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30 août 2026 7 30 /08 /août /2026 12:18

Comme les Dupond.t, ils étaient deux - et quand dans un numéro spécial de son bulletin consacré à son histoire (n° 100, 3e trimestre 2009) l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) avait voulu présenter son premier président, Raymond Lavigne, elle avait commis des confusions avec un homonyme, ce que nous avait alors aimablement signalé... l'homonyme du président-fondateur de l'AAFC. Il est temps de dire qui était Raymond Lavigne, et surtout comment il a été le premier président de l'AAFC, créée en 1969. 

Raymond Lavigne (1922-2014)

Raymond Lavigne (1922-2014)

Raymond Lavigne était né au Bleymard, en Lozère, le 1er septembre 1922, d'un père receveur des PTT et d'une mère paysanne. Si son ascendance était auvergnate, et plus précisément du village du Calvinet, c'est dans le Lot qu'a grandi le jeune Raymond. Brillant élève, il est surveillant puis instituteur auxiliaire aux débuts de la Seconde guerre mondiale. Débarquant à Paris en novembre 1943, il commence une double vie - employé de bureau à la Sorbonne le jour, résistant la nuit, imprimant tracts et documents et s'affirmant surtout comme un spécialiste de la production de faux papiers. Combattant FTP lors de la Libération de Paris, il est démobilisé le 1er janvier 1946 et adhère au PCF et à l'Union de la jeunesse républicaine de France (UJRF), dont il devient un des cadres de la fédération de la Seine. Il commence parallèlement une carrière de journaliste à partir de 1947, dans les quotidiens communistes Ce Soir (jusqu'à sa disparition en 1953) puis L'Humanité, avant d'intégrer L'Humanité Dimanche. C'est en tant que professionnel des médias qu'il participe à de nombreuses manifestations (étant blessé par la police en novembre 1947), qu'il suit l'affaire Henri Martin ou encore interviewe Pablo Neruda, Nazim Hikmet, Yves Montand et Jean-Paul Sartre au 3e Festival mondial de la Jeunesse à Berlin-Est en 1951. 

Raymond Lavigne s'était lié à d'autres intellectuels, notamment Robert Desnos et Jacques Prévert dans la Résistance, mais aussi Pascal Sevran, avec qui, auteur prolifique, il avait co-écrit un ouvrage paru en 1975, Les Rigolos. Marié à Simone Gaffié (plus connue sous son nom d'artiste : Serge Lebrail), autrice ou coautrice de chansons de Fernandel et Dalida, il s'est éteint à Aurillac le 28 mars 2014. 

Militant communiste fidèle, par ailleurs en première ligne dans la dénonciation d'André Marty, c'est à lui que revient la tâche d'organiser la visite à Pyongyang d'une délégation d'intellectuels en 1958 (dont Claude Lanzmann, Chris Marker, Armand Gatti, Francis Lemarque), ce dont rend ainsi compte son biographe du Maitron Marc Giovaninetti : 

 

En 1958, Raymond Lavigne, qui fut aussi pendant une dizaine d’années secrétaire du Syndicat national des journalistes CGT, avait été chargé de composer la première délégation occidentale destinée à être accueillie en Corée du Nord. Le voyage devait s’enchaîner avec un séjour en Chine communiste, et dura pour lui trois mois au total. Claude Lanzmann, le futur réalisateur de Shoah, qui en fit partie et le relate longuement dans son récent livre de souvenirs, davantage pour des raisons sentimentales que politiques, décrit leur groupe comme « un ensemble baroque et hétéroclite », une forme d’hommage à l’ouverture d’esprit de son organisateur, qui appliquait en cela les prescriptions d’alors de son parti.

Il incluait des journalistes de la « presse bourgeoise », Le Figaro par exemple, des cinéastes et des artistes comme Chris Marker, Armand Gatti, Francis Lemarque. Les deux hommes ne rapportent évidemment pas les mêmes souvenirs de voyage, mais partagent une certaine indulgence et nostalgie pour ces pays repliés sur leur régime.

Marc Giovaninetti observe que c'est en raison de l'organisation de ce déplacement en République populaire démocratique de Corée en 1958 qu'il est amené à devenir le premier président de l'AAFC lors de sa fondation en 1969, avec l'aide de Jean Kanapa (qui fut élu par ailleurs vice-président et rencontra Kim Il-sung en 1969, tandis qu'on retrouve Francis Lemarque, membre de la délégation de 1958, parmi les membres fondateurs) : 

[Raymond Lavigne] ne précise pas que dix ans plus tard, il eut à s’occuper de fonder et présider l’association d’amitiés franco-coréennes France-Pyongyang, ce dont il s’acquitta avec Jean Kanapa, notamment, en établissant son siège à Bagneux et en déposant les statuts au cours de l’année 1969. Il ne retourna pas pourtant séjourner en Extrême-Orient, et pour ce qui le concerne, l’association n’eut guère d’activité.

De façon étonnante, Raymond Lavigne n'aurait donc pas signalé à son biographe qu'il avait été le premier président de l'AAFC en 1969. Mais cela n'a rien de si surprenant lorsqu'on connaît les relations complexes entre le PCF et le Parti du travail de Corée, durablement ternies par l'affaire Sédillot - au demeurant, il faudra d'ailleurs attendre plusieurs années pour l'ouverture effective du bureau commercial de la République populaire démocratique de Corée en France, en 1972. Selon Marc Giovianinetti, Raymond Lavigne laissa ainsi rapidement la place à d'autres figures, parmi lesquelles nous pouvons citer le secrétaire général Michel Génot, l'universitaire Jean Suret-Canale, l'ancien ministre gaulliste Louis Terrenoire, le sénateur Philippe Machefer, l'ancien sénateur-maire André Aubry ainsi que l'ingénieur Guy Dupré

Fin de l'histoire ? Non. Car Raymond Lavigne, ancien résistant né en 1922 et décédé en 2014, organisateur du voyageur d'intellectuels à Pyongyang en 1958, ne serait pas l'ancien président de l'AAFC. Tout ce que vous avez lu jusqu'ici serait donc faux. Et Raymond Lavigne n'aurait pas menti lorsqu'il aurait passé sous silence son implication à l'AAFC - pour la bonne et simple raison qu'il n'en aurait sans doute jamais été membre. Menons une enquête, à l'instar de celle qu'aurait menées les héros de Raymond Lavigne, auteur de romans policiers... et aussi scénariste de l'album Pif à la chasse au lion

Tout d'abord, rappelez-vous ce fameux homonyme, dont nous vous parlions en début d'article, et qui avait écrit à l'AAFC lors de la parution de son numéro spécial en 2009. C'était Raymond Lavigne (1922-2014).

Et surtout, revenons aux sources. Dans le numéro du Journal officiel relatant la création de l'AAFC, nous lisons : 

Président : LAVIGNE Raymond.
6 Boulevard Poissonnière, Paris 13e.
Né le 20 mars 1924 à St-Brieuc.
Profession : Journaliste.

Le nom et le prénom sont les mêmes. La profession, aussi. Mais la date de naissance est différente : Raymond Lavigne "l'Auvergnat" (comme il s'appelait lui-même) est né le 1er septembre 1922 au Bleymard. Raymond Lavigne, président de l'AAFC, est né le 20 mars 1924 à Saint-Brieuc. Même les adresses ne coïncident pas : Raymond Lavigne "l'Auvergnat" a été secrétaire de section du PCF dans le 17e arrondissement de Paris, vivant dans le 8e arrondissement, à la limite du 17e. En 1969, Raymond Lavigne, président de l'AAFC, habite dans le 13e arrondissement - mais oublions cette information, manifestement erronée - car l'adresse (boulevard Poissonnière) ne se situe pas dans cet arrondissement...

A présent, consultons le registre des personnes décédées. Le seul Raymond Lavigne né en 1924 est décédé en 1990 - mais il est né à une autre date que le 20 mars et en Gironde, pas à Saint-Brieuc. 

On ne trouve non plus nulle trace d'un journaliste Raymond Lavigne autre que l'ancien résistant né en 1922... à part dans la déclaration en préfecture. Et si finalement les informations fournies à la préfecture avaient été fausses ? On a déjà vu que le nom de rue et l'adresse ne coïncident pas. 

Vous allez m'objecter le courrier reçu par l'AAFC en 2009. Certes, mais qui a parlé d'un deuxième Raymond Lavigne, sinon Raymond Lavigne "l'Auvergnat" ? Seulement Raymond Lavigne "l'Auvergnat".

Revenons à présent à la biographie de Raymond Lavigne : dans la Résistance, c'était un spécialiste des faux papiers... et des doubles identités (en 1943 il avait déjà réussi à s'enfuir du STO muni de faux papiers et d'une vraie permission pour rejoindre son père prétendument agonisant !). Que Raymond Lavigne "l'Auvergnat" ait donné de fausses informations lors de la déclaration de fondation de l'AAFC en préfecture en 1969, ce devait être un jeu d'enfant pour un spécialiste en la matière pendant la Seconde Guerre mondiale...

Ce qui nous semble aussi troublant est que Raymond Lavigne "l'Auvergnat" se soit empressé d'écrire à l'AAFC en 2009 pour parler d'un homonyme - comme s'il n'avait pas envie de revenir sur le fait qu'il avait été le premier président de l'AAFC. Une attitude totalement conforme à celle que notait son biographe du Maitron, pour qui Raymond Lavigne passait sous silence son rôle dans la création de l'AAFC. Et qui expliquerait aussi son peu d'implication par la suite dans l'AAFC.

Et quand André Aubry, alors président de l'AAFC, évoquait en 2009 le "brillant journaliste" Raymond Lavigne, il n'y a guère de doutes qu'il parlait bien de "l'Auvergnat" - et pas d'un obscur homonyme.

Bref, pour nous la cause est entendue : jusqu'à preuve du contraire, Raymond Lavigne, organisateur du voyage d'intellectuels à Pyongyang en 1958, a été sollicité onze ans plus tard (sans doute par le PCF comme organisation et par Jean Kanapa comme personne) pour prendre la présidence de l'AAFC. Dans une organisation où la discipline était de rigueur il s'est exécuté mais il a donné des informations erronées à la préfecture - ce qui lui a permis, quarante ans plus tard, de prétendre que ce n'était pas lui mais un homonyme (un peu comme disait Lionel Jospin, autre personnalité passée par Pyongyang, de son appartenance à l'OCI trotskyste : "ce n'est pas moi mais mon frère"). Au demeurant, les circonstances de la fondation de l'AAFC montrent que le président élu n'est pas très diligent : de longs mois s'écoulent entre la date de l'assemblée générale constitutive (le 14 avril 1969, soit la veille de l'anniversaire du Président Kim Il-sung, fondateur de la RPD de Corée) et la date de déclaration en préfecture (le 30 octobre). Le déclarant est Raymond Lavigne, demeurant toujours boulevard Poissonnière dans le 13e (sic) arrondissement de Paris. 

Pour des raisons que nous ignorons, Raymond Lavigne a manifestement pris ses distances avec l'AAFC assez tôt. Sans doute aurait-il alors été préférable que Jean Kanapa soit le président plutôt que le vice-président de l'AAFC lors de l'assemblée générale du 14 avril 1969, mais il a été décidé autrement... Un participant à cette assemblée générale, Christian Joineau, premier trésorier de l'AAFC, a été croisé des décennies plus tard dans une autre association historiquement de la mouvance communiste (l'ACCA), mais il n'avait plus de souvenirs de son passage - déjà ancien - à l'AAFC. Il est aujourd'hui âgé de 93 ans. Quant au premier secrétaire général de l'AAFC, Michel Génot, il est décédé le 8 décembre 2024, à l'âge de 85 ans. Très impliqué dans la vie de l'AAFC pendant de longues années, il s'en était ensuite éloigné, refusant avec son épouse le changement de nom de l'AAFC opéré en 1989, d' "Association d'amitié franco-coréenne Paris-Pyongyang" en simplement "Association d'amitié franco-coréenne", pour exprimer désormais la solidarité de l'Association avec l'ensemble du peuple coréen, du Nord, du Sud et de la diaspora. 

Sources : 

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commentaires

I
A ne pas confondre avec le fondateur du 1er Mai, le Bordelais Raymond Lavigne (fin XIXe) !
Répondre
A
Tout à fait ! Sur Raymond Lavigne dont vous parlez (1851-1930), vous pouvez aussi lire le Maitron : https://maitron.fr/lavigne-raymond-lavigne-felix-raymond/

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