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4 mars 2018 7 04 /03 /mars /2018 19:41

En janvier 2018, l'équipe de rédaction de Nord-Sud XXI - ONG de défense des droits de l'homme ayant statut consultatif auprès des Nations unies, et qui a été présidée par l'ancien président algérien Ahmed Ben Bella jusqu'à sa disparition le 11 avril 2012 - a publié un numéro de sa revue Un autre monde / Another world. Sous le nom "Réconciliation(s) ?", ce numéro a examiné notamment plusieurs situations de réconciliation nationale (Afrique du Sud, Libye, Palestine, Côte-d'Ivoire, Corée...). L'article consacré à la Corée, intitulé "Corée : la réconciliation souhaitable, la réunification nécessaire" avait été rédigé par Benoît Quennedey, président de l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) en novembre 2017, avant le rapprochement Nord-Sud à l'occasion des Jeux olympiques de Pyeongchang. Nous le reproduisons ci-après, avec l'autorisation de l'équipe de rédaction de Nord-Sud XXI. 

"Corée : la réconciliation souhaitable, la réunification nécessaire"

Corée : la réconciliation souhaitable, la réunification nécessaire

Pays de près de 80 millions d'habitants (l'équivalent de l'Allemagne), dont la superficie est inférieure de plus de moitié à celle de la France, la Corée a été un Etat unifié pendant au moins dix siècles de son histoire, avant d'être divisée au sortir de la Deuxième guerre mondiale, après 35 années d'une féroce colonisation japonaise (1910-1945). Au Sud du 38e parallèle, où se sont déployées les troupes américaines depuis septembre 1945, la République de Corée (Corée du Sud) a été fondée le 15 août 1948, à l'issue d'élections séparées, boycottées par de nombreuses forces politiques car s'étant tenues dans la seule moitié Sud du pays. En conséquence de cette initiative prise par des forces politiques au Sud ayant conduit à inscrire en droit une division alors de fait, la République populaire démocratique de Corée a été fondée le 9 septembre 1948 au Nord du 38e parallèle, où se trouvaient depuis 1945 des troupes soviétiques. La guerre de Corée, guerre civile internationalisée qui a causé près de 3 millions de morts entre juin 1950 et juillet 1953, a ensuite entériné la division du pays autour de la ligne de front, à proximité du 38e parallèle, se concluant par un simple accord d'armistice, et non un traité de paix qui devrait créer les conditions nécessaires pour empêcher les affrontements sporadiques qui ont continué d'endeuiller, de part et d'autre du 38e parallèle, la péninsule coréenne depuis plus de six décennies. Malgré la fin de la guerre froide, la réunification de la Corée semble difficilement réalisable dans un horizon proche : les 51 millions de Sud-Coréens et les 26 millions de Nord-Coréens ne peuvent toujours pas communiquer entre eux d'une manière ou d'une autre (courrier, téléphone, mél...), les échanges économiques et humains sont redevenus quasiment nuls après une courte décennie de présidences conservatrices à Séoul (2008-2017) et les tensions diplomatiques et militaires ont atteint un point paroxysmique à partir de l'été 2017. Cette escalade doit être resituée dans le contexte d'une volonté américaine de maintenir son hégémonie dans la région Asie-Pacifique, 28 500 GIs restant stationnés en permanence en Corée du Sud, théâtre, plusieurs fois par an, des plus grandes manœuvres militaires au monde en temps de paix. Pourtant, les raisons demeurent d'espérer une réconciliation et d'entrevoir, à terme, une réunification désirée ardemment par tous les Coréens, du Nord, du Sud et d'outre-mer.

 

La Corée est à la mode dans les médias, ou plus exactement la Corée du Nord, objet de tous les fantasmes et sujet privilégié de fausses nouvelles (fake news) : le pays prétendument le plus fermé au monde est nimbé d'un halo de mystère. Pour nous y être rendu à sept reprises entre août 2005 et août 2017, nous pouvons cependant témoigner que Pyongyang n'est en rien une destination inaccessible, et que celui qui veut voir la réalité nord-coréenne par lui-même en a la possibilité : des agences de voyage se sont spécialisées dans les visites du pays, qui est demandeur de coopérations dans tous les domaines (politiques, économiques, sociaux, universitaires, culturels, sportifs...). Depuis sa création en 1969, l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) a d'ailleurs organisé à de multiples reprises des déplacements de délégations de Français en Corée du Nord et de Nord-Coréens en France, notamment l'accueil d'une troupe de jeunes artistes handicapés en février 2015 et d'une délégation du Comité coréen des relations culturelles avec les pays étrangers à Paris, les 23 et 24 juin 2017, dans le cadre d'une conférence internationale pour la paix et la réunification en Corée.

 

Si la Corée – et singulièrement la Corée du Nord – est réputée si méconnue, c'est d'abord par paresse intellectuelle ou désintérêt volontaire, notamment de la part des médias institutionnels qui façonnent l'opinion publique : une des myopies les plus fréquentes provient ainsi du refus de voir que la Corée du Nord est d'abord et avant tout coréenne, étant dépositaire d'une culture plurimillénaire propre à toute la péninsule, renforcée par une homogénéité ethnique.

 

Les Coréens du Nord et du Sud partagent une langue commune et (je l'ai constaté personnellement) s'intercomprennent, en dépit de différentes linguistiques mineures de prononciation et de vocabulaire, qu'on peut retrouver dans d'autres contextes (par exemple, si l'on compare le français parlé en France, en Suisse et au Québec). Les Coréens partagent la même histoire et les mêmes mythes fondateurs. Leurs attitudes culturelles au quotidien restent profondément marquées par l'empreinte confucéenne, laquelle respecte notamment l'autorité et les plus anciens. La vénération des dirigeants au Nord, qui semble si exotique aux Occidentaux, fait écho au culte des fondateurs des grands groupes sud-coréens (qui se perpétue elle aussi de génération en génération) ou encore à la statue géante, érigée dans sa ville natale, du général Park Chung-hee, ayant gouverné la Corée du Sud d'une main de fer (les opposants sont morts, au bas mot, par milliers) entre 1962 et 1979.

 

En opposant à l'envi et de manière forcée les deux Etats coréens, les médias institutionnels campent l'image d'une division prétendument indépassable entre deux Etats qui seraient devenus étrangers l'un à l'autre. Ils évacuent ainsi de facto la possibilité même d'une réconciliation ouvrant la voie, à terme, à une réunification, qui est pourtant l'une des dominantes du discours politique, tant à Séoul qu'à Pyongyang – même si les modalités d'un tel processus ne sont évidemment pas identiques (y compris entre les différentes forces politiques au Sud) et qu'il s'agit de « deux rêves dans un même lit », pour reprendre une expression coréenne.

 

Déplorant les uns et les autres une division nationale qui leur a été imposée par les grandes puissances en 1945, les Coréens se considèrent pleinement comme partie prenante du monde non occidental. Soutien actif des mouvements de décolonisation (hier en Algérie ou au Zimbabwe, aujourd'hui encore en Palestine) et de résistance à l'impérialisme américain (comme en Syrie et au Vénézuela), le Nord a été un modèle de développement économique socialiste après 1953, affichant alors les taux de croissance économique les plus élevés au monde, et l'un des moteurs du mouvement des non-alignés. Pour sa part, tout en cherchant une reconnaissance internationale (marquée entre autres par l'organisation des Jeux olympiques de Séoul en 1988), le Sud a aussi augmenté de manière visible son aide publique au développement, conjuguée à la volonté de faire connaître aux pays récipiendaires d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine le « miracle économique du fleuve Han » (du nom du fleuve qui traverse Séoul), ayant fait de l'un des pays les plus pauvres au monde en 1960, dépourvu de ressources minières, un des quatre « dragons asiatiques » puis une économie nationale d'une taille aujourd'hui comparable à celles de la France et de l'Italie. Ces deux images méritent certes des nuances et peuvent donner lieu à des objections : ainsi, l'économie nord-coréenne s'est effondrée entre 1990 et 1999, sous l'effet conjugué de la disparition de l'URSS et des démocraties populaires, d'erreurs de gestion, de catastrophes naturelles et d'un embargo aujourd'hui sans équivalent au monde ; l'économie sud-coréenne a connu un développement spectaculaire grâce à des injections massives de capitaux américains et japonais, et l'exploitation (ainsi que l'oppression) des travailleurs y ont été les plus fortes du monde industrialisé. Il n'en demeure pas moins que les Coréens, au Nord comme au Sud, partagent une même éthique (pour reprendre une analyse et des termes propres à Max Weber), ancrée dans des valeurs culturelles antérieures à la division, où l'importance cardinale de l'éducation et l'accent mis sur l'innovation sont quelques-uns des moteurs du développement économique et industriel. Les vicissitudes de l'histoire nationale ont aussi engendré un puissant sentiment patriotique dans un pays victime de la colonisation, la réunification étant largement considérée comme le point d'achèvement nécessaire d'un processus, sinon de libération, du moins de construction nationale.

 

Après une phase d'opposition radicale (chacun des deux Etats prétendant alors représenter toute la péninsule coréenne), Nord et Sud-Coréens ont ensuite adopté des déclarations communes et mis en place, progressivement et suivant un processus non uniforme où des reculs ont succédé à des avancées, des instruments d'échanges intercoréens dans les différentes domaines. Après le communiqué conjoint Nord-Sud du 4 juillet 1972, définissant les principes d'une coexistence pacifique et de coopérations en vue de parvenir à une réunification graduelle du pays par les Coréens eux-mêmes, sans ingérence extérieure, les deux Etats sont entrés simultanément aux Nations unies en septembre 1991 et deux rencontres au sommet ont eu lieu à Pyongyang, donnant lieu à des déclarations conjointes.

 

En juin 2000, le dirigeant nord-coréen Kim Jong Il a accueilli au Nord le président sud-coréen Kim Dae-jung, ancien opposant politique qui avait été condamné à mort par la junte militaire, et dont l'élection, en 1997, avait marqué la première alternance politique démocratique en Corée du Sud. En octobre 2007, c'est à nouveau le dirigeant nord-coréen Kim Jong Il qui a reçu à Pyongyang le président sud-coréen Roh Moo-hyun. La mise en cause des conditions du dialogue intercoréen par les présidents conservateurs sud-coréens, et la dégradation des relations internationales avec la poursuite de la constitution d'une capacité de dissuasion nucléaire autonome par Pyongyang, ont ensuite ruiné un à un les acquis du dialogue intercoréen. Outre la fin des réunions de familles séparées par la division, la mesure la plus spectaculaire a été la fermeture en février 2016 du parc industriel de Kaesong, au Nord de la péninsule, où quelque 60 000 ouvriers nord-coréens travaillaient dans plus de 120 PME sud-coréennes. De nouvelles perspectives de reprise des échanges sont ouvertes par l'élection à Séoul en mai 2017 d'un nouveau président démocrate, Moon Jae-in. Son arrivée au pouvoir a fait suite à la destitution, puis à l'emprisonnement, de sa prédécesseur, la conservatrice Mme Park Geun-hye, sur fond de scandale de corruption et de dérive autoritaire des institutions sud-coréennes ayant entraîné des manifestations ininterrompues de millions de Coréens pour exiger – et obtenir – le départ du pouvoir de la fille de l'ancien général Park Chung-hee.

 

Si le contexte actuel d'escalade entre les Présidents Kim Jong Un et Donald Trump n'avait, en novembre 2017, jusqu'alors laissé aucun espace à une reprise des échanges intercoréens qui devrait résulter d'une diminution des tensions diplomatiques et militaires, plusieurs obstacles s'opposent à une reprise du dialogue Nord-Sud, tel qu'il a existé jusqu'en 2008 :

- la subordination diplomatique et militaire de la Corée du Sud aux intérêts stratégiques américains, alors même que sur les sujets de contentieux nippo-sud-coréens, les Etats-Unis ont toujours privilégié les Japonais ;

- l'existence d'un puissant lobby (politique, militaire, religieux) néoconservateur anti-Corée du Nord en Corée du Sud, appuyé par des services de renseignement tentaculaires et jamais réellement démocratisés, qui veut accélérer un hypothétique effondrement de la Corée du Nord prédit, vainement, depuis un quart de siècle ;

- une difficulté des progressistes sud-coréens à envisager les rapports avec le Nord en dehors des schémas binaires du soutien ou de l'opposition au système politique et social nord-coréen, dans une société travaillée par un puissant anticommunisme où la loi de sécurité nationale punit toujours tout contact entre Nord et Sud-Coréens non autorisé préalablement par le gouvernement.

 

Notre conviction est que la réunification de la Corée, en tant qu'horizon indépassable, traduit un sentiment politique profondément ancré dans la culture nationale, et a ainsi vocation à donner lieu, tôt ou tard, à de nouvelles politiques d'échanges économiques, humains, sociaux et culturels entre le Nord et le Sud. Une plus grande incertitude porte sur le processus de réunification lui-même, alors que les exemples historiques sont rares et ne peuvent en aucun cas être calqués tels quels sur le contexte coréen :

 

- à l'issue d'une guerre civile internationalisée (dans le cas du Vietnam),
- dans le cadre d'une absorption d'un Etat (la RDA) par un autre (la RFA),
à la suite d'une concertation ayant finalement échoué (le Yémen, les anciens dirigeants sud-yéménites ayant finalement dénoncé les conditions de la réunification),
​​​​​​​- après des discussions impliquant une puissance tierce (le Royaume-Uni) dans une organisation politique se rapprochant d'un système fédéral (la Chine et Hong Kong, étant entendu cependant que Hong Kong était plus de 200 fois moins peuplé que la Chine et qu'il s'agissait plutôt de solder un héritage de la colonisation que de mener un processus de réunification).

 

En définitive, ce sera bien aux Coréens eux-mêmes de définir les modalité de leur coopération pour progresser vers la réunification, comme le principe en avait été posé dès 1972.

 

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26 février 2018 1 26 /02 /février /2018 21:06

Le 13 janvier 2018, Patrick Kuentzmann, secrétaire général de l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC), et Damien Jamet, membre du comité régional Grand Est de l'AAFC (créé en novembre 2017), étaient dans les studios de Radio Primitive pour une émission du magazine Larchmütz qui était consacrée à la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) à l'occasion des Jeux olympiques de Pyeongchang, en février 2018. Nous revenons sur cette émission (téléchargeable à cette adresse), Larchmütz étant diffusée le troisième vendredi de chaque mois à 18h et rediffusée le quatrième dimanche du mois à 10h, sur Radio Primitive (Reims, 92.4). 

L'AAFC sur Radio Primitive : la Corée du Nord au-delà "des fake news et des anecdotes farfelues"

Larchmütz, ou l'émission en désaccord : le parti pris des réalisateurs était de dépasser les clichés auxquels trop souvent se réduit l'actualité médiatique sur la RPDC, en donnant la parole à l'Association d'amitié franco-coréenne : 

La Corée du Nord, c'est surtout des fake news et des anecdotes farfelues dans les médias.

Ce mois-ci, dans Larchmütz, on a eu envie de vous proposer d'autres clefs de lecture. Pour ce, on a invité, dans les locaux de Radio Primitive, l'association d'amitié franco-coréenne qui vient justement de créer un comité dans la région Grand Est.

Cet échange a été enregistré le 13 janvier dernier.

On va parler histoire, réunification, échanges, relations France-Corée... Du Nord, du Sud.

Patrick Kuentzmann, secrétaire général de l'AAFC, a d'abord resitué le contexte historique de constitution d'une identité nationale qui est propre à la Corée, dont la division - de part et d'autre du trente-huitième parallèle -, avant d'être consacrée par la guerre de Corée, a obéi à des contingences historiques au lendemain de la capitulation japonaise en 1945 : ce sont deux officiers américains qui ont dessiné la ligne de division, sur une carte du National Geographic, permettant de scinder la péninsule en deux moitiés approximativement égales en superficie mais plaçant la capitale (Séoul) dans la zone sud (sous influence américaine, le nord étant sous influence soviétique). Puis la guerre de Corée s'est soldée par un accord d'armistice, en l'absence encore à ce jour d'un traité de paix pour lequel milite l'AAFC. La force de dissuasion nucléaire qu'a ensuite développée la Corée du Nord s'est inscrite dans une logique de dissuasion du faible au fort - suivant une doctrine nucléaire d'ailleurs très proche de celle mise en place en France par le général de Gaulle.

Dans ce contexte, l'AAFC, fondée en 1969 et ayant rassemblé depuis cette date des personnalités de sensibilités politiques très diverses (gaullistes, communistes, socialistes, chrétiens...), est - il est utile de le rappeler - une association indépendante de la Corée du Nord, dont elle ne reçoit aucune subvention, et ayant ses propres orientations. Ses actions visent à informer sur la situation en Corée, à intervenir auprès des autorités françaises pour qu'elles développent une position plus équilibrée vis-à-vis des deux Etats coréens, et à encourager des actions de coopération concrètes en jouant un rôle de facilitateur et de mise en contact - par exemple, dans le domaine du cinéma (avec la présentation de jeunes réalisateurs au Festival international du film de Pyongyang), de l'agriculture (en mettant en relation des agriculteurs français et coréens, ou en organisant des déplacements des diplomates nord-coréens en France dans des fermes ou sur des sites industriels agro-alimentaires) ou de la coopération universitaire. A cet égard, Damien Jamet a observé que la France, contrairement à d'autres pays européens (l'Allemagne, l'Italie), décourage les coopérations universitaires - du moins dans son domaine (les mathématiques et l'informatique) - même lorsqu'elles relèvent de programmes européens comme Erasmus. Damien Jamet a cité son expérience personnelle : il s'est adressé à l'AAFC en 2014 pour entrer en contact avec un chercheur nord-coréen ayant la même spécialité que lui, ayant ainsi pu se rendre à l'Université Kim Il-sung de Pyongyang en juin 2015 (déplacement dont il a rendu compte à l'IUT de Saint-Dié-des-Vosges en septembre 2015), avant cependant de ne pouvoir retourner en RPDC qu'à titre personnel, pour poursuivre ces échanges universitaires, en décembre 2017. Manifestement, la montée des tensions internationales autour de la péninsule coréenne, entre 2015 et 2017, a expliqué ce revirement des autorités françaises qui ont refusé tout nouveau déplacement dans un cadre universitaire fin 2017 : il y a bien un boycott universitaire de la Corée du Nord par la France et propre à notre pays, un Korean ban à défaut d'un Muslim ban. Comme l'observe Damien Jamet, 

Ceux qui décident ne sont pas ceux qui comprennent. Pour eux, les mots en "ique" riment avec "bombe atomique". Alors que mon domaine de recherche est la géométrie.

Revenant sur les sanctions internationales, Patrick Kuentzmann a observé qu'elles sont devenues un instrument de politique internationale de plus en plus utilisée par les Etats-Unis, suivant une logique très ancienne - celle de la poliorcétique, de la forteresse assiégée qu'il faut faire tomber en affamant ceux qui sont réfugiés derrière des remparts. Comme la Corée du Nord ne s'est pas effondrée d'elle-même, contrairement aux prédictions formulées à la fin de la guerre froide, l'administration Trump l'y aide en mettant en place nouveau train de sanctions sur nouveau train de sanctions, quelle que soit par ailleurs la politique nord-coréenne - Pyongyang ayant par ailleurs affirmé qu'elle poursuivrait sa politique de dissuasion nucléaire, quelles que soient les sanctions à son encontre.

Revenant sur les espoirs de réunification, réanimés par les Jeux olympiques de Pyeongchang, les représentants de l'AAFC ont rappelé leur soutien à la "politique du rayon de soleil" mise en place par les administrations démocrates au pouvoir à Séoul (1998-2008), alors que les bases du dialogue intercoréen (réunification indépendante, pacifique et dans le cadre d'une grande union nationale, au-delà de différences de systèmes économiques et politiques) ont été posées dès 1972, et ont conduit à deux sommets intercoréens au plus haut niveau en 2000 et en 2007. Puis est intervenue la rupture de tous les canaux de relations intercoréens pendant deux mandats présidentiels conservateurs à Séoul (2008-2017) - ce dont les membres de l'AAFC ont subi les dommages collatéraux, Patrick Kuentzmann ayant été placé sur liste noire en 2013 et interdit d'entrée en Corée du Sud en 2015 au motif que sa présence sur le sol sud-coréen aurait représenté une menace pour la sécurité nationale. L'élection du démocrate Moon Jae-in (un ancien artisan de la "politique du rayon de soleil") à la présidence sud-coréenne ouvre l'espoir, encore fragile, du retour à une phase de dialogue intercoréen.

En ce qui concerne les relations France - RPD de Corée, la France est l'un des deux derniers pays de l'Union européenne (avec l'Estonie) à ne pas avoir établi de relations diplomatiques complètes avec la Corée du Nord. Les motifs invoqués (droits de l'homme, question nucléaire, relations intercoréennes) apparaissent de circonstance au regard des relations qu'entretient la République française avec des pays aussi éloignés d'elle en matière de droits de l'homme (comme l'Arabie Saoudite) ou étant également des puissances nucléaires (le Pakistan, l'Inde et Israël). La position de la France sur la question nord-coréenne tranche avec l'usage diplomatique français de reconnaître les Etats et non les régimes. Le nouveau président Emmanuel Macron a toutefois montré une certaine volonté que la France soit plus autonome des Etats-Unis en Asie ; ces paroles doivent à présent se traduire en acte, alors que les Nord-Coréens sont déçus que le pays des Lumières aligne aujourd'hui trop souvent sa diplomatie sur celle de Washington.

Présentant enfin le traitement médiatique de la question nord-coréenne, les intervenants ont observé que, si les télévisions françaises tendent à colporter les rumeurs les plus folles et à faire preuve de paresse dans l'analyse, un certain nombre de titres de la presse écrite effectuent un travail de fond, grâce à leurs correspondants qui connaissent le dossier coréen - en citant Philippe Pons pour Le Monde et Dorian Malovic pour La Croix

Prenant appui sur un paradoxe dans la réaction française par rapport à la Corée du Nord, Damien Jamet a appelé à dissocier les actions menées avec les habitants d'un pays du regard qu'on peut avoir sur le gouvernement de ce pays : lui-même n'est pas accusé de soutenir la base américaine de Guantanamo quand il se rend aux Etats-Unis, pourquoi devrait-il être coupable de sympathies pro-Corée du Nord quand il travaille avec des collègues nord-coréens, comme il le fait avec des collègues américains ? Il serait utile que de grandes figures nationales se mobilisent sur la question coréenne - comme elles ont pu le faire en s'engageant sur d'autres dossiers internationaux, tels que l'Ethiopie et le Kurdistan.

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24 février 2018 6 24 /02 /février /2018 22:04

Le 24 février 2018, à l'issue du cours d'initiation à la langue et à la civilisation coréennes qu'organise l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) tous les quinze jours rue Bezout dans le quatorzième arrondissement de Paris, une réception a eu lieu à l'occasion du nouvel an lunaire (appelé Seollal en Corée), autour d'un buffet franco-coréen, avec les professeurs et les élèves du cours de coréen.

 

L'AAFC célèbre le nouvel an lunaire

La fête de Seollal, qui marque le premier jour de l'année dans le calendrier lunaire (et appelée improprement nouvel an chinois, car sa célébration dépasse les limites de la Chine), est célébrée - selon les années - entre le 21 janvier et le 20 février. En 2018, l'entrée dans le nouvel an lunaire a eu lieu le 16 février. Comme l'année solaire comporte une dizaine de jours de plus que les douze mois du calendrier lunaire, sept mois intercalaires sont ajoutés par période deux-neuf ans, afin d'assurer une cohérence avec le calendrier solaire.

A l'occasion de Seollal, les Coréens s'inclinent, vêtus de l'habit traditionnel, devant leurs parents en signe de respect (pratique du jeol), avant que les familles ne se rendent sur les tombes de leurs ancêtres. La commémoration de Seollal donne ainsi lieu à d'importants mouvements de populations à l'intérieur de la péninsule coréenne, notamment des zones les plus urbanisées (qui concentrent une plus forte proportion de jeunes) vers les moins grandes villes et les zones rurales. 

Des cadeaux sont également échangés à l'occasion du Seollal.

Des plats traditionnels du nouvel an lunaire sont la soupe de riz gluant (tteokguk) et la soupe de boulettes de viande ou de légumes, souvent cuites à la vapeur, appelées mandu (la soupe de mandu s'appelant manduguk).

Le nouvel an lunaire est l'occasion de pratiquer des jeux traditionnels comme yutnori, un jeu de plateau où les pions où des bâtons marqués de croix sont les équivalents des dés dans les jeux de plateau occidentaux. 

A l'occasion du nouvel an lunaire, les Coréens s'intéressent au signe astrologique chinois qui est celui de leur année de naissance : les années se suivent par cycle de douze ans, chaque année correspondant à un animal - le rat, le boeuf, le tigre, le lièvre, le dragon, le serpent, le cheval, le mouton, le singe, le coq, le chien et le cochon. L'année 2018 est celle du chien. 

L'AAFC célèbre le nouvel an lunaire

Source : 

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23 février 2018 5 23 /02 /février /2018 22:25

Le 23 février 2018, le comité jeunes et étudiants de l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) a organisé une réunion publique dans les locaux de l'UL-CGT du 16e arrondissement de Paris pour discuter de la question de la paix dans la péninsule coréenne, en présence de participants sud-coréens (qui constituaient la moitié de l'assistance), ce qui a permis un large échange entre Français et Coréens. Au moment où les Jeux olympiques de Pyeongchang ont favorisé un spectaculaire rapprochement intercoréen, tous les participants ont convenu de la nécessité de promouvoir la paix et la dialogue, en repoussant les manoeuvres à contre-courant des néo-conservateurs américains qui exacerbent les tensions dans la péninsule coréenne. 

"Quelle paix dans la péninsule coréenne ?" retour sur la conférence du comité jeunes de l'AAFC

Les tentatives pour ruiner la paix et le dialogue sont à la mesure des espoirs soulevés par le rapprochement intercoréen en cours, lors des Jeux olympiques et paralympiques de Pyeongchang, comme en atteste la dénonciation par les néoconservateurs américains et sud-coréens (complaisamment relayés par la presse occidentale) du général Kim Yong-chol, qui dirigera la délégation nord-coréenne lors de la cérémonie de clôture des Jeux olympiques : alors qu'en raison des fonctions qu'il occupe pour les relations Nord-Sud il a vocation à diriger la délégation nord-coréenne lors de cette cérémonie, les quelque 70 députés sud-coréens de droite qui protestent contre sa venue font deux raccourcis généralement omis par les médias occidentaux. D'une part, incriminer la RPDC dans le dramatique naufrage de la corvette "Cheonan" qui a causé la mort de 46 marins sud-coréens au printemps 2010, c'est faire fi de toutes les lacunes de l'enquête officielle, ce qui a conduit à ce que les conclusions de l'enquête officielle américano-sud-coréenne soient remises en question, entre autres, par un ancien membre du groupe d'enquête (le 26 mai 2010), par des chercheurs indépendants d'universités américaines (le 12 juillet 2010), et par les experts de la marine russe (juillet 2010) invités par Séoul à examiner les « preuves » de la culpabilité de la Corée du Nord. D'autre part, l'implication du général Kim Yong-chol est plus que douteuse, comme l'a rappelé le gouvernement sud-coréen.

Et dans le même temps, ne faut-il pas rappeler aux députés conservateurs sud-coréens qui manifestent contre la venue du général Kim Yong-chol que l'homme à l'origine de la mort de plus de 300 Sud-Coréens dans le naufrage d'un autre navire, le "Sewol", était notoirement proche d'eux, et que le gouvernement qu'ils dirigeaient alors a été incapable de sauver des centaines de vies humaines ? Comment oublier que les conservateurs, eux, étaient aussi au pouvoir lorsqu'a été tué le manifestant paysan Baek Nam-gi, un parti politique interdit à l'issue d'un procès truqué par les services de renseignement et qu'ont été commises des atteintes systématiques aux libertés publiques et aux droits de l'homme ? Les participants à la conférence ont alors témoigné des emprisonnements d'opposants (le dirigeant syndical Han Sang-gyun étant toujours derrière les barreaux) et de la pratique des "listes noires" visant à empêcher que les artistes et intellectuels jugés proches de l'opposition bénéficient de subventions et de commandes publiques. 

"Quelle paix dans la péninsule coréenne ?" retour sur la conférence du comité jeunes de l'AAFC

Lors des débats animés par Loïc Ramirez, président du comité jeunes de l'AAFC, les participants ont souligné la nécessité de permettre le dialogue entre Coréens du Nord et du Sud, pour que la réunification de la Corée s'opère sans ingérence extérieure - à commencer par celle des Etats-Unis, le vice-président américain Mike Pence ayant cherché, à Pyeongchang, à torpiller tous les efforts de dialogue qui permettent aujourd'hui de sortir du cycle des tensions qui ont atteint un point paroxysmique fin 2017 - et qui servent les intérêts américains : l'annonce ce même 23 février de nouvelles sanctions américaines à l'encontre de 27 entreprises, 28 navires et 1 personnes physique, basés ou enregistrés en Corée du Nord ou dans d'autres pays (Chine, Singapour, Taïwan, Hong Kong, îles Marshall, Tanzanie, Panama, Comores), s'inscrit bien dans une politique d'asphyxie économique de la Corée du Nord, pour contrecarrer les appels au dialogue et à la paix qui constituent des perspectives inacceptables pour les Etats-Unis de Donald Trump. Des comparaisons ont été faites avec l'attitude de l'administration américaine dans d'autres régions du monde - notamment la Syrie et le Venezuela, alors que la reprise annoncée des manoeuvres militaires américano-sud-coréennes constitue un mauvais signal pour le dialogue. 

Le comité jeunes de l'AAFC a appelé à le rejoindre toutes celles et tous ceux qui sont attachés au combat pour la paix et les libertés publiques dans la péninsule coréenne. 

"Quelle paix dans la péninsule coréenne ?" retour sur la conférence du comité jeunes de l'AAFC
"Quelle paix dans la péninsule coréenne ?" retour sur la conférence du comité jeunes de l'AAFC

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12 février 2018 1 12 /02 /février /2018 13:05

Isolement de la Corée du Nord ? Dès 7h du matin, lundi 12 février, dans le journal télévisé de Russia Today France (en français) a été diffusée l’opinion de l’AAFC.

Les Etats-Unis veulent-ils vraiment la paix en Corée ?

En effet, malgré une actualité tragique en Russie avec l’écrasement d’un avion de ligne qui a été le principal sujet du journal télévisé, Russia Today a sollicité le point de vue de Benoît Quennedey, président de l’AAFC sur l’aspect diplomatique des JO. Puis les différents journaux télévisés suivants ont repris son intervention.

La chaîne a présenté « l’attitude de marbre du vice-président Mike Pence lors de l’apparition de la délégation coréenne pendant la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques » qu’elle a qualifiée d’attitude symptomatique de « vouloir isoler économiquement et diplomatiquement la Corée du Nord » puis a questionné Benoît Quennedey sur sa perception des évènements : « rapprochement spectaculaire après une année terrible de montée des tensions », «volonté sincère du président Moon-Jae-in mais aussi du Dirigeant Kim Jong-un, exprimée dans son discours du premier janvier, de renouer le dialogue ».

La vraie question étant selon Benoît Quennedey de savoir ce qu’il en sera de l’attitude des autres puissances impliquées, et en particulier celle des Etats-Unis, une fois la trêve olympique terminée.

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11 février 2018 7 11 /02 /février /2018 18:43

Le samedi 6 janvier 2018, Benoît Quennedey, président de l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) a donné une conférence sur les relations entre le Vietnam et la Corée depuis 1945, à la maison des associations du 3e arrondissement de Paris - dans le cadre d'un cycle de conférences organisé par le comité de Paris de l'Association d'amitié franco-vietnamienne (AAFV). Nous reproduisons ci-après le texte de la conférence. 

Pour l'examen des relations entre la Corée (ou plus exactement les deux États coréens) et le Vietnam (lui-même divisé en deux États de 1954 à 1975), il convient d'éviter les conclusions hâtives liées au fait que la République socialiste du Vietnam et la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) sont deux régimes dits de démocratie populaire : en effet, les deux États ont procédé à des choix différents de politique économique et de politique extérieure. Ainsi, le Vietnam est, parmi les démocraties populaires d'Asie, celle qui a les meilleures relations avec la République de Corée (Corée du Sud).

À titre préliminaire, rappelons les similitudes qui existent entre ces deux nations d'Asie de l'Est :

- elles sont toutes deux bordées par la Chine (le Vietnam est situé au sud-est de la Chine, et la Corée au nord-est) ;

- elles ont été colonisées, le Vietnam par la France et la Corée par le Japon ;

- l'une et l'autre ont eu une relation tributaire avec l'empire chinois, mais qui n'a pas laissé la même empreinte culturelle : le confucianisme, dominant dans le royaume de Corée, a conduit les dirigeants coréens à se considérer comme les vrais héritiers de la culture chinoise après l'accession d'une dynastie étrangère (mandchoue) sur le trône impérial à Pékin, au XVIIe siècle, suivant un phénomène qualifié de “petit-sinocentrisme”, qu'on ne retrouve pas au Vietnam ;

- elles ont été politiquement divisées, de 1954 à 1975 pour le Vietnam, la Corée l'étant toujours (depuis 1945 en fait et depuis 1948 en droit) ;

- elles ont été au coeur de l'affrontement Est-Ouest de la guerre froide, ayant connu des guerres civiles internationalisées, de 1950 à 1953 pour la Corée et de 1965 à 1973 pour le Vietnam.

Par ailleurs, la Corée et le Vietnam, qui occupent l'une et l'autre des positions stratégiques en Asie et ont connu de forts taux de croissance économique, ont des poids géographiques et démographiques assez comparables : le Vietnam compte environ 94 millions d'habitants, répartis sur 330 000 km2, et la Corée 77 millions d'habitants (plus de 51 millions au Sud et plus de 25 millions au Nord) sur 220 000 km2.

Mon intérêt pour les relations Vietnam-Corée a été motivé par mon parcours personnel. Membre de l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) depuis 2004, dont je suis président depuis avril 2017, j'ai voyagé à neuf reprises en Corée entre 2005 et 2017, sept fois au Nord et deux fois au Sud – ainsi qu'une fois dans la province chinoise coréenne autonome de Yanbian. Secrétaire exécutif du groupe interparlementaire d'amitié France-Vietnam du Sénat entre 2009 et 2014, ce qui m'a donné l'occasion de visiter deux fois le Vietnam, je suis membre de l'Association d'amitié franco-vietnamienne (AAFV) depuis 2009, et appartiens au bureau national de l'AAFV depuis 2014.

Le sujet traité se limite à l'époque contemporaine, depuis 1945. Mais les contacts sont beaucoup plus anciens ; en particulier, des représentants de la dynastie Ly, qui a régné sur le Vietnam entre 1009 et 1225, se sont réfugiés en Corée, parmi lesquels un fils adoptif de l'empereur vietnamien et ses partisans : leurs descendants ont constitué la dynastie des Lee de Jeongson, dans la province de Gangwon. Un autre exilé vietnamien, Ly Long Tuong, s'est illustré en tant que général coréen dans la lutte contre les Mongols.

La question des relations France-Vietnam est peu traitée dans les études francophones. Deux articles, consultés et utilisés pour la présente étude, doivent toutefois être mentionnés :

- dans le numéro 39 (avril à juin 2014) de la revue Outreterre consacré à la Corée, un article de Donald Keyser et Shin Gi-wook, “Corée du Sud-Vietnam : les deux puissances moyennes d'Asie” (p. 311-321, traduction de l'anglais par Arnaud Leveau) ; les deux auteurs ont co-écrit l'ouvrage Asia's Middle Powers ? South Korea and Vietnam, publié en 2013 ;

- dans un ouvrage qu'il a dirigé (La guerre de Corée et ses enjeux stratégiques de 1950 à nos jours, L'Harmattan, 2013), Pierre Journoud a écrit un très bon article de synthèse, “De la guerre à la paix : les relations vietnamo-coréennes depuis 1950” (p. 319-338).

S'agissant des études anglophones, plus nombreuses, nous avons utilisé les articles suivants, accessibles gratuitement sur Internet, notamment sur le sujet, moins bien connu, des relations Vietnam – Corée du Nord :

- Nate Fischler, “Vietnam's role in North Korea : a 'frienship' endures ?”, in Asia Times, 30 juillet 2017 ;

- Pham Thi Thu Thuy, “The colourful history of North Korea – Vietnam relations”, in NK News, 1er août 2017 ;

- concernant les relations Vietnam – RPD de Corée, les travaux d'un chercheur, Balazs Szalontai, qui a travaillé sur des documents déclassifiés (les archives diplomatiques d'anciennes démocraties populaires d'Europe de l'Est) dans le cadre du Centre Woodrow Wilson, dont il faut toutefois souligner qu'ils ne reflètent ni le point de vue vietnamien, ni celui nord-coréen, et peuvent donner une approche biaisée des relations entre Pyongyang et Hanoï ;

- les deux articles de l'encyclopédie collaborative Wikipédia (non traduits en français) “Vietnam – South Korea relations” et “Vietnam – North Korea relations”.

L'exposé a été conduit de manière chronologique, en distinguant chacun des deux États coréens (et, pendant deux décennies, des deux États vietnamiens), avant d'aborder le rôle de médiateur que peut aujourd'hui jouer le Vietnam sur la question coréenne.

*

I - Le Vietnam en guerre et l'implication coréenne

A) Vietnam du Sud – Corée du Sud : deux bastions autoritaires de l'anticommunisme

Dans un article intitulé “La paix indivisible : la diplomatie française, la fin de la guerre de Corée et l'issue de la guerre d'Indochine” (in Pierre Journoud, La guerre de Corée et ses enjeux stratégiques de 1950 à nos jours, op. cit.), Pierre Grosser a souligné “un aspect méconnu de la guerre froide en Asie : les projets de coalition entre les régimes nationalistes anticommunistes, à savoir la Corée du Sud, Taïwan, le Vietnam, voire les Philippines” (ibid., p. 121), et cette “hypothèse a été étudiée sérieusement à Washington”.

Avant même la bataille de Dien Bien Phu, et dès la fin de la guerre de Corée en juillet 1953, le président sud-coréen Syngman Rhee, qui n'était pas favorable à la cessation des hostilités en Corée, avait proposé l'intervention des soldats sud-coréens au Vietnam pour lutter contre le communisme, ce dont ne voulait pas la France qui craignait une internationalisation du conflit et l'intervention de soldats chinois en cas d'implication sud-coréenne. La proposition, renouvelée en 1954 après la proclamation du Vietnam du Sud, pouvait apparaître d'autant moins illégitime que de nombreux combattants américains en Corée allaient ensuite être redéployés au Vietnam. Toutefois, les autorités sud-vietnamiennes n'accueillirent pas favorablement le principe de l'intervention de troupes sud-coréennes, alors que le souvenir des troupes japonaises pendant la Seconde guerre mondiale était encore vif.

Il faut attendre 1964 pour que les autorités de Saïgon changent de position, avec l'arrivée à cette date des premiers militaires sud-coréens au Vietnam : 34 officiers et 69 soldats d'une unité médicale militaire, accompagnés de 10 instructeurs de taekwondo (le sport national de combat coréen).

Le bataillon sud-coréen au Vietnam pendant la guerre a ainsi été le deuxième plus important bataillon étranger en effectifs, après le contingent américain : 312 853 soldats sud-coréens ont été déployés au Vietnam jusqu'en 1973, sous la direction du lieutenant général Chae Myung-shin. Toujours selon les sources sud-coréennes, 5 099 sont morts, dont 3 800 au combat, et ils auraient tué 41 400 ennemis (dont plus de 5 000 civils).

Soldats sud-coréens au Vietnam appartenant à la 9e division d'infanterie (photo Phillip Kemp)

Soldats sud-coréens au Vietnam appartenant à la 9e division d'infanterie (photo Phillip Kemp)

Les troupes sud-coréennes au Vietnam ont été accusées d'atrocités, en ayant tué plus de 400 villageois désarmés au village de Binh Hoa en 1966, 168 villageois à Binh Tai en octobre 1966, 135 femmes, enfants et vieillards, massacrés par des Marines à Ha My en février 1968... Toujours en février 1968, des meurtres de masse ont eu lieu à Phong Ni et Phong Nhat. Une commission vérité et réconciliation sud-coréenne a estimé le nombre de victimes non combattantes à plus de 9 000. Plusieurs auteurs de la littérature coréenne contemporaine ont rendu compte de leur participation à la guerre du Vietnam, dont Hwang Sok-hyong et Ahn Junh-hyo.

Les soldats sud-coréens au Vietnam ont aussi laissé derrière eux des milliers d'enfants métis, les “Lai Dan Han”, fils et filles de femmes vietnamiennes et d'hommes coréens.

La reconnaissance des crimes commis par les soldats coréens a été tardive et partielle : en 2001, le président Kim Dae-jung a présenté ses condoléances pour les souffrances alors infligées au peuple vietnamien, tout en déclarant qu' “elles n'étaient pas intentionnelles”. C'est finalement la société civile sud-coréenne qui s'est le plus fortement engagée : après une série d'articles publiés dans le quotidien progressiste Hankyoreh en 2003 dénonçant les atrocités de guerre, une donation de 100 000 dollars américains a été consacrée à la création d'un musée de la paix dans la province de Phu Yen.

Cette approche contraste avec l'histoire officielle encore professée en Corée du Sud : le musée de la guerre à Séoul présente la guerre du Vietnam comme une opportunité pour développer l'économie sud-coréenne alors en plein essor : la contribution du conflit à la croissance nationale a été estimée entre 3 % et 4 % du PNB sud-coréen.

Si l'intérêt diplomatique de la participation à la guerre du Vietnam était de consolider l'alliance avec les États-Unis, l'intérêt économique a été renforcé par le fait que l'effort de guerre sud-coréen a été en réalité financé par le gouvernement américain via des aménagements secrets, notamment le programme Food for peace (“de la nourriture pour la paix”) de l'Agence internationale pour le développement.

B) Vietnam démocratique – Corée populaire : une solidarité anti-impérialiste en actes

Avec l'établissement de relations diplomatiques entre la République populaire démocratique de Corée (RPDC) et la République démocratique du Vietnam (RDC) le 31 janvier 1950, la RPDC devient le troisième pays à reconnaître la RDC, après la Chine et l'URSS.

Après 1954, la solidarité politique entre les deux États s'exprime notamment par les visites de leurs dirigeants : en juillet 1957 Ho Chi Minh se rend en RPDC, puis Kim Il Sung visite le Vietnam en novembre-décembre 1958 et en novembre 1964. Des dons symboliques rendent compte des échanges ainsi noués – comme les éléphants vietnamiens au zoo de Pyongyang. En février 1961 un accord de coopération scientifique et technique est conclu entre les deux gouvernements.

Kim Il Sung accueille Ho Chi Minh en Corée en 1957

Kim Il Sung accueille Ho Chi Minh en Corée en 1957

La guerre du Vietnam conduit à une intensification de l'aide et de la coopération nord-coréennes, la RPD de Corée étant alors un pays plus développé qui soutient le peuple vietnamien à l'instar d'autres peuples en lutte pour leur libération nationale (les Palestiniens, les Sahraouis du Front Polisario...) et les combats contre l'apartheid en Afrique du Sud et en Rhodésie.

S'agissant du Vietnam, l'aide militaire (armes, munitions, uniformes...) et économique (ciment, acier, textile, médicaments, engrais chimiques...) nord-coréenne, notamment dans le cadre d'un accord “armes contre riz”, est estimée, entre 1966 et 1969, entre 12 et 20 millions de roubles par an, soit un montant particulièrement significatif pour un pays de la taille de la RPD de Corée. Elle s'accompagne de l'accueil de nombreux étudiants vietnamiens en RPDC (jusqu'à 2 500 en 1968, parmi lesquels un futur ambassadeur vietnamien en Corée du Sud) – ce qui fera de l'association des anciens étudiants vietnamiens en Corée du Nord l'un des acteurs essentiels des relations bilatérales, concomitamment avec les Associations d'amitié Vietnam-RPDC (fondée en 1965) et Corée-Vietnam.

En revanche, et à la différence des Sud-Coréens, l'implication militaire directe des Nord-Coréens dans le conflit restera limitée : il est estimé qu'environ 200 pilotes auraient combattu entre 1965 et 1968, dont 14 sont décédés. Un mausolée leur est consacré à Bac Giang, où les anciens combattants ont été honorés en 2001 par Kim Yong Nam, président du praesidium de l'Assemblée populaire suprême de la RPDC.

L'aide nord-coréenne diminue toutefois au début des années 1970, cessant pour l'essentiel en 1973 avec la conclusion des accords dits de Paris. Il a été avancé que les Nord-Coréens auraient été plus que réservés à l'engagement de négociations de paix avec les États-Unis, mais Balazs Salontai a avancé d'autres motifs : le sentiment nord-coréen d'une aide à sens unique, une concurrence des deux pays pour intégrer le Mouvement des non-alignés... En tout état de cause, l'un et l'autre sont aux avant-postes de la lutte anti-impérialiste : début 1968, l'offensive du Têt intervient presque simultanément à l'incident du Pueblo (le navire espion américain capturé par les Nord-Coréens) – même si les archives diplomatiques déclassifiées ne permettent pas de confirmer l'hypothèse, alors souvent retenue en Occident à l'époque, d'une coordination entre Hanoï et Pyongyang.

II – Continuité et ruptures dans les relations Vietnam-Corée après la réunification du Vietnam

A) 1975-1992 : une relation politique exclusive du Vietnam avec la RPD de Corée affectée par des sujets diplomatiques avec des pays tiers (Cambodge, Chine)

Les divergences sont antérieures à la réunification : pendant la guerre civile cambodgienne (1967-1975), Pyongyang a accueilli favorablement la proposition chinoise de création d'un front uni des cinq nations révolutionnaires asiatiques (Chine, RPDC, Vietnam, Laos, Cambodge) – alors que le Vietnam, comme l'Union soviétique, ont été réservés face à cette initiative, et de fait dans le schisme sino-soviétique, le Vietnam n'a pas été pro-chinois.

La question cambodgienne va affecter encore plus fortement les relations Hanoï-Pyongyang après 1975, lorsque la RPDC apporte son soutien aux Khmers rouges. À partir de cette date, Norodom Sihanouk fera d'ailleurs de fréquents séjours à Pyongyang, où les Nord-Coréens lui construisent un palais et lui fournissent des gardes du corps qui lui resteront fidèles jusqu'à sa disparition. Si rien n'atteste de relations personnelles entre Ho Chi Minh et Kim Il Sung, le dirigeant nord-coréen et Norodom Sihanouk ont en revanche noué des relations humaines fortes, indépendamment des relations politiques d'État à État.

Les relations sont encore dégradées par la dénonciation par la RPDC de l'intervention vietnamienne au Cambodge en 1979 et le refus de reconnaître la nouvelle République populaire du Kampuchea.

A contrario le retrait vietnamien du Cambodge en 1989 favorise le développement des échanges, avec la création d'un comité intergouvernemental Vietnam-RPDC pour la coopération économique, scientifique et technologique.

B) Depuis 1992 : l'essor des relations Vietnam – République de Corée

L'établissement de relations diplomatiques entre la République socialiste du Vietnam et la République de Corée (Corée du Sud) le 22 décembre 1992 n'est pas le premier succès de la politique d'ouverture aux démocraties populaires de Séoul : la Corée du Sud avait déjà établi des relations diplomatiques avec l'URSS le 30 septembre 1990, puis avec la République populaire de Chine le 24 août 1992. Il entraîne toutefois la suspension immédiate de l'accord de coopération économique, scientifique et technologique conclu entre Pyongyang et Hanoï en 1989. Sur un autre plan, il favorise le développement des études coréennes au Vietnam, marquées par la création d'un Centre d'études coréennes dans la capitale vietnamienne.

1.Des relations d'abord économiques en croissance exponentielle

Dans sa recherche d'investissements étrangers depuis l'engagement de sa politique de réformes économiques (Doï Moï) en 1986, le Vietnam voit dans la Corée du Sud un potentiel partenaire de premier plan – tandis que pour sa part la Corée du Sud, pays autrefois parmi les plus pauvres du monde devenu membre de l'OCDE malgré son absence de ressources premières en abondance, se voit volontiers comme un modèle de développement, non seulement pour le Vietnam mais aussi pour l'Afrique subsaharienne.

Dès 1996, la République de Corée est devenu le troisième partenaire commercial du Vietnam (avec un volume d'échanges annuels bilatéraux de 1,3 milliard de dollars) et le quatrième investisseur étranger au Vietnam (à hauteur de 2 milliards de dollars).

Aujourd'hui, la Corée du Sud est le premier investisseur étranger au Vietnam : le stock des investissements directs étrangers (IDE) sud-coréens au Vietnam s'élevait à 54 milliards de dollars en juin 2017, générant près d'un million d'emplois dans l'économie locale. En sens inverse, ce sont quelque 4 000 entreprises vietnamiennes qui ont investi en Corée du Sud (dont Petro Vietnam Oil Corporation, Vietnam Air Petrol Company...).

La Corée du Sud est le deuxième pourvoyeur d'aide publique au développement (APD) au Vietnam, le Vietnam étant le premier récipiendaire de l'APD sud-coréenne.

L'essor du commerce bilatéral illustre le mieux le développement des relations économiques, à la faveur des mesures de libéralisation engagées d'abord dans le cadre des relations ASEAN-Corée du Sud, puis de l'accord de libre-échange bilatéral, négocié à partir de 2010, signé le 5 mai 2015 et entré en vigueur le 20 décembre 2015. Les Vietnamiens exportent notamment en Corée du Sud des produits de la mer (poisson, poulpes, crevettes, calamars...) quand les exportations sud-coréennes au Vietnam se concentrent sur les nouvelles technologies de l'information et de la communication qui correspondent à l'un des pôles d'excellence de la République de Corée. En 2016, le commerce bilatéral s'est élevé à 45,1 milliards de dollars, ayant plus que doublé depuis 2012 (21 milliards de dollars) et progressé de 20 % par rapport à 2015. Sur les neuf premiers mois de l'année 2017, les échanges commerciaux s'élevaient à 35,5 milliards de dollars (soit une progression de 30 % d'une année sur l'autre), correspondant à un volume annuel d'échanges de l'ordre de 60 milliards de dollars – et une multiplication par quarante-cinq des échanges commerciaux en valeur (en dollars courants) depuis 1996.

Cet essor des échanges profite cependant inégalement aux deux parties, le Vietnam accusant un fort déficit commercial : l'abolition des barrières tarifaires a déjà profité à l'économie sud-coréenne, plus développée.

2. Quel partenariat politique et stratégique ?

Au regard de l'importance des échanges économiques, les dirigeants vietnamiens tendent à rejeter dans le passé les atrocités commises pendant la guerre par le bataillon sud-coréen au Vietnam – malgré des questions d'intérêt commun, comme les conséquences de l'agent orange non seulement sur les populations vietnamiennes, mais aussi sur les soldats sud-coréens ayant combattu au Vietnam, également engagés dans une bataille juridique contre les firmes pharmaceutiques américaines (en janvier 2006, Monsanto et Dow Chemical ont été condamnés à verser des dommages et intérêts 6 800 anciens combattants sud-coréens au Vietnam, mais la décision n'a pas été confirmée dans la suite de la procédure).

Le rapprochement politique Hanoï-Séoul est cependant favorisé par des intérêts convergents : les deux pays ont la Chine comme premier partenaire économique mais une alliance en droit (s'agissant de la Corée du Sud) ou potentielle (concernant la Vietnam) avec les États-Unis, dans le cadre de la rivalité stratégique américano-chinoise dans la zone Asie-Pacifique ; enfin, les diasporas coréenne et vietnamienne sont l'une et l'autre importantes aux États-Unis.

Après l'établissement de relations diplomatiques entre Hanoï et Washington en 1994, le Vietnam a ainsi recherché l'appui américain dans ses différends avec la Chine, notamment les conflits territoriaux en mer de Chine du Sud. Mais le Vietnam cherche aussi à gagner la Corée du Sud à ses positions : en octobre 2012, un colloque a ainsi été organisé en Corée du Sud, sous le double patronage de l'Université de Chosun et de l'Université nationale de Hanoï, à propos de la souveraineté des îles en mer de Chine méridionale et dans la mer orientale.

L'armée sud-coréenne aide par ailleurs à la modernisation de l'armée vietnamienne et forme des officiers vietnamiens.

Les visites des dirigeants de l'un ou l'autre pays ont ainsi ponctué un partenariat en construction, y compris dans le domaine politique : en 1998, Kim Dae-jung a été le premier président sud-coréen à visiter le Vietnam depuis la réunification ; en 2001, la visite du Président Tran Duc Luong en Corée du Sud était la première d'un chef d'État vietnamien depuis l'établissement des relations diplomatiques en 1992.

La notion de “partenariat global” a été développée au début des années 2000, et qualifiée de “partenariat stratégique” à l'occasion de la visite du président sud-coréen Lee Myung-bak au Vietnam en 2009. En mars 2012, le Président Nguyen Tan Dung a été reçu à Séoul, et la Présidente Park Geun-hye a effectué une visite d'État au Vietnam du 7 au 11 septembre 2013.

Les Présidents Nguyen Tan Dung et Lee Myung-bak en 2012

Les Présidents Nguyen Tan Dung et Lee Myung-bak en 2012

3. D'importantes présences sud-coréenne au Vietnam et vietnamienne en Corée du Sud

Pour le Vietnam, pays jeune dont 50 % de la population a moins de 30 ans, la Corée du Sud est déjà connue par la vague Hallyu de la culture pop sud-coréenne (cinéma, musique), si populaire que selon Pierre Journoud 70 % des programmes diffusés par la télévision vietnamienne sont d'origine sud-coréenne.

Les Coréens au Vietnam étaient au nombre de 83 640 en 2011 selon le ministère sud-coréen des Affaires étrangères et du commerce, et leur nombre aurait atteint 130 000 en 2013, selon une estimation de la télévision vietnamienne, dont la moitié dans la capitale économique Ho Chi Minh – ville, ce qui traduit le caractère essentiellement économique de cette présence sud-coréenne, qui s'accroît avec le développement des échanges. Il s'agit de la deuxième plus importante communauté coréenne en Asie du Sud-Est, après les Philippins, et de la deuxième plus forte communauté d'expatriés au Vietnam, après les Taïwanais.

Dès 1995 se constitue l'association Koviet, communauté des Coréens ayant grandi au Vietnam.

Cette présence sud-coréenne n'est pas sans susciter également des réactions de rejet, les chefs d'entreprise sud-coréens étant perçus comme trop exigeants tandis que des faits divers alimentent une certaine xénophobie (comme en 2008, lors du meurtre d'une étudiante de l'Université de Hanoï par son petit ami sud-coréen).

À cette présence de moyen et long termes s'ajoutent les flux touristiques : en 2013, 536 000 Sud-Coréens avaient visité le Vietnam, tandis que la même année 106 000 Vietnamiens avaient visité la Corée du Sud.

La présence vietnamienne en Corée du Sud remonte principalement à la guerre du Vietnam, à la suite des premiers mariages mixtes. Aujourd'hui, alors que la Corée du Sud souffre d'un déséquilibre de son sex ratio au détriment des femmes, environ 5 000 Vietnamiennes rejoignent la République de Corée dans le cadre de mariages internationaux, et plus de 2 000 agences matrimoniales sud-coréennes se sont établies au Vietnam. Un racisme s'est aussi développé en Corée du Sud à l'encontre de leurs épouses vietnamiennes et de leurs enfants métis, les Sud-Coréens tendant à classer les métis dans la catégorie de population étrangère.

La majeure partie de la communauté vietnamienne en Corée du Sud (forte de plus de 100 000 membres) est cependant constitué de travailleurs (dont le nombre était estimé à 65 000, souvent dans les secteurs manufacturier et de la pêche, où leurs conditions de vie sont précaires) et dans une moindre mesure d'hommes d'affaires et de cadres. S'ajoute enfin une communauté étudiante vietnamienne.

C) Les relations Vietnam-Corée du Nord depuis 1992 : au-delà de la fraternité des anciens compagnons d'armes, quelles coopérations concrètes ?

Comme l'observe notamment Nate Fischler dans un article de Asia Times publié le 30 juillet 2017, le terme d' “amitié” perdure.

Entre 1957 et 2002, ce sont ainsi 135 accord bilatéraux conclus qui ont été recensés. Il reste des symboles de la période d'essor des échanges de la deuxième moitié des années 1960 : le jardin d'enfants de Hanoï, créé à l'origine avec des fonds nord-coréens, et dont le nombre d'enfants a fortement augmenté depuis sa création (de 120 à 880), est aujourd'hui l'un des plus réputés (et aussi l'un des plus sélectifs) de la capitale. Il a reçu de multiples récompenses, tant du côté nord-coréen que de celui vietnamien, comme l'a montré Pham Thi Thu Thyu dans un article publié par NK News en août 2017 “The colourful history of North Korea – Vietnam relations”.

Le retrait vietnamien du Cambodge, et l'attente d'investissements étrangers au Vietnam, ont d'abord favorisé les échanges économiques : en 1993, un investissement conjoint nord-coréano-vietnamien à Hai Duong a porté sur la production de soie. Mais les difficultés économiques de la RPDC l'ont ensuite conduite à revendre ses parts au Vietnam en 2001.

Des incidents financiers ont aussi affecté les relations bilatérales : selon les Vietnamiens, les Nord-Coréens n'auraient pas honoré, en 1996, le paiement de 20 000 tonnes de riz vietnamien, pour une valeur estimée à 18 millions de dollars. La RPDC aurait cependant réglé sa facture en livrant deux sous-marins de la classe Yugo, qui seraient d'ailleurs toujours utilisés par l'armée vietnamienne pour ses entraînements.

S'agissant des échanges économiques, c'est aujourd'hui plus la Corée du Nord qui s'intéresse au Vietnam que l'inverse : alors que des zones économiques spéciales ont été créées en RPDC, des experts nord-coréens se rendent régulièrement au Vietnam pour étudier ses réformes économiques, vues de Pyongyang comme offrant un modèle de développement socialement plus stable que la voie chinoise vers le socialisme de marché.

La question des réfugiés nord-coréens passant par le Vietnam, notamment pour rejoindre la Corée du Sud (alors que la frontière sino-vietnamienne est plutôt facile d'accès, étant peu montagneuse), a été une pomme de discorde entre les deux pays. Initialement, les autorités vietnamiennes ont fait le choix de tolérer le départ des Nord-Coréens vers la Corée du Sud depuis quatre centres d'accueil gérés par la Corée du Sud au Vietnam. Cette situation a changé avec l'annonce, en juillet 2004, que 468 réfugiés nord-coréens avaient gagné la Corée du Sud depuis le Vietnam. Dès lors, les autorités vietnamiennes ont renforcé le contrôle aux frontières des Nord-Coréens, et expulsé les Sud-Coréens gérant les centres de réfugiés nord-coréens sur leur territoire.

La fin des années 2000 a été marquée par un regain des échanges politiques bilatéraux : des visites nord-coréennes au Vietnam de haut niveau ont eu lieu en 2010, 2012 (avec la visite du Président Kim Yong Nam du 5 au 7 août) et 2015 (Pak Yong Sik, ministre nord-coréen des Forces armées, a été reçu par le Président Truong Tan Sang) ; pour sa part, le secrétaire général du Parti communiste vietnamien (PCV) Nong Duc Manh a visité Pyongyang en octobre 2007 – c'était la première visite à ce niveau d'un responsable du PCV depuis l'accueil de Ho Chi Minh à Pyonyang en 1957.

La place du Vietnam parmi les amis de la RPDC doit cependant être relativisée : dans les réponses du Maréchal Kim Jong Un aux messages de félicitations des dirigeants et chefs de parti étrangers en mai 2014, le Vietnam n'apparaît qu'en huitième position – après la Chine, Cuba, le Népal, le Laos, Myanmar, la Mongolie et le Cambodge, avant le Congo démocratique et l'Angola.

D) La question coréenne, opportunité pour le Vietnam de s'affirmer comme médiateur sur la scène internationale ?

Les bonnes relations qu'entretient le Vietnam avec les deux États coréens en font un possible médiateur sur la question coréenne, d'autant plus qu'il manifeste des ambitions diplomatiques pour renforcer sa stature internationale, y compris au sein de l'ASEAN, comme puissance responsable cherchant à régler les conflits.

Les autorités vietnamiennes expriment des positions équilibrées, les mêmes acteurs pouvant tenir un discours cohérent vis-à-vis tant de la Corée du Sud que de la Corée du Nord : le secrétaire général du PCV Nong Duc Manh, qui était à Pyongyang en octobre 2007, se trouvait à Séoul fin 2017, où il prônait la dénucléarisation, la paix et la réunification de la péninsule.

Cet appel constant au dialogue et à la dénucléarisation va cependant de pair avec le soutien de Hanoï aux positions américaines (et chinoises) pour que Pyongyang respecte ses engagements internationaux, notamment les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies sanctionnant la poursuite de ses programmes nucléaires militaires et balistiques par la RPDC. En juillet 2016, en application des sanctions internationales, le Vietnam a interdit d'entrée sur son territoire douze ressortissants nord-coréens.

Néanmoins, dans des périodes de crise (comme le naufrage de la corvette sud-coréenne Cheonan le 26 mars 2010, ayant causé 46 morts, imputée à la Corée du Nord par Séoul et Washington selon une thèse battue en brèche par de nombreux experts), Hanoï a appelé, comme du reste la Chine et la Russie, au dialogue et à la retenue de toutes les parties, en évitant les condamnations de la seule Corée du Nord. Ces positions gouvernementales divergent en revanche de celles des médias sociaux qui, comme en Chine, sont souvent plus critiques vis-à-vis de la RPDC.

Plusieurs exemples montrent cependant que le rôle de médiateur du Vietnam sur la question coréenne reste à développer :

- le Vietnam a accueilli des pourparlers intercoréens comme des pourparlers Japon – RPDC, mais ces discussions n'ont souvent pas permis des avancées décisives , et surtout ne se sont pas inscrites dans une politique diplomatique continue ;

- le Vietnam pourrait favoriser des discussions entre les États-Unis et la RPDC (comme l'ont fait la Yougoslavie du Maréchal Tito ou la Roumanie de Nicolas Ceaucescu pendant la guerre froide), mais là encore la volonté et la persévérance manquent encore trop souvent côté vietnamien ;

- plus prometteurs, les forums régionaux de l'ASEAN plus trois (Chine, Japon, Corée du Sud) offrent un cadre approprié, qui pourrait du reste répondre aux ambitions de la Corée du Sud de s'affirmer comme une puissance régionale.

*

En conclusion, quelles sont les perspectives d'évolution des relations Vietnam-Corée, et dans quelle mesure la réunification vietnamienne puis son ouverture économique pourraient-elles constituer un cas d'école pour la Corée ?

Sur le premier point, si les élites vietnamiennes tendent à se répartir entre une tendance plus traditionnelle (qui pourrait manifester une sympathie politique vis-à-vis de la Corée du Nord) et une tendance plus moderniste et plus nationaliste, davantage attirée par la Corée du Sud, les tendances lourdes sont au renforcement des échanges économiques, et donc à faire pencher la balance vers la République de Corée.

Concernant la deuxième question, la réunification vietnamienne à l'issue d'une guerre civile internationalisée est un modèle peu attractif et surtout daté ; le principal intérêt de l'organisation politique du Vietnam est peut-être aujourd'hui l'équilibre régional des postes de direction politique (qui n'est d'ailleurs pas propre au Vietnam : on peut également citer les équilibres ethnico-religieux du Liban), qui pourrait inspirer des institutions de type confédérale en Corée. Par ailleurs, l'ouverture économique du Vietnam intéresse non seulement les Nord-Coréens, mais aussi des spécialistes sud-coréens qui, à l'instar de l'ancien diplomate Park Joon-woo en mars 2012, voyait dans l'évolution économique du Vietnam “l'un des meilleurs modèles” pour la Corée du Nord. Assurément, la réunification de la Corée, qui sera l'oeuvre des Coréens eux-mêmes, prendra probablement des formes originales, qui ne seront pas la répétition de situations politiques advenues en d'autres temps et d'autres lieux.

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10 février 2018 6 10 /02 /février /2018 22:53

Suite à l’invitation du dirigeant Kim Jong-un au président Moon Jae-in à se rendre à Pyongyang pour un sommet intercoréen, transmise par Kim Yo-jong, envoyée spéciale du dirigeant nord-coréen, Benoît Quennedey, président de l’Association d’amitié franco-coréenne (AAFC), a été interrogé au journal télévisé de 13h sur France 24 (version française) le samedi 10 février 2018 - avant d'intervenir sur le canal anglophone à 13h30 le même jour. Nous revenons ci-après sur le journal télévisé en français.

La journaliste Judith Grimaldi a ouvert le journal sur l’actualité concernant la Corée et a aussitôt commencé à questionner Benoît Quennedey, en qualité de président de l’AAFC et auteur de l’ouvrage La Corée du Nord, cette inconnue, paru aux éditions Delga. Puis pendant six minutes ont suivi des questions posées fort courtoisement et des réponses sur un ton calme et posé, le tout contrastant agréablement avec d’autres émissions tapageuses sur la Corée, certes sur d’autres canaux TV.

La journaliste rappelant le défilé commun des deux délégations à l’ouverture des JO, l’équipe unique de hockey féminin, la rencontre entre le Président Moon Jae-in et la sœur du leader Kim Jong-un a demandé si « ce sont des manœuvres qui sur le fond ne changent rien ou est-ce que cela annonce une évolution positive ? ».

Benoît Quennedey s’est félicité de ce que « l’esprit olympique flotte sur les relations intercoréennes » puis a rappelé 2017, année terrible en termes d’augmentation des tensions, et le fait que Moon Jae-in à peine élu a fait du dialogue intercoréen un de ses axes. Bien sûr « il a dû ronger son frein durant toute l’année 2017 » compte tenu de la montée des tensions. Le discours du leader de la RPDC le 1er janvier 2018 souhaitant un plein succès aux JO de Pyeongchang a permis une évolution positive dont le dernier élément est l’invitation transmise au Président Moon Jae-in à se rendre à Pyongyang pour rencontrer le Président Kim Jong-un. Ce serait après juin 2000 et octobre 2007 la première rencontre à ce niveau depuis une dizaine d’années. Quant à savoir si le changement serait durable, Benoît Quennedey a rappelé la réaction du ministre français des Affaires Etrangères, Jean-Yves Le Drian, présent aux JO, et qui a posé la question dans ces termes.

Judith Grimaldi a porté son interrogation suivante sur la réaction de la population sud-coréenne face à ces évènements. « Un tiers soutient le cours actuel, un petit tiers s’y oppose et un tiers est neutre ». La réponse a souligné le succès du président Moon Jae-in dans l’organisation de ces Jeux face non seulement à l’opposition des néoconservateurs américains et sud-coréens mais aussi à celle des Japonais en relation avec le problème des esclaves sexuels de la Deuxième guerre mondiale (Tokyo avait un temps menacé de boycotter les Jeux suite à l'annonce par Séoul de la remise en cause d'un accord réglant cette question en des termes inacceptables pour les victimes coréennes) et à l’absence du vice-président Mike Pence lors du repas offert aux délégations étrangères, dont celle nord-coréenne.

Interrogé ensuite sur l’autonomie d’action de Moon Jae-in, Benoît Quennedey a indiqué, que dans les sondages il avait une bonne place, qu’il ne pouvait se mettre dans une situation de confrontation avec Donald Trump tout en cherchant sa propre voie : le chef de l'Etat sud-coréen a déclaré habilement, pour ne pas froisser les Américains, que si la détente actuelle avait lieu, c’était grâce au Président Trump. Quant aux sanctions elles ont de fait été levées temporairement pour permettre l’arrivée d’un avion nord-coréen. Par contre reste le drame à venir pour la population du Nord si rien n’est fait, l’UNICEF ayant annoncé que 60 000 enfants pourraient mourir de faim suite aux sanctions.

Enfin, quelle est la position de la France sur ce sujet ? L’interviewé a rappelé qu’au Conseil de sécurité de l’ONU, parmi les cinq membres permanents, il y avait un bloc anglo-américain poussant sans cesse à plus de sanctions, la Chine et la Russie appelant quant à elles à un double moratoire des essais nucléaires et balistiques par la Corée du Nord et des manœuvres américaines : entre ces deux positions, la France, compte tenu de sa tradition d’indépendance diplomatique, pourrait avoir un rôle et jouer sa propre carte.

 Kim Yo-jong et le Président Moon Jae-in

Kim Yo-jong et le Président Moon Jae-in

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8 février 2018 4 08 /02 /février /2018 00:29

Le comité national de l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) s'est réuni le 7 février 2018 à Paris. Alors que la trêve olympique à l'occasion des Jeux olympiques de Pyeongchang, au sud de la péninsule, a marqué un rapprochement intercoréen et permis la suspension des exercices de guerre américano-sud-coréens, la vigilance reste plus que jamais de mise au moment où les autorités américaines ont annoncé un nouveau renforcement des sanctions contre la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord). 

La nécessité de favoriser le dialogue multilatéral en vue d'un traité de paix dans la péninsule coréenne a dominé les débats du comité national de l'AAFC, dans la continuité des actions initiées de longue date et renforcée depuis un an (y compris aux côtés des Coréens en France et en liaison avec des experts français de la Corée allant au-delà des idées reçues), et au moment où les chaînes de télévision nationale conditionnent l'opinion publique non seulement à l'imminence, mais également à la nécessité selon elles, d'une nouvelle guerre de Corée - en attendant, les sanctions prises à l'encontre des populations nord-coréennes ont un impact mortifère sur les plus fragiles, à commencer par les enfants. 

Dans ce contexte, le comité national de l'AAFC a adopté le texte d'un courrier adressé au Mouvement de la paix, afin de mener des actions communes en vue de permettre une désescalade durable des tensions, alléger les souffrances des populations liées aux sanctions internationales et cesser la course aux armements. L'objectif est également de coordonner les diverses actions menées en France pour la paix en Corée, alors que se précisent les plans d'une frappe américaine dite "chirurgicale" mais qui serait en fait le déclencheur du premier conflit entre puissances nucléaires, dont les effets seraient catastrophiques. 

Les membres du comité national de l'AAFC ont également observé une minute de silence à la mémoire de Jean Salem, qui était membre de l'AAFC et avait oeuvré aux combats pour les droits de l'homme au Sud de la péninsule en tant que président du Comité international pour les libertés démocratiques en Corée du Sud (CILD). L'AAFC était d'ailleurs représentée par son secrétaire général, Patrick Kuentzmann, lors de cérémonies d'hommage rendues par le CILD et par les participants au séminaire "Marx au XXIe siècle" (où la question coréenne avait été plusieurs fois à l'ordre du jour), qu'avait initié Jean Salem. L'article de l'AAFC à la mémoire de Jean Salem rappelant son combat pour la Corée - toute la Corée, y compris la réunification de la péninsule - avait aussi été cité par d'autres organisations progressistes, comme Agir Contre le Colonialisme Aujourd'hui (ACCA). 

Enfin, la réunion du comité national de l'AAFC coïncidait avec la Fête de l'Etoile Brillante qui, en RPD de Corée, commémore chaque année la naissance du Dirigeant Kim Jong-il. A cette occasion, Benoît Quennedey, président de l'AAFC, a souligné la contribution de l'ancien dirigeant de la République populaire démocratique de Corée au rapprochement et au dialogue intercoréen, à l'occasion notamment des sommets de juin 2000 et octobre 2007. Il avait également suivi une ligne développement simultanée de l'économie et de la défense nationale, ayant conduit la RPD de Corée à se doter, en 2017, d'une force de dissuasion nucléaire autonome, pour ne pas subir le sort de l'Irak en 2003 ou de la Libye en 2011. L'année 2016 a aussi été marquée par un regain de croissance économique, en dépit des sanctions internationales initiées par les Etats-Unis et leurs alliés qui frappent de plein fouet les populations.

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27 janvier 2018 6 27 /01 /janvier /2018 23:38

En décembre 2017, Initiative communiste, mensuel du Pôle de renaissance communiste en France (PRCF), a publié sur son site Internet un entretien avec Benoît Quennedey, président de l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) - ensuite reproduit dans le n° 188 (janvier 2018) du journal papier, à l'occasion de la parution de son ouvrage La Corée du Nord, cette inconnue (Delga, 2017). Nous reproduisons ci-après cet entretien, qui revient notamment sur le rôle joué par l'AAFC dans le développement des relations France-République populaire démocratique de Corée (RPDC) et la nécessité du combat pour les libertés démocratiques en République de Corée (Corée du Sud), alors que la France est l'un des deux pays de l'Union européenne (avec l'Estonie) à ne pas avoir établi de relations diplomatiques complètes avec la RPD de Corée.

L'Association d'amitié franco-coréenne dans "Initiative communiste"

Initiative Communiste : Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est l’AAFC ?

L’association d’amitié franco-coréenne a été fondée en 1969 et animée par des personnalités venues de différents horizons politiques : des communistes, comme Jean Kanapa et Léo Figuères, des gaullistes comme Louis Terrenoire, ou encore des chrétiens de gauche comme Yves Grenet. Depuis près d’un demi-siècle, nos objectifs sont restés les mêmes : faire connaître la culture et la civilisation coréennes, soutenir les militants sud-coréens dans leur lutte pour les droits politiques et sociaux, lutter pour la paix et la réunification de la Corée, pays divisé à la Libération par le jeu des grandes puissances. Par exemple, concrètement nous avons mené des campagnes pour le soutien de l’apprentissage du français en Corée, établi un parrainage avec une école secondaire à Pyongyang, mis en place des actions humanitaires en collaboration avec des ONG présentes au Nord de la Corée (comme le Secours populaire français) ou encore organisé l’accueil, en 2015, d’une troupe de jeunes handicapés nord-coréens à Paris. Tout en prenant position sur l’actualité coréenne, nous avons dans ce domaine comme objectif premier de faire pièce à une désinformation extrêmement prégnante…

I.C. : Justement, la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) est présentée en France comme le pire régime de la planète alors que la République de Corée (Corée du Sud) est qualifiée de démocratie. Qu’en est-il selon vous ?

Sous la présidence de Mme Park Geun-hye, fille du dictateur militaire Park Chung-hee, chassée du pouvoir par la rue après des manifestations de millions de Coréens qui ont aussi eu des échos ailleurs dans le monde (800 manifestants à Paris le 12 novembre 2017, principalement coréens, mais aussi des Français dont beaucoup étaient des militants de l’AAFC), une dérive autoritaire a frappé la Corée du Sud, marquée par l’interdiction en décembre 2013 du principal parti de gauche (le Parti progressiste unifié), à l’issue d’un procès truqué, et l’emprisonnement de dizaines de militants politiques et syndicaux, dont le dirigeant d’une des deux principales centrales syndicales (la Confédération coréenne des syndicats, KCTU), Han Sang-gyun, toujours derrière les barreaux. Si l’alternance politique de mai 2017 avec l’élection d’un président démocrate, Moon Jae-in, a porté un coup d’arrêt  aux atteintes grandissantes aux libertés publiques, la Corée du Sud reste une démocratie autoritaire, où plus de 600 objecteurs de conscience croupissent dans les geôles, dans laquelle la liberté d’expression et la liberté de manifestation sont encadrées et où les services de renseignement agissent toujours comme un Etat dans l’Etat, hors de tout contrôle démocratique. Il est d’ailleurs symptomatique que, depuis quatre ans, au moins sept Sud-Coréens (selon les informations dont nous disposons) ont obtenu l’asile politique en France.

La RPDC est un régime de démocratie populaire, marqué par ses origines de guérilla antijaponaise et où la crainte à tout moment d’une invasion américaine, conjuguée à une empreinte culturelle du confucianisme, a donné naissance à une société fortement hiérarchisée où l’armée est très présente, à la fois comme acteur politique et économique. La figure éminente du dirigeant, héréditaire (Kim Il Sung puis son fils Kim Jong Il et maintenant son petit-fils Kim Jong Un), est aussi un trait culturel qu’on retrouve dans d’autres pays d’Asie de l’Est, mais étranger tant à notre conception française républicaine du pouvoir qu’au marxisme-léninisme stricto sensu, auquel d’ailleurs les Nord-Coréens ne se réfèrent plus. Mais un examen plus détaillé de l’organisation politique et sociale fait ressortir la propriété collective des moyens de production, la gratuité d’un système d’éducation généralisé (y compris sous la forme du revenu étudiant) et l’ascension sociale des classes sociales opprimées (paysans, ouvriers, mineurs) sous le féodalisme puis la colonisation japonaise. En dépit des réformes économiques engagées depuis 2002 qui ont creusé les inégalités et introduit des formes d’économie privée, la Corée du Nord est probablement l’Etat qui, aujourd’hui, est l’héritier le plus direct de la Révolution d’Octobre et de l’Union soviétique.

I.C. : Dans le bras de fer qui oppose les Etats-Unis de Trump à la RPDC qui menace vraiment la paix mondiale ?

La Corée du Nord n’a jamais envahi aucun pays étranger : elle a développé une force de dissuasion nucléaire suivant une stratégie de dissuasion du faible au fort qui a aussi été celle de la France du général de Gaulle. Entièrement détruite par les troupes des Nations unies sous commandant américain pendant la guerre de Corée (1950-1953), elle considère que les précédents irakien en libyen plaident pour le refus du désarmement unilatéral que veulent lui imposer les Etats-Unis.

Donald Trump, pour sa part, menace de détruire la Corée du Nord à la tribune des Nations unies : sans doute une guerre lui permettrait-elle de faire diversion aux échecs rencontrés sur la scène intérieure. Mais, précisément, le potentiel militaire de la Corée du Nord en fait une cible improbable, et un consensus existe parmi les diplomates et les militaires américains pour favoriser un effondrement du pays sous l’effet des sanctions plutôt que d’engager un conflit entre puissances nucléaires qui serait dévastateur.

Or l’enjeu est bien celui des sanctions et de leurs effets terribles sur la vie même des populations : en quelques mois, 90 % du commerce extérieur de la Corée du Nord a été mis sous embargo. La Corée du Nord est désormais le pays le plus sanctionné au monde depuis la création des Nations unies en 1945. Pour ne pas revivre le scénario d’enfants irakiens qui mouraient de faim dans un des pays les plus fortement dotés en hydrocarbures au monde, l’AAFC plaide de manière constante pour une sortie de la crise par le dialogue, en vue de parvenir à établir un régime de paix durable, sans armes nucléaires, dans la péninsule coréenne. Tel est l’enjeu des actions de sensibilisation des pouvoirs publics et de l’opinion que nous menons, ainsi que ces actions de coopération que nous initions pour faire tomber les murs qu’on érige entre les peuples. C’est une action de longue haleine, où chacun peut apporter sa pierre à un édifice qui est celui de la paix et de la solidarité mondiales – comme nous l’avons réaffirmé lors de la conférence internationale que nous avons tenue à Paris, les 23 et 24 juin 2017, en présence des représentants de 12 autres pays que la France.

I.C. : N’est-il pas illusoire de proposer une réunification des deux Corées alors qu’y existent des régimes et des modes de production opposés ?

C’est précisément parce que les systèmes politiques et sociaux sont éloignés qu’il faut surmonter ces différences dans le respect de l’identité de chacune des deux composantes au sein d’une structure envisagée comme confédérale : pas dans une négation des identités ainsi qu’on peut l’apercevoir dans l’Union européenne, mais au sein d’une maison commune qui respecte les régimes et modes de production du Sud et du Nord.

Concrètement, cela passe par des projets économiques menés en commun (comme dans la zone économique de Kaesong, malheureusement fermée en février 2016), les réunions des familles séparées par la division, et des politiques de coopération dans les domaines politiques et culturels… Pendant dix ans, sous les présidences des démocrates Kim Dae-jung (1998-2003) et Roh Moo-hyun (2003-2008) en Corée du Sud, les échanges Nord-Sud ont prospéré, faisant de la Corée du Sud le deuxième partenaire économique et culturel de la Corée du Nord après la Chine. Les deux présidents conservateurs qui ont ensuite occupé la Maison Bleue à Séoul ont ruiné, un à un, les acquis du dialogue intercoréen, qui avait été marqué par des rencontres au sommet à Pyongyang en juin 2000 et en octobre 2007. L’élection de Moon Jae-in en mai 2017 ouvre la porte à une possible reprise de la coopération Nord-Sud, première étape vers une réunification à plus long terme.

I.C. : La France ne reconnaît toujours pas la RDPC et n’a pas de relations diplomatiques complètes avec elle. Est-ce selon vous conforme à l’intérêt de notre pays ?

La France est l’un des deux pays de l’Union européenne, avec l’Estonie, à ne pas avoir établi de relations diplomatiques complètes avec la RPDC : à la délégation générale nord-coréenne à Paris fait pendant le bureau français de coopération à Pyongyang, mais ces postes diplomatiques n’ont pas le statut d’ambassades.

Cette situation, contraire à la tradition diplomatique française de reconnaître les Etats et non les régimes, provient d’une crispation sur la question nucléaire – car  la France n’a pas eu les mêmes scrupules à l’égard d’Israël et du Pakistan, eux aussi dotés de l’arme nucléaire.

La vérité est que la France, faute d’experts dans les cercles de décision et en l’absence aujourd’hui de liens importants avec la RPDC (qu’ils soient économiques, politiques ou militaires), n’a pas de politique nord-coréenne autonome distincte de celles de Washington ou de Séoul, ce qui est évidemment dommageable à nos intérêts économiques ou encore à la diffusion de la langue et de la culture françaises dans l’Asie de l’Est. La conséquence en est que l’AAFC se trouve à être l’interlocuteur des Nord-Coréens sur des projets de coopération universitaires ou humanitaires, ce qui n’est pas la vocation d’une association non gouvernementale. Mais face à ce retrait volontaire de la puissance publique, nous continuerons à porter le flambeau des intérêts français en Corée, chaque fois que possible en bonne intelligence avec les diplomates de notre pays souvent conscients de ces lacunes mais qui ne disposent pas de la marge de manœuvre nécessaire de la part de leur tutelle, faute d’une volonté politique.

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21 janvier 2018 7 21 /01 /janvier /2018 23:15

Plusieurs conférences ont eu lieu dans les Vosges, au cours du week-end des 20 et 21 janvier 2018, sur la situation en Corée et tout particulièrement en République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), à l'initiative ou avec le soutien du comité régional grand Est de l'Association d'amitié franco-coréenne et de la fédération départementale du Mouvement de la paix. Ces différentes rencontres ont permis de mieux connaître la réalité d'un pays au-delà de préjugés tenaces, afin de favoriser la paix dans cette partie du monde.

Dorian Malovic, à Saint-Dié le 20 janvier 2018

Dorian Malovic, à Saint-Dié le 20 janvier 2018

Une semaine après l'intervention de Dorian Malovic au Foyer rural de Tousson, l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) a récidivé en organisant la venue cette fois à Saint-Dié, le 20 janvier 2018, du journaliste de La Croix chef du service Asie, co-auteur avec Juliette Morillot de La Corée du Nord en 100 questions. La rencontre avait lieu à la librairie indépendante Le Neuf, dans le cadre de ses petits déjeuners "Le monde en questions". Lors du débat animé par Damien Jamet, membre de l'AAFC, maître de conférences en informatique à l'Université de Lorraine qui a visité deux fois la RPD de Corée (en juillet 2015 et décembre 2017) et initié des contacts universitaires franco-nord-coréens en ce domaine, Dorian Malovic a démonté un à un les clichés qui continuent de marquer l'imaginaire collectif occidental sur la Corée du Nord, dont les évolutions en cours sont négligées au même titre que celles qu'avait connues la République populaire de Chine plus de trois décennies plus tôt : pour reprendre une métaphore relevant du domaine de l'informatique, il est difficile de changer de logiciel, alors même que le bond technologique qu'a connu le pays en se dotant d'une force de dissuasion nucléaire autonome aurait dû interpeller plus tôt.

Dorian Malovic s'est ensuite prêté au jeu des questions-réponses avec une salle trop petite pour accueillir un public de plus de 60 personnes, qui était par ailleurs suivie en direct par plus de 80 personnes sur la page Facebook de la librairie, avant de dédicacer des exemplaires de son ouvrage, aujourd'hui le livre le plus vendu en France sur la Corée du Nord.

Ce week-end vosgien consacré à la question coréenne a ensuite abordé plus particulièrement la thématique de la paix, lors de trois conférences-rencontres de Benoît Quennedey, président de l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC), à Gérardmer puis à Epinal (le 20 janvier), et enfin à Villers, près de Mirecourt (le 21 janvier), à l'initiative de Pierre-Olivier Poyard, secrétaire fédéral du Mouvement de la paix des Vosges, président du comité régional Grand Est de l'AAFC. 

Benoît Quennedey à Mirecourt, le 21 janvier 2018

Benoît Quennedey à Mirecourt, le 21 janvier 2018

Benoît Quennedey a rappelé l'histoire de la nation coréenne, dont l'unité nationale est plus que millénaire, et les aspirations des Coréens à la réunification de leur patrie divisée en 1945 par le jeu des grandes puissances. Il a souligné le traumatisme causé par la guerre de Corée, qui a causé près de 3 millions de morts : plus d'un Nord-Coréen est mort dans ce conflit où le napalm a pour la première fois été utilisé à grande échelle par les troupes des Nations unies sous commandement américain, ainsi que des armes bactériologiques et chimiques. Dans ce contexte, l'arme nucléaire est considérée par Pyongyang comme son assurance-vie pour ne pas subir le sort de l'Irak en 2003 et de la Libye en 2011. Partageant pleinement le combat pacifiste du Mouvement de la paix, l'AAFC soutient  l'initiative du prix Nobel de la paix 2017, la Campagne internationale pour l'abolition des armes nucléaires, pour un retour immédiat au dialogue sur la question coréenne. Les sanctions, qui frappent cruellement les populations civiles, doivent être levées : les vies coréennes n'ont pas moins de valeur que les vies américaines. 

Deux ouvrages publiés par Delga consacrés à la Corée du Nord étaient proposés à la vente : La Corée du Nord, cette inconnue de Benoît Quennedey, et Comment peut-on être Coréen (du Nord) ?, de Robert Charvin, vice-président de l'AAFC et ancien doyen de la faculté de droit de Nice (préface de Jean Salem).

L'AAFC appelle tous les pacifistes à la rejoindre dans son combat pour la paix en Corée et pour que la France joue un rôle positif dans la diminution des sanctions et le retour au dialogue pour résoudre les questions en suspens : à cet égard, le dialogue intercoréen renoué à l'occasion des Jeux olympiques d'hiver de Pyeongchang, en Corée du Sud, constitue un signal encourageant.

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  • : Association d'amitié franco-coréenne
  • : Soutenir une réunification indépendante et pacifique de la Corée, conformément à l'aspiration légitime du peuple coréen et dans l’intérêt de la sécurité et de la paix dans le monde
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