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1 mai 2011 7 01 /05 /mai /2011 13:02

Après avoir visité la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), à l'invitation des autorités nord-coréennes, avec trois autres anciens chefs d'Etat et de gouvernement (Martti Ahtisaari, Mary Robinson et Gro Brundtland), l'ancien président américain Jimmy Carter a été reçu à Séoul, où ses propositions pour relancer les dicussions intercoréennes, en vue de la reprise des pourparlers à six, et accorder une aide alimentaire aux populations nord-coréennes, ont été non seulement froidement rejetées par le gouvernement sud-coréen, mais aussi blâmées par des groupes d'extrême-droite. Comment expliquer ce manque de respect à l'égard d'anciens chefs d'Etat ? L'AAFC replace ces réactions dans une stratégie du gouvernement Lee Myung-bak pour faire monter les enchères dans d'éventuelles négociations intercoréennes.

 

Un accueil peu respecteux du statut de Jimmy Carter, Martti Ahtisaari, Mary Robinson et Gro Brundtland

 

jimmy_carter_kim_sung_hwan.jpgRefus du président sud-coréen Lee Myung-bak de recevoir Jimmy Carter et trois anciens chefs d'Etat et de gouvernement, qui ont dû se contenter de rencontres avec le ministre sud-coréen des Affaires étrangères  et le ministre de la Réunification ; fin de non-recevoir aux propositions des quatre anciens dirigeants (dont deux Prix Nobel de la paix) de relancer le dialogue Nord-Sud et d'apporter une aide aux populations nord-coréennes menacées par la faim ; enfin, insultes ("porte-paroles de la Corée du Nord", "pièce maîtresse du régime nord-coréen"...) proférées par l'extrême-droite sud-coréenne  via notamment  ses relais d'influence dans les milieux universitaires et les ONG dites de défense des droits de l'homme en Corée du Nord, et abondamment reprises par la presse conservatrice sud-coréenne et les médias publics contrôlés par le gouvernement sud-coréen, qui passent en revanche sous silence les positions de l'opposition et des militants pour la réunification de la Corée. Rarement des réactions aussi violentes et irrespectueuses auront accompagné la visite à Séoul d'un ancien chef d'Etat américain, au vu des liens exceptionnels entre Washington et Séoul : sans l'intervention américaine dans la guerre de Corée, le régime sud-coréen du très autoritaire Syngman Rhee se serait effondré, et le "miracle économique" sud-coréen n'aurait pas eu lieu dans les années 1960 et 1970 sans les injections massives de capitaux américains.

 

Les fausses raisons : le contenu de l'offre de dialogue nord-coréenne et l'absence de rencontre avec Kim Jong-il

 

L'agence de presse sud-coréenne Yonhap  tente d'imposer  une interprétation de ces réactions exceptionnellement violentes en citant, sous couvert d'anonymat, un responsable  sud-coréen : "Il y a un consensus qu'il n'y a rien de nouveau dans le message de Kim [Jong-il] et que le Nord devrait parler directement à Séoul s'il a quelque chose à dire". Mais en réalité il n'y a aucun consensus dans l'opinion sud-coréenne sur la politique nord-coréenne du gouvernement Lee Myung-bak, et c'est la première fois que le dirigeant nord-coréen Kim Jong-il évoque publiquement, dans un message remis solennellement à quatre anciens chefs d'Etat et de gouvernement, la possible tenue d'un sommet intercoréen avec le président Lee Myung-bak, sans mettre de conditions au dialogue Nord-Sud. Répondant à ce qui est - du moins officiellement - la position de Séoul (le président Lee Myung-bak avait le premier déclaré, dès son entrée en fonctions en 2008, puis encore en janvier 2010, qu'il était prêt à un sommet intercoréen et à un dialogue intercoréen sans conditions préalables), cette nouvelle offre de Pyongyang s'inscrit dans une succession de gestes d'ouverture. La Corée du Nord vient ainsi de proposer - ce qu'a accepté Séoul -  une démarche commune vis-à-vis du Japon pour faire accepter la dénomination "mer de l'Est", plutôt que celle de "Mer du Japon" que Tokyo a fait accepter dans la toponymie officielle internationale au siècle dernier. Mais l'ouverture de la RPDC n'exclut pas des réactions de fermeté : l'agence officielle nord-coréenne KCNA a annoncé que, après le retrait unilatéral de la concession accordée au groupe sud-coréen Hyundai Asan pour le tourisme dans les monts Kumgang, cette région devenait une "zone spéciale pour le tourisme international", suite à l'adoption en ce sens, le 29 avril 2011, d'un décret du praesidium de l'Assemblée populaire suprême.

 

La presse conservatrice et les médias publics sud-coréens ont esquissé une autre explication à ce qu'ils appellent pudiquement le "froid" accueil réservé à Jimmy Carter, Martti Ahtisaari, Mary Robinson et Gro Brundtland : à Pyongyang, les quatre anciens chefs d'Etat et de gouvernement n'ont pas rencontré le président de la Commission de la défense nationale Kim Jong-il, dont ils ont seulement reçu un message. Mais cette thèse doit aussi être écartée. En effet, il est rien moins qu'incertain qu'une telle rencontre fût possible, les dépêches de l'agence nord-coréenne KCNA ne faisant pas état de visites ni de réceptions du dirigeant Kim Jong-il pendant la période où Jimmy Carter et ses collègues du groupe des Anciens se trouvaient à Pyongyang. Ces derniers ont été reçus avec tous les égards dus à leur rang : leur réception par le président Kim Yong-nam, qui exerce les fonctions de chef de l'Etat en tant que président du praesidium de l'Assemblée populaire suprême, a d'ailleurs été à la une des informations nord-coréennes  de KCNA le 27 avril 2011. Les interlocuteurs à Séoul du groupe des Anciens ont été d'un niveau nettement inférieur à ceux des responsables qu'ils ont rencontrés à Pyongyang.

 

S'estimant en position de force, le gouvernement Lee Myung-bak n'envisage qu'un dialogue direct avec Pyongyang

 

Kim Sung-hwan, ministre sud-coréen des Affaires étrangères, a abondé dans le sens du responsable anonyme sud-coréen cité par Yonhap, en précisant qu'il existe de multiples canaux pour un dialogue Nord-Sud. De fait, le gouvernement Lee Myung-bak privilégie d'autant plus un éventuel dialogue direct avec Pyongyang qu'il s'estime en position de force.

 

Tout d'abord, les critiques mezza voce des Etats-Unis ne sont pas aujourd'hui de nature à impressionner le pouvoir sud-coréen, qui a obtenu de Washington la multiplication depuis un an de la conduite d'exercices militaires conjoints : le multilatéralisme affiché de la diplomatie américaine de Barack Obama s'est traduit, en Corée, par un alignement de Washington sur les positions maximalistes de l'actuel pouvoir sud-coréen, qui dispose de puissants relais dans les cercles néo-conservateurs américains bien représentés au Congrès. L'actuel gouvernement américain ne semble pas avoir pris toute la mesure de l'opiniâtreté des Coréens, aujourd'hui manifestée par Séoul dans ses rapports avec Washington, et dont rendait ainsi compte un ancien ambassadeur français en Corée du Sud : "à la différence d'autres comportements asiatiques, marqués par l'allusion et la circonvolution, le Coréen va droit au but, revendique et exige, avec une énergie redoublée s'il a affaire à des étrangers. Il est persuadé qu'une chose demandée avec assez de force ne peut que lui être accordée et il arrive souvent que son calcul soit juste (...). Nunch'i ou "mesure de l'oeil", le mot désigne à la fois cette évaluation ["savoir jusqu'où on peut aller"] et l'attitude et les ressorts de l'autre (...) Il n'empêche que le nunch'i soit toujours en faveur en Corée comme méthode d'approche d'un supérieur" (Frédéric Max, La Corée du Sud, L'Harmattan, 1984, p. 145).

 

Ensuite, les autorités sud-coréennes ont aussi réussi à rallier à leur point de vue la majorité de l'opinion internationale suite à deux dramatiques incidents. Le naufrage du Cheonan est aujourd'hui cité par la plupart des médias occidentaux comme une provocation nord-coréenne, alors qu'un examen attentif des faits montre qu'il s'agit de toute évidence d'un accident étranger à la Corée du Nord et auquel elle n'avait par ailleurs aucun intérêt. Puis, lors des graves affrontements intercoréens de Yeonpyeong en novembre dernier, la réplique nord-coréenne ayant causé des morts du côté du Sud a été justifiée par Pyongyang comme faisant suite à un tir dans ses eaux territoriales, ce qu'a nié Séoul sans fournir à l'appui des preuves incontestables - comme des images satellitaires. Enfin, la réaction sud-coréenne a probablement entraîné des morts du côté du Nord, mais ce sujet a aussi été évacué dans les médias sud-coréens et internationaux, confortant l'image de victime de la Corée du Sud. Les autorités sud-coréennes s'estiment ainsi aujourd'hui dans leur droit pour exiger des excuses de Pyongyang suite au naufrage du Cheonan et à l'incident de Yeonpyeong, préalablement à l'engagement de tout dialogue intercoréen. Une telle condition peut reporter indéfiniment la reprise des discussions Nord-Sud.

 

Enfin, les médias sud-coréens, proches du pouvoir pour 90 % d'entre eux, diffusent à l'envi la thèse d'une fragilisation du pouvoir nord-coréen entré dans une phase de transition, malgré l'absence de preuves fiables sur une quelconque instabilité politique à Pyongyang.  La presse conservatrice, représentée par les quatre quotidiens les plus vendus, tous proches de la majorité (Chosun Ilbo, Joongang Ilbo, Dong-A Ilbo et Hanguk Ilbo), plaide enfin, sous diverses raisons, pour une non-reprise de l'aide alimentaire aux Nord-Coréens, en espérant ainsi affaiblir le gouvernement nord-coréen, tout en tentant de contester - toujours sans preuves - le constat alarmiste partagé par les ONG présentes en Corée du Nord et les agences des Nations Unies sur la situation alimentaire au Nord de la péninsule.

 

Du besoin pour Séoul de discréditer tout médiateur dans d'éventuelles discussions intercoréennes

 

Conformément à cette ligne stratégique, l'actuel  pouvoir sud-coréen souhaite discréditer tout médiateur possible dans les relations Nord-Sud, y compris d'anciens présidents américains, ne souhaitant pas devoir s'engager dans d'éventuelles discussions qui pourraient le conduire à des concessions.

 

De ce point de vue, la photo (ci-dessus) diffusée par l'agence Yonhap est lourde de sens : alors que Jimmy Carter et les autres dirigeants du groupe des Anciens sont venus discuter à Séoul, on voit l'ancien président américain à la seule écoute du ministre sud-coréen des Affaires étrangères, dans une position qui accentue la différence d'âge entre les deux hommes : légèrement voûté, la bouche mi-ouverte, Jimmy Carter a les yeux dans le vide. La même dépêche de Yonhap fait par ailleurs quasiment l'impasse sur les autres anciens chefs d'Etat et de gouvernement présents, dont elle ne cite même pas les noms : il est en effet plus aisé d'accréditer la thèse de la manipulation par Pyongyang d'un homme présenté comme âgé que de quatre anciens chefs d'Etat et de gouvernement, dont deux anciens prix Nobel de la paix, tous chevronnés, et ayant aussi exercé d'autres responsabilités éminentes sur la scène internationale et qui n'ont guère été des thuriféraires de la RPD de Corée : alors directrice générale de l'OMS, Gro Harlem Brundtland avait vivement critiqué la situation sanitaire en Corée du Nord, lors d'une visite dans le pays en 2001... Son appel aujourd'hui à aider les populations nord-coréennes n'en a que plus de poids. Il a été passé sous silence dans les médias sud-coréens.

 

Face à cette lourde offensive médiatique, l'AAFC réaffirme partager pleinement les efforts et les démarches du groupe des Anciens pour qu'advienne une ère de paix et de prospérité dans la péninsule coréenne.

 

Source principale : Yonhap (dont photo). 

 

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Publié par Association d'amitié franco-coréenne - dans Relations intercoréennes
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Nouvelles de la "liste noire"

Temps restant avant que le secrétaire général de l'AAFC soit (peut-être) autorisé à revenir en Corée du Sud*

 

 

* Le ministre de la Justice peut interdire l'entrée en République de Corée (du Sud) d'un étranger qui a quitté le pays suivant un ordre de déportation il y a moins de cinq ans (sixième alinéa du premier paragraphe de l'article 11 de la loi sud-coréenne sur l'immigration)