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13 août 2013 2 13 /08 /août /2013 21:00

La mobilisation est de plus en plus massive en Corée du Sud depuis qu'a été révélée une manipulation de l'élection présidentielle de décembre 2012 par les services de renseignement sud-coréens, lesquels ont cherché à discréditer le candidat démocrate Moon Jae-in. L'élection a finalement été remportée par la candidate du parti conservateur Saenuri, Park Geun-hye. Les manifestants protestent à la fois contre l'ingérence des services secrets dans la vie politique du pays, où la mémoire des années de dictature reste vive (Moon Jae-in fut lui-même victime de la répression dans les années 1980), et contre l'absence de progrès dans la réforme des services, bloquée au plus haut niveau de l'Etat sud-coréen.

Manifestation-Seoul_10-08-2013.jpg

Manifestation du 10 août 2013 à Séoul (photo : Hankyoreh) 

Le 10 août 2013, ni la chaleur caniculaire ni les fortes pluies de la mousson n'ont dissuadé 50 000 citoyens sud-coréens, chacun muni d'une bougie, de manifester devant l'hôtel de ville de Séoul. Cette manifestation aux chandelles était organisée par une coalition d'associations civiques sud-coréennes réclamant la vérité au sujet des manipulations politiques auxquelles s'est livré le Service national de renseignement (National Intelligence Service, NIS) et de l'ingérence de cette agence dans l'élection présidentielle du 19 décembre 2012, et des réponses de la part du gouvernement accusé de chercher à étouffer l'affaire. La coalition a annoncé que près de 100 000 personnes avaient manifesté le 10 août à travers toute la Corée du Sud. 

La justice sud-coréenne a déjà établi que le NIS avait mobilisé 70 agents de sa cellule de « renseignements psychologiques » pour discréditer le rival de Park Geun-hye dans l'élection présidentielle, le progressiste Moon Jae-in, au moyen de messages postés sur Internet notamment. L'ancien directeur du NIS, Won Sei-hoon, a été mis en examen et le principe d'une enquête parlementaire a été décidé.

Elue le 19 décembre 2012, Park Geun-hye, fille du général Park Chung-hee qui dirigea d'une poigne de fer la Corée du Sud de 1961 à 1979, a toujours nié avoir bénéficié du soutien des services secrets. Pour étouffer l'affaire, elle peut compter sur l'appui d'une presse majoritairement conservatrice et sur son parti, le Saenuri (Parti de la Nouvelle frontière). Ainsi, l'enquête parlementaire a longtemps été entravée en raison de désaccords entre le Parti Saenuri et l'opposition. Face aux appels à une réforme profonde du NIS pour qu'il n'interfère plus dans la politique intérieure du pays, la présidente Park s'est contentée de demander aux services secrets de se réformer eux-mêmes...

La publication par le NIS de messages sur Internet visant à discréditer le candidat de l'opposition est connue depuis bien avant le 19 décembre 2012,  mais les manifestations dénonçant les manipulations des services de renseignement ont débuté le 21 juin 2013, avec le rassemblement de 500 personnes à Gwanghwamun, au centre de Séoul, à l'appel d'une organisation étudiante.

Depuis, le mouvement de protestation n'a cessé de gagner en ampleur. Le 28 juin, 5 000 personnes se sont réunies à Ganghwamun à l'appel de 284 associations civiques de Corée du Sud. Puis, le 6 juillet, 10 000 personnes ont participé à une manifestation devant l'hôtel de ville de Séoul, puis 20 000 le 13 juillet, 25 000 le 21 juillet, 25 000 encore le 27 juillet, malgré une pluie battante... Certes, la montée en puissance de ces manifestations n'est pas aussi rapide qu'en 2008, quand les citoyens de Corée du Sud s'opposèrent à la reprise des importations de viande de bœuf américaine.  Ainsi, en 2008, les manifestations aux chandelles débutèrent le 2 mai avec 20 000 personnes avant de réunir 50 000 personnes moins de trente jours plus tard et un million de personnes à travers le pays en juin. Mais la mobilisation de 2013 reste remarquable, compte tenu de plusieurs facteurs défavorables cette année : la période de mousson particulièrement longue (49 jours, entre le 17 juin et le 4 août), la vague de chaleur balayant la péninsule coréenne, le silence des médias conservateurs, les vacances...

Si, au début, les manifestants protestaient contre l'ingérence des services de renseignement dans l'élection présidentielle de décembre 2012, leur colère est maintenant dirigée contre le silence du pouvoir face à cette affaire, à commencer par celui de la présidente Park Geun-hye, une inaction qui porte atteinte à la démocratie en Corée du Sud.

Les manifestants appellent la présidente Park Geun-hye à s'excuser et à promettre d'empêcher la répétition de telles pratiques. Ils l'appellent aussi à renvoyer immédiatement le directeur du Service national de renseignement Nam Jae-joon et à entreprendre une réforme complète du NIS.

Le 14 août 2013, l'Assemblée nationale sud-coréenne doit entendre l'ancien directeur du NIS Won Sei-hoon et l'ancien préfet de police de Séoul Kim Yong-pan au sujet des manipulations exercées par l'agence de renseignement. Si les tentatives d'obstruction des députés du Parti Saenuri au pouvoir se poursuivent au sein de la commission d'enquête, la colère des citoyens sud-coréens pourrait prendre des proportions nouvelles, alors que le Parti démocrate (centre-gauche, principal parti d'opposition) a fait de la réforme du NIS l'une de ses principales batailles. Les organisateurs des manifestations aux chandelles ont déjà annoncé que l'ampleur des futures mobilisations dépendra des résultats de l'enquête conduite par l'Assemblée. « Si les témoins ne font pas de déposition appropriée au cours de leur audition, le nombre de citoyens décidant que les manifestations aux chandelles sont la seule option pourrait augmenter », déclare ainsi Jang Dae-hyun, président du comité exécutif de l'Alliance coréenne des mouvements progressistes.

Le 1eraoût, la coalition des associations civiques à l'origine de la manifestation du 10 août avait tenu une conférence de presse pour faire part de sa frustration devant l'absence de progrès dans l'enquête parlementaire sur l'ingérence des services de renseignement dans l'élection présidentielle. « Nous dénonçons le parti Saenuri qui tente d'empêcher l'enquête parlementaire d'avancer », a-t-il été déclaré au cours de cette réunion. Pour les orateurs, la présidente Park aurait dû faire une déclaration pour prendre ses responsabilités et le gouvernement aurait dû nommer un procureur spécial sur cette affaire. Devant l'inertie des autorités, les organisateurs ont justifié la mobilisation en cours en expliquant que « la tâche d'aller au fond des choses dans le scandale du NIS et de réformer le NIS ne peut plus être laissée aux politiciens ».

Le même jour, des représentants des religions protestante, catholique, bouddhiste et bouddhiste Won (courant bouddhiste spécifique à la Corée) tenaient une autre conférence de presse à Kwangju, ville symbole de la répression des années de dictature, en appelant à la dissolution du NIS. « Le Service national de renseignement devrait être démantelé pour avoir violé la constitution et détruit la démocratie, et Park Geun-hye devrait prendre la responsabilité de tout ceci en démissionnant », ont déclaré les représentants religieux. Et d'ajouter : « Bien que nous ne prions pas de la même manière, nous pouvons nous exprimer sur le même sujet. […] Le Service national de renseignement a lui-même renoncé à son droit d'être qualifié d'organisation gouvernementale depuis qu'il a délibérément violé la loi pendant l'élection présidentielle de 2012. C'est la colère à ce sujet qui surgit dans les manifestations aux chandelles. […] Non seulement le NIS n'a pas réussi à prendre ses responsabilités pour son honteux passé de répression des droits de l'homme, mais il en est venu à essayer de manipuler l'opinion publique. Puisque Park Geun-hye est arrivée au pouvoir avec l'aide du NIS, son gouvernement ne peut pas être reconnu comme légitime. »

Cinquante-deux ans après le coup d'Etat qui porta au pouvoir son père, le mandat de Park Geun-hye, qui doit s'achever en 2017, est d'ores et déjà placé sous le signe de la manipulation et la présidente devra composer avec une société sud-coréenne en colère. Pour combien de temps ?  

Sources :

Philippe Messmer, « La réforme des services secrets bloquée en Corée du Sud », Le Monde, 18 juillet 2013

Kim Su-heon, "Investigation into alleged political interference might not go ahead if parties can’t agree on witnesses", Hankyoreh, 1er août 2013

Park Seung-heon, Jung Dae-ha, Song In-geol, "Protests growing over lack of progress in NIS investigation", Hankyoreh, 2 août 2013

Kim Hyo-sil, Choi Yu-bin, "Citizens come out nationwide to protest against NIS interference", Hankyoreh, 12 août 2013

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Publié par Association d'amitié franco-coréenne - dans Politique sud-coréenne
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