières d'une série exercices militaires américano-sud-coréens en mer de l'Ouest (mer Jaune) et en mer de l'Est (mer du Japon), font partie des mesures de rétorsion dévoilées le 24 mai par le gouvernement sud-coréen suite aux accusations lancées contre la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) dans l’affaire du naufrage de la corvette sud-coréenne Cheonan le 26 mars en mer de l’Ouest. A l'issue d'une enquête – contestée – menée par des experts civils et militaires issus de pays alliés des Etats-Unis, le naufrage du Cheonan a été imputé à une torpille tirée par un sous-marin nord-coréen. La RPDC nie toute implication dans ce naufrage et demande à pouvoir examiner les preuves avancées contre elle, ce que refusent toujours les Etats-Unis et la Corée du Sud.

 

Les manœuvres des marines américaine et sud-coréenne étaient initialement prévues pour la fin du mois de juin en mer de l'Ouest, mais elles ont été reportées en raison de la saisine du Conseil de sécurité par la Corée du Sud, le 4 juin, au sujet du naufrage du Cheonan. Le 9 juillet, une déclaration du président du Conseil de sécurité des Nations Unies a condamné l'attaque contre le Cheonan, mais sans accuser directement la RPDC – dont la position a été prise en compte dans la déclaration -, au grand dam des autorités sud-coréennes et américaines qui ont décidé d’appliquer leurs propres sanctions contre la RPDC.

 

USS_George_Washington.jpgDu côté américain, participeront aux manœuvres navales le porte-avions géant USS George Washington (97.000 tonnes), une vingtaine de navires et bâtiments de guerre, un sous-marin à propulsion nucléaire de classe Ohio de 18.751 tonnes et de nombreux avions de chasse, dont des avions de chasse furtifs F-22. Du côté sud-coréen, seront déployés une dizaine d’avions de chasse F-15K et F-16, une dizaine de destroyers de type KDX-I et II ainsi que deux ou trois sous-marins.

 

Dans le communiqué publié par les forces combinées de la Corée du Sud et des Etats-Unis, le chef d'état-major interarmes sud-coréen, le général Han Min-koo, a déclaré : « Ces exercices permettront d’affûter notre capacité de réponse militaire en améliorant l’interopérabilité ainsi que la capacité opérationnelle combinée », et « nous sommes entièrement prêts à répondre militairement à toute nouvelle provocation nord-coréenne », en allusion au naufrage du Cheonan.

 

Le général Walter Sharp, commandant en chef des 28.500 soldats américains toujours stationnés en Corée du Sud a, lui, affirmé que ces manœuvres navales « amélioreraient les capacités de défense et prépareraient l’alliance [entre les Etats-Unis et la Corée du Sud] à se défendre contre des menaces communes ».

 

La RPDC a dénoncé avec véhémence ces manœuvres à grande échelle comme « extrêmement dangereuses et irresponsables et visant à perturber la paix et la stabilité de la péninsule coréenne et du reste de l’Asie du Nord-Est en faisant monter la tension dans la région. »

 

Avant l’ouverture, le 23 juillet 2010 à Hanoi, du 17eme Forum régional de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), le porte-parole de la délégation nord-coréenne, Ri Tong-il, a de nouveau mis en garde contre la menace pour la paix et la stabilité de la région que font peser les manœuvres navales conjointes américano-sud-coréennes. Le porte-parole nord-coréen a aussi condamné les nouvelles sanctions envisagées par les Etats-Unis contre la RPDC, comme constituant une violation de la déclaration présidentielle du Conseil de sécurité des Nations Unies sur l’affaire du Cheonan.

 

« La déclaration présidentielle du Conseil de sécurité des Nations Unies recommande le dialogue et la négociation pour résoudre le problème de la péninsule coréenne tout en maîtrisant l’agitation des esprits, et l’annonce [le 21 juillet de sanctions par les] Etats-Unis va à l’encontre de la demande des Nations Unies», a déclaré Ri Tong-il.

 

Après s'être retirée en avril 2009 des pourparlers à six pays (deux Corée, Etats-Unis, Chine, Russie, Japon) sur la dénucléarisation de la péninsule coréenne, pour protester contre sa condamnation par le Conseil de sécurité de l'ONU suite au lancement d'un satellite de télécommunications, la RPDC s'est déclarée prête à reprendre les pourparlers après la visite du dirigeant nord-coréen Kim Jong-il en Chine au début du mois de mai 2010. « Nous avons déjà proposé la reprise des pourparlers à six et nous n’avons pas changé. Ils correspondent aussi à l’esprit de la déclaration présidentielle du Conseil de sécurité », a dit le porte-parole de la délégation nord-coréenne au Forum régional de l'ASEAN. Toutefois, « si les Etats-Unis veulent vraiment la dénucléarisation de la péninsule coréenne, ils devront faire en sorte d’assurer l’égalité dans les négociations au lieu de faire des exercices militaires ou de nous imposer des sanctions », a-t-il ajouté.

 

Réunissant 26 pays, dont tous les pays participant aux pourparlers à six sur la dénucléarisation de la péninsule coréenne, et l'Union européenne, le Forum régional annuel de l'ASEAN est le principal canal pour le dialogue et la coopération sur la sécurité multinationale dans la région Asie-Pacifique. Il est à noter que les Etats-Unis et la RPDC ont signé le Traité d’amitié et de coopération initié en 1976 par les membres fondateurs de l'ASEAN et engageant ses signataires à régler pacifiquement leurs conflits, à renoncer à l'usage de la force ainsi qu'à toute ingérence dans les affaires intérieures de leurs partenaires. Les Etats-Unis n’ont signé ce traité qu’en 2009 après avoir hésité, selon certains observateurs, de peur de réduire leur marge de manœuvre sur les questions politiques et de sécurité en Asie, alimentant les spéculations sur les ambitions américaines – y compris un recours à la force - dans cette région. Les Etats-Unis auraient fini par signer le Traité d’amitié et coopération de l’ASEAN pour ne pas perdre du terrain en Asie au profit des nouveaux géants que sont l’Inde et la Chine.

 

La Chine s’est aussi montrée très irritée par la perspective d'exercices militaires massifs à proximité de son territoire. En réaction, l'armée chinoise a organisé début juillet un exercice de tir à balles réelles en mer de Chine orientale, à 800 km de la Corée du Sud. La Chine estime en effet que les manœuvres des Etats-Unis et de la Corée du Sud, lesquels prétendent ainsi préparer leurs forces navales à de possibles intrusions de sous-marins nord-coréens, visent en réalité à recueillir des informations sur le dispositif militaire chinois en mer Jaune.

 

Interrogé le 15 juillet sur le déploiement de la marine américaine, le porte-parole du ministère chinois des Affaire étrangères, Qin Gang, a été très clair : « Nous nous opposons fermement à toute activité menée par les navires et les avions militaires étrangers en mer Jaune et dans les autres zones au large des côtes chinoises, qui affecte nos intérêts sécuritaires. Nous espérons que les différentes parties concernées pourront, dans le contexte actuel, faire preuve de sang-froid et de retenue pour éviter une escalade de la tension dans la région. »

 

Le département de la Défense américain a rejeté les préoccupations de la Chine au sujet des exercices militaires conjoints américano-sud-coréens. « Ces manœuvres n’ont aucune raison de susciter l’inquiétude de la Chine ou de toute autre partie », a ainsi déclaré le porte-parole du Pentagone, Geoff Morrel. « Il s’agit d’envoyer un message à la Corée du Nord, pas à la Chine. Il ne faut pas l’interpréter de cette manière. » Les Etats-Unis ont encore tenté de lever les inquiétudes chinoises en n'organisant les premiers exercices navals qu'en mer de l'Est.

 

Les craintes de la Chine sont-elles fondées ?


En janvier 2001, l’administration Bush est entrée en fonction avec un objectif clair : ressusciter la doctrine de domination permanente énoncée dans les Directives pour le plan de défense (Defense Planning Guidance, DPG) pour les années 1994-1999, premier exposé formel des buts stratégiques des Etats-Unis après la disparition de l’Union soviétique. Selon la première version de ce document, sortie dans la presse au début de 1992, le premier objectif stratégique des Etats-Unis était d’empêcher l’apparition d’un futur concurrent susceptible de défier la supériorité militaire américaine.

 

« Notre premier objectif est de prévenir la réapparition d’un nouveau rival [...] qui présente une menace de l’ordre de celle présentée autrefois par l’Union soviétique », était-il écrit dans ce document. En conséquence, « nous devons nous efforcer d’empêcher toute puissance hostile de dominer une région dont les ressources, contrôlées ensemble, suffiraient à donner une puissance mondiale. »


En 1992, la doctrine de domination permanente ne spécifiait pas l’identité des futurs concurrents dont il fallait empêcher l’émergence par une action coercitive. Les stratèges américains s’inquiétaient alors d’un ensemble de rivaux potentiels, parmi lesquels la Russie, l’Allemagne, l’Inde, le Japon et la Chine ; chacun d’entre eux, pensaient-ils, pouvait devenir en quelques décennies une superpuissance, et ils devaient donc tous en être dissuadés. Cependant, quand George W. Bush fut élu président des Etats-Unis en 2000, le nombre des rivaux potentiels s’était réduit. Aux yeux des stratèges de Washington, seule la République populaire de Chine possédait la capacité économique et militaire de défier les Etats-Unis et d’aspirer à la superpuissance. Dorénavant, perpétuer la supériorité américaine dans le monde impliquait de contenir la puissance chinoise.

 

Pendant la campagne présidentielle de 2000, Condoleezza Rice, alors conseillère pour la politique étrangère du candidat républicain George W. Bush, signa dans la revue Foreign Affairs, publiée par le Council on Foreign Relations, influent think tank américain, un article suggérant que la République populaire de Chine défierait inévitablement les intérêts vitaux des Etats-Unis.

 

« la Chine n’est pas une puissance du ‘statu quo’, mais une puissance qui aimerait changer en sa propre faveur l’équilibre du pouvoir en Asie. Cela seul suffit à en faire un concurrent stratégique, et non pas ce que l’administration Clinton a qualifié une fois de ‘partenaire stratégique’ », écrivait Condoleezza Rice en 2000. Elle insistait sur l'importance d’adopter une stratégie prévenant l’émergence de la Chine comme puissance régionale. En particulier, écrivait Rice, « les Etats-Unis doivent approfondir leur coopération avec le Japon et la Corée du Sud et s’engager à maintenir une forte présence militaire dans la région »,  Washington devant aussi « prêter davantage attention au rôle de l’Inde dans l’équilibre régional », et intégrer ce pays dans un système d’alliance contre la Chine.

 

En 2006, pendant le second mandat du président Bush, l’Examen quadriennal de la Défense (Quadrennial Defense Review, QDR), réaffirmant le précepte général énoncé dans les DPG de 1992, identifia la Chine comme la superpuissance concurrente la plus probable et la plus dangereuse : « Parmi les puissances émergentes majeures, la Chine a le plus fort potentiel pour rivaliser militairement avec les Etats-Unis et capter des techniques militaires perturbatrices qui pourraient au bout d’un certain temps contrebalancer les avantages militaires traditionnels des Etats-Unis. »


Le QDR en appelait donc à un renforcement des moyens de combat dans la zone Asie-Pacifique, insistant particulièrement sur les moyens navals : « La flotte sera davantage présente dans l’océan Pacifique », note le document. Pour y parvenir, « la Marine envisage d’ajuster la position et l’implantation de ses forces pour fournir dans le Pacifique au moins six porte-avions opérationnels et disponibles ainsi que 60% de ses sous-marins à des fins d’engagement, de présence et de dissuasion ».

 

Chaque porte-avions étant au centre d’un large déploiement de navires de soutien et d’avions de protection, une concentration des forces navales américaines était à prévoir dans l’ouest du Pacifique, nécessitant également une extension substantielle du complexe des bases américaines dans la région. On sait aujourd'hui que,  prenant prétexte du naufrage du Cheonan et de la prétendue implication de la Corée du Nord, l’armée américaine conservera au moins jusqu’en 2015 le contrôle opérationnel de l’armée sud-coréenne en temps de guerre, et non jusqu’en 2012 comme négocié en 2007, ainsi que sa base militaire sur l’île japonaise d’Okinawa, contrairement à ce qu’avait promis l’ancien Premier ministre nippon Yukio Hatoyama poussé à la démission pour ce reniement.

   

 

L’administration Obama semble donc marcher dans les pas de l’administration Bush en poursuivant méthodiquement une stratégie d’endiguement de la Chine, se traduisant par une accumulation de moyens militaires américains aux limites maritimes et terrestres (en Asie centrale) de ce pays. Bien évidemment, hier comme aujourd’hui, aucun haut responsable de l’administration américaine ne peut le dire aussi clairement, surtout lorsqu'il s'agit du premier créancier des Etats-Unis... Mais, à mesure que la première puissance mondiale étale sa force de façon disproportionnée face à la Corée du Nord, petit pays de 23 millions d'habitants soumis à un embargo féroce depuis 60 ans (« Le pays le plus sanctionné du monde », avouait lui-même le président Bush en 2008), le naufrage de la corvette sud-coréenne Cheonan apparaît pour ce qu’il est vraiment : un prétexte commode au service des intérêts stratégiques américains. Comme au début du XXème siècle, la péninsule coréenne se retrouve prise dans le jeu des grandes puissances, avec une Corée du Sud ravalée au rang de base avancée et de simple supplétif des Etats-Unis.

 

 

Sources :

Yonhap, « Quatre jours d’exercices militaires navals conjoints à partir du 25 juillet dans les eaux sud-coréennes », 20 juillet 2010 

Conférence de presse de M. Qin Gang,  porte-parole du Ministère des Affaires étrangères de la République populaire de Chine, 15 juillet 2010

Yonhap, « Les Etats-Unis rejettent les préoccupations de la Chine sur les exercices militaires conjoints sud-coréano-américains », 16 juillet 2010

KCNA, "S. Korea and US Joint War Maneuvers Assailed", 16 juillet 2010

Yonhap, « "Les nouvelles sanctions des Etats-Unis sont une violation de la déclaration onusienne" », 22 juillet 2010

Michael T. Klare, "Containing China", Tomdispatch.com, 18 avril 2006 (traduction française sur le site de l'association belge Korea-is-One) 

 

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Publié par Association d'amitié franco-coréenne - dans Naufrage du "Cheonan"
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