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29 décembre 2017 5 29 /12 /décembre /2017 15:54

Le dernier numéro de Diplomatie (n° 89, novembre-décembre 2017) propose un dossier sur la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) de très bon niveau - malgré quelques erreurs et affirmations pour le moins contestables, essentiellement contenues dans l'article d'Antoine Bondaz - par ailleurs très pertinent et de bien meilleure qualité que son ouvrage grand public à sensation, multipliant les clichés et les manipulations photographiques (d'images sur fond invariablement gris et brumeux, signées Benjamin Decoin), et fort subtilement intitulé Corée du Nord, plongée au cœur d'un Etat totalitaire.

Il est ainsi erroné d'affirmer (p. 56) que le Président Lee Myung-bak aurait été élu président "notamment" par rejet de la politique du rayon du soleil, dans une campagne en réalité dominée par les questions économiques (et le ralentissement de la croissance, que le nouveau chef de l'Etat entendait relever à 7 % par an) - par ailleurs, si la question nord-coréenne avait pesé d'un aussi grand poids dans l'élection de 2007, le dissident conservateur Lee Hoi-chang, qui avait lui fait campagne sur une ligne anti-Corée du Nord après avoir échoué deux fois de très peu à accéder à la Maison bleue, n'aurait pas été aussi largement battu. De même, il est pour le moins hasardeux d'affirmer (p. 58), qu'une "très large majorité des Sud-Coréens" soutiendrait désormais l'alliance avec les Etats-Unis - sauf à discuter de ce qu'on appelle un soutien (en particulier, le déploiement du système américains de missiles antimissile THAAD, auquel s'est rallié le Président Moon Jae-in, est  toujours loin de faire l'objet d'un consensus au Sud de la Corée). Enfin, écrire sans nuances (p. 57) que la Présidente Park Geun-hye aurait sincèrement cherché à améliorer les relations intercoréennes après son élection relève d'une acceptation trop rapide des éléments de langage développés à cette époque par les autorités sud-coréennes, la réalité des faits montrant au contraire que, en quelques semaines, la Présidente Park a épousé les thèses des faucons néo-conservateurs, tout en refusant les offres de dialogue du Nord.

Sous ces réserves qui ne font que tempérer notre appréciation extrêmement positive sur ce dossier très fouillé et bien renseigné de Diplomatie, deux articles ont retenu notre attention, l'un et l'autre écrits par Théo Clément, doctorant à l'Université de Vienne. Théo Clément parle chinois et a enseigné à l'Université de science et de technologie de Pyongyang (acronyme anglais, PUST). Dans son article "Chine - Corée du Nord, cinquante nuances de méfiance", il montre notamment dans quelle mesure l'amitié entre la Chine et la RPD de Corée, régulièrement rappelée et célébrée par les deux parties, relève du "mythe fondateur" des relations bilatérales, "reconstruit a posteriori".

Le Président Kim Il-sung reçu à Pékin, le 1er janvier 1958, par le Premier ministre chinois Zhou Enlai

Le Président Kim Il-sung reçu à Pékin, le 1er janvier 1958, par le Premier ministre chinois Zhou Enlai

Il est des clichés qui ont la vie dure (y compris dans la tête de certains chefs d'Etat nord-américains), comme celui d'une alliance indéfectible entre la République populaire de Chine et la République populaire démocratique de Corée, que les mêmes chefs d'Etat se font fort de croire pouvoir remettre en cause à eux seuls. Mais en diplomatie, comme en politique, il n'y a pas d'amitié, seulement des convergences d'intérêts. La relation sino-nord-coréenne n'y fait pas exception : certes, les communistes coréens ont joué un rôle déterminant dans les combats menés par les forces communistes alliées en Mandchourie dans les années 1930, et ce soutien a été payé en retour par la Chine populaire lors de la guerre de Corée avec l'intervention des volontaires du peuple chinois - dont 420.000 auraient trouvé la mort sur le front coréen. Comme tous les mythes fondateurs, celui de l'amitié indéfectible sino-(nord-)coréenne magnifie des faits incontestables.

Sauf que, comme l'observe Théo Clément, il a toujours existé une profonde méfiance des Nord-Coréens vis-à-vis des Chinois, qui ont maintenu pendant des siècles une relation de suzerain à vassal avec leur étranger proche qu'étaient le Vietnam et la Corée. La période contemporaine reste ainsi marquée par des relations de méfiance qui, paradoxalement, ont atteint leur paroxysme pendant la guerre de Corée, du fait de la pratique chinoise de mise à l'écart des Nord-Coréens de la conduite des opérations :

L'épisode de la guerre de Corée fut en réalité un moment de tension extrême entre Pékin et Pyongyang, ainsi qu'une période humiliante pour la Corée du Nord, exclue du commandement opérationnel des troupes par la Chine et l'URSS. Dans sa gestion des affaires péninsulaires, Pékin a en effet eu régulièrement la main lourde, ce qui s'est avéré extrêmement frustrant pour les Nord-Coréens.

De même, les ingérences chinoises dans la politique intérieure nord-coréenne - où les partisans d'une alliance resserrée avec Pékin ont occupé des positions importantes jusqu'en 1956 - ont été totalement contre-productives quant à l'influence de la Chine sur la RPD de Corée. Comme l'analyse encore Théo Clément :

En 1956, alors que Pyongyang cherche à purger l'appareil du Parti du Travail de Corée des éléments ayant manifesté une admiration trop prononcée pour les modes de développement chinois ou russe, Pékin ne prend pas de gants, en dépêchant sur place une délégation (co-dirigée par Peng Dehuai, celui-là même qui avait demandé la mise sur la touche des commandants militaires nord-coréens quelques années auparavant) chargée de ramener Pyongyang dans le droit chemin, en concertation avec Moscou.

On peut discuter des événements et de leur interprétation - selon une lecture historiographique dominante en Occident, les factions "pro-russe" et "pro-chinoise" auraient tenté de remettre en cause la position du Président Kim Il-sung, qui aurait ensuite réagi en démettant de leurs fonctions les dirigeants de ces deux factions, avant que les Russes et les Chinois ne volent ensuite au secours de ceux qui apparaissaient sinon comme leurs partisans, du moins comme leurs relais. En tout état de cause, en bon stratège le Président Kim Il-sung fit d'abord marche arrière en 1956, et rétablit - mais provisoirement - ceux qui étaient devenus ses adversaires, et qui seraient mis à l'écart peu de temps après (plusieurs d'entre eux sont alors partis à Moscou ou à Pékin, où ils ont entretenu une version des faits qui leur donne bien évidemment le beau rôle).

Ce qu'il faut retenir de ces deux faits - modalités de l'intervention chinoise dans la guerre de Corée, ingérence chinoise en 1956 dans la politique intérieure nord-coréenne - est qu'ils n'ont pas pu ne pas avoir d'effet sur la confiance des Nord-Coréens dans leurs camarades chinois. Moins de dix ans après la fondation de la RPD de Corée en 1948, le ton était ainsi donné des relations sino-nord-coréennes, traduisant des intérêts convergents, mais dans lesquelles la Corée du Nord chercherait à s'affranchir de toute tutelle de son trop grand voisin chinois. Exiger aujourd'hui de Pékin de remettre en cause son "alliance" avec Pyongyang, c'est non seulement méconnaître la nature exacte des relations RPDC-Chine, mais aussi saper la position de médiateur qu'entend jouer la Chine sur le dossier coréen.

En cette toute fin d'année 2017, un incident tend à éclairer le dilemme chinois, qui cherche à maintenir le statu quo et éviter tout risque de guerre, sans rompre avec Washington ni avec Pyongyang : des navires chinois auraient enfreint l'embargo sur les produits pétroliers à destination de la Corée du Nord, entraînant une réaction furieuse du Président Donald Trump. Pékin a protesté, rappelant que l'embargo n'était pas total. La vérité est que, quand bien même la Chine pourrait contrôler le commerce avec la RPDC aussi étroitement que le souhaitent les autorités américaines (ce dont on peut douter, la seule frontière terrestre sino-coréenne étant très poreuse), elle n'a aucun intérêt (stratégique, économique ou humain - en termes de flux migratoires) à provoquer l'effondrement de la Corée du Nord à laquelle tend, implicitement ou explicitement, la politique des Etats-Unis et de leurs alliés. S'engager sur une politique de levée des sanctions est la seule raisonnable dans cette partie du monde, au regard des intérêts des différentes parties. Moscou a encore tenté d'en convaincre Washington. Mais les idéologues qui tiennent le haut du pavé à la Maison Blanche sont-ils capables de sortir de l'ornière où les a conduits une politique à courte vue ?

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commentaires

marianne peron-doise 01/01/2018 15:06

Merci pour ce partage. Les analyses de Théo Clément sont toujours très éclairantes et fouillées. On peut quand même se demander si le "dilemme" chinois face à la Corée du Nord n'est pas plus de l'impuissance face à un jeune dirigeant trés sûr de lui et de ses choix stratégiques . Il ne me semble pas qu'il ait accordé quelque intérêt à la feuille de route russo-chinoise ....Qelle est sa feuille de route à lui ? Je pense comme vous que la solution n est pas à Washington mais qu'il faut sortir de cette géopolitique dépassée qui fige un éternel face à face USA/Japon/Corée du Sud et Corée du Nord/Chine/Russie de part et d'autre du 38 ieme parallele. Amicalement

Association d'amitié franco-coréenne 01/01/2018 15:47

Merci pour votre commentaire Mme Péron-Doise. Il est certain que la Chine se trouve prise dans un étau entre les Etats-Unis et la Corée du Nord, et que l'actuelle direction nord-coréenne ne fait pas preuve d'un tropisme pro-chinois. La Russie, qui a longtemps joué les seconds rôles par rapport à la Chine, peut ainsi se mettre en avant sans apparaître empiéter sur la sphère d'influence chinoise. Concernant les intentions de Pyongyang, à notre avis la feuille de route sino-russe n'a pas donné lieu à un rejet en tant que tel : pour la RPRC, l'analyse prévalait plus certainement que le temps n'était pas venu d'engager des pourparlers avec l'administration américaine, tant que la force de dissuasion nucléaire n'était pas opérationnelle. Ce cap semblant apparemment franchi, au regard de la lecture faite à Pyongyang du dernier tir d'un ICBM, le retour à des pourparlers bilatéraux ou multilatéraux redevient crédible - y compris suivant les orientations de la feuille de route sino-russe. A votre disposition pour en parler.

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