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15 avril 2008 2 15 /04 /avril /2008 18:25

Par John Feffer [1] - L'Asie du Nord-Est a poussé un soupir de soulagement en apprenant les derniers progrès des négociations avec la Corée du Nord sur le nucléaire. Les perspectives pour l'intégration de la Corée du Nord dans la communauté internationale et l'édification d'une structure de paix et de sécurité dans la région n'ont jamais été aussi favorables. Mais les gros titres des journaux sont trompeurs quand ils évoquent un rapprochement des points de vue des Etats-Unis et de la Corée du Nord concernant la déclaration des programmes nucléaires de cette dernière. Alors que des discussions de paix ont lieu dans le cadre des actuels pourparlers à six, les tendances au militarisme dans la région racontent une tout autre histoire.

Même si, vue de l'extérieur, elle paraît relativement paisible, l'Asie du Nord-Est est en fait au coeur du complexe militaro-industriel mondial. Les armées qui se font face dans cette région - les armées des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine, du Japon et des deux Corée - sont les plus grandes du monde. Elles représentent au moins 65% des dépenses militaires mondiales.


L'Asie du Nord-Est n'est pas seulement une des régions les plus militarisées du monde, elle est actuellement au centre d'une course majeure aux armements. Cinq des six pays participant aux négociations visant à mettre fin au programme nucléaire nord-coréen ont augmenté d'au moins 50% leurs dépenses militaires au cours des cinq dernières années.


Les événements récents ne font qu'empirer les choses. La Guerre froide se rallume dans la péninsule coréenne suite à l'entrée en fonction du nouveau président de Corée du Sud, le conservateur Lee Myung-bak. La Chine tente désespérément d'étouffer les feux qui se déclenchent à sa périphérie, du Tibet au Xinjiang. Et au Japon, des politiciens nationalistes cherchent à abolir la "constitution pacifique" du pays.


La course aux armements en Asie du Nord-Est, largement masquée jusqu'à aujourd'hui, menace d'éclater au grand jour.


L'aspect le plus paradoxal de cette course aux armements se situe en Corée même. Même si les deux parties de la péninsule ont mis en place des entreprises en commun, des projets touristiques et de nombreux échanges culturels au cours de la dernière décennie, les deux camps continuent à consacrer des sommes considérables à leurs armées.   


Les présidents sud-coréens Kim Dae-jung et Roh Moo-hyun ont mis en avant leur politique d'engagement avec le Nord. Mais entre 1999 et 2006, les dépenses militaires de la Corée du Sud ont grimpé de plus de 70%. En 2007, la Corée du Sud a lancé son premier croiseur équipé du système Aegis [2] et a annoncé son intention d'en construire trois autres d'ici 2020 pour un coût de 1 milliard de dollars chacun. Le nouveau président sud-coréen Lee Myung-bak soutient cette idée d'une nouvelle marine de haute mer, et les dépenses militaires sud-coréennes augmenteront d'environ 10% par an jusqu'en 2020. Bien qu'elle consacre entre un quart et un tiers de tout son produit intérieur brut (PIB) à l'armée, la Corée du Nord ne peut pas suivre le Sud, lequel dépense pour son armée autant, si ce n'est plus, que le PIB total du Nord. Le déclin de l'économie nord-coréenne a miné la position de ses forces conventionnelles, raison pour laquelle Pyongyang a opté en premier lieu pour un programme nucléaire. En d'autres termes, la crise nucléaire actuelle en Asie du Nord-Est est au moins en partie le résultat de l'accélération de la course aux armements conventionnels dans la région et de l'incapacité de la Corée du Nord à soutenir le rythme.


Cette approche de "la paix à travers la force" dans la péninsule coréenne doit beaucoup à la politique suivie par la plus puissante des forces militaires présentes dans la région.


Les Etats-Unis, responsables de presque la moitié du total des dépenses militaires globales, sont les premiers à pousser à la course aux armements au niveau régional comme mondial. L'administration de George W. Bush a accru les dépenses militaires de 74% depuis 2001. Une part importante du budget de 607 milliards de dollars demandé par le Pentagone pour 2009, lequel n'inclut même pas les financements supplémentaires des guerres menées en Irak et en Afghanistan, servira à maintenir et à étendre la présence militaire américaine dans le Pacifique. Et aucun des principaux candidats à la présidence n'a recommandé de geler, et encore moins de réduire, les dépenses militaires des Etats-Unis.


Les éléments coûteux pour le budget de l'an prochain que sont le porte-avions dernier cri CVN-78 et le croiseur DDG-1000 de la classe Zumwalt, ne sont que de peu d'utilité dans la lutte contre le terrorisme. Les plans à long terme du Pentagone qui veut bâtir une marine de 313 navires visent à s'opposer à la seule grande puissance que les Etats-Unis voient à l'horizon : la Chine.  


La Chine dépense actuellement autour de 50 milliards de dollars par an pour son armée. Mais si les estimations américaines sont correctes, le budget que consacre la Chine à sa défense s'approche de 120 milliards de dollars, ce qui en fait le deuxième pays du monde pour les dépenses militaires. Avec cet argent, la Chine poursuit un ambitieux programme naval qui lui permettra de se doter de cinq sous-marins nucléaires d'attaque et d'un porte-avions de taille moyenne supplémentaires.    


La Chine modernise aussi ses forces aériennes avec une mise à niveau de ses chasseurs, de ses avions ravitailleurs et de ses avions de transport. Cependant, même avec ce programme de modernisation, l'armée chinoise ne soutient pas la comparaison avec les forces américaines présentes dans la région du Pacifique et ne tente pas de rivaliser avec les ambitions mondiales des Etats-Unis.


La stratégie des Etats-Unis pour contrebalancer la puissance croissante de la Chine dans la région a consisté en partie à pousser le Japon à se doter d'une armée "normale". La constitution pacifique du Japon a contraint les capacités offensives de l'armée japonaise, toujours désignées comme forces d'auto-défense, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.


En ce moment, un groupe d'influence composé de responsables du parti au pouvoir veut se libérer de ces contraintes. Les militaires japonais ne sont pas satisfaits de ce qui est déjà une armée d'excellente qualité. Cette année, les forces aériennes vont être renforcées par des capacités de ravitaillement en vol leur permettant d'effectuer des missions de bombardement à longue distance.


Sur la liste des voeux de l'Agence japonaise de Défense - élevée l'année dernière au rang de ministère - figurent aussi un porte-avions, des avions furtifs F-22 Raptor, des sous-marins à propulsion nucléaire, et des missiles à longue portée. Les dépenses du Japon pour sa défense restent à un bas niveau, et il est le seul pays de la région à ne pas avoir augmenté significativement son budget militaire. Mais cela va changer dans le cadre de la "modernisation" de l'armée et de la politique étrangère du pays.

   

Une alliance plus étroite entre les armées américaine et japonaise n'est que le commencement. Au prochain sommet entre les présidents Bush et Lee Myung-bak, une des propositions sur la table sera une nouvelle alliance de sécurité pour l'Asie réunissant les Etats-Unis, la Corée du Sud, le Japon et peut-être d'autres pays d'Asie du Sud-Est et d'Océanie.


De telles discussions sur des alliances explicites, à l'instar des initiatives de Washington visant à installer un système mondial de défense anti-missile et à empiéter sur les intérêts de la Russie en Asie centrale, n'ont fait qu'inciter Moscou à relever ses propres dépenses militaires et à faire monter en puissance la coopération avec la Chine. Avec la croissance restaurée de l'économie russe dopée par les ventes d'énergie, les dépenses russes d'armements ont recommencé à s'envoler avec le nouveau millénaire, quadruplant entre 2000 et 2006.       


La vieille rivalité géopolitique opposant les puissances continentales du "heartland" eurasiatique aux puissances maritimes du "rimland" réapparaît. [3] La Chine, la Russie et les pays d'Asie centrale ont créé l'Organisation de coopération de Shanghai. De leur côté, les Etats-Unis sont en train de se constituer un chapelet de pays alliés allant de l'Inde à l'Australie et au Japon pour relever ce défi lancé par l'Eurasie.  


Cette spirale de la course aux armements menace toutes les victoires de court-terme, telles que le récent compromis entre les Etats-Unis et la Corée du Nord. Et elle accroît la nuisance de ce qui serait autrement des litiges plutôt mineurs, comme la dispute entre Japonais et Coréens autour des îles Tokdo/Takeshima.

 

Mais la course aux armements en Asie du Nord-Est et au niveau mondial ne représente pas seulement une menace potentielle. La communauté internationale a besoin de beaucoup d'argent pour affronter toute une série de menaces actuelles - la prolifération nucléaire, le changement climatique, la déstabilisation provoquée par le fossé entre riches et pauvres. Beaucoup d'experts pensent que, en détournant des fonds nécessaires aux besoins humains, cette nouvelle course aux armements est elle-même une menace pour l'humanité.

 

Inter Press Service, 14 avril 2008 - article original (en anglais) disponible ici

Traduction : AAFC 

 
Notes du traducteur


[1] John Feffer est le codirecteur de Foreign Policy In Focus à l'Institut des études politiques de Washington, DC. Il est l'auteur, entre autres ouvrages, de North Korea, South Korea: US Policy and the Korean Peninsula [Corée du Nord, Corée du Sud : la politique des Etats-Unis et la péninsule coréenne], Seven Stories Press, 2003.

 

[2] Le système de combat américain Aegis consiste en un radar tridimensionnel à balayage électronique de détection et de poursuite automatique avancé. Véritable bouclier de la flotte (l'égide, en anglais "aegis", était le bouclier du dieu grec Zeus), ce radar à haute puissance peut exécuter des fonctions de détection, de recherche et de poursuite de plus de 200 missiles simultanément et à plus de 200 mille marins (environ 370 kilomètres) de portée.

[3] En géopolitique, le "heartland" correspond aux pays situés au coeur du continent eurasiatique, par opposition au "rimland", les pays situés à sa périphérie
.

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Publié par Association d'amitié franco-coréenne - dans Relations Etats-Unis-Corée
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