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18 septembre 2016 7 18 /09 /septembre /2016 17:10

Au pensionnat de l’Université Kim Il-Sung à Pyongyang, se sont succédés depuis le début des années 1950 des générations d’étudiants originaires essentiellement d’Asie et de Russie soviétique et jusqu’à la fin de l’expérience socialiste, d’Europe de l’Est. Beaucoup plus rares en revanche sont les Occidentaux qui ont eu la chance de venir y étudier et ainsi de partager d’inoubliables moments d’amitié et de fraternité. Nous publions ci-après la première partie du compte rendu du séjour à Pyongyang d’un étudiant français.

Être étudiant occidental à Pyongyang (première partie)

Fondée en 1948, la République Populaire Démocratique de Corée a déjà une longue tradition d’accueil des étudiants étrangers. La réception du 13e Festival Mondial de la Jeunesse et des Étudiants à Pyongyang en 1989 (plus de 20.000 participants !) en a été la démonstration la plus flamboyante mais comme tout festival, fut d’une durée extrêmement courte et ne saurait faire oublier la présence permanente d’étudiants internationaux. L’Université Kim Il-Sung, première université du pays, en accueille le plus grand nombre et c’est dans cette université que j’ai eu l’honneur d’étudier la langue coréenne pendant un semestre.

Venir étudier en République Populaire Démocratique de Corée n’est jamais le fait du hasard. C’est bien sûr l’assurance de bénéficier d’un enseignement de grande qualité mais c’est aussi, pour moi tout du moins, un acte politique et militant.

Les peuples libres et rebelles, ceux qui refusent l’alignement et ont le courage de s’opposer aux États impérialistes, même plus puissants, ceux qui délaissent le modèle capitaliste et font le choix d’un système économique et politique qui leur est propre, ceux-là ont toujours attiré ma sympathie. Venir étudier en RPDC, c’est encore découvrir un pays et un peuple sous un angle radicalement différent de celui rapporté par les journalistes occidentaux, dont les courts passages - encadrés et cloisonnés - ne permettent pas le vécu de l’expérience quotidienne et les interactions sociales que cela engendre. En République Populaire Démocratique de Corée, j’ai rencontré des hommes et des femmes exceptionnels pour qui j’ai la plus grande admiration. Ce sont des gens que j’aime, c’est ma famille, ma deuxième famille.

Il n’est pas utile de s’attarder sur les démarches pour obtenir un visa étudiant pour Pyongyang. Ce n’est pas simple dans la mesure où l’odieuse et injustifiable absence de reconnaissance diplomatique par la France de la RPDC rend tout projet d’échange universitaire particulièrement difficile à établir. Il ne fait pourtant guère de doute que ces échanges permettent une meilleure compréhension mutuelle entre les peuples et favorisent ainsi la paix et le développement. Je tiens à remercier tous ceux qui, tant à Pyongyang qu’à Paris, Coréens ou Français, m’ont permis de réaliser ce semestre d’étude. Je veux particulièrement remercier les autorités de la République Populaire Démocratique de Corée qui, pendant ces 4 mois, m’ont accordé une liberté dont probablement très peu d’étrangers ont pu bénéficier par le passé.

La RPD de Corée étant en guerre depuis plus de 60 ans face aux États-Unis, il n’est guère surprenant que l’étranger invité en RPDC voie ses libertés quotidiennes limitées et ses capacités d’interaction restreintes et ce d’autant plus lorsque l’étranger en question est français et que l’on sait le suivisme de la diplomatie française sur la politique américaine. Pourtant, après deux ou trois semaines d’ « observation », les autorités ont pris conscience que je n’étais ni journaliste ni opposant mais simplement un jeune Français, soutien de la réunification coréenne dans l’indépendance et opposant sincère à toute forme d’impérialisme ou de colonialisme. Cette confiance dont j’ai alors pu bénéficier m’a permis de disposer des mêmes droits - mais aussi des mêmes devoirs - que n’importe quel autre étudiant originaire d’un pays frère.

La fin de l’expérience socialiste au début des années 1990 a marginalisé davantage la RPDC et les échanges culturels et universitaires qui existaient avec les États de l’URSS et les démocraties populaires n’ont semble-t-il pas été renouvelés avec les nouveaux États indépendants d’Europe de l’Est. Il en résulte depuis l’absence - ou alors une présence rare et très épisodique - d’étudiants européens. Aujourd’hui, l’immense majorité des étudiants étrangers à l’Université Kim Il-Sung sont chinois - pour la plupart issus des villes frontalières avec la Corée au Nord-Est de la Chine - et pour une petite minorité, originaires de pays d’Asie du Sud-Est (Laos, Vietnam…). Ces étudiants peuvent être classés en plusieurs catégories :

- les étudiants présents pour un cycle long. Ils ont généralement étudié la langue coréenne 1 ou 2 ans dans leur pays d’origine et ont réussi l’examen d’entrée à l’Université Kim Il-Sung. Ils étudient 4 ans à l’Université Kim Il-Sung et peuvent ensuite rédiger une thèse. Il y a une classe par année d’études avec environ une dizaine d’étudiants pour chaque classe. Certains, très minoritaires, ont appris la langue coréenne à Pyongyang dans un institut préparatoire avant de passer l’examen ;

- les étudiants d’universités « partenaires ». Ils viennent étudier à l’Université Kim Il-Sung grâce à un partenariat avec leur université d’origine. La durée d’étude dépend du partenariat mais est généralement de quelques mois (c’est le cas d’étudiants chinois) ou parfois quelques semaines (des étudiants russes par exemple) ;

- les étudiants « invités ». C’est mon cas. La durée d’étude dépend des modalités convenues avec l’Université Kim Il-Sung. Quatre mois dans mon cas. J’ai lu qu’un étudiant anglais y avait étudié 2 mois il y a quelques années et s’est depuis attribué, avec beaucoup de rapidité, le titre de « premier étudiant occidental à avoir étudié à l’Université Kim Il-Sung ».

Quelle que soit leur catégorie d’origine, tous les étudiants internationaux étudient au même étage du bâtiment des sciences sociales de l’Université Kim Il-Sung. Cependant, il n’y a jamais de mélange entre les catégories. Par exemple, les étudiants du cycle long ne sont jamais mélangés avec les étudiants d’universités partenaires, même si le niveau est parfois équivalent. Primo débutant, je partageais la même classe qu’une étudiante chinoise.

La langue coréenne est le seul domaine d’étude accessible aux étudiants étrangers à l’Université Kim Il-Sung. Il est particulièrement intéressant de l’étudier à Pyongyang et plus généralement en RPDC car c’est là qu’est parlé le coréen traditionnel. Au contraire, la langue coréenne pratiquée au sud a depuis longtemps été transformée par l’influence de l’Anglais du fait de l’occupation militaire des États-Unis et de son omniprésence sur la sphère culturelle.

Les cours ont lieu le matin, du lundi au samedi. Ils consistent en deux ou trois cours de 1h30 tous les jours, sauf le samedi ou il n’y a qu’un seul cours. Les cours commencent à 8h mais il est requis d’être dans la salle de classe un quart d’heure avant.

Du fait de mon niveau débutant, la première semaine de cours après mon arrivée fut consacrée à la prononciation. Puis, pendant près de 2 mois, j’ai reçu des cours de grammaire. Les deux derniers mois, j’ai bénéficié de cours de lecture/écriture ainsi que de conversation. Les étudiants de première année n’ont que des cours de conversation et de lecture/écriture mais aussi d’anglais. Les étudiants des années suivantes ont des cours supplémentaires en géographie, histoire, informatique mais il s’agit, il me semble, de supports à l’étude de la langue coréenne. Tous les étudiants ont des cours de sport dans les magnifiques installations de l’Université Kim Il-Sung : terrains de football ou de basket mais surtout la très moderne piscine inaugurée il y a quelques années par le Grand Dirigeant Kim Jong-Il, lui-même ancien étudiant de l’Université Kim Il-Sung.

En RPDC, le Professeur bénéficie d’un statut très élevé. À l’entrée et à la sortie du Professeur dans la classe, les étudiants se lèvent et s’inclinent. Lorsque l’étudiant s’adresse au Professeur, il est d’usage d’employer la forme grammaticale la plus élevée en langue coréenne. Si tous les étudiants étrangers respectent ces règles, j’ai parfois eu le sentiment que c’était assez inhabituel pour les étudiants chinois, peut être habitués à plus de familiarités. Pour un étudiant français, c’est aussi un peu déconcertant au début. Réciproquement, il ne fait guère de doute que les Professeurs sont parfois surpris par le comportement des étudiants étrangers, lesquels ne portent pas d’uniformes au contraire des étudiants coréens, s’autorisent parfois quelques bavardages pendant la classe ou fument dans les toilettes pour certains… Mais dans l’ensemble, il n’y a guère de difficultés et tant les étudiants étrangers que les Professeurs coréens s’enrichissent de ces différences culturelles.

J’ai pu bénéficier des enseignements de quatre professeurs pendant mon semestre d’étude. Chacun d’entre eux, à leur manière, m’ont marqué par leur gentillesse et leur disponibilité à mon égard. Ils sont exigeants mais justes et placent beaucoup d’espoir dans les progrès de leurs élèves. Il ne fait aucun doute qu’ils ont été sélectionnés sur la base de leurs capacités pédagogiques d’une part mais aussi, par leur capacité à faire comprendre la culture coréenne.

S’ils sont tous des modèles de l’esprit révolutionnaire, à aucun moment je n’ai reçu un quelconque embrigadement ou endoctrinement de leur part. Si l’étude de la langue avait parfois pour support des exemples tirés de la vie du Président Kim Il-Sung et du Grand Dirigeant Kim Jong-Il ou de leurs Œuvres, il n’y a jamais eu de volonté de me convaincre ou de m’influencer. Nul besoin en vérité, les Coréens connaissant le respect qui est le mien pour l’œuvre et la pensée de leurs Dirigeants. Ce respect, c’est celui que l’on doit à la culture du pays dans lequel on est invité. À ce titre, comme tous les étudiants, c’est tout naturellement que nous nous inclinions avec respect et diligence devant les statues du Président Kim Il-Sung ou du Grand Dirigeant Kim Jong-Il.

Tous les étudiants étrangers partagent, il me semble, une immense fierté de pouvoir étudier dans la plus prestigieuse université de RPDC. Aussi, à notre manière, par notre présence, nous exprimons notre soutien et notre solidarité envers le peuple coréen qui subit chaque jour les difficultés engendrées par les embargos et l’agitation belliqueuse du Sud et de ses alliés.

Le pensionnat pour les étudiants étrangers est situé dans une rue adjacente de l’Université Kim Il-Sung. L’emplacement n’a jamais changé mais il y a eu quelques rénovations depuis l’origine. Des travaux sont d’ailleurs actuellement en cours dans le cadre de l’immense chantier de « la Rue du Futur », ensemble de gratte-ciel ultra modernes qui devraient être inaugurés au début de l’année 2017. Pour cette raison, environ 1 mois après mon arrivée, nous avons dû déménager pour un petit hôtel du centre-ville.

Au rez-de-chaussée du pensionnat, à droite du hall, au milieu du couloir, il y a un salon de coiffure (et une excellente coiffeuse au passage !). Au fond du couloir, un petit magasin ou les étudiants peuvent acheter des produits de dépannage : shampooing, petits gâteaux, jus de fruits, nouilles instantanées ou saucisses sèches…. De l’autre côté du hall d’entrée, à gauche cette fois, un restaurant public qui, comme la plupart des restaurants en RPDC, dispose d’une télévision pour les karaokés. Il y a aussi une salle de sauna, dont l’entrée est gratuite pour les étudiants le mercredi. Toujours au rez-de-chaussée mais accessible seulement depuis un escalier situé au premier étage, il y a la cantine des étudiants. C’est une grande salle avec des tables de 5 ou 6 places. La cuisine est séparée de la salle à manger par un mur et il faut mettre son plateau dans une petite lucarne pour recevoir les plats. Plusieurs plats à chaque repas (poisson, poulet, légumes…) déposés dans des petites assiettes mais toujours l’incontournable kimchi et du tofu. Un grand plat de riz est disposé sur chaque table. La nourriture est bonne et copieuse et les cuisinières toujours très gentilles avec les étudiants.

Au premier étage, c’est l’étage des filles. Au début de leur couloir, des journaux coréens à libre disposition. Il y a bien sûr le Rodong Sinmun (Journal des Travailleurs), quotidien édité par le Parti du Travail de Corée. Il y a aussi le Pyongyang Times, hebdomadaire, qui avait pour moi l’avantage d’être écrit en anglais. Mais ma principale source d’information, c’était bien sûr la télévision et les journaux télévisés du soir. Le dimanche soir, le journal des informations internationales permet d’être informé des actualités du monde. J’ai ainsi pu apercevoir les manifestations contre la réforme de la loi du travail en France, des images des inondations en région parisienne ou encore des attentats commis en Europe. Le journal des actualités internationales est précédé par le journal international des sports qui accorde une large place au Championnat d’Angleterre de football et qui m’a aussi permis de suivre - avec quelques jours de retard - le déroulement de la Coupe d’Europe de football en France.

Au deuxième étage, c’est nous les garçons. Au milieu du couloir, une table de ping-pong qui donne lieu à d’interminables parties. Difficile de concurrencer les étudiants chinois, qui ont pour beaucoup un excellent niveau. Mais le seul joueur imbattable, c’est le Professeur Ri, surveillant et responsable du pensionnat. Très charismatique, il est apprécié de tous les étudiants et dispose de l’autorité naturelle nécessaire au respect de l’ordre dans le pensionnat (et notamment au deuxième étage…).

Il y a deux lits par chambre mais les étudiants qui restent plusieurs années font parfois le choix de vivre seuls. Chaque chambre est identique : deux lits, deux armoires, deux bureaux, une télévision… Cependant, certains étudiants rapportent de leur pays d’origine ou achètent sur place du mobilier supplémentaire ainsi que des fournitures (plus grande télévision, petit frigo…) pour améliorer leur quotidien. Certains étudiants sont devenus des spécialistes de la cuisine en chambre et rivalisent dans la préparation du meilleur hot pot.

Il y a une grande salle de bain à chaque étage. Composée de W.C (de type asiatique) et de lavabos dans lesquels on peut faire notre toilette le matin et le soir. C’est assez rudimentaire mais pas incroyable. Les travaux en cours devraient par ailleurs améliorer les choses pour les futurs étudiants. La vie au pensionnat de l’Université Kim Il-Sung m’a rappelé mes années de pension au lycée...

Le troisième étage du pensionnat n’est pas habité. Dans une pièce, des vieux livres scolaires y sont entassés ainsi que les objets oubliés des anciens étudiants. Lors du déménagement pour l’hôtel du fait des travaux, j’ai eu l’occasion de jeter un coup d’œil aux vieux cahiers, habits et objets laissés par les étudiants qui nous ont précédés. Je n’ai plus aucun doute que des étudiants occidentaux, d’Europe de l’Ouest, sont venus étudier à l’Université Kim Il-Sung il y a quelques décennies.

Une petite dizaine d’étudiants coréens - souvent étudiants en langue étrangère - vivent avec les étudiants étrangers et partagent les mêmes chambres. Cette proximité favorise la création d’amitiés nouvelles, placées sous le signe de la fraternité internationale, mais aussi une meilleure compréhension mutuelle. Ainsi, deux Coréens, un garçon et une fille (appelons les Pierre et Jeanne), étudiants en langue Française à l’Université Kim Il-Sung, m’ont accompagné tout au long de mon séjour d’étude. J’ai partagé la même chambre que Pierre pendant tout le semestre. S’ils avaient au départ un rôle de « guide », ils sont très vite devenus des amis et je les considère maintenant comme mon petit frère et ma petite sœur.

Pierre et Jeanne m’ont beaucoup aidé et notamment à mon arrivée à Pyongyang. Comme je ne parlais pas du tout coréen, ils ont été pour moi d’une gentillesse infinie et d’un soutien immense. Primo-débutant en langue coréenne à mon arrivée, chaque soir dans ma chambre, Pierre et Jeanne mais aussi des étudiants chinois ou laotiens venaient m’aider pour les devoirs. J’en profite pour les remercier de nouveau pour l’immense patience dont ils ont fait preuve à mon égard.

Pierre et Jeanne m’ont impressionné par leur maîtrise impeccable de la langue française mais aussi par la connaissance de notre culture, de notre histoire. À ma plus grande honte - mais aussi à mon plus grand étonnement - ils connaissent des pans entiers de l’histoire de France que j’avais vaguement étudiés au collège et complètement oubliés depuis. De même, leur connaissance encyclopédique de la littérature française m’a beaucoup surpris. Ils m’ont par exemple fait découvrir des auteurs français que j’ignorais jusqu’alors comme par exemple Jules Romain. S’ils m’ont parfois demandé de l’aide pour des rédactions en littérature, je suis vite devenu l’élève et eux les professeurs. Au mieux ai-je pu parfois les aider pour la correction de quelques rares fautes d’orthographe et syntaxiques.

J’ai pu rapidement feuilleter leurs cahiers de cours et certaines périodes sont étudiées plus en détail (la Révolution Française par exemple) et certains personnages (Robespierre, Danton…) ou auteurs (Zola, Balzac…) sont particulièrement mis en avant.

A suivre…

O de N, pour l’AAFC

Être étudiant occidental à Pyongyang (première partie)
Être étudiant occidental à Pyongyang (première partie)

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Publié par Association d'amitié franco-coréenne - dans Société Voyages
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Matt 21/09/2016 14:28

Témoignage passionnant et bien écrit. Merci !

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