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27 novembre 2008 4 27 /11 /novembre /2008 19:26

Bruce Cumings est professeur d'histoire à l'Université de Chicago. Spécialiste de l'histoire de la Corée moderne, il est l'auteur de plusieurs livres dont Korea’s Place in the Sun: A Modern History (1997) et North Korea: Another Country (2004).  Dans cet entretien paru le 26 novembre dans le journal sud-coréen Hankyoreh, le professeur Cumings analyse la question des manuels scolaires d'histoire qui agite en ce moment la Corée du Sud. Cette question fait débat depuis que le gouvernement sud-coréen, appuyé par les conservateurs de la nouvelle droite, a voulu remanier un manuel intitulé Une Histoire moderne et contemporaine de la Corée. Les auteurs du manuel s'opposent à ces révisions tandis que les enseignants et parents s'inquiètent d'informations selon lesquelles les autorités essaient de faire pression sur les chefs d'établissements scolaires afin qu'ils utilisent le manuel voulu par le gouvernement. Bruce Cumings fait partie des 676 spécialistes - dont 114 étrangers -  qui ont signé le 11 novembre un communiqué de l'Organisation des historiens coréens. Ce communiqué affirme que l'intervention de l'administration du président Lee Myung-bak dans le choix des manuels d'histoire par les écoles est politique et porte atteinte au droit à l'éducation des élèves.

 

Hankyoreh - Comment et pourquoi avez-vous participé à cette campagne? Avez-vous demandé à d'autres spécialistes américains de signer le communiqué?

 

Bruce Cumings - Je crois que la grande majorité des spécialistes des études coréennes aux Etats-Unis, en Corée et ailleurs pensent que les gouvernements n'ont pas à se mêler de ce qu'écrivent les historiens, ou de ce que les auteurs et éditeurs responsables choisissent de mettre dans leurs manuels. On se moquerait d'une administration présidentielle américaine qui en ferait autant.

 

 

H. - La manière qu'a le gouvernement de se mêler de la sélection des manuels d'histoire est sans précédent dans l'histoire de la Corée moderne. Depuis l'entrée en fonction de l'administration Lee, l'intervention du gouvernement sur cette question est devenue évidente. Qu'en pensez-vous?

 

B. C. - L'administration Lee vit dans le passé, se souvenant toujours de la manière d'agir de Park Chung-hee et Chun Doo-hwan. Il est très anachronique pour les politiciens de penser pouvoir contrôler l'histoire, ou les manuels d'histoire.

 

 

H. - D'après vous, pourquoi cette administration prend-elle l'initiative d'une offensive contre l'histoire moderne?

 

B. C. - Après dix années vraiment nouvelles et différentes dans l'histoire de la Corée d'après-guerre, l'administration Lee essaie de revenir en arrière, et de s'opposer aux progrès énormes accomplis depuis 1997 sous Kim Dae-jung et Roh Moo-hyun, une meilleure compréhension de l'histoire d'après-guerre, la promotion de la réconciliation au sein du peuple du Sud et avec le Nord, et un changement spectaculaire d'attitude de toute la population de République de Corée [RdC, Corée du Sud] vis-à-vis du Nord. 

 

H. - Un mot-clé souvent avancé est "légitimité". Ils pensent que décrire des événements déplaisants dans les manuels d'histoire est susceptible d'entamer la légitimité du gouvernement. Quelle est votre opinion à ce sujet?  

 

B. C. - La légitimité n'est pas une chose conférée par les manuels dominants ou par la fabrication une ligne historique. Elle peut seulement venir du peuple quand il est amené à reconnaître la justesse et l'autorité d'un gouvernement. Plutôt que d'acquérir une légitimité, l'administration Lee agit comme une autruche, fourrant sa tête dans le sable quand retentissent les mauvaises nouvelles historiques. Pire, elle agit comme la droite japonaise, en essayant de dissimuler les questions délicates tout en déclarant préserver la "fierté nationale". La nouvelle histoire écrite ces vingt dernières années en RdC, en levant le voile sur plusieurs problèmes embarrassants et tragiques, est en réalité le meilleur chemin à suivre pour aboutir à la réconciliation entre personnes aux points de vue et expériences très différents au Sud, entre victimes et persécuteurs, et a aussi contribué à la réconciliation entre le Nord et le Sud.

 

 

H. - Comment ce type d'interférence sur les manuels d'histoire affecte-t-il les étudiants?

 

B. C. - Les étudiants recherchent la vérité et, bien qu'ils souhaitent également être fiers de leur pays, ils méprisent profondément les autorités qui leur interdiraient d'accéder à la meilleure information et connaissance historique. Que quelqu'un tente de le faire, comme en RdC pendant des décennies, et les jeunes pensent que tout ce qu'ils entendent de la part des autorités est un paquet de mensonges - et là ils ne sont plus fiers de leurs dirigeants et de leur pays. En voici un exemple : mon ami Suh Dae-sook a démontré dans un ouvrage écrit en 1968 que Kim Il-sung fut un authentique combattant anti-japonais pendant les dix ans qui suivirent l'incident de Mandchourie [18 septembre 1931], traversant de multiples épreuves et difficultés - tous les spécialistes le savent, au moins depuis 1968. Pourtant, pendant des décennies, on a enseigné aux étudiants que Kim était un "imposteur" qui avait pris le nom d'un grand patriote. Et voila le résultat : vingt ans plus tard, quand le professeur Suh a donné à l'Université nationale de Séoul une conférence sur la vie de Kim, des acclamations bruyantes ont fusé dans toute la salle! Ainsi, on se trompe en essayant de cacher la vérité aux étudiants. Tôt ou tard, elle finit par éclater.  

 

 

H. - Cela fait presque neuf mois que l'administration Lee est en place. Depuis, ont eu lieu des événements spectaculaires tels que les manifestations aux chandelles. Je pense que vous avez suivi de près les événements survenus en Corée. Quel jugement portez-vous sur l'administration Lee dans son ensemble?

 

B. C. - L'administration a commis erreur sur erreur, et n'en a rien tiré. Elle a voulu être intime avec l'administration Bush, la plus impopulaire dans l'histoire américaine (et peut-être dans le monde), alors que Bush était devenu un canard boiteux. Elle s'est volontairement aliénée le Nord, juste au moment où Bush arrivait à s'engager vis-à-vis de Pyongyang - et, résultat, personne à Washington ou dans les pourparlers à six ne prête trop d'attention à l'avis de Séoul.  Elle essaie maintenant d'enterrer tous les nouveaux faits historiques que nous avons appris au sujet des périodes coloniale et de l'après-guerre, ce qui ne fait qu'encourager les jeunes à vouloir en apprendre davantage - ils veulent savoir exactement ce que l'administration tente de dissimuler. Toute une histoire nouvelle a été comme extraite du tube à dentifrice par de nombreux historiens courageux, et il n'y a aucun moyen de la remettre dans le tube. C'est aussi simple que ça : ça ne peut pas marcher.

 

 

 

Entretien avec Bruce Cumings sur le site Internet du Hankyoreh (en anglais)

Présentation de Bruce Cumings sur le site Internet de l'Université de Chicago (en anglais)

 

 

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Publié par Association d'amitié franco-coréenne - dans Société
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Nouvelles de la "liste noire"

Temps restant avant que le secrétaire général de l'AAFC soit (peut-être) autorisé à revenir en Corée du Sud*

 

 

* Le ministre de la Justice peut interdire l'entrée en République de Corée (du Sud) d'un étranger qui a quitté le pays suivant un ordre de déportation il y a moins de cinq ans (sixième alinéa du premier paragraphe de l'article 11 de la loi sud-coréenne sur l'immigration)