12 juin 2012 2 12 /06 /juin /2012 22:38

Le 13 juin 2002, en Corée du Sud, deux collégiennes décédaient sous les roues d'un blindé de l'armée américaine. La gestion des suites de ce drame par les Etats-Unis et l'incapacité des autorités sud-coréennes à traduire en justice les soldats américains responsables allaient entrainer une immense vague de protestation en Corée du Sud. Au-delà de la tragédie personnelle, la mort de ces deux jeunes filles mettait une nouvelle fois en évidence l'atteinte à la souveraineté coréenne et la véritable injustice que constituent les conditions du stationnement des troupes américaines en Corée du Sud. Dix ans après, malgré l'espoir soulevé à l'époque par les manifestations des citoyens sud-coréens, rien n'a changé.

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Le matin du jeudi 13 juin 2002, dans le village de Hyochon, à une trentaine de kilomètres au nord de Séoul, deux collégiennes de 14 ans, Shin Hyo-sun et Shim Mi-seonse rendaient à une fête d'anniversaire quand elle furent heurtées par un véhicule blindé de l'armée américaine, circulant sur cette route trop étroite pour lui. Elles furent tuées sur le coup. 

Aux commandes du véhicule de 50 tonnes se trouvaient les sergents Mark Walker et Fernando Nino, de la 2ème Division d'infanterie de la 8ème Armée des Etats-Unis. Le véhicule faisait partie d'un convoi se rendant dans une zone d'entraînement des environs pour participer à des exercices militaires. Selon les premiers résultats de l'enquête conjointe américano-sud-coréenne, la mort des deux collégiennes n'était ni préméditée, ni délibérée mais le résultat d'un « tragique accident ». Pour les familles des victimes, le blindé avait fait un écart pour éviter de heurter un autre véhicule arrivant en sens inverse, sans considération pour la vie des deux adolescentes.

Certes, les deux soldats devaient passer en jugement afin de déterminer leur responsabilité ainsi que les circonstances précises de l'accident, mais en vertu de l'Accord sur le statut des forces (Status of Forces Agreement, SOFA), l'accord bilatéral américano-sud-coréen fixant depuis 1966 les conditions de la présence des  forces armées américaines en Corée du Sud (USFK), les militaires américains auteurs de crimes ou délits dans l'exercice de leurs fonctions sont d'abord tributaires de la justice militaire américaine. Pour que la justice sud-coréenne se saisisse de cette affaire, il fallait que le gouvernement sud-coréen demande, dans les trois semaines suivant l'incident, au gouvernement des Etats-Unis de renoncer à sa propre juridiction, le gouvernement américain étant parfaitement en droit de refuser.

Après la mort de Hyo-sun et Mi-seon, un comité composé de citoyens et d'associations civiques s'organisa rapidement pour tenter de faire toute la lumière sur cette affaire. Face à l'absence d'explication satisfaisante de la part de l'armée américaine et devant la réaction frileuse du gouvernement sud-coréen, apparemment réticent à se saisir d'une affaire impliquant des soldats américains, le comité lança le 26 juin 2002 une première « campagne nationale » en manifestant devant Camp Red Cloud, la base militaire située sur le territoire de la ville de Uijeongbu abritant la 2ème Division d'infanterie américaine. Alors que les principaux journaux, conservateurs et pro-américains, s'efforçaient de minimiser le drame du 13 juin, les manifestants – en majeure partie des lycéens et des étudiants – avaient, dans un premier temps, six revendications essentiellement d'ordre local :

1) des excuses publiques de la part du commandant de la base, du commandant des forces américaines en Corée du Sud, et de l'ambassadeur des Etats-Unis,

2) la participation de l'armée américaine au comité d'enquête lancé par les familles des victimes et les associations civiques coréennes,

3) un transfert à la justice sud-coréenne de la compétence sur cette affaire,

4) des compensations rapides pour les familles,

5) l'installation d'un monument à la mémoire des victimes,

6) l'interdiction des exercices militaires passant par la route de l'accident, afin de prévenir sa répétition, et la fermeture du terrain d'entraînement.

Malgré une deuxième campagne nationale lancée le 29 juin 2002, les principaux partis sud-coréens restaient silencieux sur l'affaire. Quant à la plupart des Coréens du Sud, ils semblaient alors plus intéressés par la Coupe du monde de football se jouant dans leur pays. Cependant, au 7 juillet 2002, date de la quatrième campagne du comité à Uijeongbu, mobilisant alors plus de 1 500 citoyens, il ne s'agissait plus d'une simple affaire locale : plusieurs manifestations avaient déjà été organisées un peu partout en Corée du Sud pour exiger des excuses officielles de la part du président américain George W. Bush et, surtout, que le gouvernement sud-coréen se saisisse de l'affaire.

Devant l'émotion ressentie dans tout le pays, le 10 juillet 2002, et cela pour la première fois, le ministère de la Justice sud-coréen demanda à l'armée américaine de renoncer à son droit de juger ses deux soldats impliqués dans le drame du 13 juin. Le 27 juillet, l'ambassade américaine à Séoul publia un communiqué critiquant les médias sud-coréens pour avoir déformé la position des Etats-Unis sur cette affaire et rappelant que les Etats-Unis avaient exprimé leur peine et leurs regrets pour ce « tragique accident ». Le communiqué américain ajoutait que le statut des forces américaines en Corée n'était pas exorbitant, l'armée sud-coréenne disposant aussi de l'entière juridiction sur ses soldats postés à l'étranger. Le 7 août 2002, la demande sud-coréenne fut donc rejetée par l'USFK.

Entre le 10 juillet et le 7 août 2002, des associations civiques et des organisations politiques sud-coréennes de toutes sortes — organisations lycéennes et étudiantes, associations d'enseignants, d'artistes, de femmes, dirigeants religieux de différentes confessions — participèrent à diverses manifestations en mémoire de Shin Hyo-sun et Shim Mi-seon. De leur côté, des sites internet sud-coréens tels que OhmyNews donnaient des informations pratiques contribuant un peu plus au succès de la mobilisation.

Quand les images de ces manifestations furent diffusées à la télévision, de nombreux citoyens sud-coréens éprouvèrent de profonds remords face à l'indifférence suscitée jusqu'à présent par la mort des deux collégiennes. En plus d'être les malheureuses victimes d'un « tragique accident », Hyo-sun et Mi-seon commencèrent à être considérées comme les symboles de la faiblesse et de la souffrance du peuple coréen. L'origine de cette faiblesse et de cette souffrance était parfaitement connue : les Etats-Unis, et les règles régissant la présence des 37 000 soldats américains répartis sur 90 bases en Corée du Sud. Ainsi, le 19 août 2002, à la messe des funérailles de Shin Hyo-sun et Shim Mi-seon, le père Moon Jung-hyon parla en ces termes de la présence des troupes américaines en Corée : « L'armée américaine en Corée porte atteinte à notre souveraineté nationale et y commet nombre de crimes, mais nous ne pouvons rien faire sinon contempler l'accord injuste qu'est le SOFA. »

Dans les jours suivants, le ressentiment à l'égard de l'armée des Etats-Unis en Corée augmenta encore avec l'électrocution d'un ouvrier sud-coréen travaillant sur une base américaine et par la publication, le 3 septembre 2002, d'un rapport de l'Organisation internationale des migrations indiquant que, depuis le milieu des années 1990, au moins 5 000 ressortissantes philippines et de l'ex-URSS étaient entrées en Corée du Sud pour travailler dans l'industrie du sexe au service des soldats américains.

En novembre 2002, le sergent Nino et le sergent Walker furent acquittés à quelques jours d'intervalle par la justice militaire américaine qui les lava des charges d'homicide par négligence (passibles de six ans de prison). Quand le gouvernement sud-coréen déclara respecter ce jugement, ce ne furent plus seulement les excuses officielles du président Bush qui furent en jeu, mais aussi la souveraineté de la Corée du Sud ! Cela conduisit à une demande de révision de l'Accord sur le statut des forces de 1966. Vingt-quatre députés de l'Assemblée nationale sud-coréenne signèrent une déclaration commune exigeant un nouveau procès, des excuses officielles du président Bush et la révision de l'Accord sur le statut des forces. L'élection à la présidence de la République de Corée du Sud devant avoir lieu un mois plus tard, chaque candidat fut tenu de clarifier son point de vue sur la question et de préciser s'il comptait réviser cet accord une fois élu.

Dès l'énoncé du verdict de la cour militaire américaine, plus de 1 000 lycéens et autres jeunes gens se rassemblèrent devant la base de Yongsan, à Séoul, pour demander le retrait total de l'armée américaine de la péninsule coréenne. Des cocktails Molotov furent même lancés sur des installations de l'armée américaine, comme dans le quartier de Daebang, à Séoul, ou à Chuncheon, capitale de la province du Kangwon (est). A Camp Red Cloud, là où tout avait commencé, 53 étudiants pénètrent dans la base après avoir coupé une ligne de barbelés en lançant des slogans anti-américains. Ils exigeaient que les soldats acquittés soient à nouveau jugés par une cour sud-coréenne. De leur côté, plusieurs magasins, cafés et restaurants de Séoul exprimaient leur colère en refusant de servir les clients américains.

L'hostilité vis-à-vis des troupes américaines stationnées en Corée était telle que, le 27 novembre 2002, le général Leon LaPorte, commandant de l'USFK, annonça lors d'une conférence de presse que les forces américaines prendraient des mesures afin d'assurer la sécurité de leurs personnels et de leurs familles contre les manifestations violentes. Cette conférence de presse, à laquelle participait aussi l'ambassadeur américain en Corée du Sud, Thomas Hubbard, était aussi destinée à transmettre un message d'excuses du président George W Bush, soit plus de cinq mois après qu’un blindé de l’armée américaine eut tué deux collégiennes se rendant à un anniversaire...

Le 28 novembre 2002 marqua un tournant dans la mobilisation des citoyens sud-coréens. Ce jour-là, un internaute connu sous le peudonyme de Angma posta sur plusieurs forums un appel à organiser une veillée aux chandelles sur la place Gwanghwamun de Séoul, non loin de l'ambassade américaine, là où quelques mois plus tôt des millions de Coréens se rassemblaient à l'occasion de la Coupe du monde de football :

« On dit que les âmes des défunts deviennent des lucioles. Couvrons Gwanghwamun avec nos âmes et celles  de Mi-seon et Hyo-sun. Soyons des milliers de lucioles samedi et dimanche prochains. Abandonnons la chaleur et la tranquilité de nos foyers. S'il vous plaît, allumez une bougie chez vous. Si quelqu'un vous le demande, répondez "je sors en mémoire de mes soeurs décédées". En portant ces bougies et en nous habillant de noir, nous célébrerons leur mémoire. Marchons sur Gwanghwamun avec des bougies allumées. Rappelons-nous des vies de Mi-seon et Hyo-sun, oubliées dans la joie de juin dernier [...] Une seule personne suffirait. Je serai heureux de la saluer et de parler de l'avenir de notre pays dans lequel Mi-seon et Hyo-sun pourront trouver le repos. Je serai là cette semaine, la semaine suivante, et encore la semaine d'après. Couvrons Gwanghwamun avec la lumière de nos bougies. Opposons notre pacifisme à la violence des Américains. »

Cet appel déclencha une véritable ferveur en Corée du Sud. Dès le 30 novembre, plus 15 000 personnes avec des bougies manifestèrent pour affirmer solennellement leur appartenance à la nation coréenne et protester contre toutes les formes de violence et d'oppression.

Les veillées aux chandelles organisées au niveau national atteignirent leur apogée le 14 décembre 2002, comme pour faire écho à la demande de révision de l'Accord sur le statut des forces déposée par des survivants de la lutte anti-japonaise pour l'indépendance. Plus de 100 000 personnes se réunirent à Gwanghwamun pour proclamer un « Jour de la seconde indépendance » se voulant une indépendance vis-à-vis de l'hyperpuissance des Etats-Unis mais aussi une nouvelle affirmation de l'appartenance à la nation coréenne.

Malgré les espoirs soulevés alors, l'Accord sur le statut des forces n'a pas été révisé et près de 30 000 soldats américains stationnent encore en Corée du Sud, élément clé dans le dispositif des Etats-Unis visant à encercler la Chine. Le tragique destin de Shin Hyo-sun et Shim Mi-seon vient rappeler que l'occupation américaine est une violence faite au peuple coréen tout entier, pour des enjeux qui le dépassent largement. Cette violence ne prendra fin qu'avec la signature d'un traité de paix en Corée, prévoyant, entre autres, le retrait des forces américaines, une perspective que refusent toujours les Etats-Unis.

 

Sources :

Accord relatif aux zones et installations et au statut des forces armées des États-Unis en République de Corée conclu entre la République de Corée et les États-Unis d'Amérique conformément à l'article IV du Traité de défense mutuelle (Accord sur le statut des forces)

Ambassade des Etats-Unis en Corée du Sud, "USFK Statement on the Highway 56 Accident", communiqué de presse, Séoul, 27 juillet 2002

Kim Sung-moon, A post confucian civil society : liberal collectivism and participatory politics in South Korea, mémoire de doctorat, Faculty of the Graduate School of the University of Maryland, College Park, 2007

Agence d'information des Missions étrangères de Paris, « Après la mort accidentelle de deux jeunes filles sud-coréennes au cours d'un exercice de l'armée américaine, des catholiques demandent justice », bulletin n°359, 16 septembre 2002

Base21, "Acquittal of two U.S. soldiers leads to massive protests, Bush apology", novembre 2002

Base21, "U.S. soldiers arrested as protests increase", juillet 2002

AFP, "Molotov cocktails thrown at US military base in South Korea", 28 novembre 2002

Ronda Hauben, "Online Grassroots Journalism and Participatory Democracy in South Korea", in Korea Yearbook 2007, sous la direction de Rudiger Frank, Brill Academic Publishers, 2007.

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Publié par Association d'amitié franco-coréenne - dans Relations Etats-Unis-Corée
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