Titulaire d'une thèse de doctorat en anthropologie sociale et ethnologie, intitulée Transformations socioculturelles des Aïnous du Japon : rapports de pouvoir, violence et résistance aborigène à Hokkaidō, professeur invité à l'Université de Hokkaido, Lucien-Laurent Clercq est un spécialiste des Aïnous qui, à l'instar des Coréens pendant la colonisation japonaise, ont été soumis à une politique d'assimilation culturelle dont il expose le programme dans l'extrait, reproduit ci-après (pp. 24-26), de son introduction à l'ouvrage de Nukishio Kizô, Assimilation et vestiges des Aïnous. Manifeste précurseur autonome. Le livre de Nukishio Kizô a été publié pour la première fois en 1934, et republié par les Presses de l'Université du Québec en 2023 (ouvrage traduit du japonais par Sakurai Norio et Lucien-Laurent Clercq). A la veille du 80e anniversaire de la libération de la Corée de l'occupation japonaise, le 15 août 1945, nous mettons ainsi l'accent sur un aspect encore largement méconnu en Occident de l'idéologie impérialiste japonaise, qui s'appliquait non seulement aux Aïnous (peuple autochtone du Japon et de l'Extrême-Orient russe), mais aussi, entre autres, aux Ryukyuans (dont le royaume a été annexé par le Japon en 1879), aux Taïwanais (l'île de Formose étant devenue japonaise en 1895) et aux Coréens (colonisés à partir de 1910).
Lucien-Laurent Clercq explique comment la constitution de l'empire japonais, au début du XXe siècle, s'est accompagnée de l'émergence et de la promotion d'un discours racialiste, reconnaissant certes une pluralité d'origines ethniques (y compris - et d'abord - de l'ethnie yamato majoritaire), mais pour prôner une assimilation des minorités conduisant à niant cette diversité :
Une théorie inédite (...) associant les habitants peuplant ce vaste empire à l'hétérogénéité des origines de l'ethnie yamato majoritaire au Japon, puisque celle-ci s'était constituée à travers l'apport de nombreuses "races" différentes. L'expansion coloniale étant légitimée par cette mixité de "races", il relevait du Japon de réunir tous ces peuples ayant bénéficié dans les temps anciens de la bienveillance du gouvernement impérial et avec lesquels le peuple yamato partageaient de lointaines origines. Les idéologues de l'empire s'appuyèrent sur cette théorie pour affirmer que (...) les sujets coloniaux étaient eux-mêmes des Japonais, dont les différences socioculturelles finiraient par s'effacer grâce aux politiques d'assimilation.
Ce processus d'impérialisation, note toujours Lucien-Laurent Clercq, avait déjà été conduit "par le passé à travers tout l'archipel".
Les voies de l'assimilation ont été d'abord culturelles, conduisant à une adoption forcée de la langue et des coutumes japonaises, d'abord menée à Hokkaido (où réside la minorité aïnoue) avant une généralisation dans les colonies (dont la Corée et Taïwan) dans les années 1930 :
Il s'agissait donc d'assimiler les identités culturellement non japonaises (Ryûkyû, Aïnous, Coréens, Taïwanais, etc.) en contraignant leurs membres à adopter les coutumes et la langue nippones. Hokkaido fut l'un des lieux où ces méthodes furent d'abord mises en place avant qu'elles ne soient massivement adoptées à partir de 1930 dans toutes les colonies.
Lucien-Laurent Clercq relève enfin que cette idéologie s'inscrit dans celle de l'Etat-famille, faisant de l'empereur le père spirituel de la nation.
Enfin, les conséquences de cette idéologie intrinsèquement raciste étaient que les "races" inférieures étaient appelées à disparaître, au premier rang desquels les Aïnous, peuple autochtone dont la présence dans l'archipel, difficile à dater avec précision, est en tout cas antérieure à celle des Japonais (les estimations varient de 13 000 à 300 avant l'ère chrétienne) :
(...) les "races" inférieures avaient perdu le combat pour la survie et devaient donc disparaître. Cette idée s'appuyait sur un discours de la "race" justifiant les relations de domination des Japonais sur les Autochtones (...)
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