Trois jours avant le premier tour de l'élection
présidentielle sud-coréenne du 19 décembre 2012, un nouveau désistement - celui de Lee
Jung-hee, du Parti progressiste unifié (gauche, photo ci-contre) - en faveur du candidat de
centre-gauche Moon Jae-in élargit le front contre la candidate de droite Mme Park Geun-hye, qui est aussi le symbole des "années de plomb" du régime militaire sud-coréen en étant l'ex-première
dame et la fille du général Park Chung-hee, auteur d'un coup d'Etat ayant
enterré la démocratie sud-coréenne en 1961 - ce que Mme Park persiste à refuser de
reconnaître - et à l'origine de milliers de morts et de disparitions. Alors que la presse internationale s'est interrogée sur les vraies raisons de la candidature de la "fille
du dictateur" (ne vise-t-elle pas avant tout à réhabiliter son père ? quel pouvoir accordera-t-elle aux partisans de ce dernier, toujours nombreux dans son entourage, et dont beaucoup n'ont
jamais été jugés pour les actes qui leur sont reprochés par les partisans des droits de l'homme ? que penserait l'opinion publique internationale si, par analogie, les Italiens
élisaient la petite-fille de Benito Mussolini ou les Chiliens le petit-fils du général Pinochet ?), les manoeuvres en coulisses de l'appareil d'Etat sud-coréen en faveur de cette dernière
inquiètent tous ceux qui - en particulier à l'Association d'amitié franco-coréenne - sont attachés à la défense de la démocratie sud-coréenne. Car si les hommes et les femmes
politiques peuvent changer ou prétendre avoir changé, les structures d'Etat et les entourages sont d'une beaucoup grande stabilité et c'est à ce niveau que réside la réalité pratique du pouvoir
politique et administratif.
Le mode de scrutin unonimal à un tour est cruel : les nuances de sensibilité politique ne peuvent pas s'exprimer au premier
tour dans l'attente d'un rassemblement au second tour. Le troisième homme des sondages pour la présidentielle sud-coréenne, l'indépendant Ahn Cheol-su, avait déjà dû se retirer en faveur du candidat de centre-gauche Moon Jae-in
(ci-dessous, en campagne aux côtés de Moon Jae-in, source). Puis, trois jours avant le
scrutin du 19 décembre, c'est au tour de la candidate en troisième position dans les sondages, Mme Lee Jung-hee (Parti progressiste unifié, gauche), de se retirer avec ces mots simples : "Je
me retire aujourd'hui pour aider les partis libéraux et progressistes à se réunir et à atteindre l'objectif du changement de pouvoir (...) Si le parti de Park Geun-hye l'emporte à nouveau
aux élections (...) ce sera un désastre irréversible pour tous" les Coréens.
En tant qu'unique autre représentante d'un parti représenté au Parlement, Mme Lee Jung-hee avait été invitée dans le
premier grand débat opposant les deux principaux candidats. Son opposition sans concessions à Mme Park Geun-hye avait alors été saluée à gauche. Mais en renforçant sa propre position
face à Moon Jae-in, elle contribuait à l'élection de Mme Park Geun-hye, dont l'avance dans la moitié
des derniers sondages s'est réduite à moins de 1 %... soit le niveau moyen des intentions de vote de Lee Jung-hee, dont le maintien de la candidature pouvait suffire à faire
basculer l'élection en faveur de la droite. Au demeurant, les résultats des votes des Coréens de l'étranger - dont le scrutin a été organisé par anticipation - donnera une indication de la
pertinence de ce choix, puisqu'ils donneront une indication grandeur réelle des écarts de voix entre les principaux candidats et de l'importance des suffrages s'étant portés sur les autres
candidats quant au dénouement du scrutin. Avant même le retrait d'Ahn Cheol-su, l'AAFC avait souligné, pour sa part, qu'un résultat serré placerait les "tiers candidats" en faiseurs de roi - ou de reine, si l'on considère que
Mme Park est l'héritière de son père, l'ancien président Park Chung-hee.
Forte de l'appui d'une presse qui lui est acquise à plus de 80 %, ainsi que de l'argent des conglomérats et de nombre d'églises protestantes, la droite sud-coréenne va évidemment
tenter d'exploiter le retrait de Mme Lee Jung-hee pour continuer à dépeindre Moon Jae-in pour un candidat de "gauche". Mais il est un démocrate à l'américaine, porteur
de valeurs qui le placent au centre-gauche de l'échiquier politique si l'on suit le classement international des forces politiques utilisé par les experts en sciences politiques. Il n'y pas de
militants d'extrême-gauche dans son équipe de campagne ni dans son parti, et le désistement de Mme Lee Jung-hee s'est opéré sans conditions sur le plan programmatique. En revanche, dans la
coalition, elle bien ancrée à droite et dont Mme Park Geun-hye a pris la tête, les éléments d'extrême-droite occupent une place reconnue, comme dans tous les pays où les partis
d'extrême-droite sont marginalisés (comme par exemple en Espagne, au sein de la droite). En Corée du Sud, les symboles nazis sont d'ailleurs ostensiblement visibles dans les bars dits à
thèmes et sur les marchés, quand la littérature marxiste est toujours interdite et que sa simple détention vaut, aujourd'hui encore, des emprisonnements à des libraires et à des acheteurs.
"Mieux vaut Hitler que le Front populaire" : le slogan fascisant des années 1930 en France est malheureusement encore d'actualité en Corée du Sud.
Pour être elle-même une cible des services sud-coréens, l'Association d'amitié franco-coréenne n'a pas été surprise
d'apprendre que l'appareil d'Etat en Corée du Sud, qui penche clairement à droite et à l'extrême-droite, était accusé d'expédients illégaux par l'opposition afin de faire triompher sa candidate,
Mme Park Geun-hye. Déversement de messages anti-Moon Jae-in sur les sites Internet, mise sous surveillance de candidats et de leur entourage, en vue du montage et exploitation de
scandales... Les méthodes du régime militaire ont décidément la vie dure, comme s'en est inquiété le - pourtant modéré - quotidien sud-coréen de langue anglaise The Korea Times :
"Le Parti démocratique unifié dit que les services secrets [acronyme anglais, NIS] ont récemment renforcé leur
cellule de renseignement sur les personnes, et que ses 70 membres ont posté des messages sur Internet dénonçant son candidat, Moon Jae-in. Des membres du plus grand parti d'opposition, avec des
officiels électoraux, ont visité ce qui serait un établissement des services spéciaux mercredi, mais se sont vus refuser d'entrer.
La plupart des électeurs trouveront incroyables de telles activités sordides qui avaient cours pendant la dictature militaire durant les années 1960 et 1970 [NdR : quand le général Park
Chung-hee, père de la candidate Park Geun-hye, était au pouvoir]. Toutefois une telle possibilité ne peut pas être entièrement rejetée, étant donné qu'encore récemment la police avait espionné
l'ancien candidat indépendant Ahn Cheol-soo, découvrant où il avait bu la nuit et quelles personnes, y compris des femmes, il avait rencontrées. L'agence d'espionnage ne peut pas davantage être
exempte de critiques sur l'utilisation de ses moyens humains lorsque, au lieu de servir les intérêts de la sécurité nationale, elle protège les intérêts de
l'administration.
(...) Suivant les résultats de l'enquête, le scandale pourrait altérer les résultats du scrutin de manière
considérable".
D'ores et déjà, en cas de résultat serré, l'AAFC appelle les gouvernements étrangers à la prudence dans la
reconnaissance du verdict des urnes, afin de ne pas cautionner ce qui pourrait être considéré par une part importante - sinon majoritaire - de l'opinion sud-coréenne comme une élection
volée ou truquée. En d'autres lieux et d'autres temps, de telles situations électorales génèrent des imbroglios où les démocrates doivent se garder de prendre position inopportunément.
La position de tout démocrate sincère doit être de refuser toute ingérence de l'appareil d'Etat dans un processus démocratique, et de ne surtout pas cautionner de graves
manquements à la légalité qui peuvent inverser le résultat d'un scrutin. En de telles circonstances, seules des nouvelles élections propres et transparentes peuvent aider à dénouer une crise
politique.
Dans ce lourd climat, une première réponse, inquiétante pour la démocratie, est venue des membres de
la Commission nationale électorale (CNE), qui ont verbalisé un groupe composé de huit personnes ayant posté des messages SNS favorables à la candidate Park Geun-hye. Dans un
briefing de routine tenu le vendredi 14 décembre, les membres de la CNE ont déclaré qu'ils "ont mis la main sur un groupe utilisant les SNS de manière illicite pour influencer la
campagne électorale et [ils porteraient] plainte contre eux auprès du Parquet".
En Corée du Sud, la démocratie n'est manifestement pas le souci majeur de certains qui s'agitent dans l'ombre de la
candidate Park Geun-hye. Cette dernière cherche à se poser en victime des manoeuvres venant pourtant de son propre camp, et essaie de dépolitiser la campagne en se faisant photographier à manger
des crêpes coréennes ou à porter le chapeau rouge du chat botté (photo ci-dessous, source). Dans un geste qui se veut
magnanime, elle fait fleurir les tombes des anciens présidents, y compris démocrates, mais l'un d'entre eux, Roh
Moon-hyun, s'est suicidé après un harcèlement judiciaire et une cabale médiatique ourdis par le propre parti de Mme Park et des médias conservateurs.
Moon Jae-in a été, lui, une victime du régime militaire sud-coréen. Quand il croupissait dans les geôles de
la junte puis se voyait interdit d'exercer le métier du juge dont il avait pourtant été reçu deuxième au concours, Mme Park Geun-hye menait une vie de princesse.
Les services spéciaux et certains policiens et magistrats sud-coréens n'ont-ils pas un intérêt personnel à
tenter par tous les moyens de barrer la route à cet ancien avocat, défenseur des droits de l'homme, dont les principes n'ont jamais fléchi face aux compromissions ? Une alternance
pourrait menacer les positions et les fortunes mal acquises de certaines personnalités, qui ont été de toutes les factions et n'en ont combattu aucune : faction pro-japonaise pendant la
colonisation japonaise, faction pro-Syngman Rhee (du nom du fondateur du premier régime autoritaire de la Corée du Sud) à la libération, factions pro-généraux pendant trois décennies, et
aujourd'hui faction pro-Park Geun-hye. Ils n'ont jamais pris le moindre risque, ils n'ont jamais mis en danger leur vie pour l'indépendance de la Corée ou la démocratie, mais ont en revanche
toujours su manoeuvrer pour s'enrichir davantage et parvenir toujours plus haut.
Comme aux plus grandes heures de la lutte pour la démocratie, lors de la commune de Gwangju en 1980 ou du soulèvement démocratique de juin 1987 (photo ci-dessous
:manifestation à la mémoire de Lee Han-yeol, tué par la police), le peuple sud-coréen a rendez-vous avec l'histoire le 19 décembre prochain, en répondant à cette unique question : de quoi
Mme Park Geun-hye est-elle le nom ?
Sources : AAFC, The Korea Times ("Election-rigging spies", article paru le 13 décembre 2012), Radio Netherlands Worldwide, Yonhap (dépêche du 14 décembre 2012 : "Le NIS [NB : National Intelligence Service, les
services secrets sud-coréens] accusés d'intervenir dans la campagne, Park en guerre contre les "offensives négatives").