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28 mars 2017 2 28 /03 /mars /2017 01:47

Fondé en 1986, FAIR (Fairness & Accuracy In Reporting, « équité et précision des reportages ») est un groupe d'observateurs des médias aux Etats-Unis, « offrant une critique documentée de la censure et des partis pris médiatiques » et entendant faire vivre le Premier amendement de la Constitution américaine, relatif à la liberté d'expression, « par la promotion d'une plus grande diversité de la presse et l'examen minutieux des pratiques médiatiques qui mettent de côté l'intérêt public, les minorités et les points de vue divergents ». A cet égard, le traitement des affaires coréennes, et en particulier de la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), constitue un cas d'école, avec des médias dominants qui multiplient les préjugés et font peu de place aux analyses s'écartant d'une ligne quasi-officielle imputant tous les torts à la seule Corée du Nord. Cette dernière semble prise dans un étau médiatique dont les deux mâchoires seraient les attaques sur le thème des droits de l'homme et les attaques sur le thème du danger que représente pour le reste du monde la RPDC, petit pays de 25 millions d'habitants soumis à un embargo féroce depuis plusieurs décennies et ayant subi une guerre d'anéantissement entre 1950 et 1953. Il est aujourd'hui avéré que certains témoignages spectaculaires servant aux offensives médiatiques anti-RPDC sur le terrain des droits de l'homme, par exemple ceux de Park Yeonmi et de Shin Dong-hyuk, sont mensongers ou, pour le moins, très douteux. Sur l e terrain de la « menace » nord-coréenne, beaucoup d'analyses relayées par les médias sont aussi sujettes à cautio n, comme le démontre FAIR dans un article - dont l'Association d'amitié franco-coréenne (AAFC) propose ici une traduction en français – qui s'appuie sur l'exemple d'un célèbre groupe de réflexion (think tank) alimentant régulièrement les grands médias américains puis occidentaux, groupe connu pour servir les intérêts du complexe militaro-industriel et de gouvernements étrangers. De leur côté, les médias, aux Etats-Unis, en France et ailleurs, sauf rares exceptions, semblent avoir renoncé à l'objectivité et à tout travail sérieux d'explication - voire à la déontologie -  dès qu'il s'agit de la Corée du Nord, malgré l'importance des affaires coréennes pour la paix et la sécurité du monde. L'étau médiatique dans lequel est prise la Corée est une machine à désinformer pour ensuite pousser les peuples vers la guerre, comme l'a encore dénoncé l'AAFC dans son communiqué du 20 mars 2017.

Une fondation de droite et des cartes terrifiantes sur le nucléaire orientent le récit au sujet de la « menace » nord-coréenne

Par Adam Johnson

22 mars 2017

 

Les tensions entre les Etats-Unis et la Corée du Nord sont de retour dans la presse après une série de tests balistiques et des menaces proférées via le compte Twitter présidentiel. Pendant ce temps, un groupe de réflexion conservateur – qu'on croyait moribond – a refait son apparition grâce à son alignement sur Donald Trump. Le résultat est que la Heritage Foundation a fourni l'ossature du récit à la base des relations entre la Corée du Nord et les Etats-Unis à l'ère Trump, tournant en boucle dans des douzaines d'articles de presse et d'apparitions télévisuelles.

Les experts de la Heritage sont intervenus à l'occasion d'articles consacrés à la Corée du Nord par le Washington Post (28 février 2017 et 19 mars 2017), le New York Times (16 mars 2017), AP (19 mars 2017), le Christian Science Monitor (17 mars 2017), le Boston Herald (9 mars 2017), la BBC (17 mars 2017), Fox News (10 mars 2017), CNN (15 mars 2017), MSNBC (19 mars 2017), CNBC (7 mars 2017), Voice of America (24 février 2017) et Vox (17 mars 2017).

Le plus célèbre des experts de la Heritage est l'ancien analyste de la CIA Bruce Klingner, lequel joue la partition du Faucon Raisonnable, en insistant sur le fait que la Corée du Nord est « en train d'accroître [ses] capacités nucléaires et balistiques » et constitue une « une menace existentielle pour la Corée du Sud et le Japon et sera bientôt une menace directe pour le continent des Etats-Unis », mais en s'opposant à un bombardement préventif ou à une invasion tant que la menace n'est pas « imminente » - un terme qu'il ne définit jamais exactement (mais que, il convient de le noter, l'actuel secrétaire d'Etat utilise pour décrire la situation).

Avec l'analyste politique Michaela Dodge et le directeur du Centre d'études asiatiques de la Heritage Walter Lohman, Klingner truffe les reportages des médias de citations présentant la Corée du Nord et la Chine comme les seules à mal se comporter, soulignant l'urgente nécessité d'un « leadership » militaire des Etats-Unis, et appelant fréquemment à augmenter les dépenses militaires :

"Fondamentalement, après la Guerre froide, nous avons pris des vacances au lieu de moderniser la force de dissuasion nucléaire", a déclaré Michaela Dodge, une analyste spécialisée dans la politique nucléaire militaire au Centre pour la défense nationale de la Heritage Foundation.

CNBC, 7 mars 2017

"Il y a chez eux ce sentiment d'être assurés pour le moment", a dit Bruce Klingner, directeur de recherche pour l'Asie du Nord-Est à la Heritage Foundation à Washington, "mais le Japon et la Corée du Sud sont comme des petits chiens agités qui ont constamment besoin d'être rassurés et sont tout le temps nerveux."

New York Times, 16 mars 2017

"La Chine a été une partie du problème plutôt qu'une partie de la solution", a affirmé Bruce Klingner, directeur de recherche à la Heritage Foundation, qui décrit la Corée du Nord comme une menace militaire globale..."[La Chine a] une réponse neutre et ne veut pas porter de jugement de valeur quand elle appelle les deux Corée à ne pas accroître les tensions, alors que c'est seulement sa Corée qui agit ainsi."

CNN, 15 mars 2017

MSNBC (19 mars 2017) a récemment reçu Klingner pour un entretien désinvolte et dépourvu de tout sens critique. L'animateur Jacob Soboroff a lancé des balles faciles à propos des sinistres intentions de la Corée du Nord et de l'urgence d'une prééminence militaire des Etats-Unis, en utilisant une variante de l'astuce rhétorique du « certains disent que » pour faire passer des suppositions très contestables sur les motivations de la Corée du Nord :

De nombreuses personnes ont interprété ces dernières actions, provocations de la part de la Corée du Nord, comme un message lancé directement aux Etats-Unis. Pourquoi, selon votre estimation, la Corée du Nord est-elle si concentrée sur les Etats-Unis d'Amérique ?

Qui sont ces « nombreuses personnes » ? Quelles sont leurs motivations ? Des experts ont-ils été sondés quant aux intentions de la Corée du Nord ? Soboroff ne le dit pas.

La Terrifiante Carte Imaginaire sur le Nucléaire

Un élément clé des rapports sur le programme d'armes nucléaires de la Corée du Nord est la Terrifiante Carte Imaginaire sur le Nucléaire montrant un missile balistique intercontinental totalement hypothétique, dont-la-fabrication-n'a-pas-encore-été-prouvée, atteignant le continent américain.

Un exemple récent paru dans le New York Times (4 mars 2017) montre les pièges posés par la Terrifiante Carte Imaginaire sur le Nucléaire.

« Portée croissante de la Corée du Nord - La portée potentielle des armes actuelles de la Corée du Nord, en particulier les missiles KN-14 et KN-18, permettrait à ses têtes nucléaires d'atteindre la majeure partie du monde »

« Portée croissante de la Corée du Nord - La portée potentielle des armes actuelles de la Corée du Nord, en particulier les missiles KN-14 et KN-18, permettrait à ses têtes nucléaires d'atteindre la majeure partie du monde »

Il faut noter la présence de deux missiles, le KN-14 et le KN-08, en bas à droite, couvrant les Etats-Unis. Ces missiles n'ont pas été testés par la Corée du Nord, contredisant donc le seul critère retenu dans le tableau associé, à savoir « les fusées actuellement testées ». Il faut noter la mention du tableau, précisant que les deux missiles prétendument capables d'atteindre les Etats-Unis sont exclus dudit tableau.

« L'arsenal nord-coréen - Les fusées actuellement testées présentent une large gamme de tailles et de capacités »

« L'arsenal nord-coréen - Les fusées actuellement testées présentent une large gamme de tailles et de capacités »

Foreign Policy (10 mars 2017) a également utilisé une carte similaire et trompeuse qui enterrait le fait que la portée indiquée, laissant croire qu'une bombe nucléaire pourrait être lancée sur les Etats-Unis, n'avait, en réalité, pas été démontrée.

Les missiles KN-14 et KN-08, « pas encore testés »

Les missiles KN-14 et KN-08, « pas encore testés »

Ces fusées devaient être incluses afin que le Terrifiant Grand Cercle Nucléaire couvre le territoire continental des Etats-Unis, de sorte que le Times et Foreign Policy ont joué avec la capacité théorique des missiles pour aider à relever le niveau de la menace.

Même si les plus petits cercles figurant sur ces cartes représentent des missiles qui ont été testés, cela ne doit pas induire les lecteurs en erreur en les laissant penser que les portées revendiquées pour ces missiles ont réellement été démontrées par les tests nord-coréens. Par exemple, le plus grand cercle suivant sur ces cartes – d'un rayon de 2 200 miles [3 500 kilomètres] incluant les Philippines, Guam et une partie de la Thaïlande – représente le missile nord-coréen Musudan. D'après un compte-rendu exhaustif des essais balistiques de la Corée du Nord paru dans Business Insider (29 octobre 2016) :

Cette année, la Corée du Nord a mené jusqu'à aujourd'hui huit tests de missiles Musudan. Tous les lancements, à l'exception du sixième le 22 juin, ont été considérés comme des échecs.

Le missile du test qui a réussi a parcouru 250 miles [400 kilomètres] (Business Insider, 21 juin 2016), un peu plus du dixième de la portée revendiquée du missile sur les cartes de la menace nord-coréenne. La Corée du Nord a conduit par la suite un autre test du Musudan avec succès, atteignant une portée de 310 miles [500 kilomètres] (CNN, 13 février 2017). La plus grande distance parcourue par un missile au cours des tests de la Corée du Nord est, en réalité, de 620 miles, soit 998 kilomètres (New York Times, 5 mars 2017).

Dans la soirée du mardi 21 mars 2017, un autre missile a explosé « dans les secondes » qui ont suivi le lancement. Jusqu'à présent, l'affirmation selon laquelle ce missile peut atteindre Tokyo, sans parler de la Thaïlande, relève de la spéculation.

A gauche : « La portée maximale des tests balistiques réalisés à ce jour est de 998 km (New York Times, 5 mars 2017). »  A droite : « La portée maximale, d'après les spéculations sur la capacité balistique, est de 13 000 km (Heritage Foundation). »

A gauche : « La portée maximale des tests balistiques réalisés à ce jour est de 998 km (New York Times, 5 mars 2017). » A droite : « La portée maximale, d'après les spéculations sur la capacité balistique, est de 13 000 km (Heritage Foundation). »

Bien sûr, la première carte illustre toujours un danger potentiel pour les millions de personnes vivant dans son rayon, mais les récits guerriers sont rarement fondés sur des menaces fabriquées de toutes pièces, plutôt en exagérant ces menaces ou en les mettant en avant. La portée potentielle de la Corée du Nord présente certainement un intérêt pour les médias, mais combien de lecteurs parcourant ces Terrifiantes Cartes Imaginaires sur le Nucléaire en viennent à penser qu'il s'agit de portées réelles, testées et basées sur la capacité actuelle ? L'écart entre ce qui est objectivement vrai et ce qui est possible se brouille en un hiver nucléaire dévorant le monde.

La Heritage Foundation diffuse sa propre Terrifiante Carte Imaginaire sur le Nucléaire, au travers de publications telles que Business Insider (10 février 2016, 16 février 2016, 2 décembre 2016), Daily Caller (11 février 2016) et Real Clear Defense (9 février 2016) qui l'ont insérée dans des articles traitant de la capacité nucléaire de la Corée du Nord parus au cours de l'année dernière :

« La Corée du Nord étend la portée de ses missiles pour couvrir le territoire continental des Etats-Unis – Le lancement par la Corée du Nord de son Taepodong 3 [le dimanche 7 février 2016] a mis en évidence une portée estimée de 13 000 kilomètres – signifiant qu'elle peut maintenant atteindre toutes les parties des Etats-Unis. Auparavant, sa portée était estimée à 10 000 kilomètres. »

« La Corée du Nord étend la portée de ses missiles pour couvrir le territoire continental des Etats-Unis – Le lancement par la Corée du Nord de son Taepodong 3 [le dimanche 7 février 2016] a mis en évidence une portée estimée de 13 000 kilomètres – signifiant qu'elle peut maintenant atteindre toutes les parties des Etats-Unis. Auparavant, sa portée était estimée à 10 000 kilomètres. »

Ce graphique est presque toujours inséré dans les articles au sujet de la capacité nucléaire de la Corée du Nord mais, après examen, concerne seulement la capacité non nucléaire de la Corée du Nord. Il se peut que ce tour de passe-passe n'ait pas été l'intention du créateur de la carte – qui établit clairement que celle-ci n'implique pas une charge nucléaire — mais c'est ainsi qu'elle est présentée dans de nombreux articles, associée avec des gros titres mettant en garde contre l'ambition nucléaire de la Corée du Nord.

Que la Corée du Nord puisse atteindre le territoire continental des Etats-Unis avec des missiles non nucléaires reste du domaine de la spéculation. Le propre rapport de la Heritage Foundation sur la question (Daily Signal, 9 février 2016) utilise les termes « peut avoir » et « pourrait » quand il décrit la prétendue portée de 13 000 kilomètres – un chiffre obtenu en examinant les composants techniques et en résumant la capacité potentielle, plutôt qu'en s'appuyant sur la preuve concrète d'un test balistique. Ce calcul apparaît dans un article unique et non signé du journal japonais Mainichi (8 février 2016), lequel ne donne pas la source originale de ce chiffre.

D'autres médias, tels que Business Insider (13 janvier 2017), Time (8 mars 2017) et le Washington Post (8 février 2016), rapportent qu'il est peu probable ou inconnu que la Corée du Nord dispose actuellement de la capacité de bombarder les Etats-Unis, encore moins avec une bombe nucléaire.

Selon Luke Coffey de la Heritage Foundation, le chiffre de 13 000 km – nécessaire pour étendre la portée jusqu'à inclure toute la partie continentale des Etats-Unis – vient du ministre sud-coréen de la Défense. Quand on lui a demandé précisément à quelle date le ministre avait fait cette déclaration, ou un lien vers un endroit où cette déclaration apparaît, Coffey a répondu : « Je ne suis pas votre chercheur. Cherchez par vous-même. » La seule citation trouvée sur le site Internet de la Heritage renvoyait à la source anonyme du Mainichi.

La Heritage ne divulgue pas la liste de ses donateurs, et a connu des affaires de conflits d'intérêts dans le passé. A la fin des années 1990, elle a été critiquée pour avoir accepté un financement de 1 million de dollars directement de la part du gouvernement sud-coréen. Un article de 2015 paru dans The Intercept (15 septembre 2015) a montré la relation intime existant entre la fondation et la société Lockheed Martin en contrat avec l'armée, la Heritage concevant les supports de communication nécessaires au travail de lobbying auprès du Congrès pour étendre le programme du F-22, en poussant à l'achat de 20 avions destinés à être revendus au Japon, à l'Australie et « probablement à la Corée du Sud ». Mackenzie Eaglen, le chercheur nommé dans les courriers électroniques, nie avec véhémence les allégations sur une contrepartie.

La Heritage Foundation n'a pas répondu aux demandes de commentaires de la part de FAIR au sujet de son financement, ni si elle reçoit ou non des dons du gouvernement sud-coréen ou de ses fondations associées.

Bien qu'il y ait eu des rapports épars évoquant une querelle au sujet de la mise en place du système de santé, la Heritage Foundation a été incroyablement influente dans l'administration Trump, ayant écrit beaucoup de ses propositions de coupes budgétaires et concevant les politiques à un niveau élevé.

 

Adam Johnson est un analyste contribuant à FAIR.org. Il peut être suivi sur Twitter à @AdamJohnsonNYC.

 

Article original :

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Publié par Association d'amitié franco-coréenne - dans Relations Etats-Unis-Corée Corée et médias
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