Deux jours avant le lancement d'une fusée par la République populaire démocratique de Corée (RPDC), S.E. Son Musin, délégué général de la RPDC en France, accordait un entretien à l'Association d'amitié franco-coréenne. Après
l'adoption par le Conseil de sécurité des Nations Unies d'une déclaration
condamnant le tir effectué par la RPDC, le délégué général a de nouveau accepté de répondre aux questions de l'AAFC. En introduction à cet entretien de plus d'une heure, mené en toute
franchise, il a tenu à rappeler la position de la RPDC.
Comme je le disais l'autre jour, le lancement d'un satellite n'est pas un droit limité à certain Etats seulement. L'esprit
du Traité sur l'espace est que tous les Etats souverains
ont un droit égal à utiliser l'espace à des fins pacifiques.
Le prétexte essentiel de la condamnation de la RPDC est que les
technologies utilisées pour le lancement d'un missile et d'un satellite sont les mêmes. Si c'est si dangereux parce que les technologies sont les mêmes, les plus dangereux sont donc les membres
permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies qui ont lancé le plus de missiles et de satellites jusqu'ici ! D'après leur logique, ceux qui sont les plus dangereux et qui ont porté le plus
atteinte à la sécurité et à la paix mondiales sont ceux qui ont effectué le plus de lancements.
La réalité actuelle, tragique, est donc que le Conseil de sécurité est au-dessus des lois internationales. Il n'y a aucune équité et aucune justice dans la pratique des relations internationales
et seule la force compte.
En d'autres termes, ceux qui ont le même système que les Etats-Unis et qui les suivent ont le droit de faire ce qu'ils veulent, mais rien n'est toléré pour les pays qui n'ont pas le même système,
la même idéologie, et qui n'obéissent pas aux Etats-Unis. Nous ne sommes pas d'accord avec cette logique. Si je ne me trompe pas, le Japon a déjà lancé au moins cinq satellites d'espionnage et
compte lancer cette année une cinquantaine de mini-satellites, mais toutes ces actions ne sont jamais remises en cause.
Comme l'a demandé le ministère des Affaires étrangères de la RPDC dans son communiqué, quelle est l'utilité et la raison d'être des Nations Unies?
En réaction à la déclaration du président du Conseil de sécurité, nous avons pris trois décisions immédiates. Nous avons jugé que cette déclaration porte atteinte à la souveraineté de notre pays
et se moque de notre peuple de façon assez grossière. Notre pays rejette donc catégoriquement cette déclaration.
Premièrement, nous allons nous servir de notre droit souverain, conformément aux lois internationales sur le développement et l'utilisation de l'espace, et allons continuer à développer nos
activités pour la conquête spatiale.
Deuxièmement, nous jugeons que les pourparlers à six ont perdu leur raison d'être. Par la déclaration du président du Conseil de sécurité, il devient tout à fait clair que ces pourparlers à six
sont devenus un espace visant à désarmer notre pays. Nous ne participerons donc plus à ces pourparlers et nous ne nous sentons plus obligés par aucun engagement pris lors des pourparlers à
six.
Nous sommes en train de prendre des mesures pratiques en ce sens.
D'après des informations pas encore tout à fait confirmées, tous les membres de l'Agence internationale de l'énergie atomique chargés de surveiller le démantèlement des installations nucléaires ont déjà quitté le pays et les Américains vont partir très
prochainement. Nous avons tiré une leçon très sérieuse de cette affaire : nous devons compléter le plus tôt possible les bases de notre système nucléaire. Nous allons donc envisager la
construction, par nos propres moyens, d'un réacteur à eau légère.
Troisièmement, nous allons renforcer nos moyens de dissuasion nucléaire, à des fins d'auto-défense. Comme il a été ouvertement question d'intercepter un satellite pacifique lancé par notre pays,
nous nous sentons contraints et obligés de renfocer nos moyens d'auto-défense.
Nous allons donc remettre en fonctionnement les installations nucléaires en cours de démantèlement et retraiter le combustible usagé.
En conclusion, si les puissances hostiles à notre République pensent qu'elles peuvent nous mettre à genoux par la force, elles se trompent. Selon la vieille règle de Newton, une action entraîne
une réaction. Plus grande sera la pression contre nous, plus grande sera notre réaction.
Au cours de l'histoire contemporaine, la Corée a été victime de l'hégémonie des puissances. Nous avons subi la grande humiliation d'avoir été pendant quarante ans une colonie des Japonais. Nous avons tiré une leçon assez amère de toute cette
histoire tragique que le peuple coréen ne veut pas voir se répéter.
Je pense qu'on va se poser la question de l'avenir de la péninsule coréenne sans les pourparlers à six. Notre position fondamentale est que ce ne sont pas les forces étrangères qui vont
sauvegarder la paix dans la péninsule coréenne, mais nous-mêmes, par nos propres moyens, grâce à la politique de Songun (priorité aux affaires militaires).
C'était les points essentiels dont je voulais vous parler. Je suis maintenant prêt à répondre à vos questions.
Après le lancement de la fusée Unha-2, avez-vous été sollicité par les médias?
Non. Les médias n'ont peut-être pas besoin de nous écouter parce qu'il savent déjà tout.
Pourquoi, selon vous, la presse française ne veut pas entendre les arguments de la RPDC de la part de son
principal représentant en France?
(rire) Ce sont plutôt eux qui doivent répondre à cette question. Nous ne sommes pas contre des contacts avec
les médias français.
Depuis longtemps, les mass-médias guident l'opinion, que ce soient les photographes ou la presse écrite. Nous
avons toujours voulu que les journalistes européens rendent compte de la réalité coréenne, mais ça n'a pas tellement été le cas jusqu'ici.
La Russie a reconnu le droit de la RPDC à mener un programme spatial. L'armée russe déclare maintenant ne pas avoir
détecté le satellite Kwangmyongsong-2 sur son orbite. Est-ce que l'armée russe se trompe?
Je n'ai pas tellement de commentaires à faire là-dessus. Ce que je peux dire, c'est que, d'après nos moyens
d'observation et de surveillance, le satellite a bien été mis en orbite et continue de suivre sa trajectoire.
Dans ces conditions, pourquoi, à notre connaissance, personne n'a-t-il pu capter le signal émis par le
satellite sur les fréquences annoncées?
Tous ces détails sont très politisés. Si la Corée a bien lancé un satellite, toutes les forces hostiles
n'auront aucune raison de traiter de cette question au Conseil de sécurité. Les termes et les détails sont très importants : par exemple, les Etats-Unis ont dit au début que la Corée avait lancé
un engin spatial, mais avant la saisine du Conseil de sécurité, ils ont dit que la Corée avait lancé un missile à longue portée. Le plus grand problème est que les grandes puissances, surtout les
Etats-Unis, ont tous les moyens de dicter l'opinion internationale grâce aux mass-médias.
Ce qui est clair, c'est que nous avons réussi le lancement. Nous ne cherchons pas la
reconnaissance.
Il y a un proverbe : « Le chien aboie, la caravane passe. » Cela pour vous dire qu'il y a
certaines rumeurs, certaines prétentions, certains jugements ailleurs, mais que nous sommes sûrs que le satellite a été mis sur orbite.
Au
Conseil de sécurité des Nations Unies, la Chine et la Russie ont empêché l'adoption d'une résolution assortie de nouvelles sanctions à l'encontre de la RPDC, réclamée notamment par les Etats-Unis et le Japon, au profit d'une simple
déclaration du président appelant à l'application de la résolution 1718 de 2006. Reconnaissez-vous les efforts de la Chine et de la Russie, alliés traditionnels de la RPDC, ou considérez-vous que
ces deux pays auraient pu faire davantage en votre faveur?
(rire) Avant le lancement, nous avions déclaré que la simple saisine du Conseil de sécurité serait considérée
comme un acte hostile et que nous ne participerions alors plus aux pourparlers à six. La réalité actuelle montre bien que nous avons mis en application ce que nous avons dit.
Encore une fois, nous avons fait connaître notre position avant la saisine du Conseil de
sécurité.
J'ajoute que le Conseil de sécurité a suivi la logique de gangster des Etats-Unis. C'est la première fois de
son histoire qu'il traite d'un lancement de satellite. Il n'y a aucune justification ni base légale pour traiter seulement de notre lancement. C'est une question de science et de technologie, pas
une question politique. S'il a voulu traiter uniquement de notre lancement de satellite, c'est la preuve d'une sélection au Conseil de sécurité. Il n'y a pas eu d'équilibre, d'équité et de
justice. C'était la preuve d'une hostilité contre nous.
En quittant les pourparlers à six qui réunissent depuis 2003 les deux Corée, les Etats-Unis, la Chine, la
Russie et le Japon, ne craignez-vous pas de gêner d'abord vos alliés russes et chinois?
Nous allons poursuivre notre politique indépendante.
En réaction au lancement de la fusée Unha-2, la Corée du Sud envisage de rejoindre l'initiative de sécurité contre la
prolifération, menée depuis 2003 par les Etats-Unis et leurs alliés. Des navires sud-coréens pourraient donc intercepter des navires de la RPDC. Faut-il craindre des affrontements navals comme en
1999 et 2002?
C'est tellement dangereux que nous avons déjà déclaré que la participation de la Corée du Sud à la PSI serait
considérée comme un acte de guerre contre nous. Personne ne peut prévoir toutes les conséquences.
La RPDC s'est clairement engagée contre toute forme de terrorisme. Quelle est sa position quant à la prolifération des armes de
destruction massive?
Notre position fondamentale est d'être contre la prolifération des armes de destruction massive. Nous avons
déjà déclaré qu'un pays responsable, détenteur de technologies nucléaires, ne doit pas propager ces technologies.
L'AAFC attire régulièrement l'attention des autorités françaises sur la question coréenne. Que pensez-vous de
l'attitude de la France sur cette question?
Nous avons l'impression que la France a suivi les Etats-Unis, le Japon et la Corée du Sud en ce qui concerne
le lancement de notre satellite. Nous pensons que cette position exprime une hostilité contre nous. Cette position ne peut pas contribuer à sauvegarder la paix dans la région et aggrave la
tension. Et si l'Asie connaît la tension, l'Europe va en pâtir.
Tout ce qu'on veut de la France et des pays européens, c’est qu'au moins ils adoptent une position équitable
et agissent en faveur du maintien de la paix dans la péninsule coréenne et dans la région.
Certains disent que la déclaration du président du Conseil de sécurité était la volonté unanime de la
communauté internationale mais ce n'est pas la réalité. Comme le Conseil de sécurité n'est plus équitable et n'est plus compétent pour assurer le rôle de « gardien de la paix », la
plupart des pays du monde demandent la réforme du Conseil.
Pour certains analystes, le retrait de la RPDC des pourparlers à six vise seulement à « faire monter
les enchères ». Quelles seraient les conditions d'un retour de la RPDC à la table des négociations?
(rire) Notre position actuelle est que nous ne participerons plus jamais aux pourparlers à six.
Dans ce cas, est-ce que le retrait des pourparlers à six est destiné à forcer un dialogue direct avec les
Etats-Unis?
(rire) C'est notre devoir commun de regarder le futur. Ce qui est clair, c'est que les deux vrais
responsables de cette fameuse question nucléaire sont notre pays et les Etats-Unis. Il serait erroné de croire que nous retournerons à la table des négociations par la pression ou que notre
position actuelle est tactique. Nous maintenons notre position de principe qui est juste.
Alors que la RPDC a pour objectif déclaré de bâtir un pays puissant et prospère d'ici 2012, la déclaration
adoptée le 13 avril par le Conseil de sécurité renforce les sanctions prévues par la résolution 1718, notamment en gelant les avoirs à l'étranger de plusieurs sociétés nord-coréennes. Dans une
telle situation d'étranglement, comment la RPDC entend-elle atteindre son objectif d'ici les trois prochaines années?
Ca fait plus de 60 ans que notre République vit sous les sanctions des Etats-Unis, du Japon et du monde
occidental en général. Après la Guerre de Corée, tout était en cendres. A l'époque, les Etats-Unis disaient que la Corée ne serait pas rétablie, même après cent ans. Mais notre philosophie était
que tant qu'il y a le Leader, le Parti, le gouvernement et le peuple, nous pouvons toujours nous rétablir et vivre de manière heureuse. L'histoire de notre République l'a prouvé. C'est la force
de l'union de tout le peuple autour du Leader. Nous nous sommes rétablis même dans les périodes plus difficiles qu'aujourd'hui. Actuellement, nous avons toutes les bases pour nous développer et
nous avons fait la preuve de notre niveau technologique et scientifique en lançant un satellite. Notre peuple est donc certain d'atteindre son objectif.
Et puis, heureusement, dans le monde actuel il n'y a pas que les forces hostiles. Il y a aussi les amis comme
l'AAFC.
Dans ce contexte de tensions autour de la péninsule coréenne, quel rôle peuvent jouer les associations
d'amitié telles que l'AAFC?
Nous remercions l'Association d'amitié franco-coréenne pour le rôle joué jusqu'ici dans l'amélioration des
relations franco-coréennes. Nous espérons surtout que l'Association fera connaître au public français la réalité actuelle de la péninsule coréenne pour qu'il ait une vision équitable et correcte.
Nous comptons sur l'Association pour continuer, comme dans les quarante dernières années, à soutenir la juste cause du peuple coréen et apporter sa précieuse contribution à la réalisation de
notre oeuvre.
Ce qui est puissant n'est pas toujours juste et même les petits peuvent faire accepter la justice. Notre
point de vue est que, dans le monde actuel, il y a des pays grands et des pays petits, géographiquement bien sûr. Il y a aussi des associations grandes et des associations petites. Mais tous ces
Etats et toutes ces associations doivent être considérés sur une base égale et de manière équitable.
Merci, Monsieur l'ambassadeur.
Propos recueillis le 17 avril 2009. Remerciements à M. Kim Myong-sik, premier secrétaire de la délégation
générale de la RPDC, pour sa traduction.