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8 septembre 2013 7 08 /09 /septembre /2013 14:51

Services_secrets.JPGEn Corée du Sud, le Service national de renseignement (National Intelligence Service, NIS) a cherché à influencer l'élection présidentielle du 19 décembre 2012, suscitant la colère des citoyens sud-coréens de plus en plus nombreux à manifester pour une réforme des services de renseignement et des excuses de la part de la présidente élue Park Geun-hye. En réaction, le NIS se contente de diversions grossières. Officiellement, le NIS a huit missions : les enquêtes de sécurité (ce qui inclut les enquêtes sur les personnes et organisations désignées comme pro-Corée du Nord), le renseignement sur la Corée du Nord, le contre-espionnage, la sécurité industrielle, le contre-terrorisme, la cyber-sécurité, la lutte contre le crime international, le renseignement à l'étranger. Il convient donc d'en ajouter une neuvième : l'ingérence dans la vie politique sud-coréenne, une vieille habitude des services secrets sud-coréens depuis les années 1960.

Créée le 19 juin 1961 à partir du Corps de contre-espionnage de l'armée, l'Agence centrale de renseignement de Corée (du Sud), alors plus connue sous le nom de KCIA (Korea Central Intelligence Agency), fut placée directement sous le contrôle du Conseil suprême pour la reconstruction nationale, dans le sillage du coup d'Etat militaire du 16 mai 1961 qui porta au pouvoir le général Park Chung-hee (père de l'actuelle Présidente Park Geun-hye). A l'origine, les missions de la KCIA étaient de « superviser et coordonner les activités de renseignement et d'enquête sur les crimes au niveau national et international de toutes les agences gouvernementales de renseignement, y compris militaires ». Par ses missions très étendues, la KCIA pouvait donc être vue comme un équivalent sud-coréen des CIA et FBI des Etats-Unis. La KCIA établit un réseau complexe de liens institutionnels avec presque tous les organes de décision sud-coréens, s'assurant le quasi-monopole des informations concernant la sécurité nationale et, plus important, usant de ses fonctions de supervision et de coordination pour exercer un droit de veto sur les autres agences.

Park Chung-hee pendant le coup d'Etat du 16 mai 1961

Park Chung-hee pendant le coup d'Etat du 16 mai 1961

Une anecdote témoigne de la toute-puissance de la KCIA : après l'élection présidentielle sud-coréenne de 1971, le candidat battu Kim Dae-jung (qui sera élu président 26 ans après) rencontra Lee Hu-rak, directeur de la KCIA, et lui dit : « Je n'ai pas perdu contre Park Chung-hee, j'ai perdu contre vous. » A l'époque, les fonctions de Lee Hu-rak en faisaient le responsable de la campagne électorale du général Park. La KCIA était même impliquée dans le comptage des bulletins de vote... Par la suite, les services de renseignement sud-coréens se mêleront de toutes les élections présidentielles, à de rares exceptions près, pour favoriser le candidat du camp conservateur. Une telle ingérence fut d'ailleurs reconnue en novembre 2006 par le directeur des services secrets lui-même, Kim Man-bok, devant l'Assemblée nationale sud-coréenne.

En Corée du Sud, la KCIA disposait d'un pouvoir presque illimité, supérieur à celui de la police, pour enquêter sur et détenir toute personne soupçonnée de « comportement anti-Etat », restreignant sévèrement le droit de critiquer le pouvoir en place. Les interrogatoires, détentions et poursuites de dissidents, de figures de l'opposition et de journalistes étaient fréquents, créant une atmosphère de répression politique, le régime du général Park justifiant les atteintes aux libertés civiques par la prétendue menace de la Corée du Nord.  

Entre 1961 et 1979, le gouvernement de Park Chung-hee fit à plusieurs reprises appel à l'armée ou à la loi martiale en réponse à l'agitation politique en Corée du Sud. Par exemple, le 15 octobre 1971, le gouvernement envoya la garnison pour réprimer des manifestations d'étudiants, menant à l'arrestation de près 2 000 d'entre eux. Un an plus tard, le 17 octobre 1972, Park proclama la loi martiale, dissout l'Assemblée nationale et fit arrêter de nombreux dirigeants de l'opposition. En novembre, la constitution dite Yusin (revitalisation), qui augmentait considérablement les pouvoirs du président, fut adoptée par référendum sous la loi martiale.

Avec la constitution Yusin, le régime de Park Chung-hee devint de plus en plus autoritaire, gouvernant par décrets présidentiels d'urgence, pas moins de neuf décrets d'urgence étant signés entre janvier 1974 et mai 1975. La déjà draconienne Loi de sécurité nationale, interdisant depuis 1948 les activités jugées subversives, pro-communistes ou en faveur de la Corée du Nord qualifiée d'« organisation anti-Etat », fut aggravée par une loi anti-communiste encore plus sévère. En vertu de ces deux lois et de la mesure d'urgence n° 9, tout type d'activité anti-gouvernementale, y compris les discours et écrits critiques, pouvait être interprété comme un acte criminel de « sympathie avec le communisme ou les communistes » ou d'« assistance à des organisations anti-gouvernementales ». L'intimidation politique, les arrestations arbitraires, la détention préventive, et le traitement brutal des prisonniers étaient alors monnaie courante, quand certains opposants n'étaient pas purement et simplement assassinés, comme Chang Chun-a. 

Les difficultés économiques rencontrées par la Corée du Sud à partir de 1979 ne firent qu'accroître la répression des opposants. Divers conflits du travail durement réprimés par le gouvernement suscitèrent un large mécontentement populaire dont les manifestations les plus spectaculaires furent la démission collective des députés de l'opposition et des émeutes dans les villes de Busan, Masan et Changwon où le gouvernement décréta la loi martiale.

Dans cette atmosphère tendue et vraisemblablement peu satisfait de la gestion de la situation, le directeur de la KCIA Kim Jae-kyu assassina Park Chung-hee et le chef de la sécurité de la présidence Cha Ji-chol le 26 octobre 1979. La loi martiale fut immédiatement décrétée, donnant au lieutenant-général Chun Doo-hwan, commandant du Service du renseignement et de la sécurité militaires, une position politique et militaire considérable.

Suite à l'assassinat du Président Park par le chef de la KCIA, cette dernière fut purgée et perdit provisoirement une large partie de ses pouvoirs. Entre avril et juillet 1980, Chun Doo-hwan, devenu chef de la KCIA, profita de sa position pour étendre son pouvoir au-delà de l'armée.

Mais l'absence de réforme provoquait des troubles croissants en Corée du Sud. Début mai 1980, les étudiants manifestèrent pour diverses revendications sociales et politiques, y compris pour la levée de la loi martiale en vigueur depuis octobre 1979. Les manifestations étudiantes furent les plus massives entre le 13 et le 16 mai, quand les dirigeants du mouvement obtinrent du gouvernement du nouveau Président Choi Kyu-ha la promesse d'une accélération des réformes. Cumulant les fonctions de chef d'état-major des armées et de directeur de la KCIA, Chun Doo-hwan intervint alors pour forcer le Président Choi à démissionner (le 16 août), Chun accédant lui-même à la présidence en septembre. Les rassemblements politiques furent interdits et plusieurs responsables politiques arrêtés. Le symbole de la répression qui s'abattit en 1980 sur la Corée du Sud est la ville de Kwangju (sud-ouest) dans laquelle les manifestations contre la prolongation de la loi martiale et l'arrestation de l'opposant Kim Dae-jung tournèrent au soulèvement contre les forces spéciales envoyées pour mater la révolte. L'armée ne reprit le contrôle de la ville qu'après neuf jours, le 27 mai 1980, et près un massacre ayant causé officiellement 200 morts, mais jusqu'à plusieurs milliers selon d'autres sources.

Répression du soulèvement de Kwangju, mai 1980

Répression du soulèvement de Kwangju, mai 1980

Etait-ce pour effacer cette tâche sanglante sur son histoire ? En 1981, l'Agence centrale de renseignement de Corée fut rebaptisée Agence pour la planification de la sécurité nationale (Agency for National Security Planning, ANSP) et ses pouvoirs redéfinis. L'ANSP devenait la principale agence de collecte et de traitement du renseignement, en coordination avec d'autres organismes chargés d'obtenir l'information et de l'analyser. Comme la KCIA, l'ANSP n'avait de comptes à rendre qu'au Président.

Fin 1981, la loi précisa les attributions de l'ANSP pour y inclure « la collecte, la compilation et la diffusion de l'information à l'intérieur et à l'étranger concernant la sécurité du public contre les communistes et les complots visant à renverser le gouvernement ». L'ANSP était aussi en charge des enquêtes sur les crimes punis par la Loi sur la protection des secrets militaires et la Loi de sécurité nationale : insurrection, agression extérieure, rébellion, aide et d'encouragement de l'ennemi, divulgation de secrets militaires.

Outre l'ANSP, les principaux services de sécurité du régime de Chun Doo-hwan étaient le Commandement de la sécurité militaire (DSC) et les forces de combat de la Police nationale, l'ANSP et la DSC étant plus particulièrement en charge du « renseignement politique ». Ce dispositif répressif permit au régime de contenir la colère populaire jusqu'en 1987. Les services de sécurité étaient fortement présents dans les centres urbains, près des campus universitaires, dans les bureaux du gouvernement et des partis politiques, dans les médias. Les étudiants et les jeunes étaient particulièrement sujets aux arrestations arbitraires. Aujourd'hui encore, le renseignement sud-coréen recrute des informateurs parmi les étudiants coréens, y compris à l'étranger. 

Contre les manifestations, le gouvernement sud-coréen envoyait habituellement les forces de combat de la police. S'ensuivaient des arrestations massives de manifestants et des poursuites à l'encontre des organisateurs. La loi prévoyait bien un mandat d'arrêt, mais celui-ci n'était pas toujours produit en cas d'arrestation pour des motifs politiques. La Loi relative aux rassemblements et aux manifestations fut l'outil privilégié pour contrôler la vie politique en Corée du Sud et limiter l'expression de l'opposition, sous le prétexte de « troubles » à l'ordre public. La violation de la loi pouvait alors entraîner une peine de sept ans d'emprisonnement. De 1980 à 1988, le régime de Chun Doo-hwan fut ainsi à l'origine de 84 % des 6 701 enquêtes diligentées dans le cadre de la législation sur les rassemblements et manifestations.

A partir de 1985, la Loi de sécurité nationale, instaurée en 1948, fut de plus en plus utilisée pour faire taire toute opposition en Corée du Sud. Mais la définition très large des délits punis par cette loi permit au régime de Chun d'y recourir plus qu'à toute autre loi d'ordre politique. Avec des lois telles que la Loi sur la sécurité de la société et la Loi relative aux crimes contre l'Etat, la Loi de sécurité nationale restreignait, voire supprimait la protection des prévenus dans des procédures concernant des affaires non politiques.

Au cours des interrogatoires, les services de sécurité usaient non seulement de la violence psychologique ou physique mais aussi de la torture. En janvier 1987, les tortures mortelles infligées à Park Jeong-cheol, un étudiant de l'Université nationale de Séoul interrogé sur une de ses camarades de classe, jouèrent un rôle décisif dans la mobilisation de l'opinion publique sud-coréenne contre les pratiques répressives du gouvernement, aboutissant au soulèvement de juin en faveur de la démocratie

Outre la violence des services de sécurité, la campagne pour l'élection présidentielle de décembre 1987 fut marquée par des manipulations de la part de l'ANSP, comme l'« affaire Suji Kim ». En janvier 1987, un homme nommé Yun Tae-sik avoua à l'ANSP avoir étranglé son épouse Suji Kim pendant une dispute dans leur appartement de Hong Kong. L'agence de renseignement organisa alors une conférence de presse au cours de laquelle Yun déclara que la Corée du Nord avait essayé de l'enlever avec la complicité de Suji Kim, espionne affiliée à l'Association générale des Coréens résidant au Japon. Avec cette affaire d'espionnage montée de toutes pièces, l'ANSP essayait de peser sur le résultat de l'élection présidentielle et de faire oublier les violences commises à l'encontre des étudiants en lutte pour la démocratie. La vérité sur l'« affaire Suji Kim » ne fut connue que 14 ans plus tard, en 2001, à l'issue d'une enquête criminelle. Le tribunal condamna Yun Tae-sik à 15 ans et demi de prison et ordonna au gouvernement de verser une indemnité de 4,2 milliards de wons (3,5 millions d'euros) à la famille de Suji Kim.

La mobilisation des citoyens contre la violence du gouvernement commença à payer en 1989 quand la loi limita l'utilisation des gaz dans la répression des manifestations (pour la seule année 1987, on estime que 260 000 projectiles lacrymogènes furent utilisés par la police sud-coréenne). Même si le gouvernement continuait d'interdire les manifestations organisées par des opposants accusés de chercher à « troubler l'ordre social », la mobilisation allait croissante : selon les statistiques officielles sud-coréennes, 1,7 million de personnes participèrent à 6 552 manifestations en 1988, et 2,2 millions de personnes participèrent à 6 791 manifestations en 1989.

Jusqu'en 1988, l'ANSP disposait d'agents dans les instances des pouvoirs judiciaire et législatif, jusqu'à la Cour criminelle de Séoul, la Cour suprême de Corée du Sud, et l'Assemblée nationale. Le budget de l'ANSP ne restait ni public ni vérifiable par les députés. Mais, en juillet 1989, sous la pression de l'opposition et de l'opinion, l'ANSP fut soumise à un audit de l'Assemblée. En contrepartie, la structure organisationnelle de l'ANSP, alors connue du public, fut classifiée en 1990.

En dépit des changements politiques et sociaux survenus en 1987 en Corée du Sud, l'ANSP semblait toujours considérer que le soutien au camp conservateur au pouvoir faisait partie de ses missions prioritaires. Par exemple, en avril 1990, Kim Young-sam, responsable du Parti libéral démocrate (PLD), se plaignit d'être l'objet, avec plusieurs autres membres du PLD, de « manœuvres politiques des services de renseignement », comprenant écoutes, surveillance et enquêtes financières.

L'ANSP restait donc très impliquée dans la politique intérieure sud-coréenne, empêchant toujours l'expression d'idées considérées comme « extrémistes », même si elles n'avaient aucun lien avec la Corée du Nord. Malgré l'accord conclu en septembre 1989 par les principaux responsables des partis au pouvoir et de l'opposition pour retirer à l'ANSP le pouvoir d'enquêter sur les activités pro-Corée du Nord (un crime selon la Loi de sécurité nationale), l'agence de renseignement continua de le faire plutôt que de se limiter à la lutte contre les tentatives intérieures et extérieures visant à renverser le gouvernement.

En 1992, à la veille de l'élection présidentielle opposant Kim Dae-jung à Kim Young-sam, l'ANSP annonça avoir découvert une tentative de la Corée du Nord visant à créer une branche sud-coréenne du Parti du travail. Soixante-deux personnes furent arrêtées pour avoir enfreint la Loi de sécurité nationale. Bénéficiant du soutien du Président sortant Roh Tae-woo, Kim Youg-sam prétendit que des hommes politiques étaient impliqués, mettant aussi en cause l'idéologie de son rival Kim Dae-jung. Quand Kim Young-sam fut élu, l'affaire se dégonfla. En 2006, le Service national de renseignement, successeur de l'ANSP, dut reconnaître que cette dernière « avait exagéré l'incident et essayé de l'exploiter pour favoriser le parti au pouvoir ». L'ANSP avait inventé un « Parti du travail de Corée du Sud » en amalgamant trois organisations clandestines qui n'avaient pas de relations entre elles…

En 1994, la loi réglementant l'ANSP fut révisée suivant un accord entre le parti au pouvoir et l'opposition, instaurant une « commission d'information » au sein de l'Assemblée nationale sud-coréenne pour garantir la neutralité politique de l'agence. Une autre mesure visant à empêcher les services secrets sud-coréens de faire du « renseignement politique » fut la dissolution du Comité de coordination de l'information de l'ANSP en raison de l'influence indûment exercée par cet organisme sur des institutions telles que le Bureau du Procureur général. En outre, en réponse aux nombreuses critiques et allégations de violations des droits de l'homme, l'ANSP mit en place un « bureau de vigilance » afin de surveiller les enquêtes menées à l'intérieur du pays et d'empêcher les agents d'abuser de leurs pouvoirs pendant les interrogatoires.

L'élection présidentielle de 1997 fut néanmoins l'occasion de nouvelles manipulations de l'ANSP en vue d'influencer le scrutin. La victoire écrasante du Grand Parti national (GPN, conservateur) au pouvoir aux élections générales de 1996 avait été attribuée à des incidents survenus à la frontière inter-coréenne, et l'ANSP voulut donc faire souffler le « vent du Nord » sur l'élection présidentielle. Ainsi, en août 1997, l'agence annonça avoir intercepté des conversations entre Oh Ik-jae, ancien dirigeant du Cheondogyo (« religion de la voie céleste »), et Kim Dae-jung, candidat à l'élection présidentielle, avant que Oh se rende secrètement en Corée du Nord. En décembre, quelques jours seulement avant l'élection, l'ANSP demanda à la police d'émettre un mandat d'arrêt contre Kim Dae-jung, alléguant que Oh lui avait envoyé une lettre montrant que la Corée du Nord le soutenait. Puis un Américain d'origine coréenne nommé Yun Hong-jun déclara lors d'une conférence de presse que « Kim Dae-jung avait des relations avec des officiels nord-coréens de haut rang ».

Mais l'ANSP ne réussit pas à instiller la peur et l'opposant de longue date Kim Dae-jung fut élu, ouvrant la voie à dix ans de politique « du rayon de soleil », favorisant le rapprochement entre les deux Corée. Après l'élection, la justice arrêta six responsables de l'ANSP, dont le directeur de l'agence Gwon Yeong-hae. Pour le procureur, « la position de Gwon était que Kim Dae-jung ne devait pas être Président et il rendit publique la lettre de Oh pour effectivement faire souffler le 'vent du Nord' ». Le procureur révéla également que l'ANSP avait versé de l'argent à Yun pour sa conférence de presse.

En 1999, les services de renseignement furent à nouveau débaptisés pour devenir le Service national de renseignement (National Intelligence Service, NIS).

N'étant plus au pouvoir, le camp conservateur se dit à son tour victime des agissements des services secrets. En novembre 2002, un mois avant l'élection présidentielle, Kim Yeong-il, alors secrétaire général du Grand Parti national, tint une conférence de presse au cours de laquelle il déclara avoir obtenu un document concernant des écoutes téléphoniques ordonnées par des hauts responsables du NIS, et rendit public les noms de 39 éminentes personnalités dont 24 parlementaires, deux présidents de médias, huit journalistes ainsi que le contenu de leurs conversations. Le NIS nia ces allégations, affirmant que le document venait de milieux financiers cherchant à manipuler le cours des actions, et que les téléphones cellulaires ne pouvaient pas être mis sur écoute.

En septembre et octobre 2002, soit avant l'incident, le député du GPN Jeong Hyeong-geun avait présenté d'autres documents censés être des rapports d'écoutes du NIS, dont la transcription d'une conversation entre Yosida Dakesi, homme d'affaires japonais jouant un rôle d'intermédiaire avec la Corée du Nord, et Park Ji-won, alors chef de cabinet du Président Kim Dae-jung. Le NIS qualifia ces éléments de « totalement fabriqués ».

En 2005, la justice sud-coréenne confirma que les documents présentés par Jeong venaient bien du NIS : au début des années 1990, sous la présidence de Kim Young-sam, l'ANSP constitua une équipe clandestine baptisée « Mirim » pour écouter les conversations de personnalités sud-coréennes influentes de la politique et des affaires. Quand le NIS démantela l'équipe « Mirim » en 1998, après l'arrivée au pouvoir du Président Kim Dae-jung, l'ancien chef de « Mirim » conserva 274 enregistrements qu'il ne remit au NIS qu'en 1999, sans être sanctionné. Une telle indulgence entraîna des soupçons quant à une possible utilisation desdits enregistrements par le NIS à des fins de chantage.

Mais la petite manipulation de 2002 attribuée au NIS, susceptible de nuire à la majorité comme à l'opposition, était sans commune mesure avec celle de 2012.

L'ingérence du NIS dans l'élection présidentielle de décembre 2012 a été la conséquence directe des cinq ans de la chasse aux éléments classés « pro-Corée du Nord » menée sous l'administration du Président Lee Myung-bak (2007-2012). Car la manipulation du scrutin de 2012 n'a pas seulement consisté en des messages postés sur Internet, diffamatoires pour le candidat de l'opposition Moon Jae-in : avant l'élection, le NIS a délibérément falsifié la transcription du sommet d'octobre 2007 entre le président sud-coréen Roh Moo-hyun et le dirigeant nord-coréen Kim Jong-il, puis a provoqué une fuite de ladite transcription afin de faire passer le candidat de l'opposition, ancien chef de cabinet du Président Roh, pour un sympathisant pro-Nord, toujours un crime en Corée du Sud en vertu de la Loi de sécurité nationale. Dans le document falsifié, le Président Roh offrait de redéfinir le tracé de la ligne de limite nord (Northern Limit Line, NLL) qui, depuis 1953, sert de frontière de facto entre les deux Corée en mer de l'Ouest (mer Jaune). 

Les efforts du NIS n'ont pas été vains puisque la campagne pour l'élection présidentielle de 2012 se transforma en débat pour savoir si la NLL avait été abandonnée ou non, et sur qui était un sympathisant de la Corée du Nord et qui ne l'était pas. Un tel débat avantageait naturellement le Parti Saenuri (successeur du Grand Parti national) au pouvoir. La manipulation n'aurait pas si bien fonctionné sans l'aide des médias conservateurs, à la loyauté inconditionnelle envers la droite, et sans l'absence de vision du Parti démocrate d'opposition qui entra dans le débat sur les allégations d'abandon de la NLL par le Président Roh, en oubliant les problèmes posés par l'ingérence du NIS dans l'élection présidentielle et la divulgation d'archives présidentielles. Mobilisés dès le début de l'affaire, les membres de la société civile, en particulier les professeurs et les étudiants, finirent par convaincre le Parti démocrate d'ôter ses œillères et de faire son travail d'opposant. Trop tard. 

Des messages diffamatoires postés sur Internet constituent une ingérence relativement mineure des services secrets dans la vie politique, moins grave que la publication d'une transcription falsifiée d'une rencontre officielle. Il s'avère pourtant que la fuite provoquée de la transcription du sommet d'octobre 2007 était un plan monté par l'équipe de la candidate du parti au pouvoir Park Geun-hye afin de détourner l'attention du public du scandale des messages hostiles à Moon Jae-in. Ainsi, deux jours avant l'élection du 19 décembre 2012, dans la ville de Busan, un député du Parti Saenuri, Kim Moo-seong, tenait une réunion en faveur de la candidate Park Geun-hye, au cours de laquelle il lut une partie de la transcription du sommet de 2007. La nouvelle se propagea vite et Moon Jae-in devint pour une partie de l'opinion l'« ancien chef de cabinet du Président qui voulait abandonner la NLL ».

Ce n'est qu'une fois Park Geun-hye élue que la justice sud-coréenne s'empara de l'affaire. Une destruction des preuves par les services secrets et la police fut mise en évidence, ce qui entraîna la mise en examen du directeur du NIS Won Sei-hoon et du chef de la police régionale de Séoul Kim Yong-panLes révélations sur la manipulation de l'élection présidentielle et les tentatives de couvrir ces pratiques ont en outre porté un coup sérieux à la légitimité de la Présidente Park Geun-hye, même si cette dernière essaie de faire bonne figure en affirmant que le résultat de l'élection aurait été le même dans tous les cas et en demandant au NIS de « se réformer lui-même ».  

Won Sei-hoon et Kim Yong-pan

Won Sei-hoon et Kim Yong-pan

1961-2013… De la KCIA au NIS, en passant par l'ANSP, les services sud-coréens n'ont jamais ménagé leurs efforts pour soutenir le camp le plus conservateur, passant de la répression la plus brutale à cette autre forme de violence, insidieuse, qu'est la manipulation. Ce qui choque le plus les citoyens sud-coréens, de plus en plus mobilisés contre ces pratiques, est l'impunité dont semblent bénéficier les principaux responsables. Comme l'écrit un éditorialiste du quotidien sud-coréen Hankyoreh au sujet du scandale de l'élection de 2012 :

« Le père a pris le pouvoir par un coup d'Etat réussi. La fille a pris le pouvoir 52 ans plus tard à l'issue d'une élection. Elle a été aidée par une tentative réussie de manipulation de l'élection.

Il y a neuf ans, le Grand Parti national (prédécesseur du Parti Saenuri aujourd'hui) a mené la destitution du Président Roh Moo-hyun, car, selon eux, il avait échoué à maintenir sa neutralité politique dans une élection.

Que faire maintenant ? Vont-ils dire qu'une manipulation couronnée de succès dans une élection présidentielle ne peut pas être plus poursuivie qu'un coup d'Etat réussi? »

 

Sources :

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18 août 2013 7 18 /08 /août /2013 16:50

En France, quelles seraient les réactions si un ancien haut fonctionnaire entendu par une commission d'enquête parlementaire refusait de jurer de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ? C'est pourtant ce qui est arrivé le 16 août 2013 en Corée du Sud, quand l'ancien chef des services de renseignement et l'ancien chef de la police de Séoul ont refusé de prêter serment devant les députés sud-coréens enquêtant sur le scandale de l'ingérence des services secrets dans l'élection présidentielle de décembre 2012. Ils ont ensuite fourni aux députés des explications alambiquées. Quand ils ne choisissaient pas de garder le silence. Le mépris affiché par les deux anciens hauts fonctionnaires, avec le soutien à peine dissimulé des députés du parti au pouvoir, n'est pas de nature à apaiser la colère des citoyens sud-coréens de plus en plus nombreux à protester contre les tentatives de manipulation de l'opinion et l'inertie des autorités.

 WonSeihoon KimYongpan 16082013Le 16 août 2013, l’ancien chef du Service national du renseignement (NIS) Won Sei-hoon et l’ancien chef de la police régionale de Séoul Kim Yong-pan étaient convoqués par la commission de l'Assemblée nationale sud-coréenne chargée d'enquêter sur l’ingérence des services secrets dans l’élection présidentielle du 19 décembre 2012. Won Sei-hoon aurait ordonné une campagne de diffamation en ligne contre le candidat de l’opposition Moon Jae-in à l’approche de l’élection présidentielle dans le but d’influencer l’opinion publique en faveur de la candidate du Parti Saenuri (conservateur) Park Geun-hye, finalement élue. Kim Yong-pan est quant à lui accusé d'avoir cherché à entraver l’enquête de la police sur ce scandale.

L'audition de Won Sein-hoon et Kim Yong-pan a mal commencé puisque, convoqués le 14 août, ces deux témoins clés ont d'abord refusé de venir devant la commission. Les députés ont donc émis un ordre de comparution pour le 16 août.

Devant la commission d'enquête parlementaire, Won Sei-hoon a refusé de prêter serment. L'ancien chef des services secrets sud-coréens a ensuite réfuté les accusations d'ingérence dans l'élection présidentielle de décembre 2012, en avançant des arguments plutôt étranges : pour Won, les messages postés sur Internet par les agents du NIS ne visaient pas le candidat de l'opposition... mais la Corée du Nord.

« Les activités du NIS qui consistaient à poster des messages en ligne entraient dans le cadre de la guerre psychologique contre la Corée du Nord et n'étaient donc pas une intervention dans l'élection présidentielle », a déclaré Won aux députés. « La Corée du Nord a considérablement renforcé la partie dédiée au cyberespace lors de la réorganisation du département en charge des manœuvres anti-sud-coréennes en 2009 et, pour y faire face, le NIS a créé une équipe d'action psychologique », a-t-il encore affirmé.

Pour sa part, Kim Yong-pan a refusé de prêter serment et de témoigner.

Dans l'histoire de la République de Corée (du Sud), c'est la première fois que des témoins entendus par une commission d'enquête parlementaire refusent de prêter serment.

Outre ce stratagème visant à éviter le parjure, le correspondant du quotidien sud-coréen Hankyoreh rapporte que seules les questions, plutôt bienveillantes, posées par les députés du Parti Saenuri (Nouvelle frontière) au pouvoir ont reçu des réponses lors de l'audition du 16 août. Les députés de l'opposition ont dû se contenter de réponses du type « Je ne peux pas répondre ». Les députés du Parti Saenuri membres de la commission d'enquête semblaient même couvrir les témoins, parlant à plusieurs reprises de « machinations politiques d'un Parti démocrate obsédé par le résultat de l'élection présidentielle ».

Un analyste politique, Yu Chang-seon, cité par le Hankyoreh, a qualifié l'audition du 16 août de « pire que prévue ». « Ces anciens hauts fonctionnaires ont tous les deux refusé de prêter serment et ont choisi de nier toutes les charges du procureur », a dit Yu. « Les législateurs du Parti Saenuri se montraient tellement protecteurs pour eux qu'on aurait cru qu'ils étaient leur avocat. »

Toujours selon Yu Chang-seon, beaucoup de gens étaient « furieux » après avoir vu l'audition de Won Sei-hoon et Kim Yong-pan à la télévision.

La commission d'enquête sur l'ingérence du NIS dans l'élection présidentielle a été constituée après un vote de l'Assemblée nationale le 2 juillet 2013. Depuis cette date, l'enquête a peu progressé en raison de l'obstruction du Parti Saenuri au pouvoir et d'un manque de stratégie de la part de l'opposition, les deux parties se disputant sur la composition de la commission ou encore sur le choix des témoins. La séance du 16 août 2013 n'a pas fait avancer l'enquête et la frustration ressentie par les citoyens sud-coréens devrait se traduire par des manifestations de plus en plus massives, à moins que les travaux à venir de la commission parlementaire permettent enfin de faire la lumière sur cette affaire et d'en tirer toutes les leçons.

Il s'agira notamment de savoir dans quelles conditions de simples citoyens ont été recrutés par le Service national de renseignement afin de poster sur Internet des messages destinés à influencer l'opinion publique. Le Hankyoreh a ainsi obtenu le 11 août la copie d'un rapport de police exposant le cas d'un individu, identifié sous le nom de « Lee » et originaire de la ville de Busan, ayant reçu 92 millions de won (60 000 euro), déposés sur deux comptes bancaires entre novembre 2011 et janvier 2013, date à laquelle la police a pu vraiment enquêter. D'après le rapport de police, les dépôts coïncident avec le séjour de cet individu dans un studio d'un immeuble du quartier Gangnam de Séoul, à partir duquel il a posté des messages à caractère politique sur Internet. La justice a établi que les fonds provenaient du NIS, directement ou par l'intermédiaire de complices. Les sommes en jeu pourraient même être plus élevées. « Les frais de subsistance et les habitudes de dépenses de Lee étaient trop somptuaires pour croire son explication, selon laquelle il ne travaillait pas et vivait de l'aide de ses amis et connaissances », a déclaré le procureur. « Nous ne pouvons pas écarter la possibilité qu'il ait reçu un paiement élevé pour son travail de renseignement de la part du NIS, et l'ait redistribué à un deuxième et troisième complices. »

Au-delà du scandale que constitue l'ingérence des services secrets dans une élection, l'affaire qui secoue actuellement la Corée du Sud doit inciter à la plus extrême vigilance. En effet, si les services de renseignement sud-coréens peuvent, directement ou indirectement, diffamer un candidat à une élection et ainsi manipuler l'opinion publique, rien ne les empêche de le faire contre de simples citoyens désignés comme des ennemis, en Corée ou à l'étranger. Le scandale du NIS a au moins le mérite de montrer que le très relatif anonymat offert par Internet pousse « naturellement » à de telles pratiques.

Source :

« Scandale du NIS : comparution de deux témoins clés à l’audition parlementaire », Yonhap, 16 août 2013

« Scandale du NIS : Won se défend d'être intervenu dans la présidentielle 2012 », Yonhap, 16 août 2013

Jung Hwan-bong, Kim Jeong-pil , "Civilian working for NIS was paid ten of thousands in illicit funds", Hankyoreh, 12 août 2013

Kim Nam-il, "Parliamentary investigation into NIS election interference goes nowhere", Hankyoreh, 17 août 2013

 



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13 août 2013 2 13 /08 /août /2013 21:00

La mobilisation est de plus en plus massive en Corée du Sud depuis qu'a été révélée une manipulation de l'élection présidentielle de décembre 2012 par les services de renseignement sud-coréens, lesquels ont cherché à discréditer le candidat démocrate Moon Jae-in. L'élection a finalement été remportée par la candidate du parti conservateur Saenuri, Park Geun-hye. Les manifestants protestent à la fois contre l'ingérence des services secrets dans la vie politique du pays, où la mémoire des années de dictature reste vive (Moon Jae-in fut lui-même victime de la répression dans les années 1980), et contre l'absence de progrès dans la réforme des services, bloquée au plus haut niveau de l'Etat sud-coréen.

Manifestation-Seoul_10-08-2013.jpg

Manifestation du 10 août 2013 à Séoul (photo : Hankyoreh) 

Le 10 août 2013, ni la chaleur caniculaire ni les fortes pluies de la mousson n'ont dissuadé 50 000 citoyens sud-coréens, chacun muni d'une bougie, de manifester devant l'hôtel de ville de Séoul. Cette manifestation aux chandelles était organisée par une coalition d'associations civiques sud-coréennes réclamant la vérité au sujet des manipulations politiques auxquelles s'est livré le Service national de renseignement (National Intelligence Service, NIS) et de l'ingérence de cette agence dans l'élection présidentielle du 19 décembre 2012, et des réponses de la part du gouvernement accusé de chercher à étouffer l'affaire. La coalition a annoncé que près de 100 000 personnes avaient manifesté le 10 août à travers toute la Corée du Sud. 

La justice sud-coréenne a déjà établi que le NIS avait mobilisé 70 agents de sa cellule de « renseignements psychologiques » pour discréditer le rival de Park Geun-hye dans l'élection présidentielle, le progressiste Moon Jae-in, au moyen de messages postés sur Internet notamment. L'ancien directeur du NIS, Won Sei-hoon, a été mis en examen et le principe d'une enquête parlementaire a été décidé.

Elue le 19 décembre 2012, Park Geun-hye, fille du général Park Chung-hee qui dirigea d'une poigne de fer la Corée du Sud de 1961 à 1979, a toujours nié avoir bénéficié du soutien des services secrets. Pour étouffer l'affaire, elle peut compter sur l'appui d'une presse majoritairement conservatrice et sur son parti, le Saenuri (Parti de la Nouvelle frontière). Ainsi, l'enquête parlementaire a longtemps été entravée en raison de désaccords entre le Parti Saenuri et l'opposition. Face aux appels à une réforme profonde du NIS pour qu'il n'interfère plus dans la politique intérieure du pays, la présidente Park s'est contentée de demander aux services secrets de se réformer eux-mêmes...

La publication par le NIS de messages sur Internet visant à discréditer le candidat de l'opposition est connue depuis bien avant le 19 décembre 2012,  mais les manifestations dénonçant les manipulations des services de renseignement ont débuté le 21 juin 2013, avec le rassemblement de 500 personnes à Gwanghwamun, au centre de Séoul, à l'appel d'une organisation étudiante.

Depuis, le mouvement de protestation n'a cessé de gagner en ampleur. Le 28 juin, 5 000 personnes se sont réunies à Ganghwamun à l'appel de 284 associations civiques de Corée du Sud. Puis, le 6 juillet, 10 000 personnes ont participé à une manifestation devant l'hôtel de ville de Séoul, puis 20 000 le 13 juillet, 25 000 le 21 juillet, 25 000 encore le 27 juillet, malgré une pluie battante... Certes, la montée en puissance de ces manifestations n'est pas aussi rapide qu'en 2008, quand les citoyens de Corée du Sud s'opposèrent à la reprise des importations de viande de bœuf américaine.  Ainsi, en 2008, les manifestations aux chandelles débutèrent le 2 mai avec 20 000 personnes avant de réunir 50 000 personnes moins de trente jours plus tard et un million de personnes à travers le pays en juin. Mais la mobilisation de 2013 reste remarquable, compte tenu de plusieurs facteurs défavorables cette année : la période de mousson particulièrement longue (49 jours, entre le 17 juin et le 4 août), la vague de chaleur balayant la péninsule coréenne, le silence des médias conservateurs, les vacances...

Si, au début, les manifestants protestaient contre l'ingérence des services de renseignement dans l'élection présidentielle de décembre 2012, leur colère est maintenant dirigée contre le silence du pouvoir face à cette affaire, à commencer par celui de la présidente Park Geun-hye, une inaction qui porte atteinte à la démocratie en Corée du Sud.

Les manifestants appellent la présidente Park Geun-hye à s'excuser et à promettre d'empêcher la répétition de telles pratiques. Ils l'appellent aussi à renvoyer immédiatement le directeur du Service national de renseignement Nam Jae-joon et à entreprendre une réforme complète du NIS.

Le 14 août 2013, l'Assemblée nationale sud-coréenne doit entendre l'ancien directeur du NIS Won Sei-hoon et l'ancien préfet de police de Séoul Kim Yong-pan au sujet des manipulations exercées par l'agence de renseignement. Si les tentatives d'obstruction des députés du Parti Saenuri au pouvoir se poursuivent au sein de la commission d'enquête, la colère des citoyens sud-coréens pourrait prendre des proportions nouvelles, alors que le Parti démocrate (centre-gauche, principal parti d'opposition) a fait de la réforme du NIS l'une de ses principales batailles. Les organisateurs des manifestations aux chandelles ont déjà annoncé que l'ampleur des futures mobilisations dépendra des résultats de l'enquête conduite par l'Assemblée. « Si les témoins ne font pas de déposition appropriée au cours de leur audition, le nombre de citoyens décidant que les manifestations aux chandelles sont la seule option pourrait augmenter », déclare ainsi Jang Dae-hyun, président du comité exécutif de l'Alliance coréenne des mouvements progressistes.

Le 1eraoût, la coalition des associations civiques à l'origine de la manifestation du 10 août avait tenu une conférence de presse pour faire part de sa frustration devant l'absence de progrès dans l'enquête parlementaire sur l'ingérence des services de renseignement dans l'élection présidentielle. « Nous dénonçons le parti Saenuri qui tente d'empêcher l'enquête parlementaire d'avancer », a-t-il été déclaré au cours de cette réunion. Pour les orateurs, la présidente Park aurait dû faire une déclaration pour prendre ses responsabilités et le gouvernement aurait dû nommer un procureur spécial sur cette affaire. Devant l'inertie des autorités, les organisateurs ont justifié la mobilisation en cours en expliquant que « la tâche d'aller au fond des choses dans le scandale du NIS et de réformer le NIS ne peut plus être laissée aux politiciens ».

Le même jour, des représentants des religions protestante, catholique, bouddhiste et bouddhiste Won (courant bouddhiste spécifique à la Corée) tenaient une autre conférence de presse à Kwangju, ville symbole de la répression des années de dictature, en appelant à la dissolution du NIS. « Le Service national de renseignement devrait être démantelé pour avoir violé la constitution et détruit la démocratie, et Park Geun-hye devrait prendre la responsabilité de tout ceci en démissionnant », ont déclaré les représentants religieux. Et d'ajouter : « Bien que nous ne prions pas de la même manière, nous pouvons nous exprimer sur le même sujet. […] Le Service national de renseignement a lui-même renoncé à son droit d'être qualifié d'organisation gouvernementale depuis qu'il a délibérément violé la loi pendant l'élection présidentielle de 2012. C'est la colère à ce sujet qui surgit dans les manifestations aux chandelles. […] Non seulement le NIS n'a pas réussi à prendre ses responsabilités pour son honteux passé de répression des droits de l'homme, mais il en est venu à essayer de manipuler l'opinion publique. Puisque Park Geun-hye est arrivée au pouvoir avec l'aide du NIS, son gouvernement ne peut pas être reconnu comme légitime. »

Cinquante-deux ans après le coup d'Etat qui porta au pouvoir son père, le mandat de Park Geun-hye, qui doit s'achever en 2017, est d'ores et déjà placé sous le signe de la manipulation et la présidente devra composer avec une société sud-coréenne en colère. Pour combien de temps ?  

Sources :

Philippe Messmer, « La réforme des services secrets bloquée en Corée du Sud », Le Monde, 18 juillet 2013

Kim Su-heon, "Investigation into alleged political interference might not go ahead if parties can’t agree on witnesses", Hankyoreh, 1er août 2013

Park Seung-heon, Jung Dae-ha, Song In-geol, "Protests growing over lack of progress in NIS investigation", Hankyoreh, 2 août 2013

Kim Hyo-sil, Choi Yu-bin, "Citizens come out nationwide to protest against NIS interference", Hankyoreh, 12 août 2013

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14 mai 2013 2 14 /05 /mai /2013 08:27

choo-chin-woo_naneun-ggomsuda.jpgIl y a quelque temps déjà que l'émission satirique sud-coréenne "Naneun Ggomsuda" est dans le viseur des conservateurs sud-coréens au pouvoir à Séoul, et l'accession de Park Geun-hye à la présidence de la République ne semble pas devoir changer une orientation de moins en moins favorable à la liberté de la presse. Les menaces d'emprisonnement qui planent aujourd'hui sur le journaliste Choo Chin-woo (sur la photo ci-contre à gauche), au motif de diffusion de "fausse information", rappellent qu'il n'est pas de bon ton de critiquer le pouvoir en place à Séoul. L'Association d'amitié franco-coréenne appelle tous les démocrates à se mobiliser pour la liberté d'expression en Corée du Sud.

 

L'opinion publique sud-coréenne est aujourd'hui tenue en haleine par une misérable affaire de moeurs : un scandale a conduit à la démission du porte-parole de Park Geun-hye, Yoon Chang-jung, accusé d'agression sexuelle sur une jeune stagiaire pendant la visite aux Etats-Unis de la Présidente Park, qui a dû s'excuser pour cette affaire révélée dans des conditions rocambolesques. Si Yoon Chang-jung a une autre version de l'affaire tendant à minimiser son geste, pourquoi a-t-il quitté si précipitamment le territoire américain, quelques heures à peine après les faits ? Et son explication selon laquelle il ne connaissait pas bien les coutumes américaines - dans un pays où l'on ne badine pas avec les agressions sexuelles - fait froid dans le dos : est-ce à dire qu'en Corée du Sud il ne lui serait rien arrivé, s'il avait agi de même avec une jeune stagiaire sur laquelle il pouvait exercer son autorité ?

 

Mais cette affaire sordide, si elle révèle la corruption d'une partie des classes dirigeantes en Corée du Sud, ne doit pas occulter un autre sujet plus préoccupant pour les libertés publiques, et que l'affaire Yoon Chang-jung relègue opportunément au second plan. 

 

Diffusée par podcast, l'émission satirique "Naneun Ggomsuda" est un must pour qui veut comprendre la vie politique sud-coréenne, jouant un rôle un peu similaire à celui du Canard enchaîné en France. Elle avait notamment mis en lumière les manoeuvres mettant en cause les services de renseignement sud-coréens dans des manipulations électorales, qui ont donné lieu à des procédure judiciaires, avant la victoire de Park Geun-hye.

 

 Animateur de "Naneun Ggomsuda", le journaliste d'investigation Choo Chin-woo travaille aussi pour l'hebdomadaire SisalN. Suivant le verdict qui doit être rendu le 14 mai 2013, Choo Chin-woo risque une peine de prison ferme pour avoir évoqué la mise en cause du frère de la présidente Park Geun-hye, dans une affaire de 2011 où deux membres de sa famille sont morts, l'un - retrouvé pendu - ayant été accusé par l'enquête de la mort de l'autre. Le frère de Park Geun-hye, Park Ji-man, avait été accusé par son beau-frère d'avoir joué un rôle dans cet assassinat. Le beau-frère avait intenté un procès, qu'il avait perdu, ayant même été emprisonné pour diffamation envers Park Ji-man.

 

En ayant voulu réouvrir le débat sur les conditions de l'enquête policière, Choo Chin-woo est à présent dans le viseur de la justice, des poursuites ayant été engagées à son encontre par Park Ji-man - par ailleurs fils du général Park Chung-hee, ayant gouverné la Corée du Sud d'une poigne de fer, depuis son accession au pouvoir par un coup d'Etat en 1961 jusqu'à son assassinat en 1979.

 

Les accusations de diffamation, ou de diffusion de fausse rumeur, sont régulièrement utilisées par les hommes politiques au pouvoir  et  les dirigeants d'entreprise sud-coréens pour faire taire des voix discordantes, tout comme l'utilisation abusive de la loi de sécurité nationale qui, depuis 1948, sert à réprimer les opposants accusés - le plus souvent sans fondement - de collusion avec la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord).

 

Un autre membre de "Naneun Ggomsuda", l'ancien député Chung Bong-ju, a été emprisonné pendant un an pour avoir contribué à la révélation d'un scandale ayant entaché la campagne présidentielle, en 2007, du prédécesseur de Mme Park à la Maison bleue, le conservateur Lee Myung-bak.

 

Dès 2010, les références abusives aux infractions de diffamation ou de diffusion de fausse rumeur, qualifiées de crimes en Corée du Sud, ont donné lieu à des observations du rapporteur spécial de l'ONU sur la liberté d'expression, Frank La Rue, qui a alors fait part de ses inquiétudes sur les conditions d'exercice de la liberté de la presse en Corée du Sud quand, par ailleurs, les services de renseignement sud-coréens peuvent apparemment, et en toute impunité, salir la réputation de citoyens dont le seul crime est de s'opposer au pouvoir. Si la Corée du Sud est devenue une démocratie parlementaire grâce au combat courageux de militants pour les droits de l'homme, dont des milliers ont payé leur engagement de leur vie, l'acharnement des conservateurs au pouvoir à Séoul à l'encontre des animateurs de "Naneun Ggomsuda" rappelle que la défense des libertés démocratiques reste un combat toujours d'actualité.

 

L'AAFC affirme sa solidarité avec les journalistes emprisonnés en Corée du Sud pour délit d'opinion, appelant chacune et chacun à se mobiliser en faveur de Choo Chin-woo.

 

Source : Philippe Mesmer, "Corée du Sud : un journaliste d'investigation menacé de prison", in L'Express (dont photo).

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5 mai 2013 7 05 /05 /mai /2013 23:22

Battue de peu à l'élection présidentielle du 19 décembre 2012, l'opposition démocrate sud-coréenne s'est réorganisée : d'une part, le Parti démocrate (centre-gauche) s'est doté d'un nouveau dirigeant, Kim Han-gil, qui a appelé à la reprise du dialogue intercoréen ; d'autre part, l'entrepreneur Ahn Cheol-su, qui s'était présenté en indépendant à l'élection présidentielle avant de se retirer au profit du démocrate Moon Jae-in, a fait son entrée au Parlement à l'issue d'une élection partielle, où il a bénéficié du soutien du Parti démocrate.

 

Alors que les difficultés de formation du premier gouvernement de la présidente sud-coréenne conservatrice Park Geun-hye témoignent qu'il n'y pas d' "état de grâce" pour la nouvelle chef d'Etat, l'opposition démocrate sud-coréenne s'est réorganisée, lui permettant ainsi de peser davantage sur les orientations politiques à Séoul.

 

Kim_han_gil_Parti-democrate.jpgLe 4 mai 2013, Kim Han-gil (photo à gauche, source KBS) est devenu le nouveau dirigeant du Parti démocrate, principale formation d'opposition, avec 61,72 % dex voix contre 38,28 % à Lee Yeong-sop, à l'issue de la convention nationale du Parti démocrate. Le Parti démocrate a retrouvé ce nom après s'être appelé Parti démocrate unifié (PDU). Ancien ministre de la Culture, Kim Han-gil est le mari de l'actrice Choi Myung-gil.

 

Alors que les relations intercoréennes sont un thème de clivage politique traditionnel en Corée du Sud entre les conservateurs et les progressistes - les présidents démocrates Kim Dae-jung (1998-2003) et Roh Moo-hyun (2003-2008) avaient ainsi créé les conditions d'un rapprochement graduel intercoréen, gravement mis à mal sous le mandat du conservateur Lee Myung-bak (2008-2013) - Kim Han-gil a exhorté Park Geun-hye à renouer le dialogue Nord-Sud. Cette prise de position, le jour même de la désignation du nouveau numéro un du Parti démocrate, intervient au moment où la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) appelle les dirigeants sud-coréens à cesser leurs actions hostiles à son égard, notamment dans le domaine militaire, pour permettre la reprise des activités de la zone industrielle intercoréenne de Kaesong, symbole de la réconciliation et des échanges entre le Nord et le Sud de la péninsule.

 

Kim Han-gil a demandé à la Présidente Park Geun-hye de clarifier le contenu de son programme de "trustpolitik" - néologisme forgé d'après les termes "trust", confiance en anglais", et "ostpolitik", du nom de la politique d'ouverture à l'Est de l'ancien chancelier ouest-allemand Willy Brandt. Si elle reste dépourvue de portée concrète, la "trustpolitik" risque, selon Kim Han-gil, de n'être qu'un slogan dénué d'effectivité pour apaiser les tensions intercoréennes et relancer le dialogue et les échanges Nord-Sud.

 

Par ailleurs, l'opposition démocrate bénéficiera au Parlement de la voix de l'indépendant Ahn Cheol-su, élu le 24 avril dernier lors d'une élection partielle dans la circonscription C de Nowon, à Séoul, avec le soutien du PDU. L'entrepreneur en informatique l'a emporté avec une avance de 22 % sur son plus proche rival du Parti Saenuri (conservateur, au pouvoir). Le même jour, deux autres législatives partielles ont été remportées très largement par le Parti Saenuri dans deux bastions conservateurs, respectivement par Kim Moo-sung, dans la circonscription de Yeongdo, à Pusan, et Lee One-koo, à Buyeo-Cheongyang, dans la province du Chungcheong du Sud.

 

Sources : KBS, The Korea Times, Yonhap.

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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 22:12

200px-Park_Geun-hye.jpgLa période électorale et ses promesses désormais passée, la Présidente élue en Corée du Sud et désormais investie - malgré les soupçons de fraude - Mme Park Geun-hye révèle son vrai visage : le retour dans son équipe de collaborateurs de son père, le général Park Chung-hee, qui a mis en place le régime le plus autoritaire qu'ait connu la Corée du Sud de son coup d'Etat en 1961 jusqu'à son assassinat par le chef de ses services de renseignement en 1979, et l'oubli de ses promesses sociales ou visant à l'amélioration des droits des femmes. Dans ce contexte, la cote de popularité de Mme Park est la plus basse d'un président sud-coréen au moment de son investiture (44 % le 22 février 2013 selon l'institut de sondages Gallup Korea, en chute de 12 points depuis la mi-janvier) : dans le combat qui commence à présent pour la défense de la démocratie, les droits des travailleurs et la réunification de la Corée, l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) sera à nouveau aux côtés des démocrates sud-coréens, comme elle l'était au moment où la junte militaire de Park Chung-hee et de Chun Doo-hwan faisait régner l'ordre à Séoul.
   
Philippe Mesmer, correspondant du Monde pour la Corée et le Japon, est un journaliste chevronné aux positions pondérées, conformément à la ligne éditoriale du quotidien : les critiques qu'il émet sur le style de gouvernement de Mme Park et le mode de nomination de ses collaborateurs, "secret et brouillon", n'en ont que plus de poids, et semblent bien traduire le désenchantement d'une majorité de l'opinion publique sud-coréenne pendant la période de transition qui a séparé l'élection du 19 décembre 2012 et l'investiture de Park Geun-hye le 25 février 2013.

La corruption, mal endémique de la vie politique sud-coréenne, a été à nouveau révélée lors de la renonciation du Premier ministre initialement pressenti, Kim Yong-joon, mis en cause dans une affaire de spéculation immobilière.

Mais le plus inquiétant est sans doute le retour de figures de l'ère Park Chung-hee, père de Park Geun-hye, ou de leurs descendants - un peu comme au Japon où les héritiers des criminels de guerre tendent à monopoliser les postes de pouvoir politique et économique. Le secrétaire général de la présidence, Huh Tae-yeol, était déjà en poste à la présidence entre 1974 et 1979. Au ministère du territoire et des transports, le choix de Mme Park s'est porté sur Suh Seong-hwan, fils de Suh Jong-cheol, co-responsable avec le général Park Chung-hee du coup d'Etat militaire de 1961 avant de servir comme ministre de la Défense entre 1973 et 1977. Il n'est pas non plus anodin qu'un autre admirateur de Park Chung-hee, le général Kim Byung-hwan, ait été choisi comme ministre de la Défense : ce dernier s'est d'ailleurs prononcé pour un gouvernement militaire si les circonstances le nécessitaient... soit très exactement la justification du coup d'Etat militaire de 1961 du général Park, qui avait alors enterré la démocratie sud-coréenne, et des déclarations conformes aux positions défendues par Park Geun-hye pendant sa campagne électorale, qui avait jugé le coup d'Etat de 1961 comme un mal nécessaire.

Mme Park est à ce point une fervente admiratrice de son père qu'elle a axé son discours d'investiture, le 25 février 2013, sur un "second miracle du fleuve Han", allusion au décollage économique sud-coréen quand son père était aux affaires... mais dans un oubli malencontreux, qu'on peut croire délibéré, des milliers de morts et de disparitions dont ce dernier a été directement responsable. Au demeurant, la manne économique américaine et japonaise des années 1960 et 1970 n'est plus là, et la Corée du Sud n'a plus, comme en 1961, le niveau de vie d'un pays de l'Afrique subsaharienne : alors qu'il est plus facile pour une économie de progresser quand le niveau initial de développement est très bas, la démagogie propre à la campagne électorale de Park Geun-hye feint de l'ignorer. Les puissants réseaux médiatiques néo-conservateurs (et qui dominent le paysage médiatique traditionnel), ainsi que l'appui du lobby militaire et des services de renseignement, ont créé un écran de fumée pendant la campagne - laissant accréditer l'idée, comme en 2007 avec l'élection du conservateur Lee Myung-bak à la Maison bleue à Séoul, que la droite relancerait la machine économique en recourant aux recettes éculées du libéralisme et de la libre entreprise. Or c'est tout l'inverse qui s'est produit : le mandat sortant de Lee Myung-bak a apporté le pire bilan économique à la Corée du Sud et aux Sud-Coréens depuis 1960.

Le retour aux réalités économiques risque d'être d'autant plus cruel pour la nouvelle administration sud-coréenne que les promesses sociales de la campagne de Park Geun-hye semblent devoir être définitivement enterrées, si l'on en juge par le profil du ministre de l'économie et du conseiller économique à la présidence : comme l'observe Philippe Mesmer, ont été promus à ces postes "deux hommes connus pour leur positionnement extrêmement libéral". Là encore, dans la droite continuité de Park Chung-hee, qui avait fait de la Corée du Sud des années 1970 le pays industrialisé où les journées de travail étaient les plus longues au monde.

Un dernier rideau de fumée se dissipe enfin : l'accession au pouvoir de Mme Park devait marquer l'arrivée aux responsabilités d'une nouvelle génération de femmes politiques, puisque selon Mme Park les femmes devaient être évaluées à l'égal des hommes et occuper 30 % des postes de la haute administration. Or le nouveau gouvernement ne comporte que deux femmes, de surcroît peu expérimentées, ce qui marque même un recul par rapport aux précédents gouvernements.

Source : Philippe Mesmer, "A Séoul, Park Geun-hye inaugure sa présidence, affaible par les polémiques", in Le Monde, article publié le 26 février 2013.

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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 00:10

Le 25 février 2013, Park Geun-hye (Parti Saenuri, droite) - fille du général Park Chung-hee, qui a gouverné la Corée d'une poigne de fer de 1961 à 1979 - a prêté serment comme nouvelle présidente de la République de Corée (du Sud), après son élection le 19 décembre 2012. Si les médias occidentaux et sud-coréens ont principalement retenu son discours de fermeté vis-à-vis de la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), dans un contexte de montée des tensions intercoréennes, et plus rarement son peu d'empressement jusqu'à présent à mettre en avant ses promesses sociales, un point a été systématiquement occulté : les soupçons non seulement de fraude qui pèsent sur son élection, et dont fait état une tribune d'expression directe publiée par l'hebdomadaire L'Express, et dont nous rendons compte des principaux éléments ci-après.

 

park-geun-hye_en-campagne-a-incheon.jpg

 

Qu'il y ait eu manipulation des médias et intervention des services de renseignement dans l'élection de Mme Park Geun-hye ne peut être que la conséquence du recul des libertés publiques durant le mandat de son prédécesseur conservateur Lee Myung-bak (2008-2013). A l'AAFC, nous avons très tôt rendu compte des atteintes à la liberté d'expression, marquées notamment par l'arrestation du blogueur Minerve et la mise en cause du producteur de télévision Lee Chung-geun. Les animateurs de la très populaire émission satirique "Nakkomsu" ont aussi été la cible de plaintes du pouvoir politique et judiciaire et, à nouveau, des services de renseignement. Cette politique s'est caractérisée par un recours étendu à la loi de sécurité nationale pour faire taire les voix d'opposants, accusés sans preuves d'être des relais de la Corée du Nord, des arrestations de militants favorables à la réunification, la nomination de proches du chef de l'Etat à la tête de grands médias (chaînes de télévision MBC, KBS et YTS, entraînant une grève des personnels de MBC ayant duré 170 jours en 2011), ainsi que des pressions et des sanctions à l'encontre des journalistes : selon le Syndicat national des journalistes sud-coréens, le quinquennat de Lee Myung-bak s'est soldé par 21 licenciements de journalistes, 135 suspensions d'exercice ainsi que 66 réductions de salaires.

 

L'ONG américaine The Freedom House a classé la Corée du Sud au 70e rang sur 196 en matière de liberté de la presse en 2011, la considérant désormais comme "partiellement libre" après que le recul enregistré en 2010 eut été un des plus importants au monde.

 

Dans la dernière campagne présidentielle sud-coréenne, nous avions ainsi déploré l'intervention des services secrets pour déstabiliser - et obtenir le retrait - d'un des adversaires les plus dangereux de Park Geun-hye, l'indépendant Ahn Cheol-su, ainsi que pour poster des messages Internet sous de faux identifiants. En France, cette pratique donne d'ailleurs lieu à des procès lorsqu'elle sert de couverture à des propos de nature calomnieuse émis par des personnes, fussent-elles sud-coréennes et ne résidant pas dans notre pays, si des citoyens français sont mis en cause.

 

Le 24 janvier 2013, Pyo Chang-won, professeur de l'Ecole de la police et spécialiste de la psychologie criminelle démis de ses fonctions par le gouvernement Lee Myung-bak en 2012, a donné une conférence au titre explicite : "Soupçons d'implication des renseignements sud-coréens dans l'élection [présidentielle de 2012] : comment élucider la vérité sur cette affaire ?". 

 

Le plus grave porte peut-être sur les soupçons de fraude dans le mode de dépouillement automatique - et non manuel, en violation de la loi électorale - qui a été utilisé, à travers des machines dites de tri automatique reliées à un système informatique de centralisation des résultats. Toute ressemblance avec une certaine élection présidentielle américaine, qui s'est jouée en Floride sur des bulletins litigieux dans l'Etat gouverné par le frère d'un des candidats, ne saurait être que fortuite...

 

Faut-il y voir une explication entre l'écart net entre les deux principaux protagonistes du scrutin (3,5 % selon les résultats officiels) et l'impossibilité de les départager, car leurs résultats étaient situés dans la marge d'erreur, d'après les sondages sortis des urnes ? En effet, ces sondages réalisés après le vote sont fiables dans tous les pays démocratiques, sauf sous-déclaration en faveur d'un candidat placé aux extrêmes, ce qui n'était pas le cas de la Corée du Sud en décembre 2012 et n'a d'ailleurs pas été observé lors des précédents scrutins sud-coréens de l'ère démocratique.

 

Un recomptage manuel des bulletins, total ou partiel, est évidemment possible et constitue l'option retenue dans toutes les démocraties occidentales. Pas en Corée du Sud. Les graves accusations de fraude, et donc de détournement de la volonté des électeurs, ne peuvent donc être à ce jour ni confirmées, ni infirmées.

 

Source : L'Express (dont photo).

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 23:57

383px-Geun_Hye_Park.jpgA l'issue de l'élection présidentielle du 19 décembre 2012, Mme Park Geun-hye (Parti Saenuri, conservateur) a été élue présidente de la République de Corée (du Sud) avec 51,55 % des voix, contre 48,02 % à son plus proche adversaire, le démocrate Moon Jae-in. Une majorité de Sud-Coréens a donc choisi la fille du général Park Chung-hee, qui a gouverné la Corée du Sud d'une poigne de fer entre 1961 et 1979, ainsi que la continuité avec le président sortant Lee Myung-bak, également membre du Parti Saenuri (conservateur). 

Le résultat est net : à l'issue d'un scrutin marqué par une participation plutôt élevée (75,8 %, en hausse de 13 points par rapport au précédent scrutin de 2007), la droite sud-coréenne a conservé le pouvoir à Séoul avec un score de 51,55 % pour Mme Park Geun-hye, qui devient ainsi la première femme à accéder à la magistrature suprême dans la péninsule.

Son principal adversaire, Moon Jae-in, du Parti démocratique unifié (centre-gauche), a recueilli 48,02 % des voix. Dans la province du Cheolla qui a fortement souffert du régime de la junte militaire, son résultat atteint près de 90 %, mais dans le reste du pays il n'est majoritaire qu'à Séoul (51,42 % contre 48,18 % à Park Geun-hye). Même l'île de Jeju a choisi Park Geun-hye (50,46 % contre 48,95 % à Moon Jae-in).

Dans ce scrutin uninominal à un tour, les autres candidats n'ont recueilli que de très faibles scores : 0,17 % pour le très droitier Kang Ji-won ; 0,15 % pour Kim Soon-ja (issue des rangs du Nouveau parti progressiste) ; 0,05 % pour la syndicaliste Kim So-yeon ; 0,04 % pour l'indépendant de droite Park Jong-sun.

La première pensée de l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) va évidemment aux victimes du régime militaire de Park Chung-hee et à leurs familles, qui ne peuvent voir sans inquiétude la fille de ce dernier accéder à la magistrature suprême. L'AAFC sera extrêmement vigilante quant au respect des libertés publiques en Corée du Sud, alors que l'intervention des services secrets, particulièrement marquée dans les derniers jours de la campagne, a fait peser un climat malsain pour la démocratie. Aux libéraux et à la gauche, nous leur disons de rester unis et confiants : les victoires politiques de demain se gagnent par un combat constant, mené au quotidien. L'heure doit d'autant moins être à la résignation que l'écart entre la droite et le centre-gauche, qui atteignait 22,6 % en 2007, n'est plus que de 3,5 % : ce doit être un signe de confiance et d'espoir pour les prochaines batailles électorales que mèneront les progressistes, qui ont toujours pu compter sur le soutien de l'AAFC depuis les heures difficiles des luttes héroïques contre la junte militaire jusqu'aux combats récents pour la diminution des frais de scolarité, le refus de dénaturer l'île de Jeju en y implantant une base militaire ou encore pour le rejet des traités de libre-échange signés avec l'Union européenne et les Etats-Unis. Le combat des victimes pour la démocratie en Corée du Sud n'a pas été vain : il est aujourd'hui, plus que jamais, le plus sûr rempart du respect des libertés.

Après avoir recentré le programme du Parti Saenuri et pris ses distances avec le très impopulaire président sortant Lee Myung-bak dont elle avait cependant le soutien, Mme Park Geun-hye a mené une campagne ambiguë, qu'il s'agisse des relations intercoréennes, du pouvoir des conglomérats (chaebols) préjudiciable au redémarrage de l'économie ou de la nécessaire mise en place d'un système plus complet de protection sociale. Ces incertitudes reflètent le caractère hétéroclite de la coalition qui la soutient, du centre jusqu'à l'extrême-droite nostalgique de l'ère Park Chung-hee. Il appartient maintenant à la Présidente Park Geun-hye, qui entrera en fonctions en février, de clarifier ses positions : reconnaîtra-t-elle que le coup d'Etat de son père, en 1961, était un drame pour la démocratie sud-coréenne ? Choisira-t-elle un Premier ministre ouvert sur la société et le monde, ou fera-t-elle revenir aux commandes les héritiers du régime militaire, dont elle est elle-même la figure la plus emblématique en ayant servi comme première dame entre 1974 et 1979 ? Mettra-t-elle en application son discours consistant à renouer le dialogue avec Pyongyang, en commençant par inviter des représentants nord-coréens à son investiture, comme c'était le cas pendant la période de la politique du "rayon de soleil" ? Reconnaîtra-t-elle enfin que les déclarations communes Nord-Sud du 15 juin 2000 et du 4 octobre 2007 engagent les deux gouvernements coréens, au-delà des changements de majorité politique ? S'affranchira-t-elle du pouvoir des conglomérats qui ont financé sa campagne ? Libèrera-t-elle les prisonniers politiques, dont le seul crime est d'être des patriotes coréens favorables à la réunification ? Mettra-t-elle fin à l'utilisation de la loi de sécurité nationale pour réprimer l'opposition ? Réouvrira-t-elle les travaux de la commission historique chargée de rétablir la vérité sur les effroyables assassinats de masse, pratiqués par l'armée sud-coréenne et les GIs américains, dans les premiers mois de la guerre de Corée ? 

Le proverbe dit que c'est au pied du mur qu'on reconnaît le maçon. A Mme Park Geun-hye de faire maintenant la démonstration de ses qualités de dirigeante d'une nation qui regarderait enfin son passé en face, et se projetterait vers l'avenir avec d'autres schémas mentaux que ceux, surannés, d'une guerre froide qui n'a jamais pris fin dans la péninsule coréenne.

 

Principale source pour les résultats : wikipédia.

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16 décembre 2012 7 16 /12 /décembre /2012 10:03

lee jung hee candidate-UPPTrois jours avant le premier tour de l'élection présidentielle sud-coréenne du 19 décembre 2012, un nouveau désistement - celui de Lee Jung-hee, du Parti progressiste unifié - en faveur du candidat de centre-gauche Moon Jae-in élargit le front contre la candidate de droite Mme Park Geun-hye, qui est aussi le symbole des "années de plomb" du régime militaire sud-coréen en étant l'ex-première dame et la fille du général Park Chung-hee, auteur d'un coup d'Etat ayant enterré la démocratie sud-coréenne en 1961 - ce que Mme Park persiste à refuser de reconnaître - et à l'origine de milliers de morts et de disparitions. Alors que la presse internationale s'est interrogée sur les vraies raisons de la candidature de la "fille du dictateur" (ne vise-t-elle pas avant tout à réhabiliter son père ? quel pouvoir accordera-t-elle aux partisans de ce dernier, toujours nombreux dans son entourage, et dont beaucoup n'ont jamais été jugés pour les actes qui leur sont reprochés par les partisans des droits de l'homme ? que penserait  l'opinion publique internationale si, par analogie, les Italiens élisaient la petite-fille de Benito Mussolini ou les Chiliens le petit-fils du général Pinochet ?), les manoeuvres en coulisses de l'appareil d'Etat sud-coréen en faveur de cette dernière inquiètent tous ceux qui - en particulier à l'Association d'amitié franco-coréenne - sont attachés à la défense de la démocratie sud-coréenne. Car si les hommes et les femmes politiques peuvent changer ou prétendre avoir changé, les structures d'Etat et les entourages sont d'une beaucoup grande stabilité et c'est à ce niveau que réside la réalité pratique du pouvoir politique et administratif.

Le mode de scrutin unonimal à un tour est cruel : les nuances de sensibilité politique ne peuvent pas s'exprimer au premier tour dans l'attente d'un rassemblement au second tour. Le troisième homme des sondages pour la présidentielle sud-coréenne, l'indépendant Ahn Cheol-su, avait déjà dû se retirer en faveur du candidat de centre-gauche Moon Jae-in (ci-dessous, en campagne aux côtés de Moon Jae-in, source). Puis, trois jours avant le scrutin du 19 décembre, c'est au tour de la candidate en troisième position dans les sondages, Mme Lee Jung-hee (Parti progressiste unifié, gauche), de se retirer avec ces mots simples : "Je me retire aujourd'hui pour aider les partis libéraux et progressistes à se réunir et à atteindre l'objectif du changement de pouvoir. [...] Si le parti de Park Geun-hye l'emporte à nouveau aux élections [...] ce sera un désastre irréversible pour tous [les Coréens]."

Moon-Jae-In_An-Cheol-su_en-campagne-ensemble.JPG

En tant qu'unique autre représentante d'un parti représenté au Parlement, Mme Lee Jung-hee avait été invitée dans le premier grand débat opposant les deux principaux candidats. Son opposition sans concessions à Mme Park Geun-hye avait alors été saluée à gauche. Mais en renforçant sa propre position face à Moon Jae-in, elle contribuait à l'élection de Mme Park Geun-hye, dont l'avance dans la moitié des derniers sondages s'est réduite à moins de 1 %... soit le niveau moyen des intentions de vote de Lee Jung-hee, dont le maintien de la candidature pouvait suffire à faire basculer l'élection en faveur de la droite. Au demeurant, les résultats des votes des Coréens de l'étranger - dont le scrutin a été organisé par anticipation - donnera une indication de la pertinence de ce choix, puisqu'ils donneront une indication grandeur réelle des écarts de voix entre les principaux candidats et de l'importance des suffrages s'étant portés sur les autres candidats quant au dénouement du scrutin. Avant même le retrait d'Ahn Cheol-su, l'AAFC avait souligné, pour sa part, qu'un résultat serré placerait les "tiers candidats" en faiseurs de roi - ou de reine, si l'on considère que Mme Park est l'héritière de son père, l'ancien président Park Chung-hee.

Forte de l'appui d'une presse qui lui est acquise à plus de 80 %, ainsi que de l'argent des conglomérats et de nombre d'églises protestantes, la droite sud-coréenne va évidemment tenter d'exploiter le retrait de Mme Lee Jung-hee pour continuer à dépeindre Moon Jae-in pour un candidat de "gauche". Mais il est un démocrate à l'américaine, porteur de valeurs qui le placent au centre-gauche de l'échiquier politique si l'on suit le classement international des forces politiques utilisé par les experts en sciences politiques. Il n'y pas de militants d'extrême-gauche dans son équipe de campagne ni dans son parti, et le désistement de Mme Lee Jung-hee s'est opéré sans conditions sur le plan programmatique. En revanche, dans la coalition, elle bien ancrée à droite et dont Mme Park Geun-hye a pris la tête, les éléments d'extrême-droite occupent une place reconnue, comme dans tous les pays où les partis d'extrême-droite sont marginalisés (comme par exemple en Espagne, au sein de la droite). En Corée du Sud, les symboles nazis sont d'ailleurs ostensiblement visibles dans les bars dits à thèmes et sur les marchés, quand la littérature marxiste est toujours interdite et que sa simple détention vaut, aujourd'hui encore, des emprisonnements à des libraires et à des acheteurs. "Mieux vaut Hitler que le Front populaire" : le slogan fascisant des années 1930 en France est malheureusement encore d'actualité en Corée du Sud.

Pour être elle-même une cible des services sud-coréens, l'Association d'amitié franco-coréenne n'a pas été surprise d'apprendre que l'appareil d'Etat en Corée du Sud, qui penche clairement à droite et à l'extrême-droite, était accusé d'expédients illégaux par l'opposition afin de faire triompher sa candidate, Mme Park Geun-hye. Déversement de messages anti-Moon Jae-in sur les sites Internet, mise sous surveillance de candidats et de leur entourage, en vue du montage et exploitation de scandales... Les méthodes du régime militaire ont décidément la vie dure, comme s'en est inquiété le - pourtant modéré - quotidien sud-coréen de langue anglaise The Korea Times :

"Le Parti démocratique unifié dit que les services secrets [National Intelligence Service, NIS] ont récemment renforcé leur cellule de renseignement sur les personnes, et que ses 70 membres ont posté des messages sur Internet dénonçant son candidat, Moon Jae-in. Des membres du plus grand parti d'opposition, avec des officiels électoraux, ont visité ce qui serait un établissement des services spéciaux mercredi, mais se sont vus refuser d'entrer.

La plupart des électeurs trouveront incroyables de telles activités sordides qui avaient cours pendant la dictature militaire durant les années 1960 et 1970. [NdR : quand le général Park Chung-hee, père de la candidate Park Geun-hye, était au pouvoir] Toutefois une telle possibilité ne peut pas être entièrement rejetée, étant donné qu'encore récemment la police avait espionné l'ancien candidat indépendant Ahn Cheol-soo, découvrant où il avait bu la nuit et quelles personnes, y compris des femmes, il avait rencontrées. L'agence d'espionnage ne peut pas davantage être exempte de critiques sur l'utilisation de ses moyens humains lorsque, au lieu de servir les intérêts de la sécurité nationale, elle protège les intérêts de l'administration.  

[...] Suivant les résultats de l'enquête, le scandale pourrait altérer les résultats du scrutin de manière considérable."

D'ores et déjà, en cas de résultat serré, l'AAFC appelle les gouvernements étrangers à la prudence dans la reconnaissance du verdict des urnes, afin de ne pas cautionner ce qui pourrait être considéré par une part importante - sinon majoritaire - de l'opinion sud-coréenne comme une élection volée ou truquée. En d'autres lieux et d'autres temps, de telles situations électorales génèrent des imbroglios où les démocrates doivent se garder de prendre position inopportunément. La position de tout démocrate sincère doit être de refuser toute ingérence de l'appareil d'Etat dans un processus démocratique, et de ne surtout pas cautionner de graves manquements à la légalité qui peuvent inverser le résultat d'un scrutin. En de telles circonstances, seules des nouvelles élections propres et transparentes peuvent aider à dénouer une crise politique.

Dans ce lourd climat, une première réponse, inquiétante pour la démocratie, est venue des membres de la Commission nationale électorale (CNE), qui ont verbalisé un groupe composé de huit personnes ayant posté des messages SMS favorables à la candidate Park Geun-hye. Dans un briefing de routine tenu le vendredi 14 décembre, les membres de la CNE ont déclaré qu'ils "ont mis la main sur un groupe utilisant les SMS de manière illicite pour influencer la campagne électorale et [ils porteraient] plainte contre eux auprès du Parquet". 

En Corée du Sud, la démocratie n'est manifestement pas le souci majeur de certains qui s'agitent dans l'ombre de la candidate Park Geun-hye. Cette dernière cherche à se poser en victime des manoeuvres venant pourtant de son propre camp, et essaie de dépolitiser la campagne en se faisant photographier à manger des crêpes coréennes ou à porter le chapeau rouge du chat botté (photo ci-dessous, source). Dans un geste qui se veut magnanime, elle fait fleurir les tombes des anciens présidents, y compris démocrates, mais l'un d'entre eux, Roh Moon-hyun, s'est suicidé après un harcèlement judiciaire et une cabale médiatique ourdis par le propre parti de Mme Park et des médias conservateurs. 

park-geun-hye_dite_le-chat-botte_coreen.jpg

Moon Jae-in a été, lui, une victime du régime militaire sud-coréen. Quand il croupissait dans les geôles de la junte puis se voyait interdit d'exercer le métier du juge dont il avait pourtant été reçu deuxième au concours, Mme Park Geun-hye menait une vie de princesse.

Les services spéciaux et certains policiens et magistrats sud-coréens n'ont-ils pas un intérêt personnel à tenter par tous les moyens de barrer la route à cet ancien avocat, défenseur des droits de l'homme, dont les principes n'ont jamais fléchi face aux compromissions ? Une alternance pourrait menacer les positions et les fortunes mal acquises de certaines personnalités, qui ont été de toutes les factions et n'en ont combattu aucune : faction pro-japonaise pendant la colonisation japonaise, faction pro-Syngman Rhee (du nom du fondateur du premier régime autoritaire de la Corée du Sud) à la libération, factions pro-généraux pendant trois décennies, et aujourd'hui faction pro-Park Geun-hye. Ils n'ont jamais pris le moindre risque, ils n'ont jamais mis en danger leur vie pour l'indépendance de la Corée ou la démocratie, mais ont en revanche toujours su manoeuvrer pour s'enrichir davantage et parvenir toujours plus haut.

Comme aux plus grandes heures de la lutte pour la démocratie, lors de la commune de Gwangju en 1980 ou du soulèvement démocratique de juin 1987 (photo ci-dessous :manifestation à la mémoire de Lee Han-yeol, tué par la police), le peuple sud-coréen a rendez-vous avec l'histoire le 19 décembre prochain, en répondant à cette unique question : de quoi Mme Park Geun-hye est-elle le nom ?

lee-han-yeol-portrait-2-copie-1.jpg

 

Sources : AAFC, The Korea Times ("Election-rigging spies", article paru le 13 décembre 2012), Radio Netherlands Worldwide, Yonhap ("Le NIS accusés d'intervenir dans la campagne, Park en guerre contre les 'offensives négatives'", dépêche du 14 décembre 2012)

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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 21:50

Les derniers sondages publiés avant l'élection présidentielle sud-coréenne du 19 décembre 2012, pour laquelle le chef de l'Etat sortant Lee Myung-bak (Parti Saenuri, conservateur) ne peut pas être candidat à sa réélection, indiquent un resserrement des intentions de vote entre Park Geun-hye (Parti Saenuri) et Moon Jae-in (Parti démocrate unifié, centre-gauche, qui a bénéficié du désistement en sa faveur de l'indépendant Ahn Cheol-soo et d'une candidate de gauche, Sim Sang-jeong), alors que les cinq autres candidats peinent à atteindre 1 % des voix dans les sondages. Si Park Geun-hye conserve une avance de 0,5 à 6 points sur Moon Jae-in, cet écart s'est réduit et le fort taux de participation des Coréens inscrits à l'étranger (70 %, en nette hausse par rapport aux législatives d'avril : 45 %) indique un possible retournement de situation dans la dernière ligne droite : en effet, l'abstention touche traditionnellement les électeurs plus jeunes, réputés favorables à Moon Jae-in, et ce dernier bénéficie également de souhaits de victoire plus élevés que dans les sondages d'intentions de vote. L'Association d'amitié franco-coréenne résume ce qu'il faut savoir du scrutin.

 

affiches_candidats_presidentielle_sud-coreenne_19-decemb.jpg

 

Electeurs inscrits : selon la Commission électorale nationale, 40 464 641 citoyens âgés d'au moins 19 ans, dont 179 188 électeurs inscrits à l'étranger qui ont pu voter pour la première fois depuis 1972, de manière anticipée, à une élection présidentielle. En Corée, les bureaux de vote seront ouverts le 19 décembre 2012 de 6 heures à 18 heures (la proposition d'une extension des horaires jusqu'à 19 heures, émise par l'opposition, a été refusée par les conservateurs au pouvoir).

 

Mode de scrutin :

Uninominal à un tour.

 

Durée du mandat et entrée en fonctions :

Le mandat présidentiel dure cinq ans. L'élection se tenant traditionnellement en décembre, l'entrée en fonctions n'intervient qu'en février de l'année suivante, suivant un dispositif proche de celui existant aux Etats-Unis.

 

Conditions de candidature :

Etre de nationalité sud-coréenne, être âgé d'au moins 40 ans et résider en Corée du Sud depuis au moins cinq ans.

Etre présenté par un parti (dans ce cas, il est d'usage d'organiser des primaires, dont le candidats battus ne peuvent pas se présenter à la présidentielle) ou par un certain nombre d'électeurs : il est requis le soutien de 3 500 à 6 000 électeurs résidant dans au moins cinq villes et provinces, dont au moins 700 électeurs dans chacune de ces villes ou provinces.

Chaque candidat doit déposer une caution de 300 millions de wons (soit 213 000 euros). Cette somme est intégralement restituée au candidat élu, aux candidats qui recueillent plus de 15 % des suffrages exprimés et en cas de décès. La moitié de la somme est restituée aux candidats ayant recueilli entre 10 % et 15 % des suffrages exprimés.

 

Candidats :

- Park Geun-hye (Parti Saenuri, droite, au pouvoir) : née le 2 février 1952, politicienne de carrière n'ayant jamais exercé d'autre activité professionnelle, elle est la fille du général Park Chung-hee qui a établi le régime militaire le plus autoritaire qu'ait connu la Corée du Sud de son histoire ; elle a servi comme première dame du régime Park Chung-hee après la mort de sa mère dans un attentat, et jusqu'à l'assassinat du général Park par le chef de ses propres services de sécurité en 1979 ;

- Moon Jae-in (Parti démocrate unifié, centre-gauche) : né le 24 janvier 1953, quand il était étudiant il a milité pour la démocratie et contre le régime militaire, ce qui lui a valu d'être emprisonné ; reçu au concours du barreau en 1980, il a été interdit d'exercer par le pouvoir militaire ; devenu alors avocat, dans un cabinet qu'il a fondé avec le futur président démocrate Roh Moo-hyun (au pouvoir entre 2003 et 2008), il a été chef de cabinet de la présidence de la République entre 2006 et 2008 ;

- Lee Jung-hee (Parti progressiste unifié, gauche) : avocate et ancienne députée, elle a repris les thématiques des mouvements sociaux de la présidence Lee Myung-bak (notamment, l'abandon de l'accord de libre-échange avec les Etats-Unis et la diminution des frais de scolarité) ;

- Kang Ji-won (indépendant, droite) : avocat et fondateur du Centre du manifeste coréen, il est partisan d'une déréglementation accrue du marché du travail et pour la défense des valeurs traditionnelles ;

- Park Jong-sun (indépendant, droite) : âgé de 84 ans, cet ancien patron de la société Samhyup est opposé aux chaebols, pour la rupture totale des échanges avec la Corée du Nord et l'augmentation des impôts sur les hauts revenus :

- Kim So-yeon (indépendante, gauche) : ouvrière née le 23 janvier 1970, elle est membre de la Confédération coréenne des syndicats (KCTU) et axe ses propositions sur les droits des travailleurs ;

- Kim Soon-ja (indépendante, gauche) :  elle a été candidate sur les listes du Nouveau parti progressiste (NPP) aux législatives d'avril 2012 (1,1 % pour le NPP au scrutin de liste aux législatives de 2012).

 

Prises de position des candidats et faits marquants de la campagne

A plusieurs reprises durant la campagne, Mme Park Geun-hye a justifié par les circonstances de l'époque le coup d'Etat militaire du 16 mai 1961 conduit par son père, ayant mis fin à la démocratie en Corée du Sud.

Lors d'un débat télévisé le 8 août 2012, Park Geun-hye n'a pas pu donner le montant du salaire minimum.

Tout en s'étant opposée à une limitation du pouvoir des conglomérats (les chaebols), Park Geun-hye a mis l'accent dans son programme sur la défense des petites et moyennes entreprises. Ayant recentré les positions de la droite conservatrice, elle s'est prononcée pour la mise en place d'un système économique plus impartial, une lutte accrue contre les discriminations sur le marché du travail et le développement des activités périscolaires en vue de mieux concilier la vie familiale et professionnelle.

Les propositions de Moon Jae-in mettent l'accent sur la création d'un système plus complet de protection sociale et la création d’emplois dans les secteurs de la santé, des services sociaux, de l’éducation et de la sécurité. A la suite d'Ahn Cheol-soo, il a insisté sur la rénovation de la vie politique sud-coréenne, aujourd'hui gangrénée par la corruption et le clientélisme.

Si les deux principaux candidats sont favorables à un assouplissement de la ligne actuelle intransigeante du Président Lee Myung-bak dans les relations intercoréennes, une reprise du dialogue avec le Nord est jugée improbable par la plupart des experts en cas d'élection de Park Geun-hye, dans la mesure où elle appartient à la même majorité que le chef de l'Etat sortant et qu'une partie de ses soutiens sont farouchement hostiles à tout geste d'apaisement en direction du Nord.

 

Sources : AAFC, site dédié sur Internet de la chaîne KBS, wikipédia, Yonhap, "en français s'il vous plaît" (blog d'étudiants en français de l'Université nationale de Chungbuk, dont photo).

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