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29 octobre 2010 5 29 /10 /octobre /2010 08:14

La République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) est non seulement le pays le plus sanctionné au monde, mais c'est aussi le pays soumis au plus vieil embargo au monde. Pourtant, certains gouvernements occidentaux ont décidé de sanctionner encore davantage la Corée du Nord - comme en témoigne l'annonce du Canada d'interdire tout échange avec la RPD de Corée. Présentées comme ne frappant que les dirigeants, les sanctions contre un pays font en réalité des populations les seules victimes du rapport de forces sur la scène internationale au profit des puissances occidentales.

 

lawrence_cannon.jpgLe 28 octobre 2010, M. Lawrence Cannon, ministre canadien des Affaires étrangères (conservateur) a annoncé de nouvelles sanctions "plus dures" contre la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), sous prétexte du naufrage du Cheonan - imputé par les Etats-Unis et la Corée du Sud à la Corée du Nord, malgré les résultats d'une enquête de la marine russe qui accable les conclusions de l'enquête officielle de Séoul et Washington, à l'élaboration de laquelle ont collaboré des experts canadiens. Suite à l'enquête officielle américano - sud-coréenne incriminant Pyongyang, Ottawa avait déjà décidé de restreindre encore les investissements et le commerce avec la Corée du Nord, et de suspendre les visites jugées de haut niveau. C'est le même argument du naufrage du Cheonan qui, des mois plus tard, a servi à M. Cannon pour justifier de nouvelles sanctions : l'interdiction de l'ensemble des importations et des exportations avec la Corée du Nord, à l'exception des échanges humanitaires.

 

Pourquoi un tel acharnement contre l'Etat déjà le plus sanctionné au monde, alors même que Pyongyang multiplie depuis août les gestes d'ouverture : appel à la reprise des pourparlers à six sur le nucléaire nord-coréen, proposition de nouvelles rencontres de familles coréennes séparées et d'une reprise du tourisme intercoréen dans les monts Kumgang, réouverture du dialogue militaire avec les Etats-Unis ? L'initiative de M. Cannon apparaît d'autant plus à contre-temps qu'elle intervient à la veille de retrouvailles entre familles séparées du Nord et du Sud, suite à une initiative prise par Pyongyang. Si George W. Bush n'est plus au pouvoir à Washington, les néo-conservateurs américains, partisans des mesures qui doivent conduire à l'effondrement de la Corée du Nord, continuent de faire des émules parmi leurs homologues canadiens.

 

En réalité, l'annonce de M. Lawrence Cannon satisfait de purs objectifs de politique intérieure. Il n'est pas anodin que la décision du gouvernement Harper soit prise dans l'un des Etats occidentaux abritant l'une des plus fortes communautés coréennes en dehors de la péninsule, permettant au passage de glaner quelques voix d'extrême-droite de Coréens canadiens anticommunistes.  Mais plus encore, le récent échec retentissant du Canada pour obtenir un siège de membre non permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies conduit le gouvernement d'Ottawa à répéter à l'envi qu'il fonde ses positions sur des "questions de principe", qui évitent naturellement de porter atteinte aux intérêts des grandes entreprises canadiennes. Comme l'a observé le journaliste canadien Mike Blanchfield, "le ministre a avoué que le niveau d'interaction du Canada avec la Corée du Nord était déjà très bas, mais il a ajouté que les actions du Canada étaient importantes, car elles sont basées sur des questions de principes — un refrain souvent repris au sein du gouvernement Harper suite à son échec historique pour obtenir un siège temporaire au Conseil de sécurité des Nations unies plus tôt ce mois-ci". En d'autres termes, les Nord-Coréens sont les victimes collatérales du fiasco de la diplomatie canadienne.

 

Car de quels "principes" s'agit-il ? Selon M. Cannon, il s'agit de viser le gouvernement de la Corée du Nord, et non les populations. L'histoire des embargos et des sanctions contre les Etats prouve tout le contraire.

 

L'embargo depuis soixante ans contre la Corée du Nord interdit les importations de matériaux sensibles, y compris ceux ayant un usage dual (civil ou militaire). Les Nord-Coréens doivent ainsi importer à prix d'or, généralement de Chine, des biens tels que les tuyaux de canalisation. Ils doivent également acheter très cher des équipements contre les incendies, accaparant les ressources limitées de la RPDC, coupée des circuits financiers internationaux : les populations coréennes sont les premières victimes d'un embargo décidé unilatéralement par les Etats-Unis et leurs alliés il y a six décennies, dans le contexte d'une guerre qui n'a jamais pris fin, et ce malgré les appels réitérés, dans toute la péninsule coréenne, pour signer un traité de paix.

 

De nouvelles sanctions ont été décidées après les essais nucléaires nord-coréens. Elles ont limité drastiquement les échanges de matériels militaires, alors même que le secteur de la défense joue un rôle essentiel dans l'économie nord-coréenne, privant potentiellement d'emploi et de revenus des centaines de milliers de personnes. Au nom de quels principes les Etats-Unis, la France et Israël, puissances nucléaires au même titre que la RPD de Corée, seraient-ils plus habilités que cette dernière à acheter et vendre des armes ? L'objectif est double : non seulement priver la Corée du Nord de revenus qui irrigue l'ensemble de son économie, mais également entraver la modernisation de son armée. C'est la même règle du "deux poids, deux mesures" qui avait été imposée à l'Allemagne par le diktat de Versailles, avec pour seul effet de favoriser la montée en puissance du nazisme.

 

Toujours au nom de mesures prétendument ciblées contre les dirigeants nord-coréens, les produits de luxe sont interdits d'importation en RPD de Corée, produisant les mêmes effets constatés partout ailleurs en cas d'embargo : leur contournement par des intermédiaires s'enrichissant facilement en passant par des pays tiers,  seules les classes sociales les plus favorisées (celles-là mêmes dont il s'agissait de remettre en cause le mode de vie réel ou supposé...) ayant accès à ces produits. Dans le même temps, tout vin occidental - même de piètre qualité - étant généralement considéré comme un produit de luxe prohibé, des alcools frelatés circulent en Corée du Nord, ayant des effets désastreux sur la santé du plus grand nombre, mais non sans avoir généré un trafic très lucratif pour une poignée d'affairistes.

 

Certains pays sont allés encore plus loin, interdisant tout commerce avec la Corée du Nord, ce qui n'a évidemment plus rien à voir avec l'objectif de cibler le gouvernement nord-coréen, sauf à formuler l'hypothèse absurde que le commerce extérieur de la Corée du Nord (7 milliards de dollars par an) profiterait exclusivement aux dirigeants nord-coréens. Le Japon a utilisé une telle mesure pour priver de ressources précieuses des centaines de milliers de Nord-Coréens qui ont de la famille dans l'archipel nippon, au moment où les populations nord-coréennes restent soumises à l'insécurité alimentaire, en abaissant continument le montant des transferts autorisés. Si l'effet de ces embargos intégraux est relativement faible pour les gouvernements occidentaux prenant de telles décisions (ce sera le cas du Canada, comme l'a benoîtement reconnu M. Lawrence Cannon), il en va tout autrement pour les familles nord-coréennes qui, dans l'ensemble du pays, importent aujourd'hui de nombreux produits de consommation courante. 

 

Chacun se souvient des détournements du programme "pétrole contre nourriture", conséquence directe de l'embargo contre l'Irak qui a conduit à des milliers d'enfants et d'adultes à mourir de faim dans un des pays de la planète les plus richement doté en hydrocrabures. La décision de M. Lawrence Cannon relève non seulement d'un bas calcul politicien, elle fragilise consciemment les populations nord-coréennes - tout en encourageant ceux qui exploitent la misère humaine.

 

Sources : AAFC, Métro Montréal (dont photo).

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Publié par Association d'amitié franco-coréenne - dans Relations internationales de la Corée
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Nouvelles de la "liste noire"

Temps restant avant que le secrétaire général de l'AAFC soit (peut-être) autorisé à revenir en Corée du Sud*

 

 

* Le ministre de la Justice peut interdire l'entrée en République de Corée (du Sud) d'un étranger qui a quitté le pays suivant un ordre de déportation il y a moins de cinq ans (sixième alinéa du premier paragraphe de l'article 11 de la loi sud-coréenne sur l'immigration)