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9 août 2013 5 09 /08 /août /2013 19:26

L'écrivain, réalisateur, photographe et journaliste américain Andre Vltchek faisait partie des Américains présents aux cérémonies ayant marqué, à Pyongyang, le soixantième anniversaire de la fin des combats de la guerre de Corée (25 juin 1950 - 27 juillet 1953), célébrée en République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) comme la victoire dans la guerre de libération de la patrie. Les vétérans non seulement coréens, mais aussi chinois, ont été mis en l'honneur, alors que la présence du vice-président chinois Li Yuanchao scellait l'amitié entre la RPD de Corée et la Chine. Si les médias occidentaux ont largement mis l'accent sur les défilés civils et militaires et la nouvelle représentation - grandiose - du spectacle de gymnastique de masse Arirang, en délivrant l'image d'une RPDC présentée - implicitement ou explicitement - comme une puissance militaire qui menacerait la paix du monde (bien que son budget militaire n'atteigne que 1 % de celui des Etats-Unis), le compte rendu de voyage que nous livre Andre Vltchek, sensible et décalé et que nous reproduisons ci-après traduit de l'anglais.

 

Au moment où l’avion – de fabrication russe Tupolev-204 – s’apprêtait à décoller de l’aéroport de Pyongyang, je ne ressentais rien, absolument rien. Le brouillard du matin qui, au début, recouvrait la piste, commençait à se lever. Les moteurs rugissaient. Juste après le décollage, je pouvais clairement distinguer des champs verdoyants, des villages soignés et des rubans de rivières larges et paresseux au-dessous de l’aile. C’était indéniablement un spectacle magnifique : mélancolique, poétique et vraiment dramatique. Et pourtant, je me sentais engourdi. Je ne ressentais rien, absolument rien.
 
Tout à coup je me suis senti vide, peur de quelque chose.
 
Après avoir vu plus de 150 pays, partout dans le monde, après avoir couvert des guerres et des conflits, certains d’une intensité et d’une brutalité inimaginables, je fus soudain saisi d’un ardent désir de repos, et même de silence total.
 
Il y a 60 ans la Corée du Nord a gagné la guerre. Mais quelques 4 millions de personnes sont mortes dont beaucoup de civils. C’était peut-être plus de 4 millions, personne ne sait exactement. La capitale Pyongyang a été totalement rasée. Je n’avais pas envie d’entendre la musique forte et les longs discours. Je voulais rendre hommage à ceux qui ont perdu leur vie, en m’asseyant tranquillement au bord de la rivière couverte de brume, écoutant pousser l’herbe. Mais pendant mes 8 jours en Corée du Nord, j’ai eu très peu de moments de silence, presque aucune occasion de réfléchir.
 
Qu’ai-je vu durant ces 8 jours en RPDC – Corée du Nord ? J’ai vu une énorme ville futuriste, Pyongyang, la capitale, construite sur des cendres. J’ai vu des théâtres et des stades énormes, un système de métro profondément enfoui sous le sol (transport public doublé d’un abri antiatomique, dans le cas où la ville serait attaquée). J’ai vu des trolleybus et autobus à deux étages, de larges avenues, des trottoirs incroyablement larges, des patinoires pour des roller-skate et des terrains de jeux pour les enfants.
 
Les téléviseurs suspendus au-dessus de nos têtes diffusaient radieusement des images sans fin de défilés se suivant l’un après l’autre, de fêtes interminables et des concerts grandioses. Le volume a augmenté, les femmes et les hommes sur l’écran chantaient avec enthousiasme, les soldats défilaient ; des avions rugissants et des hélicoptères avaient pénétré le ciel bleu. Le chef pilote agitait ses mains. La foule applaudissait debout. Les émotions ont été portées à leur paroxysme ; mouillant les yeux de la population et exacerbant leur fierté omniprésente sur leurs visages.

 

Il y avait des statues et des monuments partout. La taille de certains boulevards et bâtiments était simplement écrasante. Pendant plus d’une décennie, j’ai vécu à Manhattan, mais la grandeur était très différente. New York s’était développé de plus en plus vers le ciel, tandis que Pyongyang était constitué par d’immenses espaces ouverts et d’énormes bâtiments éclectiques.

 
A l’extérieur de la capitale, j’ai vu des champs verts et des agriculteurs rentrant chez eux en pleine campagne. De toute évidence, il n’y avait pas de malnutrition chez les enfants, et en dépit de l’embargo, tout le monde était habillé décemment.
 
J’ai vu des places bourrées de monde, avec des dizaines de milliers de personnes criant des slogans à pleins poumons. J’ai vu des milliers de femmes dans des robes traditionnelles colorées agitant leurs drapeaux et rubans, applaudir lorsque le signal leur était donné, pour nous accueillir – les délégués internationaux. Marchant à côté de moi pour la paix, il y avait un ancien procureur général américain, Ramsey Clark, et à mon autre côté, le chef d’un des partis communistes indiens. Il y avait des avocats des droits de l’Homme venant des Etats-Unis et de partout dans le monde, des révolutionnaires turcs et, pour des raisons difficiles à comprendre, plusieurs chefs de l’armée ougandaise.
 
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La délégation de Ramsey Clark
 
Mais je ne suis pas venu ici pour défiler. Je suis venu ici pour filmer et photographier, pour voir les visages des populations locales, pour lire ce qui était écrit sur ces visages, pour sentir, pour ressentir et pour essayer de comprendre.
 
Au lieu de bruyantes acclamations, je suis venu pour écouter les murmures, espérant attraper des discrètes expressions faciales, des signes minuscules de peur, de joie, d’amour et même de confusion existentielle.
 
L’Occident, ses responsables politiques et ses médias, ont réussi à créer une image d’une Corée du Nord déshumanisée. Ils l’ont fait en brouillant les visages. Pendant des décennies, les Nord-Coréens ont été dépeints comme des habitants de quelque monstrueux empire ermite où les hommes, les femmes et les enfants se ressemblent tous, habillés tous de la même façon, se comportant comme des robots, ne souriant jamais et ne se regardant jamais dans les yeux.
 
Avant de venir ici, avant d’accepter de venir, j’avais expliqué aux organisateurs que je n’étais pas intéressé par tous ces feux d’artifice élaborés et les stades pleins. Je voulais voir une maman emmenant son enfant à l’école. Je désirais ardemment capturer les visages des amoureux au crépuscule, assis côte à côte sur quelque banc à l’abri des regards, se chuchotant l’un à l’autre ces mots urgents, ces promesses qui font que la vie vaut d’être vécue, les mêmes mots, les mêmes promesses, prononcés partout dans le monde.
  South-Korean-kids-on-the-street-e1375462515466.jpgDes enfants coréens dans la rue 
 
Paradoxalement, on m’a découragé de le faire. Au lieu de cela, on m’a demandé de défiler. De conteur et homme plutôt habitué à documenter le monde, je fus transformé en un délégué. Et chaque fois que la foule me repérait, elle applaudissait, et je me sentais gêné, aspirant désespérément à devenir invisible, ou au moins à trouver une cachette. Non pas parce que j’avais fait quelque chose de mal, mais simplement parce que je n’étais pas habitué à de telles explosions d’enthousiasme nu à mon égard.
 
Et donc je défilais, pour la paix et pour la réunification de la nation coréenne. Et tandis que je marchais, je n’arrêtais pas de filmer et photographier. Ça devait avoir l’air inconfortable, je dois admettre: un délégué filmant un groupe de femmes qui étaient habillés de leurs costumes traditionnels colorés, l’acclamant avec leurs rubans de papier, et criant à tue-tête.
 
J’ai vite découvert que je me battais pour chaque aperçu de la réalité, de la vie de tous les jours. Au lieu de cela, on me nourrissait de spectacle.
 
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La frontière
 
On m’a emmené à ces stades avec 100.000 personnes, où les enfants changent la position de leurs ardoises périodiquement, et tout le côté de la tribune devient soudainement comme un tableau coloré vivant. J’ai assisté à des événements énormes, avec des milliers de danseurs, avec feux d’artifice et des bandeaux multiples.
 
Pourtant, ce qui m’a impressionné le plus, c’est un pont en pierre ancien et minuscule dans la ville de Kaesong, près de la zone démilitarisée. Et la scène autour du pont: une toute petite fille, peut-être trois ans, sa chaussette déchirée, qui pleurait, alors que sa mère lui caressait les cheveux de la façon la plus chaude, la plus tendre que l’on puisse imaginer.
 
Mes hôtes, eux ne semblent pas comprendre. Je leur ai expliqué, encore et encore, mais mes mots sonnaient trop étrangers pour eux.
 
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Le logement public gratuit
 
Pour eux, j’étais juste « un écrivain célèbre, cinéaste et journaliste ». Ils avaient besoin de moi pour montrer le grand soutien pour leur révolution, et le profond respect pour leur souffrance pendant l’assaut de l’Occident il y a plus de 60 ans.
 
Naturellement, je ressentais du respect et compatissais à leur douleur, c’était tout ce que j’étais sensé ressentir. Je ressentais beaucoup plus.
 
Mais je suis tombé amoureux, instantanément de la campagne nord-coréenne, des visages des agriculteurs nord-coréens et des habitants de la ville. Ce sont des visages purs, honnêtes et expressifs. Que pouvais-je faire? L’amour est subjectif, il est irrationnel. La verdure exagérée des champs, des enfants jouant au bord de la route, les soldats rentrant dans leurs villages pour une courte permission, les femmes face au soleil au crépuscule: C’était trop ; le coup de foudre, comme je l’ai dit.
 
Je photographiais à travers le pare-brise, j’ennuyais les organisateurs, leur demandant de s’arrêter au milieu de la route.
 
Puis, le 26 Juillet, j’ai rencontré, avec Ramsey Clark et quelques autres délégués, Mr.Yang Hyong-sop, vice-président du Comité permanent de l'Assemblée populaire suprême. Il ressemblait à un homme très bon, et j’ai eu la chance d’échanger quelques idées avec lui. Je lui ai expliqué que la meilleure façon de lutter contre la propagande occidentale est de montrer au monde le visage des Nord-Coréens.
 
metro-e1375462775129.jpgLe métro
 
« C’est leur tactique habituelle », dis-je. « Ils dépeignent les populations de la Chine, de Cuba, du Venezuela, de la Russie, d’Irak, d’Afghanistan, de la Serbie, comme des gens sans cœur, comme s’ils étaient des androïdes en plastique. Ensuite, inconsciemment, la compassion pour les gens de ces pays disparaît du cœur du public occidental. Soudain, il est bon de les affamer, de les bombarder, d’assassiner des milliers, voire des millions de ces androïdes. Mais une fois que les visages sont montrés, le public occidental devient confus, beaucoup refusent de soutenir l’assassinat de masse ".
 
Le vice-président hocha la tête. Il me sourit. Comme nous partions, il m’a saisi dans une étreinte d’ours, et a dit simplement: "S’il vous plaît revenez!"
 
Mais même après ces échanges fructueux, je défilais toujours. Et les images simples sont toujours hors de ma portée. "Pour ce voyage seulement, puisque nous célébrons le 60 e anniversaire», m’a-t-on dit. Mais je vivais au jour le jour, je voulais travailler.
 
J’ai vu la zone démilitarisée, DMZ, et le poste frontière sud-coréenne à Panmunjom. Deux fois dans le passé, j’avais visité le même endroit, mais du côté opposé. La DMZ est censée être la frontière la plus fortifiée du monde, les deux Corées sont toujours techniquement en guerre. Les deux armées sont à couteaux tirés en face l’une de l’autre, armées jusqu’aux dents, tandis que les forces américaines sont terrées quelque part en arrière-plan, du côté sud.
 
Pourtant, la DMZ est en quelque sorte l’œil du cyclone, placée entre toutes ces bombes, ces chars et ces lance-missiles, tranquille et immuable. Les rivières coulent paresseusement, et les agriculteurs cultivent le ginseng, sans doute le meilleur du monde.
 
J’ai enduré d’interminables mesures de sécurité, et à la fin je faisais face à la terrasse des visiteurs vide, située côté Corée du Sud. Il y avait évidemment des craintes d’hostilités des deux côtés de la ligne, et aucun visiteur «ordinaire» n’était autorisé à se rendre ici.
 
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L'occupation
 
Ce fut un grand chaos, et un drame sans fin. Une nation divisée, des millions de morts. J’ai vu tout cela dans la ville de Sinchon. Les tunnels où les troupes américaines ont massacré des milliers de civils pendant la guerre, les vétérans et les survivants des massacres ont parlé; se rappelant ces événements horribles.
 
En 1950, au début de la guerre, la ville de Sinch’ŏn a été le site d’un massacre de civils par les forces américaines d’occupation. Le nombre de civils tués au cours de la période de 52 jours aurait été de plus de 35.000 personnes, soit l’équivalent d’un quart de la population de la ville à l’époque.

Tout avait l’air effroyablement familier. J’avais l’habitude de photographier les cratères laissés après les tapis de bombes du Cambodge, du Laos et du Vietnam. Brutalité, brutalité, brutalité … Des millions de victimes sans visage brûlés vifs par le napalm, les "bombettes» qui explosent des décennies plus tard lorsque des enfants ou des buffles d’eau jouent dans les champs.
 
Ramsey Clark a parlé des horreurs du passé, et de la brutalité des actions américaines. Un vieil homme, l’un des survivants des massacres de civils dans les tunnels, a parlé des horreurs dont il a été témoin dans son enfance. L’œuvre d’art dans le musée local dépeint la torture brutale et le viol de femmes coréennes par les troupes américaines, leurs corps mutilés, avec des mamelons transpercés par des crochets métalliques.
 
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Un des nombreux théâtres de Pyongyang
 
En Occident, le sujet reste presque totalement tabou. Un des plus grands journalistes du vingtième siècle, Wilfred Burchett, a même perdu sa nationalité et est devenu «un ennemi du peuple australien», en partie parce qu’il a osé décrire les souffrances du peuple nord-coréen, quelques années après qu’il ait décrit, au lendemain des bombardements d’Hiroshima en 1945 son rapport emblématique "J’écris ceci comme un avertissement pour le monde".

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Une piscine publique
 
La fanfare commence à jouer encore un autre air militaire. Je zoome sur une vieille dame, sa poitrine décorée de médailles. Comme je m’apprêtais à appuyer sur le déclencheur, deux grosses larmes commencent à rouler sur ses joues. Et soudain, je me rends compte que je ne peux pas la prendre en photo. Je ne peux vraiment pas. Son visage est tout ridé, et pourtant il est à la fois jeune et d’une infinie tendresse. Voici mon visage, pense-je, le visage que je cherchais tous ces jours. Et pourtant, je ne peux même pas appuyer sur le déclencheur de ma Leica.
 
Puis, quelque chose me serre la gorge et je dois chercher dans mon sac de matériel pour y trouver un tissu, comme mes lunettes s’embuaient, et pendant un court moment, je ne vois plus rien. Je sanglote bruyamment, juste une fois. Personne ne peut entendre, en raison de la fanfare qui jouait très fort.
 
Plus tard, je me rapproche d’elle, et je m’incline, et elle fait de même. Nous faisons notre paix séparée au milieu de la place principale en effervescence. Je suis tout à coup heureux d’être ici. Nous avons tous les deux perdu quelque chose. Elle a perdu plus. J’étais certain qu’elle a perdu au moins la moitié de ses proches dans le carnage des années passées. Moi aussi j’ai perdu quelque chose : j’ai perdu tout le respect et mon appartenance à la culture qui dirige encore le monde, la culture qui était autrefois la mienne, mais une culture qui est encore en train de voler leurs visages aux  gens, puis brûler leur corps avec du napalm et des flammes.
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Un des survivants du massacre de Sinchon
 
C’est le 60e anniversaire du Jour de la Victoire en RPDC. Un anniversaire marqué par les larmes, les cheveux gris, les feux d’artifices, les parades énormes, et par le souvenir du feu.

Ce soir-là, après mon retour à la capitale, je me suis finalement rendu à la rivière. Elle était couverte par un brouillard doux mais impénétrable. Il y avait deux amoureux assis sur le rivage, immobiles, dans une étreinte silencieuse. Les cheveux de la femme tombaient doucement sur l’épaule de son amant. Il tenait sa main, avec révérence. J’allais soulever mon gros appareil photo professionnel, mais ensuite je me suis arrêté, brusquement, tout d’un coup j’avais trop peur que ce que mes yeux voyaient ou que mon cerveau imaginait, ne soit pas reflété dans le viseur.

André Vltchek est un romancier, cinéaste et journaliste d’investigation.
 Il a couvert les guerres et les conflits dans des dizaines de pays. Son roman acclamé par la critique politique révolutionnaire Point of No Return est maintenant réédité et disponible. Océanie est son livre sur l’impérialisme occidental dans le Pacifique Sud. Son livre provocateur sur post-Suharto en Indonésie et le modèle de marché fondamentaliste est appelé « Indonésie – L’archipel de la peur "(Pluton). Il vient de terminer un long métrage documentaire «Gambit Rwanda" sur l’histoire du Rwanda et le pillage de la RD Congo. Après avoir vécu de nombreuses années en Amérique latine et en Océanie, Vltchek réside et travaille actuellement en Asie de l’Est et en Afrique. Il peut être atteint à travers son site web .
 
Source : counterpunch. Traduction Avic.  

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Publié par Association d'amitié franco-coréenne - dans Voyages
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