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29 décembre 2015 2 29 /12 /décembre /2015 21:22

Le 28 décembre 2015, Fumio Kishia, ministre des Affaires étrangères du Japon, a conclu avec son homologue sud-coréen Yun Byung-se un accord tendant à résoudre "de manière finale et irréversible" la question des "femmes de réconfort" - euphémisme désignant les centaines de milliers d'esclaves sexuelles, notamment coréennes, de l'armée impériale japonaise avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. Si les autorités conservatrices sud-coréennes, le secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon et les Etats-Unis ont salué un accord qu'ils ont considéré comme historique, l'opposition sud-coréenne et les principaux représentants des associations de soutien aux "femmes de réconfort" ont en revanche dénoncé un texte qu'ils jugent clairement insuffisant et qui marque un recul sans précédent par rapport aux positions jusqu'alors défendues par la Corée du Sud - et a même été qualifié d' "humiliant" par la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord). Engagée de longue date sur la question de la reconnaissance par le Japon des crimes commis à l'égard des anciennes esclaves sexuelles de l'armée japonaise, l'Association d'amitié franco-coréenne partage la déception, sinon la colère, des associations et de nombre de survivantes. 

Fumio Kishida et Yun Byung-se, lors d'une conférence de presse conjointe après la conclusion de l'accord

Fumio Kishida et Yun Byung-se, lors d'une conférence de presse conjointe après la conclusion de l'accord

Dire que l'accord ne marque pas un infléchissement des positions japonaises serait erroné : le gouvernement japonais du très nationaliste Shinzo Abe a accepté la création d'un fonds de dédommagement des victimes doté d'un milliard de yens (soit 7,6 millions d'euros), et le Premier ministre a exprimé "des regrets et des excuses à toutes les personnes ayant subi des dommages qui faisaient parti des femmes de réconfort". Lorsqu'on sait la puissance de l'extrême-droite nationaliste japonaise, qui n'hésite pas à affirmer que les victimes de l'esclavage sexuel auraient été consentantes car elles auraient ainsi gagné de l'argent (!), on mesure combien Shinzo Abe se démarque d'une partie de son électorat. Pour les tenants japonais du révisionnisme historique, l'accord nippo-sud-coréen de 1965 normalisant les relations entre les deux pays avait réglé la question des "femmes de réconfort". En fait, il ne l'évoquait pas.

Mais aucun de ces principes n'est nouveau, ni celui d'une indemnisation, ni les regrets du Japon, déjà formulés par le gouvernement japonais de Ryutaro Hashimoto en 1997. En outre, cet accord élude volontairement la question de la responsabilité morale de l'Etat japonais qui a mis en place un indigne système public d'esclavage sexuel via l'armée : les dernières victimes encore en vie attendaient cette reconnaissance de responsabilité, et non de l'argent. En acceptant un accord qui ne mentionne pas la responsabilité juridique  du Japon, Mme Park Geun-hye renie les positions défendues par tous ses prédécesseurs, qu'ils soient démocrates ou conservateurs.

Pis, les deux parties s'engagent à ne plus évoquer ces sujets dans les enceintes internationales, comme si le Japon avait acheté le silence de la Corée du Sud pour quelques millions d'euros et la réitération de formules de regrets dépourvues de portée juridique (à cet égard, qualifier un accord de définitif ignore les principes de base du droit international public). Enfin, en envisageant de déplacer la statue de la jeune fille située devant l'ambassade du Japon à Séoul et symbolisant le crime de l'esclavage sexuel, les autorités sud-coréennes - qui ont certes annoncé qu'elles conduiraient des discussions sur ce sujet avec les associations à l'origine de l'érection de cette statue - ont cédé à une demande hautement symbolique des autorités nippones, dont les victimes et les associations qui les soutiennent avaient fait savoir par avance qu'elle constituerait une concession inacceptable vis-à-vis de Tokyo.

 

Statue de la jeune fille, symbole des "femmes de réconfort", devant l'ambassade du Japon à Séoul

Statue de la jeune fille, symbole des "femmes de réconfort", devant l'ambassade du Japon à Séoul

Au fond, 50 ans après la normalisation des relations diplomatiques entre le Japon et la Corée du Sud menée à bien par son père et qui avait soulevé une vague de protestations dans la péninsule coréenne, Mme Park Geun-hye cède à son tour aux exigences japonaises contre une poignée de yens. Car l'accord est indéniablement favorable au Japon, en lui ouvrant des perspectives inespérées : celui de voir disparaître la question des femmes de réconfort comme contentieux bilatéral avec la Corée du Sud (même si Park Geun-hye a dit qu'elle serait vigilante à la mise en oeuvre de l'accord, rendant possible une éventuelle remise en cause). Est maintenant ouverte la voie à un approfondissement des relations entre Séoul et Tokyo, répondant au voeu des néoconservateurs américains de sceller une nouvelle alliance contre la Corée du Nord et surtout la Chine, et de l'extrême-droite sud-coréenne pro-japonaise depuis l'époque de la colonisation.

Sources :

 

Chronique de l'affaire des "femmes de réconfort"

Janvier 1990

Yun Chung-ok, professeur de l'Université féminine d'Ewha, Corée du Sud, publie un article sur l'affaire des "femmes de réconfort" dans le journal Hankyoreh.

Juin 1990

Un représentant du gouvernement japonais nie à l'Assemblée nationale l'implication de l'Etat dans le système d'esclavage sexuel.

Août 1991

Kim Hak-soon, citoyenne sud-coréenne âgée de 68 ans, déclare publiquement qu'elle a été "femme de réconfort" de l'armée japonaise, pour protester contre les déclarations fallacieuses du gouvernement japonais. De nombreuses survivantes du système d'esclavage sexuel mis en place par l'armée japonaise vont suivre son exemple.

Décembre 1991

Kim Hak-soon et deux autres survivantes coréennes intentent un procès réclamant des excuses et des réparations officielles de la part du gouvernement japonais.

Janvier 1992

Première "manifestation du mercredi" qui se tiendra, dès lors, chaque semaine devant l'ambassade du Japon à Séoul

Découverte à la bibliothèque du ministère de la Défense du Japon de documents prouvant l'implication de l'Etat dans la mise en place et la gestion des bordels militaires de campagne de l'armée japonaise

Le Premier ministre japonais Kiichi Miyazawa présente des excuses officielles à l'occasion d'une visite en Corée du Sud. Néanmoins, le gouvernement japonais maintient sa position quant à la question des indemnisations, déclarant que toutes ces questions ont été définitivement réglées par les traités conclus après la guerre, notamment le traité de 1965 normalisant les relations entre le Japon et la Corée du Sud.

Décembre 1992

Procès des survivantes de Pusan, Corée du Sud, et des membres du Women's Labor Corps

Avril 1993

Procès des survivantes philippines

Procès de Song Shin-do, résidente coréenne au Japon

Août 1993

Le secrétaire général du cabinet japonais, Yohei Kono, admet l'implication des autorités japonaises dans le système des bordels militaires de campagne.

Janvier 1994

Procès des survivantes néerlandaises

Juin 1995

Plutôt que d'assumer ses responsabilités juridiques et de procéder à des réparations officielles, le gouvernement japonais établit un fonds privé, l'Asian Women's Fund, qui allouera de l'argent aux survivantes en guise de réparations.

Août 1995

Procès des survivantes chinoises (1er groupe)

Février 1996

Procès des survivantes chinoises (2eme groupe)

Avril 1996

Le rapport de Radhika Coomarasawamy, rapporteure spéciale chargée de la question de la violence contre les femmes, est adopté par la Commission des droits de l'homme des Nations Unies qui retient la notion de crime contre l'humanité.

Décembre 1997

Décès de Kim Hak-soon qui avait révélé son passé de "femme de réconfort" en aôut 1991.

Avril 1998

Le tribunal de première instance de Shimonoseki, Japon, reconnaît en partie la responsabilité du gouvernement japonais et lui ordonne d'indemniser les plaignantes. Cette seule victoire partielle parmi tous les procès intentés par les survivantes sera rejetée par la Cour suprême. 

Août 1998

La sous-commission pour la promotion et la protection des droits de l'homme de l'ONU adopte le rapport de Gay J. McDougall, rapporteure spéciale, exhortant le gouvernement japonais à indemniser les victimes.

Octobre 1998

Procès des survivantes de Shan-xi, Chine

Mars 1999

Le comité d'experts de l'Organisation internationales du travail (OIT) exhorte le gouvernement japonais à indemniser les victimes, estimant que l'établissement de l'Asian Women's Fundun fonds privé, n'est pas la bonne solution.

Juillet 1999

Procès de survivantes taïwanaises

Décembre 2000

Le "tribunal civil international des femmes contre l'esclavage sexuel de l'armée japonaise" se réunit à Tokyo, à l'initiative d'organisations non gouvernementales de plusieurs pays entendant protester contre l'impunité du crime

Janvier 2001

La chaîne de télévision publique japonaise NHK programme une émission consacrée au "tribunal civil international des femmes contre l'esclavage sexuel de l'armée japonaise". A la veille de sa diffusion, l'émission est largement censurée à la suite de pressions politiques, suscitant de nombreuses protestations contre NHK.

Juillet 2001

Procès des survivantes de l'île de Haïnan, Chine

Décembre 2001

Le "tribunal civil international des femmes contre l'esclavage sexuel de l'armée japonaise" rend son verdict à La Haye.

Mars 2007

Le Premier ministre japonais Shinzo Abe nie l'implication du gouvernement japonais dans l'enrôlement forcé des "femmes de réconfort".

Juillet 2007

La Chambre des représentants des Etats-Unis adopte une résolution exhortant le Japon à présenter des excuses officielles aux survivantes.

Décembre 2007

Le Parlement européen adopte une résolution concernant les anciennes "femmes de réconfort", survivantes de l'esclavage sexuel de l'armée japonaise.

Lire aussi, sur le blog de l'AAFC :

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Publié par Association d'amitié franco-coréenne - dans Relations Japon-Corée
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Nouvelles de la "liste noire"

Temps restant avant que le secrétaire général de l'AAFC soit (peut-être) autorisé à revenir en Corée du Sud*

 

 

* Le ministre de la Justice peut interdire l'entrée en République de Corée (du Sud) d'un étranger qui a quitté le pays suivant un ordre de déportation il y a moins de cinq ans (sixième alinéa du premier paragraphe de l'article 11 de la loi sud-coréenne sur l'immigration)