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14 mai 2014 3 14 /05 /mai /2014 00:14

La calamiteuse gestion par l'administration sud-coréenne du dramatique naufrage du ferry Sewol atteint la présidente sud-coréenne elle-même, Mme Park Geun-hye, qui avait fait d'une société plus sûre l'une de ses promesses de campagne. Le 9 mai 2014, alors que les familles des victimes ont demandé à être reçues par la chef de l'Etat, celle-ci n'a envoyé que des représentants de l'administration présidentielle - tandis que le camp conservateur fustigeait la présence d'éléments à ses yeux "subversifs" dans les manifestations. Cette réaction est une nouvelle manifestation du tournant autoritaire en Corée du Sud qui vise à discréditer les forces d'opposition, en tendant ainsi à remettre en question la liberté d'expression et le droit de manifester.

Emmenés par les familles des victimes, les manifestants se sont vus bloquer l'accès à la Maison Bleue par les forces de l'ordre, le 9 mai 2014.

Emmenés par les familles des victimes, les manifestants se sont vus bloquer l'accès à la Maison Bleue par les forces de l'ordre, le 9 mai 2014.

Pour exprimer leur colère et être reçues par la Présidente Park Geun-hye, les familles des victimes étaient arrivées à proximité de la Maison Bleue - du nom du siège de l'administration présidentielle - à 4h du matin ce vendredi 9 mai. Mais il leur a fallu attendre cinq heures et demie pour qu'une délégation des familles soit reçue au niveau seulement de membres de l'administration présidentielle.

Car l'affolement a gagné les rangs du camp conservateur. Min Kyung-wook, porte-parole de la présidence de la République, a suscité l'indignation en déclarant qu'il n'était pas possible de négocier avec des personnes qui n'étaient pas les représentants des familles endeuillées. Doit-on comprendre que seules ces dernières sont autorisées à s'exprimer sur une question majeure de politique publique ?

Mme Park Geun-hye, ancienne première dame de son père, le général Park Chung-hee - qui a mis en place le régime le plus autoritaire qu'ait jamais connu la Corée du Sud - a manifestement gardé le goût d'un refus de la contestation (qualifiée par la droite sud-coréenne de "subversion"), sous le prétexte d'une plus grande efficacité de l'économie libérale, tout en menaçant de nouvelles atteintes à la liberté de la presse sous couvert de "désinformation". Les propos que la chef de l'Etat a tenus sont ahurissants au regard de la responsabilité de l'administration dans la gestion du désastre. Comment Mme Park Geun-hye ose-t-elle exploiter une telle situation de tragédie pour faire taire les voix discordantes ? 

"Les comportements qui entraînent de l'agitation sociale et de la division ont un effet négatif sur notre économie (...). Il y a des fausses rumeurs et des informations déformées qui circulent, et j'espère que tous ici vous travaillez dur pour y arriver, favoriser la compréhension, et redonner espoir dans notre société. Je ne sais pas ce qu'il adviendra de notre pays si les choses continuent ainsi".

Ces propos interviennent moins de deux semaines après des consignes données aux administrations que les fonctionnaires ne devaient pas se joindre aux manifestations du 1er mai, qui ont pris en compte le drame du Sewol - alors que le naufrage est la conséquence d'une déréglementation libérale assumée, que la fête des travailleurs est l'occasion de dénoncer dans tous les pays du monde, mais visiblement pas en Corée du Sud.

 

Le programme développé par Mme Park, appuyée par les médias conservateurs qui sont la caisse de résonance du Parti Saenuri au pouvoir, entonne, un refrain connu : promotion des "bons" médias, refus de la contestation syndicale et politique, appel à l'unité autour du dirigeant dans une négation des différences de classes et d'intérêts... Il s'agit d'une résurgence des idéaux politiques du père de Park Geun-hye, le général Park Chung-hee. Si les forces de sécurité, les médias publics et de droite et les Eglises évangélistes conservatrices sont engagées dans un marathon de longue haleine pour consolider  le pouvoir du parti Saenuri, les élections locales du 4 juin prochain peuvent encore permettre aux Coréens de donner un coup d'arrêt à l'actuelle dérive de la démocratie sud-coréenne. Rarement des élections locales auront-elles été aussi lourdes de sens et d'implications sur l'avenir politique du pays.

Sources :

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27 avril 2014 7 27 /04 /avril /2014 13:18

Suite au dramatique naufrage du ferry Sewol (302 morts et disparus, et des chances désormais très faibles de retrouver vivants les disparus), les dirigeants administratifs et politiques sud-coréens - au premier rang desquels la présidente Park Geun-hye - ont fui leurs responsabilités en chargeant l'équipage du navire, effectivement coupable de graves erreurs, mais sans s'interroger sur les conséquences des choix politiques opérés : la dérégulation mise en œuvre par les administrations Lee Myung-bak et Park Geun-hye a non seulement permis à des compagnies douteuses, comme l'entreprise Chonghaejin qui était propriétaire du ferry, de sacrifier la sécurité des passagers sur l'autel des profits des actionnaires, mais a aussi conduit à une désorganisation des services de secours au nom d'une croyance toute libérale dans la supériorité du modèle des agences. Alors que le Premier ministre Chung Hong-won a présenté sa démission le 27 avril 2014 pour, selon ses mots, "avoir mal géré un tas de problèmes, des mesures préventives avant l'accident jusqu'aux réponses initiales et mesures de suivi du Gouvernement après l'accident", l'heure est à revoir la gestion des crises, ce qui relève de la responsabilité directe de la chef de l'Etat - qui a déclaré qu'elle accepterait la démission du Premier ministre quand les opérations de sauvetage auront été achevées et qu'auront été "gérées" (sic) les "conséquences de l'accident". Mais c'était Mme Park Geun-hye qui s'était faite élire sur la promesse de faire de la sécurité de ses concitoyens l'une de ses priorités, et pas le Premier ministre Chung Hon-won.

Chung Hong-won

Chung Hong-won

"La société coréenne s'est uniquement focalisée sur le développement rapide, considérant les règles de sécurité comme des entraves". Ce constat lacunaire et sans appel, au lendemain de la gestion catastrophique du drame du ferry Sewol, n'est pas celui d'une officine d'opposition, mais du très conservateur quotidien sud-coréen Chosun Ilbo. De fait, les observateurs sont unanimes : ayant fait le choix de la déréglementation libérale, la Corée du Sud est devenue incapable de gérer de façon optimale des catastrophes majeures, et "le pays est aujourd'hui en tête du classement des pays de l'OCDE en termes de décès par accident", comme l'a observé le journaliste du Monde Philippe Mesmer.

 

S'il existe bien en Corée du Sud des règles de sécurité maritime, les manquements ne sont pas sanctionnés, ce qui équivaut à une absence de règles pour les entreprises. Sous ce régime réglementaire ultralibéral, le ferry Sewol est un cas d'école : surcharge du navire, absence d'exercices de sécurité, statut précaire du capitaine du navire (68 ans) et d'une dizaine de membres d'équipage - qui ont donné des consignes de sécurité contraires à celles qu'aurait commandé la bonne gestion de l'accident... Tous les membres d'équipage ont, depuis la catastrophe, été mis en examen.

 

Alors que dans tous les pays du monde, l'Etat au plus haut niveau est le premier sollicité en cas de catastrophe majeure touchant à la sécurité des citoyens, le chef de la sécurité nationale de la présidence sud-coréenne, Kim Jang-soo, et son porte-parole, Min Kyung-wook, ont répondu que leur service "n'était pas une tour de contrôle pour les réponses aux désastres". Comme l'a observé le quotidien d'opposition Hankyoreh, ils n'ont même pas reconnu le problème que posait en soi l'absence de "tour de contrôle" - en étant d'abord soucieux de "sauver leur peau" (et accessoirement, celle de la Présidente) en cherchant à évacuer la question de leur responsabilité.

 

Le drame du Sewol vient de loin. Car il existait, sous l'administration Roh Moo-hyun (2003-2008), un Conseil de sécurité nationale chargé des réponses en cas de crise. Le Président Lee Myung-bak avait choisi, suivi en cela par l'actuelle chef de l'Etat Mme Park Geun-hye, de confier ces missions à un ensemble d'agences qui se sont ensuite renvoyées la responsabilité d'une mauvaise gestion de la récente catastrophe - tout en obéissant scrupuleusement aux consignes du Gouvernement, qui a cherché à accréditer l'idée (par médias conservateurs et/ou à capitaux publics interposés) que tout était mis en oeuvre pour sauver les victimes. Pour sa part, ne s'impliquant pas directement elle-même, la Présidente Mme Park semblait ailleurs qu'à suivre, heure par heure, l'une des pires tragédies maritimes de l'histoire récente de la Corée, cherchant à blâmer les responsables de la compagnie propriétaire du ferry, certes eux-mêmes impliqués dans des affaires douteuses. Mais l'existence même de telles sociétés, bénéficiant de protections au plus haut niveau de l'Etat, n'est-elle pas le symbolisme de la faillite du modèle capitaliste sud-coréen - marqué par des catastrophes en série, depuis le naufrage - déjà - d'un ferry (le Seohae) le 10 octobre 1993 (292 morts), l'effondrement du grand magasin Sampoong le 29 juin 1995 (502 morts), suite au non-respect des normes de construction, et l'incendie du métro de Daegu le 18 février 2003 (198 morts) ? 

 

Face aux défaillances des pouvoirs publics, ce sont des plongeurs volontaires - et pas les gardes-côtes ou des marins professionnels - qui ont récupéré les premiers corps. L'armée, qui dispose de moyens qui lui sont propres, n'a pas engagé le Tongyeong, son principal navire de sauvetage en mer, livré en 2012 et qui aura coûté la bagatelle de 110 millions d'euros. Ce sont ces erreurs multiples qui ont conduit le Premier ministre à la démission, mais n'est-il pas temps de remettre en place un authentique service public de secours et une réglementation de la sécurité maritime digne de ce nom ?

 

Sources :

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12 mars 2014 3 12 /03 /mars /2014 09:38

nam-jae-joon_spy-chief_NIS_Korea.jpgAyant acquis une sinistre réputation sous le régime militaire, les services de renseignement sud-coréens (National Intelligence Service, NIS) sont au coeur du scandale, après une lourde ingérence dans l'élection présidentielle de décembre 2012 et la tentative de suicide d'un de leurs informateurs, ayant mis en cause le NIS et impliqué dans une affaire de falsification de documents officiels chinois pour créer de toutes pièces un faux espion nord-coréen. Les scandales touchent la direction même du NIS.

Comme l'observe l'AFP, ce n'est plus seulement l'opposition qui demande la démission du nouveau directeur du NIS, Nam Jae-joon : l'écoeurement atteint aussi les rangs du Parti Saenuri (conservateur, au pouvoir), à la veille des élections locales du 4 juin prochain qui s'annoncent serrées. En effet, un député du Parti Saenuri, Shim Jae-chul, lors d'une réunion de la direction du parti, s'est déclaré "consterné" par la falsification de documents officiels chinois et les tentatives du NIS de se protéger en couvrant l'affaire. Pour Shim Jae-chul, il est évitable que Nam Jae-joon (photo à gauche, source) prenne la responsabilité de cette affaire.

Le directeur du NIS a été nommé par la Présidente Park Geun-hye il y a seulement un an. Son prédécesseur, Won Sei-hoon, a été condamné pour corruption le 22 janvier 2014 à une peine de 2 ans de prison et une amende de 160 millions de won, suite à la lourde implication de ses services dans l'élection présidentielle disputée ayant vu la victoire de la candidate conservatrice Mme Park Geun-hye. Les tentatives d'entrave au  bon fonctionnement de la justice dans cette très grave affaire ont jeté une lumière crue sur les dysfonctionnements des institutions sud-coréennes du fait des pouvoirs exorbitants du NIS qui, par son fonctionnement actuel, fait peser l'une des plus lourdes menaces sur la démocratie sud-coréenne, et soulève la question de la responsabilité politique des conservateurs au pouvoir à Séoul : dans son rapport de 2013 sur les droits de l'homme, le département d'Etat américain a mentionné, à propos de la Corée du Sud, les questions soulevées par le NIS - ce qui montre que les Etats-Unis ont choisi d'exercer publiquement des pressions sur le gouvernement sud-coréen à propos des atteintes aux droits de l'homme, sur une série de sujets incluant également la liberté d'expression et l'accès à Internet, sous le régime notamment de la loi de sécurité nationale, l'emprisonnement des objecteurs de conscience, les discriminations contre les minorités (ethniques, sexuelles) et/ou leur absence de protection, ainsi que les restrictions aux droits des travailleurs, notamment le droit de grève.

Source : AFP (repris par Yahoo).

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8 mars 2014 6 08 /03 /mars /2014 00:11

Un nouveau scandale lourd de sens pour la démocratie sud-coréenne éclabousse les services secrets (National Intelligence Service, NIS) de la République de Corée : un réfugié nord-coréen, Yoo Woo-sung (photo ci-dessous) a été impliqué dans une affaire d'espionnage au profit de la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), dont les éléments à charge ont été fabriqués de toutes pièces. En attaquant des innocents, la fabrique à espions qu'est devenu le NIS s'affirme non seulement comme l'un des principaux instruments de l'actuelle dérive autoritaire de la République de Corée (du Sud) : elle a également franchi un nouveau cap dans ses modes d'action. A cet égard, la tentative de suicide de l'un de ses informateurs, que le NIS a tenté de charger, montre jusqu'où sont prêts à aller les services de renseignement d'un pays qui a choisi de tourner le dos aux standards démocratiques.  

 

Yoo-Woo-Sung_NIS_6-12-2013.jpg
Nord-Coréen d'ethnie chinoise s'étant établi en Corée du Sud il y a dix ans, Yoo Woo-sung était devenu un agent public de la ville de Séoul. Puis il a été accusé d'avoir espionné les réfugiés nord-coréens vivant au Sud, sur la base de pièces à conviction dont il devait apparaître qu'elles étaient des faux fabriqués par les services secrets sud-coréens (NIS) ou le ministère public. Après avoir été acquitté, Yoo Woo-sung a décidé, le 7 janvier 2014, de porter plainte :  "j'ai demandé à la police d'inculper un membre non identifié du ministère public ou du NIS pour avoir produit de fausses accusations et fabriqué des preuves relevant de la loi de sécurité nationale".

Les faux documents ont prêté à Yoo Woo-sung des dates supposées d'entrée et de sortie en Chine et en Corée du Nord (où il aurait résidé du 27 mai au 10 juin 2006, afin d'accréditer la thèse de la transmission d'informations aux autorités nord-coréennes), alors que Yoo prétend avoir séjourné en RPD de Corée du 23 au 27 mai 2006, lors des funérailles de sa mère. La falsification des documents officiels chinois a porté sur la transformation de la date d'entrée en date de départ, et l'apposition d'un tampon au nom d'une agence gouvernementale chinoise qui n'existe pas. Par ailleurs, le ministère public avait fait passer des photos prises en Chine en 2012 pour des photos qui auraient été prises en Corée du Nord.

Les autorités consulaires chinoises ayant confirmé l'authenticité des documents présentés par Yoo et que ceux présentés par le ministère public sud-coréen étaient des faux, une enquête a été lancée par le Gouvernement chinois contre les auteurs de la falsification de documents officiels - un délit qualifié de crime dans la législation chinoise. A cette fin, elles ont requis la coopération des autorités sud-coréennes pour identifier les coupables. L'enquête avait été conduite par le NIS, avant que ses résultats ne soient transmis au procureur. Les auditions parlementaires ont confirmé l'implication d'un agent du NIS agissant sous couverture diplomatique pour la fourniture de deux des pièces qui se sont avérées être des faux.

Le NIS a alors tenté de charger l'un de ses informateurs chinois (donc libre de voyager sans visa en Corée du Nord), rémunéré pour l'acquisition des faux, et que l'on appellera  Kim. Kim a tenté de se suicider (photo ci-dessous, à l'hôpital St-Mary dans le quartier Yeouido de Séoul). Avant de passer à l'acte, Kim avait écrit avec son sang le nom du NIS sur le mur de sa chambre d'hôtel. Il avait laissé quatre lettres : à la présidence sud-coréenne, aux procureurs chargés de l'affaire, aux dirigeants des partis d'opposition Kim Han-gil et Ahn Cheol-su et à son fils.

kim suicide NIS affaire-yoo-woo-sung
Alors qu'elle est loin d'être close, l'affaire Yoo Woo-sung est symptomatique de l'état de déliquescence de la démocratie sud-coréenne, dans le silence une nouvelle fois assourdissant de la Présidente Park Geun-hye. Les institutions sud-coréennes sont touchées par une collusion - sans équivalent dans des pays démocratiques en  période de paix - entre services de renseignement et ministère des affaires étrangères, une volonté d'étouffer un scandale  grandissant et les tentatives de diversion du pouvoir et de ses relais habituels. Après qu'un député du parti Saenuri (conservateur, au pouvoir) a déclaré que les faux documents pourraient correspondre à une manipulation des services secrets chinois au profit de la Corée du Nord (sic), des médias conservateurs ou à capitaux publics sud-coréens ont opportunément mis en avant le suicide d'une candidate dans une émission de télé-réalité - au moment du suicide de Kim. The show must go on...

Sources : Hankyoreh (articles du 8 janvier 2014, dont photo de Yoo Woo-sung ; du 15 février 2014 ; du 22 février 2014 ; du 7 mars 2014, dont photo de Kim).

Mise à jour du 10 mars 2014 : interpellés par "Kim", les dirigeants de l'opposition Kim Han-gil et Ahn Cheol-su ont demandé des explications à la Présidente Park Geun-hye, ce qui a entraîné une plus large publicité dans les médias sud-coréens et par l'agence Yonhap. Suite à une réunion avec ses conseillers le 10 mars 2014, la Présidente Park a évoqué publiquement cette affaire, en affichant ses "regrets" sur la "polémique" née de la "falsification supposée d'éléments de preuve". Si les termes utilisés évitent à ce stade de mettre en cause les institutions sud-coréennes, l'engagement du chef de l'Etat qu'une enquête approfondie soit conduite ouvre la possibilité de faire éclater la vérité, ce dont on ne peut que se féliciter (source : Yonhap). 

 
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28 février 2014 5 28 /02 /février /2014 23:56

En République de Corée (du Sud), les partis ont désormais leurs regards tournés vers les élections locales (régionales et municipales) qui auront lieu dans moins de 100 jours, le 4 juin 2014. Alors que l'ancien candidat indépendant à l'élection présidentielle, Ahn Cheol-soo, a créé sa propre formation politique - le Parti pour une nouvelle vision politique - l'opposition démocrate apparaît affaiblie face aux conservateurs qui ont su imposer leurs thèmes dans le débat politique.

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Selon Lee Taek-soo, directeur du principal institut de sondage indépendant des partis politiques (Real Meter), le Parti Saenuri (conservateur) de la Présidente Park Geun-hye aborde en relative position de force les élections locales du 4 juin prochain. S'agissant des 17 élections régionales, le Parti Saenuri est favori des sondages dans 9 provinces ou villes-provinces (nettement à Daegu, dans le Gyeongsang du Nord et du Sud, à Busan, Ulsan, Daejeon et Sejong, avec une avance plus étroite dans la province de Gyeonggi et l'île de Jeju) ; le Parti démocrate, principal parti d'opposition (centre-gauche), dispose d'une nette avance à Séoul et dans la province de Gangwon, et est légèrement en tête à Incheon et dans les  provinces du Nord et du Sud Chungcheong, à Gwangju, et dans le Jeolla du Sud. Le Parti pour une nouvelle vision politique (PNVP) d'Ahn Cheol-soo l'emporterait dans la province du Jeolla du Nord. A Séoul, les démocrates sont favoris pour conserver la mairie.

Alors que Ahn Cheol-soo s'était finalement retiré de la course à l'élection présidentielle de 2012, sa décision récente de lancer une nouvelle formation politique, le PNVP, si elle attire des déçus de l'ensemble des partis traditionnels, a toutefois tendance à affaiblir d'abord l'opposition démocrate qui ne semble pas en mesure, à ce jour, de rééditer son succès des élections locales de 2010. Le scrutin majoritaire à un tour, en vigueur en Corée du Sud, a des effets potentiellement dévastateurs sur l'opposition. La popularité du PNVP apparaît ainsi proche de celle du Parti démocrate, selon Real Meter.

Plusieurs facteurs sont de nature à expliquer la contre-performance attendue des démocrates. Face à une présidente qui continue de bénéficier d'un taux de popularité élevé (55 à 57 %), les démocrates conduits par Kim Han-gil ont choisi d'éviter la confrontation avec le pouvoir. Alors que des voix nombreuses s'étaient élevées contre les conditions d'élection de Mme Park Geun-hye, avec l'appui massif des services de renseignement sud-coréens, Kim Han-gil s'est contenté de demander des excuses de Mme Park. Quand le député d'opposition de gauche Lee Seok-ki a été condamné à 12 ans de prison à l'issue d'un procès très contesté, le Parti démocrate a affirmé qu'il respecterait le verdict, malgré les doutes qu'il a exprimés sur la procédure judiciaire. C'est pourquoi le PNVP apparaît, pour de nombreux Sud-Coréens, comme plus à même que l'opposition démocrate de renouveler le système politique.

Ne disposant que d'une majorité étroite au Parlement, Mme Park Geun-hye a aussi eu l'intelligence tactique de composer avec l'opposition démocrate, parvenant ainsi à imposer ses thèmes dans le débat politique. En particulier, le Parti démocrate a révisé son approche des relations Nord-Sud suivant une ligne plus critique du Nord, en rupture avec la politique du "rayon de soleil" conduite par les anciens présidents démocrates Kim Dae-jung et Roh Moo-hyun. 

Alors que le chef de l'Etat sortant n'est pas autorisé à se représenter immédiatement en Corée du Sud, ne doit-on pas s'attendre à la réédition d'un scénario ancien des conservateurs, consistant à diviser - voire à rallier - une partie de l'opposition, pour rester au pouvoir ? C'est ce qui avait conduit la junte militaire à soutenir, en 1992, l'ancien opposant rallié Kim Young-sam, premier président civil élu depuis 1960, face à Kim Dae-jung. Mais rien ne garantit, à ce stade, que la base démocrate pourrait accepter un remake du film présidentiel de 1992. Le Parti démocrate pourrait aussi choisir de se doter de dirigeants plus combatifs, davantage convaincus qu'il est dans le rôle de l'opposition, comme dans tout système démocratique arrivé à maturité, de faire entendre une voix critique face à la majorité.

Sources : AAFC, Hankyoreh (dont photo).

Mise à jour du 2 mars 2013 : le 2 mars 2013, Kim Han-gil, qui dirige le Parti démocrate, et Ahn Cheol-soo, président du comité de gestion central du Parti pour une nouvelle vision politique, ont annoncé un accord en vue de créer une seule formation politique (source : Yonhap). Cette nouvelle modifie radicalement le paysage politique en vue des élections locales du 4 juin prochain et de l'élection présidentielle de 2017, en renforçant les chances de l'opposition de remporter ces scrutins et en éloignant la possibilité d'un scénario comparable à celui de 1992, ayant vue certains opposants rallier la majorité conservatrice. L'AAFC reviendra sur les évolutions de la politique sud-coréenne dans ses prochaines éditions.

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18 février 2014 2 18 /02 /février /2014 00:09

Le tribunal régional de Suwon a condamné le député Lee Seok-ki (Parti progressiste unifié, PPU) à 12 ans de prison pour complot contre l'Etat et violation de la loi de sécurité nationale, le 17 février 2014, faisant de cette date un jour noir dans l'histoire politique de la Corée du Sud : il s'agit du premier procès politique pour complot contre l'Etat depuis 1980, et aussi une première depuis la mise en place d'un régime de démocratie parlementaire à Séoul. Ce 17 février 2014, la présidente sud-coréenne est apparue comme la digne fille du général Park Chung-hee, fossoyeur de la démocratie sud-coréenne en 1961 et artisan du régime le plus autoritaire qu'ait jamais connu la République de Corée.

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La farce juridique était écrite d'avance : à l'issue de 46 audiences conduites depuis novembre 2013, le député Lee seok-ki a été condamné à 12 ans de prison prime et à 10 années supplémentaires de privation de ses droits civiques. Six autres co-accusés du Parti progressiste unifié ont écopé de peines de prison d'une durée de 4 à 12 ans. Pour donner une illusion de clémence, l'accusation avait requis une peine encore plus lourde  de 20 ans de prison à l'encontre de Lee Seok-ki.

Si l'on en croit le tribunal de Suwon, Lee Seok-ki et ses co-accusés auraient préparé des attaques contre les lignes de communication et les chemins de fer sud-coréens en cas d'attaque du Nord, au sein d'une prétendue "Organisation révolutionnaire" (OR), rendant presque anodines les autres accusations d'infraction à la loi de sécurité nationale. Evidemment, les services de sécurité sud-coréens (National Intelligence Service, NIS) ont eu le plus grand mal du monde à prouver l'existence même de l'OR, et les pseudo-attaques en cas d'une guerre imaginaire avec la Corée du Nord semblent tout droit sorties des délires maccarthystes de l'Amérique des années 1950.

Sauf que les Etats-Unis, même au plus fort du maccarthysme, ne prononçaient pas la déchéance de députés protégés par une immunité parlementaire qui existe dans toutes les démocraties dignes de ce nom. La loi de sécurité nationale, que Lee Seok-ki est accusé d'avoir violé, n'a non plus aucun équivalent dans quelque démocratie au monde que ce soit. En fait, il est avéré que le NIS, acculé par le scandale de sa très lourde implication dans la dernière élection présidentielle, a dû trouver en catastrophe un bouc émissaire pour détourner l'attention de l'opinion publique : Lee Seok-ki, qu'il surveillait de longue date, a alors soudainement été accusé des pires crimes.

Le précédent accusé d'un complot contre l'Etat en Corée du Sud était l'opposant Kim Dae-jung, que la junte militaire alors au pouvoir à Séoul avait dénoncé comme l'instigateur du soulèvement de Kwangju réprimé dans le sang (200 morts officiellement, plusieurs milliers selon des sources officieuses). Kim Dae-jung avait surtout le tort d'être le chef de file des démocrates sud-coréens, et - comme Lee Seok-ki - il fut condamné sur la base d'un procès fabriqué par les services secrets sud-coréens - avant de devenir le premier chef d'Etat sud-coréen élu à l'occasion d'une alternance politique et d'être lauréat du prix Nobel de la paix.

A l'époque, une large campagne de mobilisation internationale relayée par l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) avait permis la libération de Kim Dae-jung. Aujourd'hui comme hier, l'AAFC appelle tous les démocrates et les défenseurs de la liberté à exiger des autorités sud-coréennes la libération de Lee Seok-ki et de ses camarades et à stopper la dérive autoritaire en cours à Séoul depuis l'accession à la Maison Bleue de Mme Park Geun-hye.

Sources : AFP (citée par le Shanghai Daily) et Yonhap.

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2 février 2014 7 02 /02 /février /2014 16:30

UPPkorealogo.pngAlors que le lancement par le gouvernement sud-coréen d'une procédure d'interdiction à l'encontre du Parti progressiste unifié (PPU, logo à gauche) apparaît comme l'un des symptômes du tournant autoritaire à Séoul, la forte mobilisation antigouvernementale est largement impulsée par les militants de gauche, rejoints par de nombreux sympathisants du principal parti d'opposition, le Parti démocrate (centre-gauche) et, dans une moindre mesure, du Parti pour une nouvelle politique fondé par le député indépendant Ahn Cheol-soo - qui avait été, un temps, l'un des favoris de la dernière élection présidentielle, avant de se retirer. Dans ce contexte, l'Association d'amitié franco-coréenne a jugé utile d'actualiser son panorama de la gauche sud-coréenne en expliquant la genèse de ses différentes formations, tout en faisant également le point sur le poids de ses différentes composantes.

Quatre partis principaux

Traditionnellement, les militants de la gauche sud-coréenne se répartissent entre une sensibilité dite "Libération nationale" (acronyme anglais : NL) qui met notamment l'accent sur la réunification, et une sensibilité dite "Démocratie populaire" (acronyme anglais : PD), plus centrée sur les droits des travailleurs ainsi que les questions de société (droits des minorités, défense de l'environnement, pacifisme...). A l'exception d'une petite minorité du courant PD, réunie dans le Parti socialiste et très critique vis-à-vis de la Corée du Nord, le Parti démocratique du travail (PDT) avait réussi à réunir la plupart des militants de gauche. La contre-performance de l'élection présidentielle de 2007, lors de laquelle le candidat du PDT, Kwon Young-ghil, ne réunit que 3 % des suffrages (contre 0,08 % pour Geum Min, candidat du Parti socialiste coréen), entraîna le départ de nombreux militants de tendance PD, qui fondèrent le Nouveau parti progressiste (NPP).

Aux élections législatives de 2008, le PDT obtint 5,68 % pour le scrutin de liste proportionnel (et 3,39 % pour les candidats dans les circonscriptions, sans que le PDT ne soit candidat partout, compte tenu du mode de scrutin uninominal à un tour qui tend à encourager les accords de premier tour avec les démocrates dans une union des progressistes). Pour sa part, le NPP obtint 2,94 % au scrutin de liste, échouant de peu à franchir la barre des 3 % pour obtenir des élus à la proportionnelle, et 1,33 % dans les circonscriptions. Au total, seul le PDT réussit à faire élire des députés (6, dont 4 au scrutin de liste et 2 dans les circonscriptions). Par la suite, le NPP fit son retour au Parlement national lors d'une législative partielle à Ulsan en avril 2009.

Le PDT fusionna ensuite avec des militants de l'aile gauche du Parti démocrate, pour former le Parti progressiste unifié (PPU).

Aux élections législatives du 11 avril 2012, le PPU réalisa un score de 10,3 % au scrutin de liste et 4,7 % dans les circonscriptions, obtenant 13 sièges (dont 6 à la proportionnelle et 7 au scrutin majoritaire). Pour sa part, le NPP n'obtint que 1,1 % des voix à la proportionnelle et 0,5 % dans les circonscriptions, ne décrochant aucun siège. Centré sur les questions écologiste, le Parti vert réalisa 0,48 % des voix au scrutin proportionnel.

Conformément à une disposition spécifique à la législation sud-coréenne sur les partis, le NPP et le Parti vert, en raison de leurs échecs électoraux, furent dissous administrativement. Les anciens militants du NPP décidèrent alors de fusionner avec les anciens membres du Parti socialiste coréen pour fonder le Parti du travail (PT). Quant aux écologistes, ils se reconstituèrent en octobre 2012 sous le nom de Parti vert plus. Pour sa part, le PPU éclata suite à un scandale sur le mode de désignation interne de ses candidats aux élections législatives : sept des treize députés quittèrent le PPU et fondèrent un nouveau parti, le Parti progressiste pour la justice (qui s'est rebaptisé depuis Parti de la justice).

Kim_soon_ja.PNGA l'élection présidentielle du 19 décembre 2012, qui vit la victoire de la candidate conservatrice Park Geun-hye, le PPU investit l'ancienne députée Lee Jung-hee, qui décida finalement de se retirer avant le premier tour, en appelant à voter pour le candidat démocrate Moon Jae-in afin de barrer la route à Mme Park, prenant ainsi en compte le mode de scrutin uninominal majoritaire à un tour qui conduit à la défaite du camp le plus divisé. Mme Sim Sang-jeong, candidate du Parti progressiste pour la justice, choisit elle aussi de se retirer avant le premier tour. Sur la partie la plus à gauche de l'échiquier politique, seules deux candidates restèrent donc en lice : Kim Soon-ja (0,15 %), femme de ménage, syndicaliste, ancienne candidate du NPP aux législatives de 2012 mais qui se présentait en indépendante, et la syndicaliste ouvrière Kim So-yeon (0,05 %).

Le gauche sud-coréenne est ainsi constituée aujourd'hui de quatre principales formations politiques : le PPU, le Parti de la justice, le Parti du travail et le Parti vert plus.

Militants et élus : avantage au PPU

Si la procédure d'interdiction lancée à l'encontre du PPU est de nature à avoir affecté son potentiel militant, celui-ci reste la formation la formation de gauche la plus nombreuse selon les données 2012 de la Commission électorale nationale (CEN) : 104 692 membres pour le PPU contre 6 750 pour le Parti de la justice. Faute de données disponibles auprès de la CEN, il était estimé que le Parti du travail comptait alors 15 000 membres et le Parti vert plus 6 652 membres. Par comparaison, toujours selon la CEN, en 2012 le Parti Saenuri (conservateur) comptait 2,47 millions de membres et le Parti démocrate 2,13 millions de membres.

En nombre de députés, le PPU dispose aujourd'hui de 6 sièges sur 300 à l'Assemblée nationale et le PJ de 5 sièges. Le PT et le Parti vert plus ne sont pas représentés au Parlement. Selon les dernières données disponibles (en 2013) pour les représentations des partis au niveau local, parmi les 762 députés élus dans les assemblées régionales, le PPU dispose de 21 sièges, le PJ de 6 sièges et le PT de 3 sièges (0 siège pour le Parti vert). Parmi les 2 888 conseillers municipaux, le PPU dispose de 97 sièges, le PJ de 35 sièges, le PT de 9 sièges et le Parti vert de 2 sièges. A gauche, seul le PPU dirige des exécutifs locaux (2 sur 228). Lors des élections locales, le PPU a été plus souvent en alliance avec les démocrates que le NPP (qui a fusionné depuis au sein du PT), ce qui a favorisé sa meilleure représentation dans les conseils municipaux et régionaux.

L'institut de sondage sud-coréen Realmeter mesure régulièrement la popularité des principales formations politiques. Dans son enquête conduite du 20 au 24 janvier 2014, le soutien du PPU s'élevait à 3 % et celui du PJ à 2,3 %, le PT et le Parti vert n'étant pas testés par Realmeter, selon une configuration qui ne soumettait pas le Parti pour une nouvelle politique (PNP) d'Ahn Cheol-soo au choix des personnes sondées (si l'on inclut le PNP, le soutien du PPU tombe à 1,1 % et celui du PJ à 1,6 %).

Alors que de nouvelles élections locales sont prévues ce printemps en Corée du Sud, la gauche sud-coréenne aborde ce scrutin particulièrement divisée et, s'agissant de sa principale formation (le PPU), sous le coup d'une procédure d'interdiction qui, même si elle n'aboutissait pas à l'issue du jugement que rendra la Cour constitutionnelle, n'en tend pas moins à freiner son activité politique et militante.

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5 janvier 2014 7 05 /01 /janvier /2014 22:03

Face à l'évolution autoritaire de la République de Corée (du Sud), un étudiant en économie - Joo Hyun-woo - a placardé une affiche faite à la main sur les murs de son université, suivant la méthode des étudiants qui s'opposaient au régime militaire dans les années 1980. Sur l'affiche, un message : "Comment allez-vous ces jours-ci ?" - dans un appel à la société sud-coréenne pour sortir de son apathie et réagir contre les évolutions en cours qui menacent de modifier radicalement la nature du régime politique sud-coréen. Dans ce contexte, la mort d'un homme qui s'est immolé par le feu pour protester contre la dérive autoritaire de la Présidente Park Geun-hye est symptomatique du profond malaise politique qui secoue les citoyens conscients de ce pays. Sur son journal intime, il avait posé cette ultime question : "Comment allez-vous ces jours-ci ?", que l'on retrouve également dans les manifestations organisées par les Coréens, comme en France le 20 décembre dernier. Formons le serment que son sacrifice ne sera pas vain et que les gouvernements occidentaux cesseront d'être complices, par leur silence, des atteintes aux libertés de plus en plus nombreuses qui sont commises dans le Sud de la péninsule coréenne.

7h55, hôpital Hangang du Sacré Coeur à Séoul. Un homme de 40 ans, qu'on appellera Lee, meurt des suites de ses blessures. La veille, il s'était immolé par le feu sur la route élevée située près de la gare de Séoul.

lee_immolation_Seoul_Coree.png
Quoi que puissent tenter de faire croire la police et les médias conservateurs sud-coréens aux ordres du gouvernement de Séoul, le geste de Lee était fondamentalement politique. Il portait deux pancartes, l'une demandant la démission de la Présidente Park Geun-hye, et l'autre la désignation d'un procureur indépendant dans le scandale lié à la lourde ingérence des services de renseignement (NIS) dans l'élection présidentielle.

Là où il s'est immolé, Lee avait laissé un journal intime, au dos duquel était écrit "Comment allez-vous ces temps-ci ?"  Ses derniers mots ont été les suivants : "Bien que le gouvernement de Mme Park soit intervenu clairement dans l'élection présidentielle, la vérité est cachée en ne laissant apparaître que des fautes personnelles [de certains agents du NIS]. Il s'agit sans ambiguïté d'une atteinte à la démocratie. Je porterai toutes les peurs de l'opinion publique. Chacun, s'il vous plaît, levez-vous pour la démocratie".

Comment-allez-vous_Coree_suicide.png
La famille de Lee a décidé de se joindre à un collectif de 286 groupes civiques pour lui rendre publiquement un dernier hommage, le 4 janvier à 9h30, à la place de la gare de Séoul.

Comme ses glorieux aînés qui ont lutté pour la démocratie, Lee a donné sa vie pour conserver les valeurs de liberté et de justice au nom desquelles des milliers de militants ont sacrifié leur vie. Tous ensemble, en Corée et à l'étranger, agissons pour sauver la démocratie sud-coréenne en sensibilisant nos proches et l'opinion publique de nos pays.

Sources : AAFC, Hankyoreh (dont photos), Le Monde.

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21 décembre 2013 6 21 /12 /décembre /2013 21:37

manifestations_coreens_trocadero_1.pngUn an après l'élection présidentielle sud-coréenne du 19 décembre 2012 ayant vu la victoire de la candidate conservatrice Park Geun-hye, le collectif des Coréens de France pour la démocratie en Corée du Sud a organisé une manifestation place du Trocadéro, à Paris, le vendredi 20 décembre 2013, pour dénoncer les conditions de l'élection de Mme Park Geun-hye et exiger sa démission. Des manifestations similaires ont eu lieu dans la péninsule coréenne et dans les grandes villes du monde, témoignant d'une mobilisation croissante des progressistes sud-coréens, à un moment où le tournant autoritaire de la République de Corée s'accompagne d'une répression nouvelle des travailleurs.

Ils étaient encore plus nombreux que le mois dernier, Coréens mais aussi Français, à dénoncer le "coup d'Etat électoral en Corée du Sud" et la dérive libérale-autoritaire du pays sous la férule de Mme Park Geun-hye, fille du général Park Chung-hee, lui-même arrivé au pouvoir par un coup d'Etat militaire et ayant instauré le régime le plus répressif de l'histoire de la Corée du Sud.

Le 20 décembre place du Trocadéro, le collectif des Coréens de France pour la démocratie en Corée du Sud avait été rejoint par des représentants de plusieurs religions - protestants, bouddhistes - qui, comme en Corée, sont en pointe dans la mobilisation pour la défense des valeurs démocratiques et des acquis sociaux. Un autre témoignage émouvant était celui de cette étudiante coréenne, dont le père fait partie des 8 000 cheminots mis à pied pour avoir conduit une grève de protestation contre la décision de privatiser les chemins de fer.

manifestation_coreens_paris_20-decembre-2013.png
Alors que les révélations se succèdent, accablantes pour le pouvoir, sur l'ingérence massive des services de renseignement sud-coréens (NIS) dans le processus électoral - n'ayant pas garanti les conditions d'une élection juste et transparente, conforme aux standards démocratiques - le mot d'ordre "Park Geun-hye doit démissionner" gagne en puissance, en Corée et dans le monde.

La mobilisation s'appuie également sur les coups de boutoir à la démocratie portés par Mme Park Geun-hye et son gouvernement : engagement d'une procédure de dissolution du Parti progressiste unifié, interdiction du syndicat enseignant créé il y a 20 ans, tentative de destitution de la députée démocrate Mme Chang Hana pour avoir relayé le mot d'ordre de démission de la chef d'Etat - en méconnaissance du principe d'inviolabilité du mandat parlementaire, fondement de la démocratie parlementaire.

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En outre, le visage ouvertement réactionnaire de Mme Park Geun-hye apparaît à travers le reniement successif de ses promesses de campagne, qu'il s'agisse de la gratuité des frais de scolarité au lycée et de la réduction de moitié de leur montant à l'université, du versement d'une pension de 150 euros pour les personnes âgées de plus de 65 ans ou encore du doublement de l'allocation aux handicapés. La privatisation des chemins de fer - là encore, contre les propres engagements de campagne de Mme Pärk - et de la santé publique s'inscrivent également dans une dérive néolibérale.

Fragilisée, Mme Park Geun-hye utilise l'arsenal répressif de tout gouvernement conservateur sud-coréen aux abois : ses opposants sont vilipendés comme "pro-Corée du Nord" afin de justifier les arrestations arbitraires. Le même traitement a naturellement été réservé aux démocrates coréens en France qui, en novembre, protestaient déjà contre la visite officielle de Mme Park Geun-hye.

Des milliers de Coréens ont payé de leur vie l'avènement de la démocratie en Corée du Sud. Aucun démocrate, aucun républicain en France ne peut aujourd'hui rester insensible face au drame qui se joue dans le Sud de la péninsule coréenne. Cette situation, marquant une régression politique de 30 ans en République de Corée, exige une solidarité de tous, au-delà des appartenances politiques et religieuses, pour faire triompher les valeurs universelles de paix, de justice et de liberté.

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Plus d'informations sur le blog Paris Copain

Photos Alain Noguès   

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14 décembre 2013 6 14 /12 /décembre /2013 01:53

En Corée du Sud, il est maintenant avéré que la manipulation de l'opinion publique par des agences gouvernementales, au premier rang desquelles le Service national de renseignement, a été massive avant l'élection présidentielle du 19 décembre 2012 qui a porté au pouvoir Park Geun-hye, du parti conservateur Saenuri. Depuis les révélations sur l'ampleur de la fraude, les manifestations et appels à la démission de la Présidente Park se multiplient en Corée du Sud, l'ingérence des services secrets dans la vie politique venant rappeler que la démocratie sud-coréenne n'est pas à l'abri d'un brutal retour aux pratiques des régimes dictatoriaux de Park Chung-hee (1961-1979) et de Chun Doo-hwan (1980-1988). La situation semble d'autant plus grave que les autorités sud-coréennes font maintenant diversion pour masquer leurs propres turpitudes. Parmi les victimes de ces manœuvres dilatoires figurent le député Lee Seok-ki et la formation politique à laquelle il appartient, le Parti progressiste unifié, accusés d'être aux ordres de la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord). L'opinion mondiale reste trop peu consciente de la gravité de la situation en Corée du Sud, sans doute masquée par les tensions géopolitiques entourant la péninsule coréenne. C'est pourquoi plusieurs chercheurs s'efforcent de relayer l'appel des citoyens sud-coréens pour que soit enfin menée une enquête exhaustive et indépendante sur l'action des services secrets. Parmi ces chercheurs, Jamie Doucette et Se-woong Koo, des universités de Manchester et de Yale, s'inquiètent d'une « déformation de la démocratie » en Corée du Sud dans un article paru le 2 décembre 2013 dans The Asia-Pacific Journal. Pour les deux universitaires, si Lee Seok-ki et son parti ont des idées radicales et minoritaires au sein même de la gauche sud-coréenne, le camp conservateur instrumentalise ces idées, voire les falsifie, afin de les présenter comme une menace pour la sécurité nationale, tout en les assimilant à l'ensemble de l'opposition afin de faire taire toute voix discordante. L'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) vous propose la traduction française de l'article des professeurs Doucette et Koo (les liens ont été ajoutés par l'AAFC).


 

La déformation de la démocratie : la politique de sécurité publique dans la Corée du Sud contemporaine1

Jamie Doucette et Se-woong Koo

2 décembre 2013

 

Introduction

Même si moins d'un an s'est écoulé depuis l'élection de Park Geun-hye à la présidence de la Corée du Sud, apparaissent déjà des signes troublants indiquant que son mandat de président va être une période difficile pour la santé de la démocratie coréenne comme pour les forces libérales et progressistes. Dans les mois qui ont suivi son élection, ont été révélées des preuves significatives de l'ingérence du Service national de renseignement (NIS) et d'autres agences gouvernementales dans la politique et les élections, menant à une série croissante de scandales politiques dont le plus notable est la mise en examen de l'ancien directeur du NIS Won Sei-hoon.

Un député en exercice, Lee Seok-ki, a été arrêté sur des soupçons de sédition et de complot de rébellion, et sur des accusations de violation de la Loi coréenne de sécurité nationale (LSN). Faisant référence à cette arrestation, le ministre de la Justice a récemment pris l'initiative de dissoudre le Parti progressiste unifié (PPU), dont Lee est membre, arguant que la plateforme pour une « démocratie participative » de ce parti est basée sur la « prétendue idéologie fondatrice de la Corée du Nord ».

LeeSeokki

Cette série d'événements a été accompagnée d'un changement plus général du discours politique. Dans le but de discréditer ses opposants, la droite sud-coréenne a largement renoué avec l'usage inconsidéré de l'étiquette chimérique « chongbuk chwap'a », un terme communément traduit par « gauchiste pro-Nord », à l'égard des supposés proches de la Corée du Nord et de tout ceux vus comme pliés aux souhaits du Nord. Le terme « chong » signifie « obéir » ou « suivre », avec une connotation d'esclavage, tandis que « buk » signifie « Nord ». Le terme « chwap'a » signifie « faction de gauche » ou « gauchiste ». La façon avec laquelle « chongbuk » est associé à « chwap'a » pour former un terme composé dans le discours conservateur contemporain tend à effacer la distinction entre deux concepts à l'origine très différents, de sorte que, dans le climat politique actuel, la gauche devient synonyme de « chongbuk » et vice versa. Cette terminologie est utilisée pour discréditer les groupes de toute l'opposition libérale et de gauche, non seulement le PPU, mais aussi les responsables politiques du Parti démocratique associés aux administrations libérales de Kim Dae-jung et Roh Moo-hyun. Ces hommes politiques affrontent les calomnies lancées par la droite d'être « chongbuk » en raison de leur attitude conciliatrice à l'égard de la Corée du Nord et de leur volonté de réformer l'appareil d'Etat créé par les anciens gouvernements militaires pour contenir la dissidence.

Dans cet article, nous soutenons que ce changement rhétorique a été accompagné de l'extension de ce que les intellectuels sud-coréens appellent la « politique de sécurité publique », une expression utilisée pour décrire l'utilisation de la sécurité publique comme terrain pour étouffer la dissidence et la critique. Ce qui rend unique le moment présent n'est pas l'évocation d'une menace pour la sécurité nationale mais l'étendue de l'implication active d'agences gouvernementales dans ce processus, que ce soit sous la forme d'une ingérence directe dans les élections, de fuites de documents officiels confidentiels, ou de l'initiation d'enquêtes sur d'importantes personnes critiques pour le gouvernement au sein de l'opposition libérale et progressiste. Dans ce qui suit, nous examinons la séquence des derniers événements, de l'ingérence électorale du NIS à la récente tentative de dissolution du Parti progressiste unifié, afin de mieux comprendre les effets déformants sur la démocratie coréenne de ce nouveau changement rhétorique et de sa relation complexe avec la « politique de sécurité publique ».

Les insinuations sur les opinions politiques pro-Nord

Le changement de ton de la politique n'a pas été prévu par tous avant l'élection. Bien que plusieurs intellectuels, dont ceux réunis au sein de l'Association nationale des professeurs pour la démocratie (en 2012), ont averti que l'élection de Park pourrait mener à une restauration des forces politiques associées aux dictatures passées et à un recul complet des droits dans la société sud-coréenne, la campagne présidentielle de Park a commencé sur une note aimable. Elle débuta sa saison électorale en visitant les lieux les plus importants pour les mouvements démocratiques antérieurs et même en rencontrant les familles des militants qui avaient manifesté contre le régime de son père, Park Chung-hee, sa visite la plus controversée ayant été sa tentative ratée de déposer des fleurs devant une statue commémorant le martyr de l'ouvrier Jeon Tae-il. Mais surtout, Park prit comme enjeu de sa campagne pour la présidence l'idée d'une « démocratisation économique » (kyongje minjuhwa) et nomma le généralement affable réformateur économique Kim Jong-in comme président de son « Comité pour le bonheur national ». Kim fut l'architecte de l'article 119, alinéa 2 - la fameuse « clause sur la démocratie économique » - de la Constitution de la République de Corée, lequel accorde à l'Etat un rôle puissant en vue d'assurer une distribution équitable de la richesse et de prévenir les abus de pouvoir économiques par les acteurs dominants : l'inclusion de cette clause par Kim dans la constitution ayant suivi la Déclaration du 29 juin 1987 (laquelle garantissait des concessions significatives au Mouvement pour la démocratie) lui avait valu la colère de la Fédération des industries coréennes (FKI). Alors que Kim n'était pas convaincu de la loyauté du parti conservateur envers la cause de la démocratie économique, sa participation à la campagne signifiait que, contrastant avec la dernière élection présidentielle de 2007, les différences entre les camps libéral et conservateur quant aux questions économiques étaient étonnamment minces, les deux côtés promettant de réguler la cupidité des grands conglomérats coréens, les chaebol, et d'investir dans l'aide sociale. En résumé, Park se présentait sur un programme plus progressiste que celui des anciens candidats conservateurs, promettant même de créer une pension universelle pour les personnes âgées et d'étendre de manière importante le système de garderie. Mais les choses ont rapidement changé après son accession à la présidence.

 Malgré le ton courtois du débat sur la démocratisation économique, peut-être en raison d'un besoin d'une plus forte distinction entre le parti conservateur et l'opposition libérale, la rhétorique de Guerre froide finit par se faufiler dans le discours de campagne des conservateurs. La première cible fut la candidate du PPU Lee Jung-hee qui, directement confrontée à Park lors de débats télévisés, déclara que « le parti Saenuri et Park Geun-hye sont aux racines de la collaboration [pro-japonaise] et de la dictature et n'ont pas le droit de chanter l'hymne national  » (cf. Hankyoreh, 5 décembre 2012). En retour, Lee fut dépeinte comme une sympathisante de la Corée du Nord au regard de son passé militant et de ses attaques verbales contre la droite, en plus de ce qui était considéré comme sa réticence à critiquer directement la Corée du Nord. Les insinuations quant à des opinions politiques pro-Nord ne furent pas des attaques isolées contre Lee Jung-hee. Dès deux mois avant le jour de l'élection, la campagne de Park attaqua le candidat du Parti démocratique (PD) et principal concurrent, Moon Jae-in, avec une rhétorique similaire. Chung Moon-hun, un député du parti Saenuri entretenant des liens étroits avec le président de l'époque Lee Myung-bak, commença à se répandre en déclarations selon lesquelles l'ancien président Roh Moo-hyun, dont Moon avait été le chef de cabinet, avait convenu d'abandonner la frontière maritime occidentale de facto entre les deux Corée, désignée comme la Ligne de limite nord (NLL), pendant sa rencontre au sommet de 2007 avec le dirigeant du Nord. Kim Moo-sung, autre député du Saenuri et directeur de la campagne du parti au pouvoir, cita un extrait essentiel de la transcription du sommet presque mot pour mot pendant la campagne pour redonner de la vigueur aux accusations de Chung, révélant que lui et Chung avaient d'une manière ou d'une autre eu illégalement accès à la transcription du sommet, laquelle, en vertu de la loi, était considérée comme un document officiel classifié et mis sous scellé.2

De telles attaques contre la gauche libérale étaient déjà graves, mais l'aspect le plus alarmant de la campagne présidentielle de l'an dernier fut l'utilisation extensive de forums et de sites de réseaux sociaux populaires sur Internet par des organismes gouvernementaux, en premier lieu le NIS, pour rédiger et faire circuler des messages destinés à discréditer les principales figures de l'opposition décrites comme des gauchistes pro-Nord. A l'heure où cet article est écrit, les procureurs ont découvert que plus de 1,2 million de messages sur Twitter et près de 1 900 commentaires en ligne relatifs à la politique ou à l'élection ont été produits et mis en circulation par des agents de l'équipe de guerre psychologique du NIS ; l'enquête a aussi révélé des commentaires postés par des soutiens venus du secteur privé recrutés par le NIS mais ceux-ci n'ont pas encore, à ce jour, été inclus dans l'acte d'accusation.3 Ce fut cette ingérence directe qui fut la plus alarmante de l'avis de plusieurs observateurs, puisqu'elle a représenté une violation claire de la Loi sur l'élection des responsables public (articles 9 et 85). De la façon la plus puérile qui soit, le NIS apparaît avoir concocté des sobriquets plutôt poétiques pour les trois principaux candidats à la présidence : « Park Geun-hye a un sourire amical, Moon Jae-in a des yeux de lapin surpris, et Ahn Cheol-soo a un visage de serpent visqueux. » (cf. Hankyoreh, 21 octobre 2013, n.p.). La plupart des autres messages étaient plus substantiels et avaient un contenu plus idéologique, qualifiant Moon de « traître prêt à abandonner la NLL à la Corée du Nord » et l'accusant de conspirer pour l'« instauration d'une fédération intercoréenne et l'achèvement d'une réunification rouge » (Ibid., n.p.).

La guerre psychologique menée par le NIS pouvait porter gravement atteinte au camp Park. Une semaine avant l'élection, le Parti démocratique rendit publique sa découverte que le NIS était en train de manipuler l'opinion, mais le parti était capable d'impliquer un seul agent, Kim Ah-young, qui fut prise alors qu'elle remplissait sa mission à partir d'un studio loué à Séoul. L'équipe du PD et les journalistes encerclèrent l'appartement jusqu'à l'arrivée de la police et des membres de la Commission électorale nationale ; toutefois, après une enquête rapide et controversée, la police de la métropole de Séoul annonça qu'elle n'avait pu découvrir aucun méfait, ce qui exonérait en réalité le NIS de toute ingérence dans l'élection et entamait la crédibilité de Moon Jae-in qui, seulement quelques heures auparavant, avait accusé l'agent du NIS de telles pratiques au cours d'un débat télévisé pour l'élection présidentielle. En outre, Moon et ses soutiens furent blâmés pour avoir enfermé de force une femme innocente qui se trouvait être une employée du NIS. Ce fut seulement plus tard, après l'investiture de Park, que fut révélé le soutien effectivement apporté à Park par Kim sur Tweeter et les blogs, sur ordre direct de ses supérieurs du NIS.

WoonSeihoonCette révélation d'une implication du NIS et l'inculpation de l'ancien chef du NIS Won Sei-hoo qui s'ensuivit en juin pour violation de la loi électorale du pays, laquelle fut suivie d'une autre inculpation pour corruption en juillet, provoquèrent une série de manifestations et de rassemblements aux chandelles demandant une enquête minutieuse, tout au long de l'été et de l'automne. L'appel populaire pour une nouvelle enquête indépendante sur les activités de l'agence de renseignement pendant la campagne électorale se fit plus fort après les articles publiés par deux organes de presse - le Hankyoreh et le Centre coréen du journalisme d'investigation - rapportant que des soldats et employés du centre de commandement de la guerre cybernétique du ministère de la Défense nationale avaient travaillé de la même façon pour aider la campagne de Park. Un audit mené par l'Assemblée nationale révéla aussi que le ministère des Patriotes et des Anciens combattants s'était engagé dans des activités de promotion de Park en des termes positifs et de dénonciation de l'opposition comme « chongbuk » ou composée de gauchistes pro-Nord. Le ministère avait en plus organisé une session de formation des leaders d'opinion dans les mois précédant l'élection, en s'appuyant sur un programme soutenant que « le développement économique sous les gouvernements militaires autoritaires de Park Chung-hee [père de l'actuelle présidente] et de Chun Doo-hwan était la condition structurelle nécessaire pour une démocratie durable  » (cf. Hankyoreh, 14 octobre 2013, n.p.) ; en outre, le Hankyoreh rapporta qu'une telle session tenue à Pusan, deuxième plus grande ville du pays, incluait une vidéo intitulée « La Vérité sur la faction chongbuk » affirmant que le mouvement pour la démocratisation et contre la dictature pendant le régime Yusin de Park Chung-hee avait été entrepris sur ordre de la Corée du Nord. (Ibid., n.p.)

La politique de sécurité publique

Les insinuations quant à des opinions politiques pro-Nord ont pour objectif de délégitimer le mouvement démocratique en clamant qu'il a reçu ses ordres de la Corée du Nord et en niant les efforts de ce mouvement en vue d'accroître l'égalité et la liberté en Corée du Sud et son travail pour un engagement avec la Corée du Nord. L'utilisation de la rhétorique anti-communiste n'est pas nouvelle dans la politique sud-coréenne ; les conservateurs sud-coréens ont longtemps utilisé leur propre « style paranoïaque » (cf. Hofstadter, 1964) pour tirer des avantages politiques face à leurs opposants. Le plus désolant pour les politiciens libéraux et progressistes et pour les mouvements sociaux n'est pas l'utilisation de cette rhétorique en soi, mais le degré avec lequel les institutions gouvernementales concourent à de telles opinions politiques en intervenant directement dans les élections sud-coréennes et en défendant leurs actions comme des actes légitimes d'une guerre psychologique menée contre, selon les mots de Won Sei-hoon, « les disciples gauchistes de la Corée du Nord [qui] essaient de reprendre le pouvoir en étant en contact avec la Corée du Nord ». (cf. Associated Press, 14 juin 2013; cf. New York Times, 14 juin 2013)

Les actions du NIS et d'autres agences gouvernementales évoquent le souvenir pénible des anciens gouvernements autoritaires que le mouvement coréen pour la démocratie chercha à renverser et confirment à plusieurs égards les craintes entourant l'élection de Park, exprimées avant l'élection dans la déclaration de l'Association nationale des professeurs pour la démocratie (ANPD).

Il existe en Asie une mémoire historique vive des régimes militaires du passé cherchant des moyens de justifier leur pouvoir oppressif en exagérant les menaces sur la sécurité, en renforçant l'armée et le militarisme, en assimilant à une menace nationale les opinions dissidentes à l'intérieur, en employant des méthodes illégales pour exercer leur violence contre les citoyens, dans le seul but de monopoliser le pouvoir, la richesse et les médias dans quelques mains. Le résultat en fut la dévastation de la sécurité et des moyens basiques de subsistance des gens ordinaires. Cette histoire nous amène à considérer le retour de forces oligarchiques en Corée du Sud, mues par la nostalgie de l'ancien dictateur sud-coréen, comme de mauvais augure pour l'avenir de la démocratie en Corée du Sud aussi bien qu'ailleurs. (cf. ANPD, 2012)

Les affaires d'ingérence électorale impliquant le NIS et d'autres agences gouvernementales n'ont, cependant, pas été les seuls signes d'un retour à ce que plusieurs intellectuels coréens appellent la « politique de sécurité publique ».

Le nombre croissant de scandales a en gros coïncidé avec le renoncement à la principale promesse électorale de Park d'instituer une prétendue « démocratisation économique » par la restriction du pouvoir des conglomérats dominants et l'extension de l'aide sociale. Après avoir introduit quelques timides réformes de la gouvernance des entreprises et être revenue sur ses promesses essentielles de la campagne concernant l'instauration d'un système de pension universelle pour les personnes âgées, Park a déclaré que son action en faveur de la démocratisation économique était terminée. Quelques temps après cette annonce, même si cela n'avait peut-être aucun rapport, survint une rafale de gestes spectaculaires visant à insinuer que les forces politiques libérales de gauche avaient des opinions pro-Nord dans le cadre d'un discours plus large sur la sécurité publique. Dans un geste considéré comme une tentative de détourner l'attention de ses propres méfaits et de mettre en évidence ce qui était vu comme les tendances « chongbuk » des politiciens libéraux et progressistes, le 25 juin, le NIS organisa la fuite d'un extrait du sommet intercoréen de 2007 - le même extrait que celui cité l'an dernier par le directeur de campagne du parti au pouvoir - répétant l'accusation lancée par le Saenuri avant l'élection, selon laquelle l'ancien Président Roh Moo-hyun s'était préparé à renégocier la NLL entre la Corée du Sud et la Corée du Nord et à céder un territoire sud-coréen au Nord. Cette fuite laissait fortement entendre que le NIS et le parti au pouvoir avaient pu collaborer pendant la campagne électorale de la Présidente Park en partageant des secrets d'Etat en toute illégalité, suscitant davantage de protestations.

C'est alors que, le 28 août, le NIS révéla être en train d'enquêter sur le député du PPU Lee Seok-ki et ses adjoints soupçonnés de sédition et de complot en vue d'une rébellion armée contre le gouvernement sud-coréen en cas de guerre dans la péninsule coréenne divisée, et soupçonnés d'avoir enfreint la LSN. Le 4 septembre, une large majorité des députés de l'Assemblée nationale vota la levée de l'immunité parlementaire de Lee, bien que plusieurs députés libéraux et progressistes eurent exprimé leur inquiétude au sujet du comportement du NIS, y compris la fuite de rapports de surveillance des réunions du groupe présumé « chongbuk » de Lee au sein du PPU. Parlant devant cette prétendue « Organisation révolutionnaire » (OR), Lee est supposé avoir fait des commentaires sur la nécessité de se préparer à lutter contre l'impérialisme américain et, par extension, contre le gouvernement sud-coréen, si une guerre venait à éclater entre les deux Corée.4 Selon la transcription complète publiée en exclusivité par le Hankook ilbo, d'autres participants ont insisté sur les stratégies d'attaque des infrastructures de transport, énergétiques, de communication et d'autres infrastructures essentielles pour l'Etat. (cf. Hankook ilbo, 2 septembre 2013, A10-11 ; 3 septembre 2013, A10-11)5 Cette publication a beaucoup contribué à calmer la rage du public contre le gouvernement et le NIS ; immédiatement après l'arrestation de Lee, la cote de confiance de la Présidente Park a atteint le niveau historique de 64 % selon Gallup Korea, soit à peu près le pourcentage des personnes interrogées croyant en la culpabilité de Lee (61 %).6

D'autres actions ont visé à faire dérailler l'enquête sur l'ingérence électorale du NIS. Chae Dong-wook, le procureur général ayant inculpé Won Sei-hoon, fut mis en cause à la une du quotidien conservateur Chosun ilbo pour avoir eu un fils illégitime (cf. Chosun ilbo, 6 septembre 2013, A1), et apparurent des allégations selon lesquelles la Maison bleue (le siège de la présidence coréenne) et le NIS avaient conduit un audit secret et sans précédent sur un procureur général en exercice afin de réunir des renseignements contre lui. En conséquence, Chae démissionna de son poste. Le suivant à partir fut Yun Sok-yeol, l'enquêteur en chef chargé de l'affaire du NIS, soi-disant pour avoir arrêté des agents du NIS sans en informer ses supérieurs. En dépit de ces intrigues et de l'étendue croissante du scandale, ou peut-être à cause d'elles, la Présidente Park s'abstint de presque tout commentaire à propos de l'affaire du NIS pendant l'été et le début de l'automne, laissant à ses conseillers le soin de défendre le NIS. Ce fut seulement le 31 octobre que Park s'exprima de manière catégorique, apportant son soutien à l'enquête en cours sur l'affaire. Toutefois, malgré ce soutien, la presse rapporta largement que le ministre de la Justice Hwang Kyo-ahn et le nouveau directeur du NIS Nam Jae-joon avaient cherché à faire obstruction à l'enquête sur le NIS. Il était dit que le ministre Hwang avait fait pression sur le procureur général Chae pour qu'il arrête les poursuites quant aux charges de fraude électorale, et que le directeur Nam s'était opposé à ce que l'enquêteur en chef Yun arrête et interroge des agents du NIS, lesquels furent rapidement libérés après le départ de Yun de l'équipe d'enquête.

Le bouc émissaire parfait?

Aux yeux de beaucoup en Corée du Sud et à l'étranger, il apparaît que le NIS emploie différentes stratégies pour éviter un examen approfondi de ses propres activités suspectées d'être illégales, mais, avant tout, tire avantage des excès de Lee et de ses associés, lequel constitue peut-être le bouc émissaire parfait pour la politique de sécurité publique renaissante. Lee soutient un courant nationaliste de gauche populaire dans les années 1980 mais en déclin depuis. Après le massacre de Kwangju de 1980, beaucoup de militants sud-coréens en vinrent à exprimer la conviction que les Etats-Unis accordaient davantage de valeur à l'anti-communisme qu'à la démocratie et aux droits humains en Corée du Sud. (cf. Park, 2007, 182-183) Certains intellectuels ont insisté sur le fait que la Corée était une société coloniale et qu'une révolution contre l'impérialisme américain était nécessaire. Poursuivant l'objectif d'une « libération nationale » (LN), les gens de cette tendance ont embrassé l'idéologie Juche (autosuffisance) de Kim Il-sung. Le plus éminent de ces penseurs fut Kim Young-hwan qui visita la Corée du Nord et rencontra Kim Il-sung en 1991. Après que les dénommés activistes LN eurent participé au mouvement pour l'unification de la fin des années 1980 et des années 1990, leurs positions idéologiques connurent un certain nombre de transformations suite à la transition démocratique de 1987. L'effondrement de l'Union soviétique, l'Accord cadre signé par Clinton avec la Corée du Nord, ainsi qu'un plus grand accès à l'information sur la Corée du Nord, menèrent à la dissolution graduelle des tendances pro-Nord. A l'image de nombreux anciens militants de gauche du Front populaire des Etats-Unis, devenus anticommunistes pendant la Guerre froide, certains anciens partisans du Juche tels que Kim Young-hwan ont modifié leurs convictions pour devenir d'importants intellectuels conservateurs associés au mouvement de la nouvelle droite coréenne. (cf. Park, 2007, 186-190)

Même si certains groupes nationalistes de gauche et pro-unification ont continué à adhérer à une critique de la politique étrangère américaine à l'égard de la Corée du Sud, il est rare de trouver aujourd'hui des militants épousant l'idéologie Juche ou une ligne pro-Nord, malgré les tentatives répétées des conservateurs de coller l'étiquette « chongbuk » aux forces favorables à la démocratie et à la réunification. (cf. Doucette 2013) Dans l'affaire Lee Seok-ki, beaucoup de gens de gauche ont été décontenancés par les idées et le langage démodés des transcriptions. Par exemple, le théoricien social Yi Jin-kyong, critique de longue date de la faction LN, a affirmé que le langage figurant dans les transcriptions des prétendues réunions de l'OR de Lee paraissait figé dans la relation antagoniste des Etats-Unis et de la Corée du Nord des années 1950. (Ku, Lee et Lee 2013, n.p., cf. Bae 2009) Si Lee et ses associés ont vraiment tenu les propos contenus dans les transcriptions fournies par le NIS, ils semblent appartenir à une très petite minorité de la gauche sud-coréenne. Yi Jin-kyong a remarqué que, même avant la récente crise, la plupart des participants du mouvement progressiste considéraient que la position de Lee était anachronique et avaient depuis longtemps pris leurs distances avec la faction de Lee. (cf. Ku, Lee et Lee, 2013, n.p.) Les vues politiques de Lee, son ascension au sein du PPU, sa nomination controversée à l'Assemblée nationale grâce à la représentation proportionnelle après une procédure contestée interne au parti furent les multiples raisons à l'origine du départ de personnalités libérales et progressistes des rangs du PPU.7

Tout en partageant l'opinion de Yi, selon laquelle les vues de Lee Seok-ki sont démodées et éloignées de la position de la gauche libérale, d'autres penseurs progressistes soutiennent que l'affaire pourrait causer des dommages considérables aux organisations politiques progressistes. En dépit du fait que la faction de Lee Seok-ki est au mieux marginale, prétendent-ils, son cas est utilisé pour ébranler la gauche libérale et détourner l'attention du public des questions plus larges posées par le scandale du NIS et par le besoin de poursuivre les réformes démocratiques dans la société sud-coréenne. (cf. Hankyoreh, 2 septembre 2013) En accusant Lee et d'autres membres du PPU d'avoir commis des délits aussi sensationnels, le NIS a réussi à retourner l'opinion publique en sa faveur, les rêves supposés de Lee quant à ce qu'il faudrait faire en cas de guerre entre les Corée en faisant l'instrument idéal pour contrer la demande de la gauche libérale concernant une enquête indépendante sur l'ingérence électorale et une réforme substantielle du NIS lui-même. L'affaire Lee Seok-ki pourrait également saper les tentatives d'une réforme démocratique plus large de la société sud-coréenne, dans la mesure où elle justifie la politique de sécurité publique. Les conservateurs ont mis en exergue les succès politiques de Lee comme preuve que le gauchisme pro-Nord est bel et bien vivant en Corée du Sud, contaminant l'ensemble du PPU et de la gauche libérale sud-coréenne. Par ce procédé, ils ont voulu ignorer le fait que les fortes convictions nationalistes de gauche de Lee, vestiges de l'ancienne idéologie de libération nationale, ne sont pas représentatives de l'ensemble de la gauche libérale sud-coréenne.

La contestation de la démocratisation

Ce qui a lieu actuellement en Corée du Sud fait partie d'une tentative plus vaste entreprise dès 2008 d'effacer les acquis des administrations libérales et du mouvement en faveur de la démocratie dans le pays. Bien que les gouvernements de Kim Dae-jung et de Roh Moo-hyun ne furent en aucun cas progressistes au regard de leurs principales mesures en matière d'économie et de politique étrangère (lesquelles inclurent une dérégulation complète du marché du travail, de multiples accords de libre échange et la participation à la guerre en Irak), Kim et Roh cherchèrent tous les deux l'engagement et la détente avec la Corée du Nord à travers la « politique du rayon de soleil ». (cf. Choi, 2005) Ils ont aussi cherché à réformer l'appareil coercitif de l'Etat coréen : création de la Commission nationale des droits de l'homme et de la Commission vérité et réconciliation, promotion des droits des femmes grâce au ministère de l'Egalité entre les sexes et de la Famille, et tentative de réforme du NIS et d'autres institutions disciplinaires.8 D'importants activistes, intellectuels et personnages publics des mouvements pour la démocratie des années 1960, 1970 et 1980 ont joué un rôle dans ce processus et beaucoup d'entre eux ont occupé des postes clés dans les administrations des Présidents Kim et Roh.

Sous le Président Lee Myung-bak, ces nouvelles institutions ont été restructurées, dissoutes ou largement subordonnées à l'administration. D'une manière générale, le mandat de Lee a aussi été marqué par la poursuite de la rhétorique anticommuniste et du discrédit jeté sur la démocratisation de la Corée. Le rôle des intellectuels de la nouvelle droite dans la révision des manuels d'histoire, l'arrêt des subventions aux associations civiques qui ont participé aux « manifestations aux chandelles » contre la politique de Lee dans les premiers mois de son gouvernement, de même que les actions d'associations civiques conservatrices telles que la Fédération coréenne des parents, l'Association coréenne des vétérans victimes de l'agent orange et l'Alliance pour le patriotisme contre les groupes de l'opposition libérale de gauche sont des exemples notables de la politique de cette période.

Un point intéressant dans le contexte actuel, cependant, est l'étendue de l'intervention des institutions disciplinaires dans la vie politique nationale. Cela inclut les initiatives indépendantes de divers ministères comme les efforts coordonnés à un niveau plus central visant à renforcer le pouvoir des conservateurs et à faire obstacle au travail des libéraux et des progressistes. Il convient aussi de noter que ces institutions se mettent à utiliser les médias sociaux afin de générer du soutien aux candidats conservateurs et de diffamer l'opposition. Alors que les gouvernements surveillent souvent les médias sociaux pour contrôler les activités de l’opposition, il se peut que l’affaire de l’ingérence du NIS dans l’élection soit un des premiers exemples d’utilisation à grande échelle des médias sociaux par des agences gouvernementales en vue d’influencer un résultat électoral.

De plus, les charges contre Lee Seok-ki et ses associés – violation de la Loi de sécurité nationale, sédition, complot de rébellion armée – évoquent le pénible souvenir de l’exagération des menaces sur la sécurité nationale pendant la Guerre froide. Même si des militants politiques issus de mouvements d’étudiants, de travailleurs et de citoyens de base ont été souvent pris pour cible en application de la LSN, y compris sous les administrations libérales de Kim Dae-jung et Roh Moo-hyun, des accusations d’une telle sévérité sont inédites depuis la fin de la dictature militaire en 1987. La seule exception est survenue en 1995 quand les anciens dictateurs Chun Doo-hwan et Roh Tae-woo ont été tardivement poursuivis et reconnus coupables de mutinerie et de trahison. Le retour d'accusations synonymes d'une époque révolue rappelle les parodies de justice antérieures telles que le procès du dissident politique, futur président et lauréat du prix Nobel de la paix, Kim Dae-jung en 1980, et l'affaire montée de toutes pièces du Parti révolutionnaire du peuple au milieu des années 1970, laquelle aboutit à l'arrestation arbitraire de plus d'un millier de dissidents et à l'exécution expéditive de huit personnes innocentes réhabilitées à titre posthume à la fin des années 2000. Dans ces deux affaires, le NIS, alors appelé Agence coréenne centrale du renseignement (KCIA), a joué un rôle majeur, comme il le fait aujourd'hui dans l'enquête et les poursuites à l'encontre de Lee Seok-ki.

Se fondant sur l'arrestation et l'inculpation de Lee, le parti Saenuri au pouvoir a soutenu une proposition de révision de la Loi sur le dédommagement et la restauration de l'honneur des militants du mouvement pour la démocratisation, une loi visant à réhabiliter et à dédommager les anciens militants pour la démocratie qui furent emprisonnés, torturés et poursuivis sous les gouvernements autoritaires des années 1960 aux années 1980. L'amendement proposé autoriserait le Premier ministre à demander un réexamen des décisions de dédommagement et à récupérer les sommes accordées, si le bénéficiaire en était déclaré indigne. Cette tentative de briser la loi en vigueur cite la place occupée par Lee Seok-ki dans la liste des candidats à la réhabilitation et aux dédommagements, ainsi que les privilèges déjà octroyés par la loi à ses supposés complices de l'Organisation révolutionnaire (OR), comme preuve que tout le mouvement sud-coréen pour la démocratie et les partis politiques qui y sont associés doivent être revus. Par exemple, le grand quotidien conservateur Donga ilbo, le premier à révéler l'histoire reliant Lee à la loi aujourd'hui contestée, a insisté sur le fait que l'ancien candidat de l'opposition à l'élection présidentielle Moon Jae-in a été, lui aussi, impliqué dans le comité chargé d'examiner la situation des militants pour la démocratie, s'efforçant ainsi de jeter le doute non seulement sur le PPU lui-même mais aussi sur le principal parti d'opposition, le Parti démocratique, et sur l'histoire de la démocratisation en Corée du Sud. (Donga ilbo, 7 septembre 2013, n.p.)

Enfin, le plan du gouvernement de dissoudre le PPU avant que la justice rende sa décision finale dans l'affaire Lee Seok-ki est vu par la plupart des responsables politiques de la gauche libérale comme une grave brèche dans un procès en bonne et due forme. Ils affirment que le gouvernement cherche à amalgamer la prétendue Organisation révolutionnaire de Lee, le PPU et la gauche libérale, et, par association, à dépeindre le principal parti d'opposition comme une organisation « chongbuk » embrassant en secret la rhétorique de Lee. Le Hankyoreh rapporte que le ministère de la Justice a identifié des points du programme « démocratie progressiste » du PPU comme inconstitutionnels et « identiques aux arguments venant de Pyongyang », tels que « vaincre la domination étrangère et faire disparaître la dépendance de la Corée du Sud à l'égard de l'alliance avec les Etats-Unis ». (cf. Hankyoreh, 6 novembre 2013 ; ministère de la Justice, 2013) Cette affirmation du gouvernement, ainsi que l'apparente suppression par les procureurs de plusieurs enregistrements originaux sur lesquels sont basées les transcriptions décisives, ont suscité l'inquiétude que le ministère de la Justice exagère la menace afin d'étouffer les critiques contre le NIS. En outre, tandis que le ministère a dit s'inquiéter des irrégularités dans les primaires du PPU, ces irrégularités sont en cours de traitement par la justice. En résumé, il n'existe pas de base légale à la dissolution d'un parti politique, surtout avant une décision de justice, et un tel événement n'est pas arrivé depuis la période des gouvernements autoritaires.9

Conclusion

Il s'agit d'un moment dangereux pour la démocratisation de la Corée du Sud. La politique de sécurité publique, produit résiduel des premiers gouvernements fondés sur l'anticommunisme et la sécurité nationale, connaît une étrange résurrection. Il y a d'autres exemples de politique de sécurité publique qui ne peuvent pas être approfondis ici mais méritent qu'on les mentionne aussi : la surveillance illégale de civils par le Commandement de la sécurité militaire (une branche de l'armée coréenne) et par le bureau du Premier ministre pendant l'administration Lee Myung-bak ; et la récente nomination par la Présidente Park de Kim Ki-choon, personnalité étroitement liée à la dictature de son père, le général Park Chung-hee, comme nouveau chef de son cabinet. L'administration Park cherche agressivement à radier un des plus grands syndicats du pays, l'Union des enseignants et travailleurs de l'éducation coréens (KTU), 60 000 membres, en avançant qu'il compte quelques travailleurs renvoyés ou exclus dans ses rangs. La KTU a été en première ligne de la lutte contre la récente révision des manuels scolaires coréens visant à décrire la dictature de Park Chung-hee sous un jour favorable et est un syndicat traditionnellement actif et parfois militant, ce qui en fait une importante bête noire des forces conservatrices. La cible la plus récente du gouvernement est le Syndicat des employés du gouvernement de Corée (KGEU), dont le serveur informatique a été saisi par la justice pendant 22 heures parce que figurait sur son forum Internet un message posté par une autre organisation, favorable à l'opposition pendant la campagne présidentielle. Le syndicat déclare que les procureurs ont confisqué du matériel dépassant de loin le cadre de l'affaire, dont des comptes-rendus de réunions et la liste des utilisateurs du site depuis plus de deux ans.

Ces récents événements font pâle figure face à l'ampleur des scandales susmentionnés, mais ils sont aussi révélateurs de la trajectoire négative de forces politiques définitivement désireuses de reposer sur les vestiges de la Guerre froide et des dictatures du passé. Pourtant, les manœuvres téméraires du NIS et de ses soutiens du parti au pouvoir pour diffamer l'ensemble des forces libérales et progressistes à travers des insinuations sur leurs opinions politiques pro-Nord soulignent à quel point les idéologues conservateurs et les institutions gouvernementales obsolètes se sentent menacés par l'héritage de la démocratisation. Côté avantages, le NIS a donné des raisons suffisantes au public pour que ce dernier lutte contre son intrusion dans la sphère politique, donnant vie à une nouvelle séquence de l'activisme populaire en faveur de la démocratie. Les organisations civiques progressistes et l'opposition demandent à la Présidente Park de tracer une ligne claire entre son administration et celle de son père, par la nomination d'un procureur spécial indépendant pour enquêter sur le NIS et par la restructuration de cette agence gouvernementale créée dans le but de maintenir la sécurité au détriment des libertés civiles et des droits démocratiques.10

Mais la réforme du NIS n'est qu'une pièce dans un grand puzzle. En fin de compte, des progrès substantiels pour la démocratisation devront inclure tous les éléments suivants : une réforme tendant à l'égalité dans la poursuite de la démocratisation économique comme stipulé dans la constitution de la République de Corée ; la réforme de ce qui subsiste de l'appareil coercitif de la Guerre froide, qu'il s'agisse de ses vestiges institutionnels comme le Service national de renseignement ou de sa traduction légale qu'est la Loi de sécurité nationale, utilisés pour réprimer les désaccords exprimés par des personnes aux fortes convictions ; et, peut-être le plus important, abandonner la culture politique de la Guerre froide, qui essaie de décrire toute perspective politique située à gauche d'un gouvernement sécuritaire conservateur comme un modèle de politique « chongbuk ».

 

Jamie Doucette est maître de conférences à l'Université de Manchester. Se-Woong Koo est chercheur invité à la Fondation Rice Family et maître de conférence au Centre MacMillan pour les études internationales et régionales, à l'Université de Yale. Avec d'autres chercheurs, ils sont à l'initiative de la Déclaration des chercheurs concernés sur l'ingérence du Service national de renseignement dans la démocratie en Corée du Sud et d'une campagne de signatures au début du mois de septembre 2013. La déclaration a été signée par plus de 200 chercheurs du monde entier et présentée lors d'une conférence de presse tenue à la Fondation coréenne pour la démocratie le 22 octobre à Séoul.

 

Article original :

Jamie Doucette et Se-Woong Koo, "Distorting Democracy: Politics by Public Security in Contemporary South Korea"The Asia-Pacific Journal, Vol. 11, Issue 48, No. 4, 2 décembre 2013 (traduction française : Association d'amitié franco-coréenne)

 

Références :

Associated Press, “South Korea’s ex-Spy indicted in election scandal”, 14 juin 2013

Bae Joon-bum, “The South Korean left’s ‘northern question’”, in Rüdiger Frank, Jim Hoare, Patrick Köllner et Susan Pares (eds), Korea yearbook 2009: politics, economy and society, Brill, Leiden, 2009, pp.87–116.

Choi Jang-jip, Democracy after Democratization: The Korean Experience, Humanitas, Seoul, 2005

Chosun ilbo, « Le procureur général Chae a dissimulé son fils illégitime », 6 September 2013, A1 (en coréen)

Donga ilbo« Exclusif : De nombreux honorés pour activisme démocratique parmi les membres de l'OR », 7 septembre 2013 (en coréen)

Jamie Doucette, "The Korean Thermidor: On political space and conservative reactions", Transactions of the Institute of British Geographers, Volume 38, Issue 2, pp.299–310.

Gallup Korea, "Daily Opinion 083", 6 septembre 2013 (en coréen)

Hankook ilbo, “Transcription intégrale de la réunion du PPU et de l'OR, première partie”, 2 septembre 2013, A10-11 (en coréen)

Hankook ilbo, “Transcription intégrale de la réunion du PPU et de l'OR, seconde partie”, 3 septembre 2013, A10-11 (en coréen)

Hankyoreh, "Park administration’s prickly reaction to priest’s comments", 26 novembre 2013

Hankyoreh, "UPP's Progressive platform blown up into ‘chongbuk'", 6 novembre 2013

Hankyoreh, "NIS sent out more than 50,000 politically motivated Twitter messages", 21 octobre 2013

Hankyoreh, "Documents show ministry indoctrinated "opinion leaders" with conservative bias", 14 octobre 2013

Hankyoreh, "Progressive experts on how to respond to insurrection scandal", 2 septembre 2013

Hankyoreh, "Progressive candidate steals debate show by blasting Park Geun-hye", 5 décembre 2012

Richard Hofstadter, “The Paranoid Style in American Politics”, Harper’s Magazine, novembre 1964, pp.77-86.

Association des journalistes coréens, « Rejet de l'injonction de suppression de la 'transcription Lee Seok-ki' dans le Hankook ilbo », 10 octobre 2013 (en coréen)

Kim Dong-choon, "The Truth and Reconciliation Commission of Korea:  Uncovering the Hidden Korean War", The Asia-Pacific Journal, 9-5-10, 1ermars 2010

Ku Yeong-sik, Lee Hee-hoon et Lee Ju-yeong, « Entretien : la situation de Lee Seok-ki et le mouvement progressiste », OhMyNews, octobre 2013 (en coréen)

Ministère de la Justice de Corée du Sud, « Le Parti progressiste unifié : jugement sur la dissolution du parti politique », 5 novembre 2013 (en coréen)

Association nationale des professeurs pour la démocratie, Déclaration d'intellectuels en mémoire de la dictature Yusin, 2012

New York Times, "South Korea Intelligence Agents Accused of Tarring Opposition Online Before Election", 14 juin 2013

Park Kun-young, "The Evolution of Anti-Americanism in South Korea: Policy Implications for the United States", Korea Journal, hiver 2007, pp.177-195.

TV Chosun, "TV Chosun Exclusive: NIS Exposes ‘Lee Seok-ki’s Underground Organization RO'", 28 août 2013

 

Notes :

1  Les auteurs tiennent à remercier Mark Selden et Jae-jung Suh pour leurs commentaires et suggestions lors de l'écriture de cet article. Comme d'habitude, les erreurs sont du seul fait des auteurs.

2  Après l'élection, une enquête échouera à retrouver la transcription originale aux Archives nationales, et le ministère de la Défense nationale confirmera que l'ancien président Roh n'a donné aucune indication quant à un abandon de la NLL pendant les pourparlers avec le Nord.

3  A l'heure où cet article est écrit, les procureurs envisagent des charges criminelles supplémentaires contre 22 membres de l'équipe de guerre psychologique du NIS. Il paraît certain que l'affaire du NIS va continuer à avoir des répercussions.

4  L'acronyme « OR » (« RO » en anglais) est l'abréviation du nom coréen supposé de ce groupe, Mujang inmin hyongmyong kigu (Organisation révolutionnaire armée du peuple), et serait apparu dans le mandat produit par le NIS pour arrêter Lee et d'autres membres du PPU. Il a été mentionné pour la première fois dans la presse par TV Chosun le 28 août et repris par la suite dans d'autres médias. Il reste toutefois difficile de dire si Lee et ceux accusés de faire partie du groupe utilisaient eux-mêmes ce nom. (cf. TV Chosun, 28 août 2013)

5  Alors qu'il existe des inquiétudes au sujet de l'exactitude des transcriptions en circulation, la Cour du district de Séoul a refusé d'émettre une injonction à la demande du PPU contre le journal, affirmant qu'« il est difficile d'estimer que le contenu des transcriptions est différent des déclarations réelles des participants, en considérant les rapports d'enquête intermédiaires des procureurs et les propres conférences de presse du PPU ». (Association des journalistes coréens, 10 octobre 2013, n.p.)

6  Parmi ceux qui évaluaient favorablement l'action de Park, le plus fort motif (22 %) de soutien était sa « politique à l'égard de la Corée du Nord ». (cf. Gallup Korea, 2013)

7  La récente crise n'a fait qu'amplifier ce processus ; par exemple, le Parti progressiste pour la justice, composé de plusieurs anciens et importants hommes et femmes politiques du PPU ayant quitté le parti après la controverse sur des irrégularités dans la sélection des candidats à la représentation proportionnelle, dont Lee, a eu un rôle déterminant dans le vote de la levée de son immunité à l'Assemblée nationale, par mépris pour lui mais aussi pour se distinguer de l'idéologie de Lee et d'un PPU de plus en plus acculé. Le principal parti d'opposition, le Parti démocratique, a émis un vote similaire sur l'arrestation de Lee en reconnaissant que sa notoriété publique croissante devenait un handicap qu'on pouvait difficilement se permettre.

8  Pour plus de détails, voir le numéro spécial de Critical Asian Studies (vol.42, n°4, 2010) consacré à la Commission vérité et réconciliation en Corée. (cf. Kim DC, 2010)

9  Au cours du premier procès tenu en octobre 2013, 45 membres du PPU ont été déclarés innocents de l'accusation d'« obstruction à une affaire officielle » suite aux allégations selon lesquelles ils auraient aidé à manipuler le processus de vote par procuration. Le ministère public a fait appel de ce jugement et la date du second procès n'était pas encore connue au moment où cet article a été rédigé.

10  Jusqu'à présent, cette initiative est qualifiée par la droite d'autre cas de politique « chongbuk ». Par exemple, au cours d'une réunion récente du conseil suprême du parti Saenuri au pouvoir, le chef du parti Hwang Woo-yea (qui a servi comme juge sous la dictature de Chun Doo-hwan) a répondu aux appels à une démission de Park lancés par le diocèse de Jeonju de l'Association des prêtres catholiques pour la justice : « Nous devons être prudents et prêter une grande attention aux allégations selon lesquelles les efforts visant à rejeter les résultats de l'élection présidentielle ont vraiment augmenté après que la Corée du Nord a récemment donné l'ordre de mener une campagne anti-gouvernementale au Sud. » (Hankyoreh, 26 novembre 2013)

 

 
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