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19 juillet 2014 6 19 /07 /juillet /2014 22:19

Après la conclusion à Stockholm, le 29 mai 2014, d'un accord entre le Japon et la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord), Pyongyang a mis en place au plus haut niveau un comité chargé de réouvrir la question des personnes disparues, et qui auraient ainsi pu être enlevées par les Nord-Coréens selon les autorités japonaises  ; en contrepartie et comme convenu, le gouvernement japonais a levé, le 3 juillet, certaines des sanctions sur les échanges économiques et de personnes avec la Corée du Nord, tandis que par ailleurs la procédure de vente du bâtiment de l'Association générale des résidents (nord-)coréens au Japon a été interrompue. Dans ce contexte qui ouvre des perspectives nouvelles d'amélioration des relations bilatérales, le secrétaire d'Etat américain John Kerry a repris la vieille politique américaine du "big stick" ("gros bâton") en indiquant, lors d'un entretien téléphonique le 7 juillet 2014 avec son homologue japonais Fumio Kishida, que Washington verrait d'un mauvais oeil une visite du Premier ministre japonais Shinzo Abe en RPD de Corée et que, plus généralement, les Etats-Unis voulaient des "discussions" (et pas seulement une information préalable) si une telle visite devait se concrétiser. De fait, le dialogue nippo - nord-coréen fissure le front du refus qu'ont mis en place les Américains vis-à-vis de la Corée du Nord (pas de dialogue, pas d'échanges avant que Pyongyang n'ait accepté préalablement et sans contreparties de renoncer à ses armes nucléaires et à son programme balistique) : sous couvert de prétendue "coopération" avec Séoul et Tokyo sur la question nucléaire nord-coréenne, les Etats-Unis veulent conduire la politique nord-coréenne du gouvernement japonais - alors qu'eux-mêmes se sont bien gardés d'associer Tokyo aux contacts informels qu'ils ont eu avec les Nord-Coréens. Sous des dehors de remise au pas, l'avertissement américain vis-à-vis du Japon apparaît comme un aveu de faiblesse : n'ayant à aucun moment trouvé à redire à la diplomatie nationaliste du gouvernement Abe, les Etats-Unis paient aujourd'hui le prix de la liberté qu'ils ont laissée à leur allié japonais pour réaffirmer sa volonté de puissance et mener une politique étrangère indépendante - au grand dam de ses voisins sud-coréen et chinois, qui peuvent ainsi apprécier le peu de considération des Etats-Unis pour leurs propres revendications nationales. 

Comment le Japon est devenu le maillon faible du front du refus américain du dialogue avec Pyongyang

Jusqu'à présent, le nationalisme du gouvernement japonais de Shinzo Abe n'avait guère suscité de réactions des autorités américaines - de fait, n'avaient-elles pas tout lieu de se féliciter de pouvoir compter sur la remilitarisation de leur allié japonais, qui a renié de façon incroyable, par une simple déclaration, le pacifisme résultant des dispositions de l'article 9 de sa Constitution - en affirmant que le Japon pourrait désormais intervenir non plus seulement pour assurer sa propre sécurité, mais aussi sur des théâtres d'opérations extérieures dans le cadre de ses alliances militaires ?

De même, quand le Président Barack Obama, lors de sa récente tournée est-asiatique, a soutenu les positions vietnamiennes dans leurs revendications territoriales contre la Chine en mer du Sud, il s'est bien gardé de prendre en revanche position sur les différends territoriaux entre le Japon et la Corée du Sud d'une part, le Japon et la Chine d'autre part. La Chine a compris le message qu'elle était bien devenue le rival stratégique des Etats-Unis, et la République de Corée (Corée du Sud) qu'elle n'avait rien à attendre d'un quelconque soutien américain dans ses différends avec le Japon. Dès lors, les Chinois et les Sud-Coréens se sont rapprochés face à la résurgence du nationalisme japonais, en condamnant à la fois le refus par Tokyo de reconnaître les crimes commis pendant la Seconde guerre mondiale à l'encontre des "femmes de réconfort", et la réinterprétation unilatérale, lourde de menaces pour la paix, de l'article 9 de la Constitution japonaise.

Constatant l'inertie américaine, le gouvernement japonais a pour sa part pleinement pu avancer ses pions pour développer une diplomatie indépendante, alors que la détérioration de ses relations avec Pékin et Séoul l'avait isolé sur la scène extrême-orientale.

Ainsi isolé, Shinzo Abe a cherché, à l'instar de son prédécesseur Junichiro Koizumi et après l'échec sur le même sujet de la précédente administration démocrate, à marquer des points sur le dossier, extrêmement sensible pour l'opinion publique, des Japonais en Corée du Nord, enlevés contre leur gré selon les autorités nippones, et dont le sort a été au coeur de l'accord conclu à Stockholm, le 29 mai 2014, entre Pyongyang et Tokyo. Un mois après, cet accord a commencé à porter ses premiers fruits selon la méthode, dont le succès a été éprouvé, du dialogue par étapes, action par action, chacune des parties s'engageant selon les progrès accomplis par l'autre partie.

A la différence des Etats-Unis et (depuis le retour au pouvoir des conservateurs à Séoul) de la Corée du Sud, le Japon ne met pas la question nucléaire nord-coréenne au centre de ses relations avec la RPD de Corée. Dès lors, face au front de refus du dialogue que lui opposent Washington et Séoul, Pyongyang a disposé d'un levier de négociation avec Tokyo sur une question distincte de celle du nucléaire.

Tout en se félicitant officiellement des progrès sur la question des citoyens japonais "portés disparus", les Etats-Unis et la Corée du Sud ont observé avec inquiétude la rapidité des avancées du dialogue nippo-nord-coréen, d'autant plus inattendues pour leurs chancelleries que les échanges étaient depuis longtemps bloqués. L'exigence américaine, exprimée par le secrétaire d'Etat John Kerry le 7 juillet dans un entretien téléphonique avec le ministre des Affaires étrangères japonais, d'être désormais partie prenante de tout nouveau pas en avant dans les relations bilatérales entre Tokyo et Pyongyang sonne comme un aveu que les Etats-Unis ont été mis devant le fait accompli, et qu'en tant que puissance dominante du Japon ils veulent désormais reprendre la main. Il n'est cependant pas certain que ces propos peu diplomatiques soient du goût des nationalistes japonais au pouvoir à Tokyo... Par comparaison, les récents échanges diplomatiques entre Séoul et Tokyo - à l'issue desquels le Japon a réaffirmé sa solidarité avec les Etats-Unis et la Corée du Sud dans leur front du refus sur le nucléaire nord-coréen - ont été plus habilement menés.

Mais quel est l'objet du soudain affolement américain et sud-coréen ? Le 3 juin 2014, Fumio Kishida, ministre des Affaires étrangères japonais, avait déclaré, devant la commission des affaires étrangères et de la défense de la Chambre des conseillers, qu'une des options sur la table était une visite à Pyongyang. Dès lors, l'hypothèse d'un déplacement en RPD de Corée du Premier ministre Shinzo Abe, à l'instar de son prédécesseur Junichiro Koizumi, était clairement évoquée - la date de septembre ayant été avancée par les médias.

Après le coup de téléphone américain, Fumio Kishida a dû rétropédaler et déclarer qu'un tel déplacement n'était - certes - pas à l'ordre du jour des discussions avec Pyongyang. Pour les Etats-Unis, le scénario catastrophe où le Japon briserait le front du refus du dialogue avec la RPDC a ainsi pu être évité. Mais si Washington continue de pratiquer la politique de l'esquive et de la reconnaissance du fait accompli par Tokyo, il n'y a aucune raison objective que le Japon se conforme davantage aux desiderata états-uniens.

Sources :

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Publié par Association d'amitié franco-coréenne - dans Relations Etats-Unis-Corée Relations Japon-Corée
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