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8 avril 2008 2 08 /04 /avril /2008 20:17

Alors que les catastrophes naturelles de 2006 et 2007 font craindre des pénuries alimentaires en République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), le nouveau président, conservateur, de Corée du Sud entend revenir sur la Sunshine Policy, la politique initiée par l’ancien président Kim Dae-jung et poursuivie par son successeur Roh Moo-hyun. Cette politique avait permis un rapprochement spectaculaire entre les deux Corée toujours "techniquement" en guerre depuis le cessez-le-feu de 1953. La nouvelle approche du gouvernement sud-coréen fait naître des tensions dans la péninsule coréenne, en accord avec la stratégie prônée par les néo-conservateurs américains qui veulent un effondrement en Corée du Nord.

 

Le nouveau chef d’état-major interarmées sud-coréen, Kim Tae-young (ici avec le général Burwell B. Bell, commandant des forces américaines en Corée du Sud), menace de frapper préventivement la Corée du Nord  et la Corée du Nord menace à son tour de répliquer et d'interrompre le dialogue avec sa voisine du Sud… La presse reprend les accusations de contrefaçon monétaire lancées contre la Corée du Nord mais il n'existe aucune preuve nouvelle [1]... L’accord conclu à Pékin le 13 février 2007 entre les deux Corée, les Etats-Unis, la Chine, la Russie et le Japon, qui a fait avancer le processus de dénucléarisation de la péninsule coréenne, est maintenant bloqué car les Etats-Unis refusent de respecter leurs engagements au prétexte que la Corée du Nord n'a pas respecté les siens [2]… Ainsi, depuis le 27 février 2008 et l’entrée en fonction du président Lee Myung-bak en Corée du Sud, la stratégie de la tension chère aux néo-conservateurs américains semble à nouveau à l’œuvre dans la péninsule coréenne. Il s’agit de mettre la Corée du Nord "sous pression" à un moment où les difficultés économiques dues à 57 ans d'embargo sont encore aggravées par les catastrophes naturelles des deux dernières années.


Même si le président Lee Myung-bak doit son élection aux questions économiques plus qu’à sa conception des relations inter-coréennes, les néo-conservateurs proches de l’administration Bush voient dans l’arrivée d’un conservateur au pouvoir en Corée du Sud l’occasion de prendre leur revanche sur les diplomates du Département d’Etat américain qui ont commis le crime suprême, aux yeux des neocons, de s'être assis à la même table que les Nord-Coréens à Pékin.


Surtout, les néo-conservateurs américains ont toujours pour objectif final l’effondrement de la Corée du Nord, un objectif clairement rappelé, avec les moyens d’y parvenir, le 17 mars 2008 dans les colonnes du Wall Street Journal par John Bolton, ancien ambassadeur américain auprès de l’Organisation des Nations Unies. [3] Bolton est aussi un membre éminent de l’American Enterprise Institute, le think tank inventeur de la notion d’"axe du mal" et grand promoteur de l’intervention des Etats-Unis en Irak... Dans cet article, après avoir critiqué le rapprochement inter-coréen voulu par les prédécesseurs de Lee Myung-bak et assassiné les négociations à six qui ont abouti à l’accord de Pékin, Bolton expose cinq moyens destinés à "sauver notre politique nord-coréenne" (comprendre "suivre la politique prônée par les néo-conservateurs américains à l'égard de la Corée du Nord") :

 

- affirmer que la Corée du Nord refuse de respecter ses engagements ;

- stopper les pourparlers à six sur le programme nucléaire nord-coréen, voire négocier sans (sic) la Corée du Nord;

- renforcer la pression internationale contre la Corée du Nord, en contraignant ses principaux partenaires, en premier lieu la Chine et la Russie, à appliquer plus durement les résolutions de l’ONU et à obéir aux initiatives américaines "contre la prolifération" ;

- étrangler économiquement (selon les propres termes de Bolton) la Corée du Nord en la coupant du système financier international ;

- se préparer à fournir une aide humanitaire suite à un afflux de réfugiés nord-coréens ou à un effondrement du pays.


A la lecture de ce menu, plusieurs commentaires s’imposent :

 

D’abord, on ne saurait mieux étaler au grand jour la lutte d’influence qui se joue au sein de l’administration américaine entre les diplomates du Département d’Etat, partisans des négociations avec la RPDC, et leurs adversaires néo-conservateurs dont les intérêts semblent mieux servis par une situation tendue dans la péninsule coréenne. Les néo-conservateurs américains n’ont jamais voulu des pourparlers à six qu’ils considèrent, dans le meilleur des cas, comme un moyen de figer les choses en attendant un hypothétique effondrement de la RPDC.

 

Ensuite, aux côtés de la Corée du Sud et du Japon, liés aux Etats-Unis par des traités de défense depuis les années 1950, la Russie et la Chine, moins hostiles à la RPDC, sont considérées comme de simples supplétifs chargés d’appliquer le volet "anti prolifération" de la politique américaine vis-à-vis de la Corée du Nord. Lancée en mai 2003 par le président Bush, l’Initiative de sécurité contre la prolifération (ISP) vise à contribuer à empêcher la prolifération des armes de destruction massive, de leurs vecteurs et des matériels connexes, grâce à des efforts d’interdiction renforcés. L'ISP préfigure elle-même, tout en la mettant en œuvre, la résolution 1540 du Conseil de sécurité des Nations Unies. [4] L’ISP et la résolution 1540 s’ajoutent à d’autres résolutions (1695, 1718...) sanctionnant expressément la RPDC suite aux essais balistique et nucléaire de 2006, résolutions dont les néo-conservateurs, notamment par la voix de l’ex-ambassadeur Bolton, trouvent l’application trop timide. L’ISP et la résolution 1540 ne sont donc pas de simples outils destinés à lutter contre la "prolifération" dont se rendrait coupable, entre autres, la Corée du Nord, mais paraissent aussi constituer un moyen commode d’enfoncer un coin entre la RPDC et ses puissants voisins et partenaires.


Enfin, et c’est peut-être le plus grave, déjà durement touchée par les catastrophes naturelles depuis le milieu des années 1990, la RPDC est obligée de consacrer une grande partie de ses ressources limitées à sa défense en raison de la tension qui prévaut dans la péninsule coréenne. Dans ce contexte, les néo-conservateurs, John Bolton en tête, font preuve d’un cynisme absolu en déclarant à la fois vouloir provoquer une crise économique en RPDC et, la main sur le cœur, que les Etats-Unis feront tout avec leurs alliés pour répondre à l’urgence humanitaire qui ne manquera pas de survenir. Pour "étrangler économiquement" la RPDC, ils continuent à prendre prétexte de l’histoire éculée de la fabrication de fausse monnaie par les Nord-Coréens, histoire à laquelle les experts croient de moins en moins mais qui permet d’isoler la Corée du Nord d’un système financier averse au risque.


La Corée du Nord est donc l’objet d’un véritable siège, de ceux qui ont lieu lorsqu’un assaillant rencontre une ville ou une forteresse qui refuse la reddition et ne peut pas être prise facilement par un assaut direct. L’objectif est alors encerclé, avec pour effet la coupure de ses lignes d’approvisionnement, des machines destinées à faciliter l’assaut ou à bombarder la ville sont approchées et des opérations de sape ont lieu. Dans le domaine militaire, l’ensemble de ces actions menées en vue de s’emparer d’une place forte ou d’une position ennemie s’appelle la poliorcétique. Un joli mot venant du grec pour quelque chose qui rappelle le Moyen Age.

 


[1] Lire notamment l'article paru le 3 avril 2008 dans le quotidien sud-coréen Dong-a Ilbo (conservateur), "La Corée du Nord continue à fabriquer de faux dollars". Sous ce titre accrocheur, l'article du Dong-a-Ilbo n'apporte aucune information nouvelle prouvant une implication de la Corée du Nord, reprend des accusations anciennes et révèle seulement que Stuart Levey, sous-secrétaire au Trésor américain en charge de la lutte contre le terrorisme et du renseignement financier a déclaré la veille devant le Congrès des Etats-Unis que le Secret Service "continue à enquêter" sur les faux billets toujours en circulation, ce qui est la moindre des choses pour un service en charge de la lutte contre la fausse monnaie...


[2] Les Etats-Unis prétendent ainsi que la Corée du Nord a laissé passer la date butoir du 31 décembre 2007, fixée par l'accord du 13 février 2007, sans déclarer l'ensemble de ses programmes nucléaires. La Corée du Nord affirme de son côté avoir remis cette déclaration dès novembre.


[3] John R. Bolton, "Salvaging Our North Korea Policy", Wall Street Journal, 17 mars 2008.


[4] La résolution 1540, adoptée le 28 avril 2004 par le Conseil de sécurité des Nations Unies, "demande à tous les États de mener, avec l’aval de leurs autorités légales nationales, dans le respect de leur législation et conformément au droit international, une action coopérative visant à prévenir le trafic illicite des armes nucléaires, chimiques ou biologiques, de leurs vecteurs et des matériels connexes."

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Publié par Association d'amitié franco-coréenne - dans Relations Etats-Unis-Corée
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Nouvelles de la "liste noire"

Temps restant avant que le secrétaire général de l'AAFC soit (peut-être) autorisé à revenir en Corée du Sud*

 

 

* Le ministre de la Justice peut interdire l'entrée en République de Corée (du Sud) d'un étranger qui a quitté le pays suivant un ordre de déportation il y a moins de cinq ans (sixième alinéa du premier paragraphe de l'article 11 de la loi sud-coréenne sur l'immigration)